CHAPITRE XV
dominer^ et trop orgueilleuses pour ne pas les mépriser, ils étaient fort heureux de se réfugier près de ce tiers état qui, ayant eu la force de relever et soutenir à une grande hauteur la puissance royale, en avait assez pour relever et soutenir les droits de la nation, et couvrir de son égide jusqu'à ces petits transfuges qui avaient prétendu s'élever au-dessus d'elle, et l'opprimer chacun à sa manière.
« Répondez-moi, disait Philippe de Poitiers: « qui a rédigé les cahiers des états, qui a plaidé a la cause du peuple, sinon les députés du « clergé? » C'était en effet, comme on vient de le voir, maître Jean de Beli.
tf Qui a coudlié à la nation la faveur des a princes, et fixé l'attention du gouvernement a sur les objets de ses demandes, sinon les déa pûtes de la noblesse? » Ayant la facilité d'approcher les princes, ils en avaient sans doute profité pour recommander les intérêts communs.
, a Qui doit prendre plus d'intérêt au bon- « heur ou au malheur du peuple, que le clergé a et la noblesse, qui ne peuvent toucher leurs « revenus si le peuple ne jouit d^me sorte « d'aisance? » On voit que les vraies notions de bien public commencent à se former. « Au « lieu que les avocats et les gens de loi ne lais- « sent pas de s'enrichir au milieu de la misère a publique. » Ceci est une invective, et n'est pas une raison. Sans doute les malheurs particuliers, tristes effets de la misère publk]ue, profitent aux avocats comme les maladies aux médecins; mais pourquoi? C'est que les uns viennent au secours du malheur, les autres, de la mauvaise santé. Vâudraitril mieux que les plus chers intérêts fussent à l'abandon, quand ils sont en souffrance?
(c A quels titres les avocats osent-ils s'arro- H ger, à eux seuls, la défense du peuple, et se « donner pour ses uniques représentants , « comme si les députés du clergé et de la no- « blesse n'étaient chargés que des seuls intérêts « de leur ordre? QuUls ouvrent leurs lettres de « procuration^ et ils fe convaincront qu'aucun « dépu'é fi est élu par um obdbb dt^ citoyens y a ni chargé de procurer exclusivement Vavana tage de cet ordre; mais qu'ils scmt tous éga- « tement conunis pour veiller aux intérêts de A la province entière : que les députés de la a noblesse, par exemple , ne sont point élus
« par les nobles seulement, mais par les eccléa siastiques et le tiers état (1). »
Je ne répéterai pas la remarque que j'ai d^à faite sur cette déclaration, qui est un monument historique de haute importance; mais observons encore cette irritation de la noblesse et du clergé contre la méconnaissance des service^ qu'ils ont rendus, contre l'inattention de l'orateur du tiers au désir qu'ils ont d'en rendre, contre la dispense qu'on leur accorde du devoir d'en rendre, contre le droit qu'on veut leur attribuer de rester étrangers ou de se montrer contraires aux intérêts couununs.
c( Que les avocats nous tassent donc connalii tre, » continue Philippe de Poitiers, a à quel c< titre ils prétendent avoir plus de droits que a nous à la reconnaissance? Nous avons traité, « il est \Tai, des matières qui concernaient dia rectement le clergé et la noblesse; mais le « soulagement du peuple a été Tobjet capital a de nos délibérations ; et, ce point obtenu, (( nous n'avons plus été occupés du reste. Se- « Ion eux, il y aurait trois choses publiques « dans l'État, parce qu'il y atrots ordres de cîa toyens I Loin de nous une pareille idée, i»
Arrêtons-nous un moment. N'est^il pas vrai qu'en laissant de côté, comme une récrimination provoquée ,' les paroles injurieuses qui tombent sur les avocats, l'ensemble de la réponse de Philippe de Poitiers est digne de tout éloge; qu'elle est pleine de raison et de jiis* tice, étincelante d'une généreuse colère ? Nous sommes élus comme vous, par vous, pour vous ; nous avons mêmes intérêts que vous, et aucun de contraire ; nous avons rempli notre
(1) Garnier a tronqué cette phrase (t. IX, p. 339) : au lieu de ces mots, concordants avec tout ce qui précède, ne sont point élus par les nobles seulement, mais par les ecclésiastiques et le tiers état, il dît : Ne sont point élus par les ecclésiastiques et le tiers état; ce qui est en plejne contradiction avec tout ce qui précède, contraire à la vérité de fait, contrah^, enfin, au manuscrit de Masselin, déposé à la bibliothèque du Roi, auquel le rédacteur du neuvième volume de ]a Collection des états généraux, p. 1^5, déclare qu*il a confronté la version de Garnier. G*est sur ce neuvième volume des états généraux que j'ai copié le discours de Philippe de Poitiers. J'observe, au reste, que ce n'est point la seule mutilation de textes importants qui se rencontre dans l'ouvrage de Garnier ; et il en sera fait justice.
