‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 4)Chapitre 266 sur 359 · CHAPITRE XXH · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXH

Que l'auteùi'^ après avoir dit qu'il n'avait plus besoin d'étudier son art ailleurs que dans la société, et après avoir produit plusieurs chefs-d'œuvre de cet art ainsi étudié, ait néanmoins eu la fantaisie d'imiter une comédie fort immorale de Plante, je le veux croire. Mais, qu'il n'y ait pas trouvé quelque rapport avec ce qui se passait à la cx)ur ; qu'il n'ait pas vu, pas soupçonné que la situation du marquis de Montespan eût quelque rapport avec celle d'Amphitryon, celle de Louis XIV avec celle de Jupiter ; qu'il n'ait eu aucune intention en disant dans sa pièce :

Un partage avec Jupiter - N'a rien du tout qui déslionore,

c'est ce qu'il est difficile de croire d'un homme qui était au courant de toutes les aventures galantes de la cour, et ne négligeait, que disje ? ne laissait passer, sans un éclatant tribut de son zèle et de son talent, aucune occasion de divertir et de flatter le roi; et qui, enfin, avait cela de particulier, qu'amant malheureux, mari tromj>é, il était poète sans pitié pour les victiofies d'un désordre qui faisait son tourment.

Je n'insisterai pas sur ce rapprochement, qui restera toujours affligeant pour les nobles admirateurs du grand poète, si de nouvelles lumières ne viennent en détruire l'effet.

Et il sera plus fâcheux encore pour Molière, si une dernière scène faite à madame de Montausier par une personne inconnue, qui ne pouvait être que Montespan travesti, était antérieure à la représentation à' Amphitryon. Mademoiselle de Montpensier rapporte à la page déjà citée que, peu après les propos dont elle réprimanda Montespan, u madame de « Montausier étant dans un passage djcrrière « la chambre de la reine, où Ton met ordinai- « rement un flambeau en plein jour, elle vit « une grande femme qui venait droit à elle, « et qui , lorsqu'elle en fut proche, disparut à « ses yeux; ce qui lui fit une si vive impression « dans la tête et une si grande crainte, qu'elle « en tomba malade. »

Le duc de Saint-Simon raconte ce fait singulier et mystérieux d'une manière plus significative. Selon lui, quelqne (emps après la scène que fit Montespan à madame de Montausier, « cette dame descendant, avec son ccuycr

« et ses gens, un petit degré pour aller de chez « elle chez la reine, eWeirouvAunefemrfîe assez a mal mise gui l' arrêta, lui fit des reproches « sanglants sur madame de Montespan, et lui « parla mémeàPoreille. Elle empêcha ses gens « de la maltraiter, et tout éperdue remonta « chez elle, s'y trouva mal, et tomba inconti- « nent dans une maladie de langueur qui lui « fit fermer sa porte à tout le monde. On pré- « tendit que sa tête se troublait souvent, et « l'on ne sut si cette femme qui lui avait « parlé en était une, ou un fantôme, n

On conçoit pourquoi mademoiselle de Montpensier a l'air de croire à la simple apparition d'un fantôme de femme, qui s'évanouit sans rien dire à madame de Montausier. Mademoiselle ne voulait pas, par respect pour le roi , paraître savoir ni ce que c'était que le prétendu fantôme, ni ce qu'il avait à dire de si terrible à madame de Montausier. Saint-Simon rapporte clairement le motif et l'objet de l'apparition, et c'est plus qu'il n'en faut pour indiquer la personne déguisée.

Il semble assez simple d'imaginer que cette femme mal mise, qui ressemblait à un fantôme, qui attendait madame de Montausier dans un passage obscur, pour lui faire des repro^ ches sanglants sur madame de Montespan, n'était autre que Montespan lui-même, pressé du besoin de se venger, par un nouvel outrage sur la dame d'honneur, qu'il avait accusée hautement chez elle-même de son malheur. Probablement il avait aloi's acquis la preuve d'une infidéUté dont jusque-là il n'avait eu que l'appréhension , et il voulait en faire rougir madame de Montausier.

La suite prouverait qu^alors les yeux de cette femme respectable furent dessillés sur les relations du roi avec madame de Montespan ; qu'elle fut épouvantée de l'idée d'avoir opposé de la résistance à un mari qu'elle croyait follement jaloux d'une femme irréprochable : il est du moins certain, par le témoignage de mademoiselle de Montpensier, par celui du duc de Saint-Simon, qu'à la suite de l'apparition qui eut lieu dans le passage de l'appartement de la reine, madame de Montausier rentra chez elle malade, ne sortit plus de sa chambre que pour quitter la cour et rentrer dans sa propre maison, à Paris, où elle languit, ne recevant qu'un petit nombre d'amis

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