CHAPITRE XIV
a ses attaques. Elle n'avait pas fixé son atten- « tion, il ne la connaissait pas, elle ne faisait w plus autorité ni bruit dans le mondé, quand « Molière est venu à Paris; mais il avait en- « tendu parler d'elle , comme de l'origine de ces « mœurs et de ce langage qui faisaient excep- « tion dans les mœurs et le langage de la ca- « pitale. Il pouvait savoir par le prince et la « princesse de Gonti, dont il avait été le poète a et le directeur des spectacles, que la cour a avait été importunée du bruit de cette nou- « velle école, si opposée à ses traditions et à a ses habitudes. Il eut donc Tintention de lais- « ser venir sous ses pinceaux toutes ses rémia niscences, et de les exprimer; sauf à écarter « les plaintes et les vengeances par des phrases « de précaution, par des protestations dont « personne ne serait dupe, que ceux qui les « auraient rendues nécessaires. » Tout cela aurait pu passer à la faveur du vague des conjectures, et surtout, étant dit sur le ton modeste du doute. Molière, intéressé comme poète et comme comédien à plaire aux gens de cour et aux gens du monde, avait pu se laisser aller à leur aversion pour des mœurs opposées aux leurs : cette facilité était Tesprit de son état. Il avait pu être, lui-même, subjugué par l'exemple de ses approbateurs, et atteint de leiur corruption : c'était la destinée commune. Il avait pu se persuader que les mœurs de la cour, les mœurs générales, ne devaient pas avoir tort, et que la dissolution, grand péché contre la religion, n'était qu'un tort d'opinion à l'égard de la société : cette opinion irréfléchie était pardonnable à un jeune honrnie qui n'était pas, et ne pouvait encore être un grand moraliste. Il avait pu croire, aussi, l'autorité de l'exemple si puissante que personne n'y ait échappé, et qu'ainsi, toute apparence contraire était hypocrisie, et que \é poète comique qui démasquerait cette hypocrisie, servirait les mœurs et la justice. Enfin, ayant déjà mis sur le théâtre plusieurs ouvrages où le langage et les actions étaient aussi libres que dans la société dont le théâtre est l'image, il avait pu se croire personnellement intéressé à faire tomber des usages nouveaux qui étaient sa condamnation, et pouvaient ruiner son théâtre et la considération acquise par son talent. 11 pouvait se croire trèsautorisé à défendre, comme licite et comme convenable, ce qui, dans ses pièces, était con-
forme à l'usage et aux mœurs de la société du temps, et encore trouver licite de jeter le ridicule indistinctement sur tout ce qui avait<»ncouru à amener la révojution qui le menaçait, et de lancer ses traits au hasard sur le parti, sans s'embarrasser sur qui ils tomberaient.
Mais, ce n'est pas là ce que disent nos éditeurs; ils prétendent que Molière a pi-édsément et principalement eu en vue l'hôtel de Rambouillet, et ils se prévalent de son autorité pour mettre en crédit leurs fastidieuses répétitions contre les personnes à qui cette maison doit sa célébrité.
Remarquez, d* abord, qu'en i659, quand parurent les Précieuses de Molière, la marquise valétudinaire avait près de quatre-vingts ans. Est-ce dans une femme de cet âge qu'on peut voir le principe et lautorité d'une mode régnante, et qu'on peut se croire obligé, qu'on peut même avoir le courage d'attaquer un ridicule dominant dans le public? Et n'y auraitil pas eu autant d'inhumanité que d'insolence, et surtout de sottise, à diriger en plein théâtre des traits de satire contre une octogénaire qui, ne disposant plus de la puissance de la vogue et de la mode, n'avait point à répondre de leurs écarts?
Mais, ce qui n'admet point de réplique, c'est ce fait, attesté par Ménage, que madame de Rambouillet voulut réchauffer et réjouir sa souffrante vieillesse du spectacle des Précieuses, à leur première représentation, bien assurée, sans doute, de rire un moment à leurs dépens, et qu'il ne viendrait dans l'idée de personne de rire aux siens; et, en effet, elle et ses vieux amis y applaudirent de tout leur cœur (1).
(1) • J'étais, dit Ménage, à la première représenta- I tion des Précieuses ridicules. Mademoiselle de Ram- • bouillet y était, madame de Grignao, tout Tbôtel « de Rambouillet , M. Chapelain , et plusieurs autres V de ma connaissance. La pièce fut jouée avec un ap- « plaudissement général. » C'est évidemment une faute d'impression de dire : Mademoiselle de Rambouillet y était ; lisez : Madame. En 1659, il n'y avait plus de mademoiselle de RambouilleL Des cinq flUes de madame de Rambouillet, trois étaient religieuses, la quatrième était madame de Montausier, la cinquième et la plus jeune était mariée, depuis un an, au comte de Grignan. 11 faut, même, que le mol de Madame soit rétabli, pour que Ménage ait pu dire, ensuite, que tout l'hôtel de Rambouillet était présent; car madame de Rambouillet était une grande partie