CHAPITRE XIV
Alors^ on reconnut que les défauts et les qualités ne pouvaient pas en réalité appartenir aux mêmes personnes qui , en se distinguant du commun état, s'étaient acquis le titre de précieuses. On distingua entre les illustres , les grandes y et le^ petites ou ridicules; ce qui marqua trois cIas^es.
Molière, en donnant plus tard, en i659, sa comédie des précieuses , confirma la justesse de cette distinction qu'il avait déjà marquée à Béziers, et intitula la pièce, non les précieu* ses en général, mais les Précieuses ridicules. En 1660 et 166i, Somaise publia un petit et un grand Dictionnaire des précieuses, où ces distinctions sont disertement établies.
A la suite, quand le développement de l'esprit social eut soumis les mœurs les plus dissolues à la bienséance, donné au ton et au langage une décence, une élégance même 'qui la ramena à Tuniformité ; ce ne pouvait plus être qu'un ridicule de prétendre à plus de décence et à plus d'élégance que tout le monde ; et le mot de précieuse est resté conune substantif, pour marquer un ridicule sans avoir besoin de l'escorte d'un adjectif. Tel est son état actuel.
Il s'agit de prouver, Tune par l'autre, l'histoire de la chose et celle du mot.
L'ouvrage de l'abbé d'Aubignac est une satire grossière, rédigée par Fauteur pour plaire à la cour, et à la masse corrompue de la société de Paris.
D'Aubignac était petit-flls par sa mère de cet Ambroise Paré, chirurgien de Charles IX, qui hacha si cruellement, avec de mauvais ciseaux, le doigt d^ l'amiral Goligny , fracassé par la balle <le son*assassin. Après avoir été le précepteur du duc de Fronsac, il se Ht le champion des gens du monde contre les précieuses de toutes les classes, ne mettant entre elles aucune distinction, les tenant toutes pour galantes et hypocrites, sottes, et beaux esprits. Dans sa* satire, il décrit leurs usages, leurs mœurs, leur conversation; il indique le quartier, les rues, les maisons qu'elles habitent, leur rang, leur qualité. Son écrit plat et grossier n'épargne personne : il met tout en pièces. Ce sont les ciseaux de son oncle.
Le Royaume de Coquetterie est un tableau de mœurs débordées; mais quel tableau I on ne peut rien lire de plus misérable, a Le prince « qui règne sur le pays, c'est TA inour. roquet,
« frère de l'Amour, mais frère bâtard , enfant « de Ja Nature et du Désordre, dont les dérèa glements et la débauche sont plus habituels a que la raison. A l'entrée de la ville capitale, a est une place nonmiée Cajolerie, ouverte de 0 tous côtés, et qu'on a rendue spacieuse par a la ruine du temple de la Pudeur.
c Le plus beau quartier de la ville de Coc< quetterie est la grande place , qu'on peut € dire vraiment royale (1)... Elle est environ- (( née d'une infinité de réduits où se tiennent « les plus notables assemblées de coquetterie, « et qui sont autant de temples magnifiques a consacrés aux nouvelles divinités du pays; il car, au milieu d'un grand nombre de portia ques, vestibules, galeries , cellules et cabia nets richement ornés, on trouve toujours un « lieu respecté comme un sanctuaire^ où , sur a un autel fait à la façon de ces lits sacrés des a dieux du paganisme, on trouve une dame « exposée aux yeux du public , quelquefois « belle et toujovrs parée , quelquefois noble et « toujours vaine f quelquefois sage et tovjours « suffisante; et là, viennent à ses pieds les plus « illustres de celte cour pour y brûler leur en- <f cens, offrir leurs vœux et solliciter la faveur « envers l'Amour coquet, pour en obtenir Tena trée du palais de Bonnes Fortunes. »
On lit dans un autre passage que, dans le royaume, « il n'est pas défendu aux belles de ce garder le lit, pourvu que ce soit pour tenir « ruelle plus à son aise, diversifier son jeu, ou « d'autres intérêts que l'expérience seule peut ce apprendre (%. »
En donnant un extrait du livre de l'abbé d'Aubignac, je me suis mis dans la fâcheuse nécessité de dire quelque chose des ruelles, des alcôves, des réduits, dont il parle, et dont on ne parlait pas antérieurement aux précieuses.
Pour se faire une idée des ruelles et des alcaves, il faut savoir que, dans le dix-septième siècle, et longtemps encore dans le dix-huitième, les lits ne se rangeaient pas, comme aujourd'hui, le long d'une des faces de l'appartement. Le chevet du lit s'appuyait au mur du fond, le pied venait en avant, et Ton avait
(I) La Place-Royalo fut vraiment le quartier des belles ruelles.
(ï) Royaume de (oqxieUerie^ p. ô el 6.
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