CHAPITRE XV
Suite des dcveloppements. Continuation de» états de 1484.
Un incident singulier donn» lieu, dans l'assemblée des états de 4484, à une discussion où fur^at articulés des faits très-importants, et avancés des principes très-concluants en faveur, ou plutAt en preuve, de la haute existence du tiers état.
Il s'agissait de décider sur qui tomberait la charge de rindenmité due aux députés, pour leur séjour dans la ville de Tours pendant deux mois.
Le tiers état prétendait que chaque ordre devait payer les dépenses des députés tirés de son sein. Le clergé et la noblesse soutenaient, au contraire, que Tindemnité de tous les députés devait être payée uniquement par le tiers état.
Un avocat de Troyes, nommé JeanHennequin, parlait pour le tiers état. Philippe de Poitiers, chevalier, député de Champagne, parlait pour les deux autres ordres; je dis pour les deux autres ordres, et non contre le tiers état, car son discours, dont j'ai déjà cité quelques mots, était un hommage complet aux droits du tiers état, quoiqu'il conclût à le charger de l'indemnité des députés.
Jean Hennequin disait : Les ecclésiastiques et les nobles sont venus à l'assemblée pour solliciter la conservation de leiu^ droits et le réiablissement de leurs privilèges (remarquons en passant ce mot rétablisseinent^ qui prouve, sinon l'extinction, au moins la diminution des privil^es). U serait honteux^ ajoutait Hennequin^ que les hommes les plus riches de la nation fussent à la charge des plus pauvres.
Philippe de Poitiers faisait deux réponses> Pune de droit, l'autre de fait : 1"* Quand le tiers état paye Timpôt, il ne fait qu'acquitter son contingent dans les charges de l'État. Quand il payera les frais de l'assemblée des états, il ne s'ensuivra pas que les autres ordres aient été à sa charge^ Chaque or^ rend à l'État des services équivalents. Le clergé prie, instruit, conserve la saine doctrine ; la noblesse couvre les frontières, assure la tranquillité des citoyens, combat les ennemis; le tiers état procure les
subsistances et paye l'impôt. Tel est le lot de chacun des trois états ; ces lots sont égaux.
^ Dans le fait, nous n'avons pas été envoyés ici pour nos droits et privilèges, et nous n'avons pas à nous reprocher de nous en être plus occupés que le tiers état ne l'a voulu : au contraire, nous avons concouru au succès de toutes ses demandes et de toutes ses prétentions. Telle est la substance du discours de Philippe de Poitiers.
Aujourd'hui, il n'y a pas grand mérite à reconnaître que les deux parties avaient tort sur le fond de la question.
Philippe de Poitiers avait tort dans le droit, parce que le maintien de la tranquillité est une mission que la noblesse n'a jamais reçue, et qu'elle ne s'est jamais donnée. Il avait tort dans le fait, parce qu'il n'était plus vrai, en 4484, que la noblesse fût chargée de la défense de l'État. L'impôt voté par les états pour la solde et l'entretien de milices permanentes, prouve que le service du ban et de Tarrière-bau avait cessé. Toutefois, il avait cessé de fait; mais il n'était point aboli, et c'est ce qui laisse quelque chose de spécieux dans l'opinion du gentilhomme de Champagne. Les troupes soudoyées et permanentes se consolidaient; mais on n'avait pas encore prononcé qu'elles dussent être les seules employées au service de l'État. La royauté n'osait avouer qu'elle n'en voulait point d'autres; les grands en avaient horreur. Le commun état craignait que la royauté n'en abusût pour passer de sa délivrance au despotisme. L'erreur de Philippe de Poitiers était donc excusable ; mais ce n'était pas moins une erreur.
L'avocat avait tort dans le fmt, car c'était avec vérité que Philippe de Poitiers assurait que le clerçé et la noblesse avaient parlé et agi de concert avec le tiers état, et pour son intérêt. Il avait tort dans le droit, parce que, ayant été nommés en commun,ayant délibéré en commun, travaillé pourTintérêt-commun, voté ensemble l'impôt qui devait payer les milices employées à la sûreté commune, les indemnités des députés ne devaient pas être payées par des contributions levées par tiers sur les propriétés des trois classes de la nation, mais par une contribution levée sur toutes les propriétés sans distinction, et proportionnellement au revenu de chacune.