‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 4)Chapitre 258 sur 359 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

hommes dénués de mérite et pétris de vanité , qui^ tourmentés du besoili dimportance à défaut de considération, sollicitent, et se contentent dé recevoir à genoux quelques reflets de la puissance suprême .

L'élite des courtisans se compose d'hommes puissants, au moins indépendants ou par leur fortune, ou par leur rang, ou par Téminence de leurs talents, même par Téminence de leurs vertus, l'élévation de leur caractère, et la grandeur de leurs desseins. Les courtisans de ce genre ont, eux-mêmes, leurs courtisans parmi les hommes du plus haut rang. Les honunesde génie dans les lettres peuvent être courtisans des rois, et avoir, eux-même^, des rois pour courtisans. Ils peuvent être considérés comme les notables les plus éminents d'une république souveraine et puissante, dont les rois ont besoin: la république des lettres. Voltaire fut courtisan de Frédéric, mais Frédéric le fut de Voltaire, .

Napoléon disafit de Corneille : SHl eût vécu de mon temps ^ je l'aurais fait prince. Napoléon, faisait la cour aux poètes de son temps, en déclarant qu'il Teùt faite à Corneille.

Pour les honames vidgaires, les rois sont des sources de fortunes particulières, et rien de plus. Pour les hommes à grandes pensées, ils sont des instruments d'une puissance incomparable pour l'accomplissement d'illustres desseins. La philosophie du dix-huitième siècle tenait pour maxime, que c'était par l'amélioration des rois qu'il fallait commencer l'amélioration du sort des peuples; et j'ai entendu d'Alembert excuser, par ce motif, les paroles adulatrices de Voltaire au grand Frédéric et à l'impératrice de Russie.

Le trait^ommun à tous les courtisans, c'est le désir de plaire, c'est au moins la crainte de déplaire; mais ils sont tous jetés dans des moules différents. Les courtisans de Louis XII n'étaient pas de la même espèce que ceux de François P^ Les courtisans de Henri IV ne ressemblaient pas aux mignons de Henri III. Les courtisans de Napoléon n'étaient pas ceux de Barras; ceux de Napoléon, premier consul, n'étaient pas toujours ceux de l'empereur. De même, ceux de Louis XIV n'avaient rien de commun ni avec ceux de Louis XI, ni avec ceux de Louis XIII.

Sully et Montausier n'ont voulu plaire ni au

roi guerrier, ni au roi galant et dissolu. Ils ont évité de déplaire, sans raison, au roi honnête honmie; ils ont voulu lui plaire même, qtiand il Ta fallu pour le aerrir utilement et honorablement.

Nos quatre poètes ont voulu plaire au rd galant et magnifique; ce fut leur tort. Ib n'oirt pas voulu plaire au roi ambitieux et guerrier; c'est leur mérite. Une utile censure fut souvent renfermée dans leurs éloges; d'utiles conseils passèrent souvent à la faveur de leurs louanges. Un de leurs artifices de courtisan, fut de condamner les vices du roi par Téloge de ses propres vertus. Tout cela est louable. D'ailleurs, désirer de plaire à un roi galant, mais vaillant et glorieux, est le faible le plus pardonnable à un poëte courtisan. C'est céder en même temps à trois séductions ; celle de la puissance, celle de la gloire, celle des femmes. Trop souvent même, c'est sympathiser avec le sentiment général; c'est, au moins, hniter quelque noble exemple. Enfin , c'est se laisser aller à l'imagination, faculté dominante des poètes, qui n'accorde pas toujours à la réflexion la liberté de se mettre sur ses gardes.

Molière, courtisan dans Y Amphitryon, était grand citoyen dans le Tartufe.

Il était grand citoyen encore, quand il profitait du redoublement de faveur obtenu par Y Amphitryon^ pour obtenu- du roi la permission de jouer ce Tartufe, prohibé par arrêt du parlement, et dont le roi, lui-même, avïiit refusé pendant deux années de permettre la représentation.

Il était grand citoyen, aussi , quand il livrait à la moquerie publique la manie de se faire noble, de se donner des titres, de se séparer du commun état.

Il rétait, enfin, quand il dégageait la profession de médecin de son avidité sordide et de sa funeste charlatanerie, lui imposait de saines études, et un désintéressement, sans lequel cette profession honorable est ignoble, et pernicieuse à la société.

La Fontaine était courtisan, quand il disait d'un bâtard né d'un double adultère ;

Le fils-de Jupiter devait, par sa naissance. Avoir un autre esprit et d^autres dons des cieux Que les enfants des autres dieux.

C'était, encore, un courtisan quand il disait.

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