CHAPITRE XXXVII
n'e8t point le mariage qui est la gloire de niadame de Maintenons c'est le désintéressement^ c^est le sacrifice de son amour^ c^est le vertueux usage de Tempire qu'il lui donnait sur le cœur du roi pour le remettre dans ses devoirs : et c'est à Fhonnéteté morale de madame de Maintenons à celle de sa société tout entière^ à la considération et aux aimables qualités qu'elle tenait de ses nobles amies^ qu'est due la gloire que j*ai pris plaisir à célébrer.
Eh ! quel esprit est assez grossier pour ne pas comprendre les paroles de madame de Sévigné, qui dévoilent tout le mystère de la fortune de son amie? a Nul autre apiis dit-elle^ a n'a autant de soin et d'attention que le roi en « a pour elle. Et ce que j'ai dit bien des fois, « elle lui fait connaitre un pays tout nouveau, a je veux dire le commerce de l'amitié et de « la conversation s sans chicane* et sans con- « trainte ; il en parait charmé. x>
Certes, elle devait être d'un grand charme cette amitié qui, dans madame de Maintenon, était de l'amour retenu par la raison, la justice, l'honneur, la bienséance; cette amitié, où les sens entraient pour quelque chose, mais soumis à de plus hautes et plus puissantes sympathies, celles de Fàme et de Tintelligence, à de plus nobles besoins, ceux de la considération et du respect de soi-même; cette amitié passionnée que l'honneur forçait à résister au plus doux penchant, qui ne souffrait pas moins de sa résistance que l'ami à qui elle était opposée; cette tendresse qui avait autant besoin d'être consolée de ses refus que celui qui les essuyait, et dont la souffrance parvenait à obtenir des encouragements de l'amant voluptueux et contrarié. Elle devait être féconde en jouissances nouvelles cette amitié vive qui, par une conversation animée, sans chicane et sans contrainte, multipliait sans cesse et variait à l'infini ses épanchements vers l'objet aimé, les lui offrait toujours avec intérêt et toujours à propos, provoquait les siens, lui communiquait une vie nouvelle, une existence inconnue, créait en lui un autre homme, avec des facultés jusque-là ignorées de lui-même, l'introduisait dans ce pays nouveau dont parie madame
licitée par la religion en faveur de Tamour. L'amour l'aurait peutrétre donnée sans elle, et elle ne Teût pas donnée sans lui.
de Sévigné, où avec d'autres yeux il voyjût d'autres choses et d'autres hommes, l'introduisait dans son propre cœur, où il n'était jamais descendu, l'apprenait à s'étudier et à se connaître, lui donnait une conscience pénétrée du besoin de sa propre estime, une cens* cience qui lui rendit bon témoignoge de lui et de son amie.
Quelle différence entre ce commerce et celui qu'avait si longtemps entretenu madame de Montespan! entre Fart d'amaser et celui d'intéresser; entre le frivole avantage de montrer de l'esprit, et le talent d'en donner!
Tous ces trésors didées et de sentiments, que madame de Maintenon déposait on fais^t naître dans l'esprit du roi, furent les fondements de sa fortune. Qui pouvait mieux les accroître, les conserver, les soigner, les mettre à l'œuvre, que celle dont ils provenaient? La conversation avait marié des âmes faites pour s'aimer; le mariage de ces deux âmes était consonuné, en pleme fécondité, quand se célébra celui dont l'histoire a tant parlé, et dont il n'est heureusement pas resté d'autre fruit.
Ce triomphe de madame de Maintenon fut celui de sa société tout entière. Elle le dut à la réunion des mérites dont la société des femmes d'élite était l'assemblage , à Témulation d'esprit, de raison , de bienséance qui régnait entre elles, au désir de se conserver dignes les unes des autres. Madame de Maintenon jetait souvent ses regards vers ses anciennes amies; elles avaient toujours les yeux siv madame de Maintenon. Elle, semblait leur payer une dette en s'élevant par le mérite qu'elle avait acquis dans leur conomerce et leur intimité; et cette société illustre se sentait dignement récompensée de l'honnêteté de ses mœurs, de la culture de ses facultés, par le prix qu'en recevait une d'elles. Elle devait, en effet, croître en considération et acquérir plus d'influence à la cour, à la ville, par l'élévation de madame de Maintenon.
Puisque les conséquences ultérieures de cette fortune ne sont plus de notre sujet, et que nous nous arrêtons ici dans Thistoire de la société polie, jetons un dernier regard sur les personnages qui la composent en i680, rassemblons-les dans notre pensép : leur aspect suffira pour nous faire entrevoir Favenir que nous laissons à d'autres le soin de décrire.