CHAPITRE XXXVI
tion pliisqu*à rattendrissement, et qu'elle préférait le sublime au pathétique; mais Tamour d'un genre n'était pas l'aversion de l'autre. Combien de gens ont aimé Racine et Corneille! Combien d'esprits du premier ordre, et Voltaire en tête , les ont alternativement préférés! Combien de gens préfèrent toujours celui des deux qu'ils tiennent à la main !
Au fond, madame de Sévigné était née pour aimer Corneille et pour aimer Racine; pour aimer Racine et pour aimer Corneille. Elle est transportée par les divines et xvblimes beautés de Corneiile; ponvia^ni elle aimait les romans. Mes chers romans, dit-elle quelque part; et comme elle aimait ses enfants! et comme elle peignait la tendresse !
Quand on a lu avec intérêt les lettres de madame de Sévigné, on peut concevoir que quelque chose l'empêchait de se laisser aller au pathétique des premiers ouvrages de Ra- 'Cine, excepté à celui AWndromaque, L'actrice qui excellait à Texpriiner sur la scène, et qui passait même pour l'inspirer à l'auteur, était la Champmêlé, comédienne excellente, mais courlisane dangereuse qui avait séduit le jeune Sévigné, dont elle dérangeait la fortune, en donnant des soupers où Racine et Boileau ee trouvaient. Madame de Sévigné trouvait quelque chose d'ignoble dans le principe auquel elle attribuait une grande partie jdu talent de Racine. « Il ne travaille pas, disait-elle , pour (( les siècles à venir, mais pour la Champmêlé. « Si jamais il n'est plus jeune, et qu'il cesse « d'élre amoureux, il ne sera plus la même « chose. » C'était donc la sollicitude maternelle qui disposait mal madame de Sévigné pour les premiers ouvrages de Racine; i4n{/ro- )aaque fut la première de ses pièces qu'elle vit javec faveur, tant que son fils fut amoureux de faclrice^ Mais les amours finis, elle épargna .moins les éloges au grand poète ; elle se livra au . .chhjme de ses ouvrages, à mesure que le temps de ces amours s'éloignait. Et cependant, seize .années après, elle ^\x avait encore des souvenirs déplaisants, envoyant jouer Est]œr[\^^), k Saint-Cyr, par les jeunes élèves de cette maison. Elle écrivait à madame de Grignan : a Les u personnes innocentes qui chantent les mal- K( heurs de Sion (dans les chœurs) sont une M (Convenance qui charj^ije jdjjns cette pièce. La a Champrriêlé y avraitfait mal au cœur, »
Si Voltaire avait eu le loisir de lire madame de Sévigné, avec l'application qu'on est en droit d'exiger d'écriVains moins occupés qui parlent d'elle, il aurait vu que les préventions de cette femme illustre, préventions qui n'ont pas été jusqu'à méconnaître le mérite de Racine et à lui préférer Pradon, tenaient à un principe moral d'une nature fort supérieure aux préceptes du goût en littérature. Il n'aurait pas dit qa'elle manquait de goût, car il a laissé échapper ce mot dans les notes qui ne paraissent pas avoir été destinées à l'impression. Ce mot, la Harpe l'a jugé sévère contre l'auteur de tant de lettres charmantes; et, à ce sujet, il a mis en avant que le goût qui juge est différent de celui qui crée : distinction juste et dont la Harpe est un exemple lui-même, car il a beaucoup et bien jugé, et son goût stérile n'a rien produit; mais il ne faut pas conclure de ce que le goût qui juge ne prouve pas celui créé, que le goût qui crée ne comprend pas celui qui juge; car le goût qui juge bien de ce qui doit entrer dans ses compositions juge nécessairement bien le choix des autres; de sorte qu'il est absurde de dire que madame de Sévigné, douée du goût qui crée, pouvait bien être privée du goût qui juge. Madame de Sévigné, capable d'écrire, et qui a écrit des phrases dignes de Racine par leur tendresse et leur pathétique, était assurément aussi capable que la Harpe d'apprécier les beaux traits de cet admirable poêle.
Quant à la manière dont madame de Sévigné s'est exprimée dans une lettre confidentielle à son cousin sur la nomination de Racine et de Boileau à la place d'historiens. Voltaire était plus capable que personne d'en sentir la justesse ; Racine et Boileau eux-mêmes, en mettant la main sur la conscience, n'auraient pu la treuver injuste. Elle écrivit nettement à Bussy- Rabutin , à la nouvelle de la nomination des deux poètes, qu'ils n'étaient pas capables de bien faire l'histoire du roi, non faute de talent, mais parce qu'ils avaient l'habitude de louer et de flatter ce prince (lettre 617). « Le roi, » ditelle ailleurs, « méritait d'avoir d'autres histoa riens que deux poètes. Vous savez mieux a que moi ce qu'on dit en disant deux poètes. « Il n'en aurait nul besoin. Il ne faudrait ni « fable ni fiction; il suffirait d'un style droit, <c pur et naturel. » Quoiqu'elle n'ait rien dit de trop ici, il faut pourtant remarquer que l'homme