CHAPITRE XV
piécieiiscs hypocrites; les considérant ensemble confusément et comme de simples instruments de conversation quelconque pendant un demi-siècle, il est indubitable, pour moi, qu'elles ont puissamment concouru aux progrès de la langue, à son enrichissement, môme à son épuration, par la répudiation de mots grossiers qui étaient usités. Je considère les huit cents précieuses ou alcovistes, dont Somaise a donné le nom et la demeure en 1664, comme huit cents personnes acadénûques qui se partageaient en différentes sociétés mixtes de galanterie décente et de langage soigné. Qu'on se figure la multitude de tours, d'images, de mouvements qui ont dû naître de ces conversations, où les sens, l'imagination, le cœur, étaient en jeu ; où l'émulation de plaire etd^étonner, excitait les amours-propres; où la critique n'était pas moins exaltée par les rivalités, que le besoin de produire par l'émulation de plaire ! Quelle académie a pu jamais faire pour laiangue ce que fit cette ardeur générale de conversation? L'académie était partout. Tout était académie : académie ne se bornant pas à lire, à écouter, à disserter; mais académie en action, en inspirations, en conceptions, en création; jugeant aussi, corrigeant, rebutant, au moins, les plus grosses erreurs de goût, /et réprimant les écarts et les bizarreries.
Quelque mauvais que soit le goût de gens liés par une conversation habituelle, il faut qu'ils se forment un langage raisonnable. Toute conversation est une épreuve par laquelle chacun essaye son langage à l'intelligence, au goût, aux affections des auditeurs ; là, ce n'est pas la critique qui éclaire, c'est l'impression que fait la parole sur ceux à qui elle s'adresse. C'est leur physionomie qui apprend si l'on est clair ou obscur, diffus ou laconique, naturel ou plat, élégant ou grossier. Là, l'émulation de plaire fait qu'on se reprend, qu'on se corrige à l'instant même qu'on est en faute, et que la leçon n'est pas sitôt donnée qu'elle profite. Sans doute, des mots bizarres, <ies tours forcés, des locutions étranges, furent hasardés dans les premiers temps; mais qu'importe? Conune on se parle pour s'entendre, et que, plus on est de gens à se parler, plus s'entendre est chose difficile , au travail de chacun dut succéder le travail de tous pour ^ faire un langage commun. Il en fut de la
langue comme il en serait de la monnaie, si tout le monde avait la liberté d'en fi^apper: d'abord, on en mettrait beaucoup de mauvaise en circulation, avec une certaine quantité de bonne : mais, bientôt, celle-ci aurait la préférence. De même, dans Tanarchie du langage, il s'introduit une multitude de locutions de mauvais aloi; mais, ce qui ne s'entendra pas, ce qui s'entendra difficilement, ce qui ne peut s'entendre avec convenance, sera bientôt mis au rebut. Voilà l'histoire de la langue dans les académies des précieuses.
Je passe au second travail dont j'ai parlé : celui de la société choisie, c'est-à-dire de bonnes mœurs, de bon ton, de bon goût.
. Balzac, PascaletComeilleavaient,àpeuprès, fixé la langue. Une langue est fixée quand elle se prête à tous les langages, à tous les tons; quand elle peut fournir à toutes les parties de la littérature ; quand elle offre aux sciences une clarté parfaite; qu'elle fait plus : qu'elle l'impose à tel point, que toute obscurité du discours est une faute qualifiée contre la langue. La langue, ai-je dit, était à peu près fixée ; mais les tons, les styles, les différentes formes du langage, ne l'étaient pas : ce fut l'ouvrage de la société polie. Par sa conversation , la vie sociale s'était perfectionnée; les personnes s'étaient classées; les sympathies d'esprit, de cœur, de caractère, même de conditions sociales, s'étaient rencontrées, reconnues, agrégées ; les existences se touchaient divei'seraent; les distinctions les plus faiblement marquées entre les personnes, mettaient des nuances dans leurs relations réciproques. De là, naquit la diversité des tons, des styles, des formes de langage qui s'approprièrent à tous les usages de l'art de parler et de l'art d'écrire. Les grands écrivains eurent, alors, leur style propre; de grandes et d'heureuses variétés de style dwtfmèrent les esprits polis, surtout par leur appropriement aux choses, auxtemps, aux personnes. Alors, la langue suffisait à tout . Oui, avant 1661 , avant les beaux temps de Boileau, de Racine, de Bossuet, les genres étaient démêlés dans notre littérature. Le goût avait déjà disbibué aux arts, aux sciences, à la chaire, au barreau, à l'histoire, à la morale, à la poésie, à la scène comique, à la scène tragique, le ton, le siyle convenables à chacune de ces parties. Déjà, ori sentait la nécessité de s'exprimer comme "
CIIAPlTUi: \v.
