CHAPITRE XIV
Ui
cieuse, ou à précieuse ridicule. Nous voyons, par ces détails, pourquoi Molière intitula sa pièce, non les Précieuses indéfiniment, mais les Précieuses ridicules. Il l'aurait intitulée simplement les Précieuses, si ce mot n'eût désigné dans le monde que des personnes ridicules.
Voici, au reste, d'autres exemples de ce mot pris en bonne part
Segrais a dit de madame de Ghàtillon :
Quel serait le brutal qui ne raimeràit pas ? Obligeante, civile, et surtout précieuse.
En 1654, le comte deBussy-Rabutin écrivait à madame de la Trousse, tante de madame de Sévigné, au bas d'une lettre adressée à celle-ci : a Madame, en vous rassurant sur des lettres « trop tendres que je pourrais écrire à ma cou- « sine, j'ai honte d'en écrire de si folles, sa- « chant que vous les devez lire, vous, qui êtes « si sage, et devant qui les précieuses ne font « que blanchir. Il n'importe; votre vertu n'est « point farouche, et jamais personne n'a mieux « accordé Dieu et le monde que vous ne faites.»
Le 26 juilleH67J, madame de Sévigné écrit à sa fille : « Hier, conune j'étais toute seule » dans ma chambre avec un \\vtb précieusement « à la main... i>
Le 21 octobre suivant, elle écrit à sa fille : « L'honnêteté et la préciosité de mon long « veuvage... »
La langue, le bon sens et madame de Sévigné s'accordent très-bien à consentir que précieuse soit entendu par la bonne compagnie conmie signifiant ^i a du prix, du mérite, de la valeur, et par opposition aux femmes communes, sans valeur et sans mérite, de toutes les conditions.
Je n'ai pu me procurer la comédie des Précieuses de de Pure. Cependant, avant d'en venir à l'année 4659, où les Précieuses ridicules de Molière furent mises sur la scène à Paris, recueillons dans le roman de la Précieuse, ou du Mystère des ruelles , et dans les Dictionnaires de Somaise, les traits généraux qui peuvent s'appliquer aux grandes précieuses et aux précieuses ridicules.
Le grand Dictionnaire des Précieuses renferme environ 1,200 noms de beaux esprits des deux sexes; de ce nombre sont huit cents précieuses de tout genre, depuis les illustres jusqu'aux plus ridicules. Il s'en trouve de toutes
les conditions, hormis la pauvreté, qui n'a point de temps à perdre. Point de roturière, dit Somaise, dans Vempire des Précieuses^ les sciences et la galanterie n'ayant rien que d'il' lustre et de noble. De Pure dit d'elles : Ce sont des beautés y ce sont des muses.
Elles ne font point corps, elles ne font point agrégation; mais elles sont une société libre, ou, comme le dit Somaise, un État libre dont le gouvernement n^estpas monarchique. C'est, en effet, une aristocratie que la société où le pouvoir passe d'une main à l'autre , comme la beauté passe d'im visage vieilli à un plus jeune, et comme Téclat du bel esprit d'hier passe au bel esprit du jour.
La plupart d'entre elles ont un jour pour recevoir les autres. Ces jours sont connus : on a le calendtier des ruelles. C'est une nymphe dusièclCy dit Somaise, qui a inventé cet usage. Il parle probablement de mademoiselle de Scu déry. Rien ne dispense de l'assiduité. On admet comme excuse la maladie du père et delà mère, et point celle du mari et de ses enfants.
Ces dames, qui se recherchent si exactement les unes les autres, sont aussi fort recherchées des sociétés de la capitale. « 11 n'est a plus de feiftme dans Paris qui ne veuille « avoir une précieuse dans sa société, ou pour «se mettre en réputation d'esprit, ou. pour « avoir droit de censurer autrui. La précieuse a a un rang dans un cercle, comme une du- « chesse à la cour. On ne peut prendre sa (c place sans profanation. »
Somaise observe, au mot Maxime, que la morale des précieuses est d'attirer dans leur parti toutes les personnes de qualité, pour primer sur les autres cercles. C'est un point d'émulation entre elles.
Voilà ce que nous apprennent les écrits du temps sur les précieuses en général ; je ne dois pas oublier Ids quartiers de Paris qu'elles habitaient. Le Dictionnaire de Somaise nous l'apprend, et il est d'accord avec l'abbé d'Aubignac. Ces quartiers étaient le faubourg Saint- Germain, appelé la petite Athènes; la place Royale, appelée la place Dorique; le marais du Temple, appelé le quartier de Scolie ; et, enfin, l'île Notre-Dame, dite la place de Délos. Il n'est question, dans aucune de nos chroniques, du quartier du Louvre, où était situé rhôtel de Rambouillet.