CHAPITRE XXXVl
Voyons TefTet que ce changement de la société produisit sur les trois poètes qui survécurent à Molière : Boileau^ Racine et la Fontaine.
La mort de Molière n'avait pas seule affaibli ou assoupi la muse satirique de Roileau, en le privant de la gaieté et de la confiance que la satire exige. L'adversité, qui, dans le même temps, menaçait les intérêts politiques du roi, concourut puissamment à arrêter l'essor du poète, devant le changement des mœurs de la haute société.
Dès 1674 , il sentit qu'il lui convenait de se rapprocher des personnes dont on avait pu le croire éloigné. Dans cette année, il publia son épître V à Guilleragues, secrétaire du cabinet. Il lui demandait conseil.
Apprends-moi ti je dois ou me taire, ou parler... Aujourd'hui vieux lion, je suis doux et traitable (t)... Mes défooU désormais sont mes seuls ennemis : r/c»t Terreur que je fuis, c'est la vertu que j'aime. Je songe à me connaître, et me cherche en moi-même. Cest là Tunique étude où je veux m'attacher. Que, Voitrolabe en main, un autre aille chercher Si le soleil est fixe, ou tourne sur son axe ; Si Saturne, à nos yeux, peut faire un parallaxe,,. Pour moi, etc.
Madame de la Sablière eut le malheur de remarquer que Fastrolabe sert à mesurer la hautein* des astres, et non à reconnaître si la terre tourne ou est fixe; et que parallaxe est du féminin.
On a supposé que ces remarques justes et inoffensives avaient été rapportées à Boileau, et que c'est à madame de la Sablière que s'appliquent ces quatre vers de sa dixième satire, publiée en 1693, dix-neuf ans après Pépître critiquée , peu avant ou peu après la mort de cette femme aimable, qui eut lieu dans la même année. En parlant d'une savante, Fauteur dit ;
• D'où vient qu'elle a rœil trouble et le teint si terni ? C'est que sur le calcul, dit-on, de Cassini, Un astrolabe en main, elle a, dans sa gouttière, A suivre Jupiter passé la nuit enUère.
Il faut croire, pour l'honneur du poète, quMl n a pas couvé (hx-neuf ans une vengeance si peu méritée, pour la faire éclater précisément dans l'année où mourut madame de la^Sablière.
(1) La date de l'èpltre est de 1674. L'auteur, né en têSê, n'avait donc effectivement que trente-huit ans.
Il est présumaUe qu'il aura fait les vers qui la concernent peu après la critique que son irritable génie regardait comme une injure; mais qu'il aura été détourné de les publier, par la crainte de se mettre subitement en contradiction avec répttre où il paraissait vouloir s'^ever à un geni« plus grave que celui de la satire; qu'il Faura mise dans son portefeuille, en attendant que le démon de la satire le reprit. C'est ainsi qu'il en a usé, en 4677, contre une autre dame, qu'il soupçonnait d'avoir protégé Pradon contre Racine.
Dans cette année i677, il publia son épitre à Racine ; là, il marqua fortement le désir de se concilier la bienveillance du prince de Gondé, du duc d'£nghien, des ducs de la Rochefoucauld et Marsillac, de Pompone, de Golbert et Vivonne, celle du duc de Montausier même. Ce duc avait dit en conversation, à l'occasion de Chapelain et de Colin, bafoués par Boileau» qu'il faudrait envoyer les poètes satiriques rimer dans la rivière ; et Boileau avait {^rodié, en 1667, ce trait d'humeur de Montausier. Nous avons déjà cité ces vers en parlant du Misan-ihrope :
Tout n'irait que mieux Quand, de ces médisants, l'engeance tout entière Irait, la tête en bas, rimer dans la rivière.
En 1677, Boileau ne prend pas sur ce ton les opinions du duc de Montausier. II écrit à Racine les vers suivants :
Et qu'importe à nos vers que Perrin les admire ;
Que l'auteur du Jonas s'empresse pour les lire ;
Qu'ils charment de Senlis le poète idiot (1).
Ou le sec traducteur du français d'Amyot,
Pourvu qu'avec éclat leurs rimes débitées
Soient du peuple, des grands, des provinces goûtées,
Pourvu qu'ils sachent plaire au plus puissant des rois.
Qu'à Chantilly Condé les souffre quelquefois;
Q\ï*£nghlen en soit touché ; que Colhert et Vivonne,
Que la Rochrfoucauldy MarsUlac et Pomponne,
Et mille autres qu'ici je ne puis faire entrer,
A leurs traits délicats se laissent pénétrer ?
Et plût au ciel encor, pour couronner l'ouvrage.
Que Montausier voulût leur donner son si^ffrage î
C'est à de tels lecteurs que j'offre mes écrits.
Boileau, à dater de 1677, époque de son épitre à Racine, jusqu'en 1693, temps où parut la satire des Femmes, ne publia aucun autre
\ (1) Linière.