CHAPITRE XIV
roalgré la réprobation de la vocale oi, réprobation à laquelle cédèrent une multitude de substantifs, et, de plus, toutes les terminaisons de rimparfait des verbes. Elle s'arrêta devant plusieurs mots auxquels était attachée une haute considération. Le roi sauva le Valois^ quoique le François^ né Gaulois, fût sacrifié à Francès, italien. La loi échappa aussi, parce qu'à la cour on n'en parlait pas ; la foi fut sauvée^ parce qu'elle était un mot de ralliement dans ces temps de guerre intestine.
Plusieurs mots furent, aussi, sauvés de Titalianisme par la confusion qu'ils auraient faite avec des mots d'un sens tout opposé, et par la bizarrerie de leur identité de consonnance. La poix serait devenue la paix, la poire aurait été désignée par la paire, la c/oix par la craie, la paroisse par la paraisse; un pays boisé aurait été un pays baisé.
J'espère que cette digression sera pardonnée au besoin de prouver une des puissances de la conversation, et de revendiquer pour elle un droit qui n'a été reconnu qu'aux lettres. L'histoire de Fesprit humain ne consiste pas uniquement dans celle des livres et dans celle des doctrines, comme le croit le vulgaire des faiseurs de livres et échafaudeurs de doctrines.
11 me reste à parler de la morale des précieuses.
De Pure nous a dit d'elles : « Ce sont des beautés, ce sont des muses. » Voyons la morale qu'elles observent comme beautés.
On voit dans Som^e, au mot Mariage, que a leurs alliances sont fort spirituelles, et « détachées de la matière. » — Au mot Morale : € qu'elles ont pour maximes de s'mterdire tous a les dehors de Taniour vulgaire, et de recher- € cher l'estime par la beauté des ouvrages ou € des discours; de se donner aux plaisirs d'ia magination, la réalité seule pouvant blesser a la morale. Celles qu'on appelle simplement « des beautés ont pour but principal de chara mer les yeux. Mais conune l'approbation « des yeux est d'un ordre inférieur au mérite « de ces belles, elles s'élèvent par la raison et a par l'esprit, et tâchent de fonder en droit a les passions qu'elles peuvent faire naître... a II y a les beautés fières et les beautés sévèa res : les premières souffrent les désirs aca compagnes de respect; le respect n'adoucit ce pas les sévères ; ni les unes, ni les autres ne
« sont invincibles. » De Pure dit, au commencement de son livre, que les précieuses dont il parle sont les prudes d'autrefois. Ailleurs, il ajoute qu'elles font solennellement vœu de subtilité dans les pensées, et de méthode dans les désirs.
Somaise dit plus simplement, qu'il y a deux espèces de précieuses : les précieuses galantes ou du second ordre, et les véritables précieuses. Mais, parle mot galantes, il entend parler d'im esprit tourné vers les idées et les sentiments romanesques et vei-s les ouvrages de galanterie, et non des habitudes désordonnées d'une vie galante. Ainsi, il dit au fond la même chose que de Pure.
Mademoiselle de Montpensier s'exprime sur les mœurs des précieuses en ces termes : « Si « elles sont coquettes, je n'en dirai rien, car « je fais profession d'être un auteur fort véri- « table et point médisant : ainsi, je ne touche- « rai point à ce chapitre, étant persuadée qu'il « n'y a rien à en dire. Elles sont en amitié, a comme elles font profession d'être sur l'a- « mour, car, elles n'en ont pour personne. Elles (c ont la bonté de souffrir celle des autres, et a d'agréer leurs services quand elles en ont « besoin. Elles sont fort railleuses et moqueua ses, même des gens qui ne leur en donnent a pas de sujet. » Huet, évêque d'Avranches, a publié, en 1659, les portraits écrits par Mademoiselle, portraits dont celui des précieuses fait partie. Ce recueil a été imprimé à Caen. Il n'en a été tiré que soixante exemplaires.
De Pure nous apprend ( p. 260 ) que • plu- « sieurs précieuses ont un honrnie d'esprit 0 pauvre et malheureux, auquel elles donnent .a un dtner par semaine, et un habit par an. (( Elles les font travailler tout leur soûl, sur «toutes les pensées qui leur tombent dans « l'esprit. D'autres, en ont de riches qui ne leur « coûtent rien; et d'autres, en ont Aq propres a et galants f qui sont à deux mains, font des a vers, des chansons, quelquefois des cadeaux, « donnent la comédie, l'assemblée et les maa rionnettes. Ils corrigent les vers médiocres, « et font à ces dames des réputations d'esprit.
«Une précieuse, dit il ailleiws, doit avoir o l'adresse de donner du prix à ses sentiments, a de la réputation à ses ouvrages, d'assurer « approbation à ses railleries, force à ses sé- « vérités. »