CHAPITRE XXVI
plusieurs l'ont attribuée aux sermons prêches pendant le carême de 1669 à Paris, par le jésuite Bourdaloue. Ce sont deux erreurs.
D'abord, il n'y eut point de changement dans madame Scarron. Elle ne se livra point aux pratiques et aux momeries de la dévotion. Elle s'avoua, se déclara attachée aux principes de la morale religieuse plutôt que pieuse, et surtout elle ne se fit point dévote. Les sermons de Bourdaloue servirent, tout au plus, d*à-propos à cet aveu de piété qu'on ne peut appeler un changement. Se donner un directeur était, pour les femmes du monde de la capitale, un usage, une nlbde ; pour madame Scarron , c'étai t quelque chose de plus : du moment qu'elle devait avoir des relations avec la cour, c'était une convenance de signaler son esprit de religion par le choix d'un directeur. La réputation de piété était une garantie contre les dangers* de la contagion, et contre les soupçons qu'encourent les personnes qui s'y exposent. Elle avait besoinde cette garantie contre le reproche de s'être dévouée à la maîtresse du roi, et d'être entrée, en quelque sorte, au service de ses amours. Elle en avait besoin dans lexercice de son office de gouvernante, pour conserver la liberté de se retirer, et en trouver un prétexte dans ses devoirs religieux, si la mère des enfants qu'elle allait élever lui rendait la vie désagréable, et que le roi ne la dédommageât point de ses disgrâces. Elle en avait besoin pour se défendre des jalousies de la favorite, si la bienveillance que le roi lui accorderait venait à Texciter. Elle en ajait besoin, enfin, comme d'une précaution contre elle-même , contre son inclination pour le roi, dans le cas où la bienveillance de ce prince, réputé si galant, viendrait à passer avec elle les bornes de la protection.
Voulant être distinguée du roi, lui être agréable, parce qu'elle l'aimait, mais voulant son estime et conserver le respect d'elle-même, pouvait- elle employer des moyens à l'usage des femmes ordinaires, mettre en pratique cet art de plaire, cet art de la cour, qui comprend Varl de nuire à tout ce qui n'est cas soi ; à intriguer contre une favorite à qui elle doit sa place; à lui tendre des pièges, à Itii opposer d'autres femmes dont elle pourra avoir bon marché; à rechercher les occasions de s'introduire près du maître, de surprendre ses regards,
de les attirer par des soins et des parureâ qui déguisent son âge; à se faire vanter, célébrer par des prôneurs ; à se distinguer tantôt par la finesse de la louange, tantôt par son enthousiasme, toujours par l'a -propos; à rappeler d'une distraction, à faire revenir d'un caprice par des bouderies, par des querelles, par des minauderies; en un mot, à pratiquer le manège d'une coquetterie subalterne? Non, il ne faut pas s'attendre ici à l'emploi de semblables moyens. Non, rien de vulgaire ne convient à un esprit de cette distinction, à l'honnêteté de ce caractère, à la grandeur et à la noblesse du but qu'il s*est proposé.
Se montrer pieuse et attachée à ses devoirs de religion n'était point un calcul d'ambition, ni une hypocrisie. Je le répète, c'était une sage précaution pour conserver tout ensemble et sa réputation d'honnêteté et son honnêteté même.
Par la piété, il est vrai, elle put à la suite combattre la faiblesse du roi pour madame de Montespan ; mais, par l'enîploi de ce moyen, elle s'interdisait de profiter de ses succès, en combattant l'habitude des maîtresses par la religion, et ne prenait pas le chemin de le devenir.
Et, sans la piété, comment am^ait-elle pu repousser la jalousie de la favorite, et éviter des reproches d'ingratitude de sa part? Et comment, aurait-elle pu se défendre elle-même de la séduction du roi, et prévenir le danger de se voir en quelques semaines favorite, et ensuite disgraciée ? A quoi aurait servi d'opposer son honneur aux désirs d'un prince, source de tous les honneurs, et habitué à croire qu'il élève les femmes par les fautes mêmes où il les abaisse? Comment opposer l'intérêt de cet honneur au prince qui donne son propre honneur pour garant d'un inviolable secret? Autant vaudrait lui déclarer l'indifférence la plus offensante, du mépris, même de Paversion, et provoquer sa haine, quand on souhaite avec ardeur obtenir de lui un sentiment contraire. Pour conserver l'affection du prince en même temps que son estime, pour ne pas mentir au sentiment qu'il avait inspiré sans y céder, il fallait qu'en résistant à ses désirs, on laissât voir lUie pressante disposition à y céder, mais en même temps une soumission profonde à une puissance qui ordonne d^y résister; il fallait, en