CHAPITRE XVm
Savoir : sa mère et son espouse.
Pour divertir seigneurs et dames, On joua l'École des Femmes, Qui fit rire leurs majestés Jusqu'à s'en tenir les côtés.
Ce n*est pas tout. Molière^ soutenu de ces autorités^ donna bientôt la Critique de l'École des Femmes, c'est-à-dire mit en scène, et livra au ridicule, les censures qui avaient été faites de sa pièce, dont il aggrava les indécences, se targuant de l'approbation de la cour. La reine mère, malgré sa dévotion, à la vérité de fraîche date, mais qui ne devait en être que plus sévère, permit que cette nouvelle comédie lui fût dédiée.
La ligue du roi, de la cour, de Molière et de ses amis, était donc manifeste, non-seulement contre les exagérations et la pédanterie des précieuses, mais aussi contre la bienséance de tous les temps et de tous les pays.
Racine, celui des quatre amis dont le caractère avait le plus d'élévation, celui à qui les autres étaient le moins nécessaires, celui dont la marelle était la plus sûre à la cour, n'aidait de son talent, ni même n'accréditait par une approbation éclatante, ni la satire directe, ni la comédie satirique ; mais s'il n'était pas celui qui se fît le plus craindre de l'ennemi, c'était celui qui flattait le plus noblement le maître, celui dont Téloge avait le plus de poids, et qui donnait à l'agrégation des quatre amis le plus de sûreté et de stabilité, parce qu'il était celui qui affectionnait le plus les autres, et avait au plus haut degré leur confiance.
La Critique de l^ École des femmes, qui avait été plus justement intitulée : Apologie de l'École des Femmes contre la critique j porte sur une étrange doctrine.
a Je ne vois^ dit l'auteur de la pièce, rien de « si ridicule que cette délicatesse d'honneur « qui prend tout en mauvaise part, donne un « sens criminel aux plus innocentes paroles, net s* offense de l'ombre des choses. Croyez- « moi : celles qui font tant de façons n'en sont « pas estimées plus femmes de bien. Au cona traire, \e\xv sévérité mystérieuse et leurs gri- « maces affectées irritent la censure de tout le « monde contre les actions de leur vie. On est « ravi de découvrir ce qu'il y peut avoir à re- « dire ; et, pour tomber dans l'exemple , il y « avait l'autre iotu* des femmes à cette corné-
« die, vis-à-vis de la loge où nous étions, qui^ a par les mines qu'elles affectèrent durant toute a la pièce, leurs détournements de tête, et leurs a cachements de visage, firent dire de tous <c côtés cent sottises de leur conduite, que Ton « n'aurait pas dites sans cela; et quelqu'un (( même des laquais cria tout haut, qu'elles « étaient plus chattes des oreilles que de tout a le reste du corps (1). »
L'autorité que je reox)nnais à Molière, ne m'empêchera pas de dire qu'il y a peu de bonne foi à reprocher aux critiques d'avoir donn^ un sens criminel aux plus innocentes paroles, et de s'offenser de Nombre des choses. Ce n'est pas criminelles qu'on a estimé ces paroles, c'est indécentes. Pour n'être pas criminelles, elles ne sont pas irréprochables. Les choses criminelles sont punissables, les indécences sont blâmables. Dans le temps de lÉcote des femmes, la bonne compagnie n'avait d'autre tort que celui d'exercer son droit de blâmer. Une preuve qu'elle l'exerça justement, cVst que, pendant plus d'un siècle, la pièce fut éliminée du théâtre : et certainenieot, ce ne fut pas faute d'esprit, de gaieté, de talent ; car la scène de Tinterrogatoire est, indécence à part, une des plus comiques du théâtre de Molière.
Que plusieurs des femmes scandalisées eussent les oreilles plus cliastes que leur corps, cela ne justifierait pas la scène dont il s'agit. D'abord, toutes les femmes qui assistent à un spectacle ne sont pas du même genre et de la même conduite. Il se trouve des femmes honnêtes parmi celles qui ne le sont pas ; il y a des filles innocentes à côté de mères fort déréglées. On doit s'interdire, par respect pour les premières, ce qu'on pourrait se permeitre par mépris pour les secondes. Le droit de refuser le respect à ce qui est méprisable, ne donne pas celui de traiter avec mépris ce qui est digne de respect.
D'ailleurs, la galanterie n'autorise pas la licence du langage ; l'irrégularité des mœurs n'aiitorise pas leur impudence. Dire que la chasteté du langage ne doit pas aller au delà de celle des mœurs, quelque corrompues qu'elles soient, c'est prétendre que la société
(I) Uranie, la Crilique de l'École des Femmes, scène 3.