‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 4)Chapitre 297 sur 359 · CHAPITRE XXVHf · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVHf

De nos jours ^ des commentateurs ont osé Taire ce dont les écrits du temps 4e Molière se sont abstenus ^ et ce à quoi la volonté de Molière a été de ne donner ni occasion ni prétexte ; ils ont pris sur eux d'appliquer des noms propres aux personnages ridicules, même odieux y des Femmes savante».

Il est fort probable que les directions primitives de l'esprit du poète ont été tournées oontre la haute société ^t contre les hommes de lettres qui s'y étaient attachés; que les atteindre a été son but secret. C'est, sans doute^ une preuve de sagacité d'avoir reconnu le fond dos intentions du poète; mais n'avoir point remarqué que la direction franche et naturelle est détournée dans l'exécution^ que le trait primitif du dessin tracé dans la pensée de Tauteur s'est à peu près effacé et pour ainsi dire oblitéré dans l'ouvrage, et n'avoir point pénétré le motif de cette altération , c'est n'avoir pas porté la sagacité assez loin. Si on l'avait exercée à découvrir pourquoi ce poète, si heureux pour l'ordinaire dans le choix de ses sujets, qui marque toujours si clairement son but, qui y marche si franchement, a manqué ici de ces mérites, on aurait reconnu ce qu'il y avait d'embarrassant dans sa position en face de la société qu'il voulait attaquer pour plaire au roi, et qui, puissante dans l'opinion, gagnait tous les jours dans l'esprit du roi luimême.

Je ne puis retenir ici l'expression d'un sentiment dont j'ai eu plus d'une fois l'occasion de me pénétrer : c'est que ce système est condanmable en littérature, en politique, et sur^ tout en morale, qui convertit des ouvrages d'imagination en écrits historiques, et fait d'une satire ou d'une comédie un répertoire d'anecdotes. Quand un auteur n'a pas déclaré luimême son ouvrage allégorique, on n'est pas autorisé à le supposer tel, par quelques rapprochements arbitraires; et même, quand il donne son ouvrage pour allégorique, il a seul le droit d'en donner la clef.

Le tourment que se sont donné plusieurs commentateurs notables pour faire de Rabelais

poète politique. Eo I6c3, il trouva le moyen de placer, dans /a Comtesse d'EscarhagnaSj uue sorUe vigoureuse contre la Gazette de Hollande, €[ui avait offensé le roi.

un peintre d'histoire, et nous donner le fil historique qui doit lier, accorder, éclaircir le fatras mêlé dans son Pantagruel avec quelques satires piquantes et de bon sel, devrait bien dégoûter les commentateurs de nos poètes. Un poète qui peint des caractères fait comme le peintre de paysage : il emprunte des détails partout où il en trouve, qui rient à son miagination et conviennent à ses vues; il les rapproche, il les sépare de manière à en tirer des effets. Il en est ainsi des poètes et des moralistes même. Dans la clef qu'on a donnée des Caractères de la Bruyère , sur cent noms propres, il s'en trouve quatre-vingts dont l'auteur n'a jamais entendu parler. Pour peindre un personnage idéal, on emprunte des traits à vingt figures, sans avoir l'intention d'en peindre aucune.

Molière a donné lieu, comme la Bruyère, à bien des méprises. Les commentateurs veulent que le Trissotin des Femmes savantes soit précisément l'abbé Cotin. Mais Trissotin est un homme à marier, qui veut attraper une honnête famille , et Colin était ecclésiastique. Trissotin est un malhonnête homme, et l'abbé Cotin avait une réputation intacte; un coquin ne prêche pas dix-sept carêmes de >suite à Notre-Dame. Montausier ne se laissait pas approcher familièrement par des hommes tarés.

Madame de Sévigné, qui connaissait Cotin et ne le méprisait pas, ne se serait pas réjouie d'entendre la lecture du rôle de Trissotin par Molière, si c'eût été Cotin que ce rôle représentât.

Voici d'autres exemples fort remarquables de fausses applications, dans les Femmes savantées :

Charpentier, directeur perpétuel de l'Académie française, et l'un des fondateurs de l'Académie des inscriptions , le même que Louis XIV avait chargé des inscriptions à mettre sous les peintures de Versiailles, et de la composition des médailles de son règne, le même que Boileau appelle le gros Charpentier, s'avisa de dire un jour, ou du moins le Carpenteriana lui fait dire que la marquise de Rambouillet s'était indignée de l'impertinence de Molière, qui avait joué les femmes de sa société, et elle-même, dans les Femmes savantes; et que Ménage, à qui elle demandait vengeance, avait eu le courage de déclarer la

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