LOUIS XII
commune mîsMon^ comme vous, avec vous, sans nous occuper d'une autre plus qu'il ne vous a convenu à vous-mêmes. Vous avez voté, le clergé a écrit, nous avons agi pour le succès de vos vœux : c*était notre devoir, nous ne voulons pas en être dispensés; c'était notre droit, nous ne voulons pas en être dépouillés.
Telle est jusqu'ici la substance du discours.
Sans doute nos Clermonl- Tonnerre, nos Montesquiou, nos la Rochefoucauld, nos Liancourt, nos Tracy, nos la Fayette, nos Latour- Maubourg, tous les membres de cette belle minorité de la noblesse qui, à l'ouverture des états de 1789, se déclarèrent pour l'égalité de droits, n'aurMcnt pas mis en question s'il y avait une charge dans TÉtat qui ne dût être commune à tous les propriétaires, et proportionnée à leiws facultés ; sans doute ils n'aurtttent pas invectivé non plus contre le barreau. Tune des plus belles sauvegardes de nos droits, contre cette classe de citoyens dont Pindépendance et les talents sont la garantie la plus assurée de l'indépendance des tribunaux. Mais auraient-ils professé, dans les mêmes circonstances, des principes d'ailleurs plus purs, maoifesté des sentiments plus patriotiques que ceux de Philippe de Poitiers, et plus dignes de la belle, renommée que Phistoire leur conservera toujoursif
Quelle époque que celle où un gentilhonmie s'irritait d'un doute exprimé sur son dévouement aux intérêts du tiers état, et où sa colère même était un éclatant hommage à des droits que la noblesse avait si longtemps méconnus !
Quelle époque que celle où Ton voit la noblesse et le clergé se confondre avec le tiers état; les trois ordres se mêler, comme aujourd'hui, dans le système politique; les négociants, les comtes, les avocats, les barons, les médecins, les vicomtes, les chevaliers, les écuyers (on ne parlait point alors de marquis), s'unir pour former, au lieu de trois nations, une nationfrançaise, conune on la voit aujourd'hui, et né reconnaître d'exception à la loi commune que pour une poignée de grands, ainsi que nous, aujourd'hui, pour quelques pairs, dont la magistrature héréditaire est adoptée comme garantie de l'hérédité du trône !
Ne serions-nous pas bien fondés à répéter ici que la révolution française est de trois siècles anlériem-e à 1789?
Ne pourrions-nous pas ajouter : que le premier type de la charte promulguée en 1814 est dans le droit public, reconnu en France trois cent trente ans avant cette époque? qu'ainsi, elle tire son origine, non d'Angleterre, comme on le dit, mais de notre propre fonds, que l'Angleterre a su exploiter au profit de sa liberté, comme, depuis, elle a exploité nos fantaisies au profit de sa navigation et de ses fabriques?
.Qu'était-ce donc, va-t-ou me demander, que la révolution du dix-huitième siècle? qu*a-t-elle fait ? en quoi était-elle nécessaire? Nous allons le dire en peu de mots.
Quand la royauté conunença à se faire despotique, c'est-à-dire sous le règne de François P^; quand ce prince eut constitué une cour, où il confondit la noblesse et la seigneurie, pour dominer la seigneurie qu'il abaissait par la noblesse qu'il élevait; quand cette cour fut devenue un assemblage de patrons pour la capitale, et que sa clientèle fut elle-même devenue le patronage des provinces ; quand, enfin, François !•' eut imaginé de reproduire, pour le service de la royauté, une ombre de l'ancienne chevalerie qui s'était formée contre elle, et conçu la folle espérance de ressusciter la chose en changeant les formes et le but, l'usurpation du pouvoir absolu était au moins préparée. Les successeurs de François I«^ marchèrent sur ses traces : ils conçurent la funeste Idée de multiplier les nobles, pour faire de la noblesse une livrée nombreuse. Alors les distinctions de cour, les étiquettes de cour, marquèrent des rangs pour tous, et graduèrent les égards et les honneurs auxquels chaque rang pourrait prétendre ; par là fut corrompue la société civile, où tout fraternise, et organisée la société mondaine, où tout voulut être distingué. Quand, au lieu de la civilisation empressée aux devoir^ sociaux, se fut formée la civilité qui les mesure et en cherche les nuances, et que, par les mêmes causes, se fut établie une longue chaîne de protecteurs et de protégés, depuis le garde des sceaux jusqu'au garde des douanes, le tiers état trouva dans ce système même des motifs de patience. Le nombre des nobles s'accroissant chaque jour de l'élite du tiers état par certames magistratures, et de sa lie par les anoblissements à prix d'argent, la vue ne pouvait suivre distinctement la ligne, très-ori-