CHAPITRE XXVni
. peu plus élevé que Cathos et Madelon^ et portent plus loin leurs prétentions. Mais ce sont, au fond, les mêmes personnages. Ce sont des précieuses modifiées^ prises dans la vie bourgeoise^ à qui un mari peut dire fort raisonnablement :
Qu'on n'aille pas chercher ce qu'on fait dans la lune. Et qu'on se mêle un peu de ce qu'on fait chez soi.
Ce sont de sottes créatures qui méritent à peine cette leçon :
Former aux bonnes mœurs l'esprit de ses enfants, Faire aller son ménage, avoir l'œil sur ses gens, Et régler la dépense avec économie, Doit être son étude et sa philosophie.
Lex Femmes savantes y ai-je dit, sont les Précieuses ridicules reproduites avec un ridicule de plus^ celui de la science^ supposée par le poète dans une condition qui ne laisse point de loisir pour les études scientifiques, ce qui était absolument contraire à la réalité.
Cette dégradation des femmes savantes, sauvait Molière du danger d'essayer le ridicule contre des personnages sur lesquels le ridicule ne mordait point, et du danger des inimitiés puissantes; mais il n'allait point au but^ qui était d'affaiblir la considération de la société d'élite^ dont le poids était incommode pour la cour et dangereux pour le spectacle de Molière; et, d'ailleurs, il avait peu de succès à attendre d'un ouvrage qui reproduisait la préciosité au moment où elle venait de rassasier le public , et où ^ par l'influence du théâtre méme^ elle cessait d'exister dans le monde. Le ridicule des précieuses était usé , et ne se rajeunissait pas par son alliance avec le savantisme, qui ne pouvait être reproché qu'à un nombre infiniment petit de personnes opulentes; il n'y avait pas là de' quoi assurer le succès Ae^^ Femmes savantes; aussi n'en eurent-elles point.
Le vice du sujet, et la manière dont Molière l'a traité, annoncent assez que l'opinion de la haute société pesait tout à la fois sur la cour et sur le poète, et n'embarrassait pas moins celui-ci qu'elle n'importunait l'autre. Il est évident, par le travail de cette comédie, qu'elle n'a été ni inspirée par le spectacle de la société, ni avouée par l'art. C'est une œuvre de combinaison politique, invita Minervâ. Le besoin de vengeance pour la cour et pour l'auteur
même , le besoin de précaution contre des malveillances au moins incommodes, se montrent fort à découvert dans les scènes où paraissent les deux savants, et surtout dans celle où Clitandre, homme de la cour, les traite avec le plus insultant mépris. Ce mépris n'a rien de l'honmie de lettres supérieur, il est tout orgueil de cour ; il descend des hauteurs du pouvoir offensé. On l'entend sortir des appartements de Versailles.
11 semble à trois gredins, dans leur petit cerveau. Que, pour être imprimés et reliés en veau. Les voilà dans l'état d'importantes personnes ; Qu'avec leur plume ils font le destin des couronnes. .. Que sur eux l'univers a la vue attachée.
Trissotin dit avec raison, à cet avocat de la cour:
Que c'est en courtisan qu'il en prend la défense.
Voltaire, qui, à la vérité, avait une bonne raison pour ne pas aimer que l'on décriât les femmes savantes (c'était son attachement pour la marquise du Chastelet) , observe fort judicieusement, et en homme de l'art, que, dans la pièce dont nous parlons. « Molière attaque un <t ridicule qui semblait peu propre à réjouir ni a la cour ni le peuple, à qui ce ridicule paraîs- « sait être également étranger; et qu'elle ^^ a reçue d'abord assez froidement. Mais, ajoute (it Voltaire, les connaisseurs rendirent bientôt à a Molière les sufTrages de la ville, et un mot a du roi lui donna ceux de la cour. »
Le suffrage du roi, qui explique très-bien celui de la coiu*, et celui des connaisseurs de la ville, s'explique très-clairement lui-même par l'intérêt qu'avait le prince à dimÛEiuer la considération des sociétés graves, de moeurs honnêtes, d'occupations nobles ; à rendre ridicules les censeurs de ses désordres; et c'est ce que Molière entreprit dans sa comédie des Femmes savantes^ où il représente tout savoir dans les femmes comme une méprisable pédanterie, et toute critique, ou toute censure exercée de fait sur les opinions et les mçeurs de la cour, conune une insolence digne de châtiment. Au reste, le style de cette pièce est plein de verve, et rachète, autant qu'il est pos^ sible, le défaut du sujet (i).
(1) Molière, poète courtisan, fut même au besoin