‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 4)Chapitre 338 sur 359 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

vienne Fépithète de belle, que lui donne Boileau? On ne peut pas dire non plus qu'elle ait plaint Pradon; éile a cru au contraire à son triomphe , et sa présomption lui a persuadé qu'elle ajouterait par son sonnet à l'humilia' tion de Racine. Enfin ^ le poêle suppose à sa précieuse une docte demeure, toujours ouverte aux beaux esprits, où se tiennent les bureaux du faux bel esprit, où s'étale une école de mauvais sens prêché par une folle. Aucun de ces traits n'est applicable à madame Deshoulières, qui n'était point une folle, qui ne tenait point école^ qui n'avait point de maison , point de cercle; qui était fort pauvre, allait dans le monde chercher le monde, et passait une grande partie de son temps à l'hôtel de Nevers. S'il faut absolument adapter un nom propre au portrait peut^tre idéal de cette précieuse , pourquoi ne prendrait-on pas celui de mademoiselle de Scudéry?

Mais est-il bien nécessaire de hasarder ici une application qui i^îut être calomnieuse?

N'a-t-il pas existé, dans l'intervalle de 1677 à 1693, quelque femme célèbre alors, inconnue aujourd'hui, à laquelle peut s'appliquer le vers deBoileau?

Ici on m'arrête. On me dit que je repousse en vain dans les nuages le véritable nom de la précieuse queBoileau avait en vue; qu'il s'agit de madame de Sévigné dans la satire de 1693. J'avoue que j'ai une grande répugnance à combattre une telle assertion. Mais enfin je me soumet*. Un de ces biographes, qui mettent Racine aux prises avec l'hôtel de Rambouillet, nous assure que madame de Sévigné était de la coterie qui soutenait Pradon et dépréciait Racine, de sorte que ce pourrait bien être d'elle que Boileau eût voulu parler dans sa satire. Cette imputation est confire à tous les documents que nous avons de ce temps-là; et il importe à l'opinion que j'ai à cœur d'établir, de faire tomber cette erreur.

Le commentateur a pour excuse quelques préjugés qu'il a trouvés étabhs sur l'opinion de madame de Sévigné à l'égard de Racine. Si l'on en croit la Harpe, qui se fonde sur l'autorité de Voltaire, madame de Sévigné a dit que iiacitie passerait comme le café. Non-seulement madame de Sévigné n'a point fait cette prédiction doublement ridicule, mais il n'est pas vrai que Voltaire lui ait imputé de l'avoir

faite. Voltaire dit seulement : Elle croyait que Racine passerait comme le café (I). Ce n'était là qu'une conjecture de Voltaire; et sur quoi se fondait cette conjecture? sur deux lettres de madame de Sévigné, où elle met en parallèle Corneille avec Racine, et peut-être encore sur une autre lettre, où elle s'exprime peu favorablement sur la nomination de Racine et de Boileau à la place d'historiographes de France en 1675. Il est vrai que dans ces deux lettres madame de Sévigné marque une préférence décidée pour Corneille sur Racine; mais c'était à une époque où celui-ci n'avait pas encore fait ni son Iphigénie, que Voltaire regardait comme son chef-d'œuvre, ni Phèdre, ni Athalie; Voltaire a lu ces deux lettres, et n'a probablement pas lu toutes celles où madame de Sévigné parle du déclin de Corneille et des progrès de Racme. Il avait été frappé du plaisir qu'elle avoue avoir éprouvé à la lecture d'une critique de Bérénice, et n'avait pas remarqué que ce qu'elle appelle la folle passion de cette pièce lui déplaisait non-seulement par sa folie , mais aussi parce que Bérénice rappelait cette Marie Mancini, nièce de Mazarin, que Louis XIV avait voulu épouser, et qui était odieuse à la société fréquentée par madame de Sévigné. Il n'avait pas lu ce qu'elle dit de Bajazet : La pièce m'a paru belle; Bajnzet est beau, maix Racine n'ira pas plus loin qu'Andn.maque. Il n'avait pas lu ce qu'elle dit de âfilhridate : « C'est une pièce char-^ « manie; on y est dans une continuelle admi- « ration ; on la voit trente fois , et on la trouve « plus belle la trentième que la première. » Il n'avait pas lu, enfin, ce qu'elle dit d'Esther, ni remarqué ce sentiment profond des beautés nouvelles que Racine avait puisées dans l'histoire sainte, ni le pressentiment qu'elle conçut d'une pièce du même genre encore plus parfaite, pressentiment qui fut réalisé par Athalie. <( Racine, » disait-elle , a aura peine à faire « jamais quelque chose d'aussi agréable (quoi- « que la lecture fasse regretter quelques ap- « probations excessives). Racine a pourtant « bien de l'esprit; il faut espébeb. »

Il est vrai, et cet aveu ne coûte point à faire, que madame de Sévigné se plaisait à l'éléva-

(1) Voyez la notice de M. de Moamerqué sur ma< dame de Sérigné, p. 132, t. !•' des Lettres.

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