CHAPITRE XXIX
a êtes fait pour Dieu. Ceux qui attribuent ma « retraite à un dépit, sans doute ne me con- « naissent pas : ai-je jamais donné lieu à de cr pareils soupçons? ^le est le fruit de réa flexions sérieuses. Je fuis le monde, parce a que je Tai trop aimé, parce que Je Taime « trop. Vous me dites qu^on peut y faire son (c salut; vous devez sentir par vous-même a combien cela est difficile. J'aime bien mieux « celte maxime du P. Joseph : Pour être vera tueux à Paris, il ne suffit pas de le vouloir. « Je ne veux pourtant pas en sortir encore; (( trop de charmes m'y attachent; et à ma fai- « blesse, je sens que je ferais des efforts inutia les. On vous a dit vrai, si Ton vous a peint « mon directeur comme un homme rigide; a mais vous ne devriez pas vous le figurer ri-
< dicule. Il ne défend point les plaisirs inno- « cents; mais il ne permet pas de traiter d'in- <c nocents ceux qui sont criminels. Sa piété il est douce, gaie, point fastueuse; mais il <c veut une vie chrétienne et active; c'est un «homme admirable; je voim tenverrai, si « vous souhaitez, à vous et à Guébriant. U a comnience par s'emparer des passions, il a s'en rend maître, et il y substitue des moua vements contraires. II m'a ordonné de me
< rendre ennuyeuse en compagnie, pour moa diQer lapassion qu'il a ap^ue en moi, de « plaire par mon esprit. J'obéis. Mais, voyant a que je bâille et que je fais bftiller les autres, « je suis quelquefois prête à renoncer à la dé^ a votion. »
Sans doute, l'abbé Testu, afin qu'on ne le soupçonnât pas d*avoir eu part aux mauvais propos, faisait dans sa lettre des remontrances sur l'inutilité d'une réforme. La lettre du 15 novembre, en réponse, est ironique dans quelques expressions, sévère dans d'autres; mais elle tend, surtout, au but que se proposait madame Scarron : c'était de faire croire que l'année qu'elle allait passer dans une solitude forcée, avec les enfants dont il fallait cacher l'existence, serait consacrée à une retraite pieuse, et à une réforme dirigée par un savant théologien. Elle voulait préparer la société à son ateence, et faire dire : Elle est dévote , n'en parlons plus. Quand elle charge Tabbé Testu de dire à l'hôtel de Richelieu : gti'on n'oublie pas dans la solitude des amis à qui l'on en doit tous les agrémerUs, elle disait une
chose sérieuse, qui se rapportait à la grande et belle habitation de Vaugirârd, et à l'influence que madame de Richelieu exerçait sur la bienveillance de madame de Montespan et sur celle du roi. Quand elle dit : ceux qui attribuent ma retraite à un dépit ne me connaissent pas 'y ai-je jamais donné lieu à de pareils soupçons? elle touche légèrement, mais avec dignité, l'objet de sa lettre à madame de Saint- Géran. Quand elle dit de Gobelin : c'est un homme admirable^ voulez-^vom que je vous l'envoie? ette se moque de lui et de Testu. Quand elle dit: il m'a ordonné de me rendre ennuyeuse; mais qtuindje bâille et que je fais bâiller le* autres^ je suis quelquefois prête à renoncer à la dévotion, il n'y a pas de doute qu'elle ne se moque de Gobelin, à qui elle rend directement un compte plaisant du succès de son entreprise avec madame d'Albret. J'ai vu madame d'Albret, dit-elle dans sa lettre de 1669 à Gobelin ;je l'ai révoltée par mon silence le plus qu'il m! a éfé possible.
Mais revenons sur la lettre à madame de Saint-Géran. U en résulte que quand on habitait la grande maison de Vaugirard , c'est-àdirè en 1672, au lieu de la prétendue prévention du roi contre madame Scarron, on voit son inclination bien prononcée pour elle, puisqu'il allait la voir secrètement, qu'il en sortait désespéré, non rebuté; que même madame de Montespan, dont les accès de jalousie sont des accusations d'intrigue entre le roi et madame Scarron, se défiait de ses visites clandestines, et qu'en rentrant chez elle, le roi trouvait à qui parler.
Ajoutez cet autre fait rapporté par madame de Caylus dans ses Souvenirs, p. 89 : aL'a/n^ « des enfants de madame de Montespan moua rut à l'âge de trois ans. » (C'est l'enfant que Saint-Simon nomme Madame la duchesse , t. XIII, p. 102. Elle était née en 1669, ce fut donc en 1672 qu'elle mourut.) « Madame Scar- « ron , » continue madame de Caylus, « en «fut touchée comme une mère tendre, et a beaucoup plus que la véritable. Sur quoi le « roi dit, en parlant de madame Scarron : Elle a sait bien aimer; il y aurait du plaisir à a être aimé d'elle (1). »
(1) Madame de Genlis a rapporté cette anecdote à la mort du comte de Vexin, arrivée en 1683 seule-