CHAPITRE XIV
Ul
leurs dit à Tautre^ en parlant des héroïnes qui vont y figurer : « A-t-on jamais vu, ditesHOiK)!, « deux peckes (i ) provinciales plusridiculesque a celles-là? — L'air précieux, dit-il plus loin, « n'a pas seulement intecté Paris, il s'est aussi « répandu dans les provinces ; et nos donzelles « ridicules en ont humé leur bonne part. »
Si ces paroles ne prouvent pas positivement que la pièce ait été faite en province, elles ne détniisent pas non plus les témoignages qui prouvent qu'elle l'a été. Mais il nous suffit qu'elles annoncent la pièce coomie dirigée contre le ridicule des provinciales qui se donnent des airs de la capitale. La maison de Rambouillet ne {)ouvait être atteinte de ce ridiculelà. Toutefois, ne nous arrêtons pas à une phrase de ^exposition : quelles sont les provinciales que la pièce met sur la scène ? Ce sont des bourgeoises du dernier ordre, qui veulent prendre le ton des femmes de qualité. Il n'y a encore rien, ici, qui soit applicable aux dames de Rambouillet. Ces bourgeoises sont, de plus, des pécores (peckes) sans éducation, sans esprit, de manières ignobles, qui prétendent à l'élégance du ton, des manières et du langage. Ceci nous éloigne toujours plus de Tapplication supposée; et ces pécores, ces bourgeoises, ces provinciales sont tellement privées d'usage, de tact, de discernement, qu'elles prennent de plats et de grossiers laquais pour des seigneurs du meilleur ton, de l'esprit le plus distingué. Certes, il ne viendra dans l'esprit de personne que cela regarde la maison de Rambouillet.
Molière, dans la préface de la pièce, exprime positivement une intention opposée aux applications de nos biographes modernes : « Les « vicieuses imitations de ce qu il y a de plus a parfait, ont été de tout temps, dit-il, la ma-r « tière de la comédie; les plus excellentes cho- « ses sont sujettes à être copiées par de mau- « vais singes. Les véritables précieuses auraient • tort de se piquer lorsqu'on joue les ridicules « qui les imitent mal. »
Suivant les biographes et commentateurs, ces paroles sont une précaution contre les clameurs de rh6tel de Rambouillet (2). Mais
(1) Pecke ot pcckin me paraissent venir &t pécore, qai vient àepecuM, troupeau.
(2) M. Petitol dit que • si les dames de Vhôlel Ram-
comme c'est une vérité de Tart littéraire, ou poétique, observée par Voltaire, que ce qui fait rire au théâtre, ce sont les méprises des personnages, et que c'est une autre vérité recueillie par l'observation, que la méprise la plus risible et la plus ridicule consiste essentiellement dans la prétention manquée, il faut avoir plus d'esprit qu'il ne m'en appartient, pour reconnaître que Molière, ce grand maître de l'art dramatique, cet observateur profond, n'a exprimé ou sous-entendu ces vérités, dans la préface des Précieuses^ que pour masquer un gros et plat mensonge sur ses intentions relativement à l'hôtel de Rambouillet.
11 y avait, peut-être, lieu pour Molière éprendre quelques précautions d'après les avanies faites à l'abbé de Pure, cinq ans auparavant. Mais, ces précautions ne pouvaient regarder que les précieuses subalternes, qui avaient pu se croire atteintes par Tauteur; et c'est ce que Molière a eu l'attention de faire en séparant les intérêts des véritables précieuses, de ceux des précieuses ridicules^ c'est-à-dire les honnêtes femmes beaux esprits, des hypocrites pleines d'affectation. C'est de leur propre autorité, que nos biographes appliquent à madame de Rambouillet, une précaution qui regardait des précieuses d'une autre classe.
Je comprendrais nos commentateurs et nos biographes, si, au lieu d'aflirmer que Molière en voulait précisément à l'hôtel de Rambouillet, ils s'étaient bornés à dire : « Il en voulait « indistinctement à toutes les personnes, à « toutes les coteries où Ton faisait profession « de mœurs plus réservées, (dus chastes que a les mœurs générales ; où l'on parlait un lana gage analogue, où l'on s'abstenait dç locu- « tions grossières, où l'on en recherchait d'aa lambiquées. Il n'avait pas plus en vue la a maison de Rambouillet que d'autres, mais a il ne l'avait pas moins; il ne l'attaquait pas « nommément, mais il ne l'exceptait pas de
« txmiUet souffrirent patiemiment les Précieuses ridi- « cules, ce fut parce que l'auteur eut l'adresse de leur
• faire croire qu'il n'avait voulu attaquer que les
• sociétés de province (les peckes provinciales). » M. Taschereau dit, aussi, que t Moliêre,p<mr détourner
• de hti la colère de personnages puissants, crut de-
• voir déclarer qu'il n'avait point eu en vue les véri- « tables précieuses, mais celles qui les imitaient mal. « Adroite précaution oratoire, » ajoute-t-il en note.