‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 4)Chapitre 274 sur 359 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

contre la société polie, celle-ci prenait sur elles un invincible ascendant : elle le prenait sans discussion^ sans dispute, uniquement par la force de son exemple, par la séduction propre à son langage spirituel, élégant et gracieux ; peut-être, aussi, par un effet naturel du progrès des lumières, et de Taflinage des esprits dans l'exercice continu de la conversation, dont la société de Rambouillet avait eu le mérite de fournir le premier modèle. Elle partagea avec Molière Thonneur de faire tomber les affectalîons et tous les ridicules de la préciosité; triomphé qui ne fut ni long, ni difficile à obtenir; car les précieuses avaient commencé en 4652, et Boileau disait déjà, en i677, en parlant d'une précieuse : Reste de ces esprits jadis si renommés, que Molière a diffamés. Mais elie eut sur Molière l'avantage de réformer les mœurs et la grossièreté du langage. Elle corrigea non-seulement la capitale et Molière lui-même, mais aussi la cour et le monarque^ que sa jeunesse n'avait pas enlevé ]X>ur toujours aux lois de la bienséance et de la morale.

Une circonstance déjà remarquée favorisa cette influence : à la tête du parti des mœurs était madame de Montausier, appelée à la cour de Louis XIV comme la représentante de la société des honnêtes femmes, avec laquelle le jeune monarque avait voulu se mettre en bonne intelligence, dont il voulait être l'allié, en attendant qu'il se sentît la force d'en devenir Tami.

Et qui pourrait affirmer que l'espèce de trahison du roi envers cette même madame de Montausier, lorsqu'il trompa la reine et elle sur ses relations avec madame de Montespan ; l'incurable maladie qui accabla madame de Montausier lorsqu'elle fut détrompée ; et enfin sa mort, qui arriva pendant que V Amphitryon de Molière amusait la cour et le public par le spectacle d'un mari malheureux ; qui oserait assurer, malgré les apparences, que ces faits n'eurent aucune influence sur l'esprit du roi?

Je suis dans la persuasion que la bonne compagnie aurait suffi pour purger la société des affectations ridicules, et que sans elle la France aurait conservé, longtemps encore, une grossièreté de langage que Molière protégeait, comme naïveté et franchise.

Madame do la Favette et madame de Sévi-

gné se moquaient ensemble des conversations alambiquées où elles se rencontraient par ha* sard. Madame de la Fayette racontait plaisamment à madame de Sévigné qu'on discourut tout une après-dînée, chez Gourville, sur les personnes qui ont le goût aU'de>sus ou au-dessous de leur esprit. Nous nousjetâmesy dit-elle, dans de< subtilités où nous n'entendiom plvs rien ; et madame de Sévigné se rit avec madame de Grignan de cette échappée.

Les amphigouris, les métaphores recherchées, les locutions alambiquées, leur étaient antipatliiques , par cela seul qu'elles étaient femmes de la cour. A laœur, on n'a ni le droit ni le moyen de se faire écouter, de se faire étudier, de se faire admirer. L'attention, l'étude, l'admiration, sont réser\'ées pour une seule personne. Dans )e grand monde, tantde gens ont le désir de parler, tant de paroles attendent avec impatience le moment et Foccasion de se placer entre tant de paroles, qu'on fait tmre ceux qui parlent longuement ou obscurément, en ne les écoutant pas.

Quant à la grossièreté de certaines expressions prétendues naïves, qui n'auraient point trop révolté l'incontinence de la cour, on peut dire qu'eUes y étaient ignorées. Ce qui distin^ gue le langage des femmes du grand monde et de la cour, du langage commun , c'est moins l'usage de certains tours, de certaines formes et de certaines expressions réputées nobles et élégantes, que l'ignorance parfaite des paroles et des locutions grossières, qui ont pris naissance dans le peuple. Pour savoir celles-ci à la cour, il aurait fallu les apprendre; et à la cour on apprend le moins qu'on peut.

Quoi qu'il en soit, la vanité de la haute bourgeoisie, qui veut toujours ressembler à la cour, finit par imiter, à la longue, sa réserve dans Tusage de la parole, son ignorance des locutions basses, ainsi que ses actions et ses manières.

Mon opinion sur le pouvoir des sociétés choisies n'est pas fondée uniquement sur celte observation générale : elle Test sur des fails positifs. Nombre de mots que Montaigne, Rabelais, Fromenteau ont employés couramment ; des mots que Molière, la Fontaine et Boileau même ont employés à leur tour, et que Molière a prétendu maintenir dans le langage des honnêtes gens, sont, malgré leur autorité, bannis aujourd'hui du langage du monde

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