CHAPITRE XXVI
« MoDtespan vivait bien avec son mai'i^ j'au- (( rais consenti volontiers à élever ses enfants : (f ainsi^ qu'on ne croie pas que c'est l'orgueil a ou l'ambition qui me font demander un ordre n du roi; qu'on croie encore moins que c'est tt le désir d'attirer sur moi les regards du « prince. >> Ici la précaution me semble d*autant plus marquée^ que madame Scarron pouvait, à bon droit, trouver au-dessous d'elle l'éducation des enfants légitimes du marquis de Montespan, bien qu'ils fussent au-dessus des bâtards de la marquise.
Je remarque, enfin, dans la lettre de madame Scarron ime espèce de contre-sens y comme il s'en trouve souvent dans les écrits qui ne sont pas francs : « Si les enfants sont au roi, je <f veux bien m'en charger : je ne me chargett rais i>as sans scrupule de ceux de madame « de Montespan. 0 Ces mots signifient : Je veux bien me charger des enfants du roi et de madame de Montespan, si le roi me l'ordonne : mais ma conscience aurait trop à souffrir, si j'avais à élever des enfants de madame de Montespan, qui ne seraient pas du roi. La conscience aurait pourtant été moins chargée d'élever les enfants de madame de Montespan et deLauzun qui était garçon , que ceux de madame de Montespan et du roi, qui était marié. Le mot de scrupule est donc employé à contre-sens dans la phrase de madame Scarron. Il est difficile de dire avec justesse ce qu'on sent n'être ni vrai, ni conforme à la raison.
11 me parait donc évident que madame Scarron n'avait nullement la crainte quelle exprime, celle qu'on lui tendit un piège. Elle voulait voir le roi, elle vou'ait recevoir sa mission de la bouche du roi, et apprendre, dans une nouvelle entrevue ♦ le prix qu'elle pouvait espérer d'un heureux accomplissement de cette mission; tous ses doutes étaient simulés pour arriver à ce but.
Et ce n'est pas tout : comme la condition absolument imposée par madame Scan'on aurait été désagréable à madame de Montespan^ si elle-même n'avait eu intérêt à ce que le roi préludât, par Tordre demandé, à la reconnaissance de ses enfants, il est présumable qu'elle avait autorisé^ peut-être même excité madame Scarron à l'exiger. Mais cela prouverait qu'elle connaissait l'intérêt que le roi portait à mada-
me Scarron , et son désir de Tavoir pour gouvernante de ses enfants , ne prévoyant pas, sans doute, qu'un jour cet intérêt irait fort au delà de l'estime et de la bienveillance.
Le dernier mot de madame Scarron fut rapporté au roi. On ne sait par qui. Le roi la reçut pour la seconde fois en particulier, lui demanda ses soins pour ses enfants, et elle devint leur gouvernante. Je n'ai trouvé aucun document sur ce qui se dit, de part et d'autre, dans cette nouvelle entrevue. Mais elle avait lieu trois ans après celle où madame Scarron était venue remercier de sa pension. Ces trois années n'avaient point altéré cette figure dont le premier aspect n'avait pas été indifférent au roi.
Le nouveau bienfait qu'elle recevait, la confiance et l'estime dont ce bienfait était le témoignage, ne durent pas affaiblir la reconnaissance qu'elle avait gardée du premier; et le roi n'eut pas besoin de donner à ses paroles un accent d'affection extraordinaire pour accroître ce tendre sentiment dans l'âme de madame Scarron. Je vois donc, de ce monoent, l'amour pour le roi s'unir en elle à son autre besoin, celui de la considération : je vois ses deux idoles se confondre en une seule dans son cœur et dans son imagination : je vois ses deux affections dominantes se réduire à une seule passion, c^lle d'obtenir l'estime du roi et sa confiance.
11 n'est guère de cœur de femme qui ne comprenne cette passion une et multiple; une, par Fobjet auquel elle s'attache; multiple, par les diverses raisons de son attachement. Les« premières impressions que le roi avait faites sur madame Scarron, à son entrée dans Pari't étaient, peut-être, de celles que la beauté et la jeunesse font sur les sens d une femme jeune et sympathique; mais l'auréole de gloire qui environnait cette belle tête de Louis XIV, la douce et noble fierté de son attitude, soumirent aussitôt les sympathies physiques aux sympathies morales. La pompe, l'appareil dans lequel le jeune roi se montrait, cette grandeur empreinte sur toute sa personne, manifestaient en lui cette passion de gloire, ce besoin de respect et d'admiration qu'il est si agréable aux Français de satisfaire dans leur prince. Combien de séduction pour cette, fenune, dont la considération, seule gloire des femmes,