convient à la chose dont on paiie, à celui qui en parle^ à ceux devant qui on en parle. Descartes ne fit point entrer de poésie dans sa méthode ; Corneille^ point de métaphysique dans son théâtre* Molière ne mit rien de tragique dans ses comédies; Corneille, rien de comique dans ses tragédies, rien de tragique dans ses propres comédies. Molière même, à qui Boileau reprochait d'avoir partagé son talent entre Térence et Tabarin, entre Scapin et le Misanthrope, Molière n'a rien laissé percer de Sganarelle ni de Scapin dans le Tartufe et le Misanthrope^ ni des beautés sérieuses de ces deux chefs-d'œuvre dans les badinages de son théâtre.
C'est par cette distinction des genres et des tons que notre littérature acquit la pureté qui fit sa force et son élévation, et qui la distingua si honorablement de celle des autres nations.
De notre temps (de notre temps qui, selon les uns fait époque y et selon les autres lacune dans la littérature française) on pense que les genres en se démêlant se sont appauvris, que les tons en se soutenant se sont affaiblis. On veut, par exemple, qu'en démêlant les styles, la France se soit privée pendant près de deux siècles de la sagacité, de la naïveté et de l'énergie de Montaigne. Ne peut-on répondre que les qualités de Montaigne, en se distribuant entre la Bmyère, la Fontaine, Montesquieu et d^autres, ont acquis chacune un développement qu'elles n'auraient pas eu en lui? 11 en est des talents dans les lettres comme des professions manuelles : la division en amène la perfection. On ne peut disconvenir que les talents mêlés, qui se laissent aller à leur naturelle abondance, n'aient d'ordinaire plus de variété, plus de grâce et de charme ; mais on ne peut douter que les talents distincts ou qui savent se concentrer, ont plus de caractère, de vigueur et d'essor.
Je n'ai pas la présomption et la témérité de m'élever, ici, contre le retour de la littérature vers le mélange de genres, de tons et de style que l'on a regardé, du temps des précieuses et depuis, comme de la barbarie.
Aujourd'hui, la séparation des genres dans les écrits littéraires est devenue à peu près impossible ; elle ne peut plus être une règle de l'art d'écrire, au moins ime règle aussi sévère qu'avant la révolution. La raison de cette dif-
férence est que la littérature d'une nation est l'expression de ses moeurs.
Pourquoi les genres se démêlèrent- ils à la naissance de notre littérature, sous Louis Xlli et Louis XIV? Pourquoi se rehiêleut-ils aujourd'hui ?
C'est que, sous les deux rois que je viens de nommer, la France était gouvernée par des habitudes de respect qui sont aujourd'hui perdues sans retour.
Quatre objets, qui se représentaient sans cesse aux yeux ou à la pensée sous la monarchie ancienne, et surtout dans la littérature, avaient fait contracter ces habitudes de respect : lex fyfnmeH^ les prêtres, les grands, les rois. Aujourd'hui, aucune illusion n'entoure ces objets du culte qui était autrefois général.
Les gradations des rangs qui procédaient du monarque, avaient produit celles du respect dans le langage des hautes classes, en avaient nécessité l'étude, en avaient amené le discernement et le tact , et avaient fait de ce discernement un point d'hoimeur et de bienséance<
Les formes usitées dans. le langage des inférieurs envers les supérieurs, étaient autrefois les seules qui fussent permises aux enfants en parlant à leurs père et mère. Cette habitude de respect a été remplacée, dans la famille, par la familiarité plus tendre, qui a autorisé le tutoiement réciproque entre les enfants et leurs parents.
Aujourd'hui, Racine ne regarderait pas comme héroïque cette réponse de Porus à Alexandre , qui lui demande comment il veut être traité : En roi! Ce serait peu demander aujourd'hui. Sous le règne de Louis XIV, c'était une grande prétention.
Aujourd'hui, Racine ne mettrait pas dans la bouche d'un jeune prince déclarant son amour à une captive, cette humilité religieuse :
Peut-être le récit d'un amour si sauvage Vous fait, en m*écoutant, rougir de votre ouvrage; D'un cœur qui s ofTi-e à vous, quel farouctie entretien ! Quel étrange captif pour un si beau lieu !...
L'adoration pour les femmes n'est plus assez exaltée, pour prêter à ce langage l'accent de vérité qu'il avait dans des temps de galanterie.
Des vers qui étaient entendus avec frémis-