‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 4)Chapitre 35 sur 359 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Si Louis XII aurait dû s'opposer à la révolution, ou y dérober le pouvoir royal? Qu'il a pris sagement le parti de la consolider.

Nous avons reconnu, ce me semble, qu'à la fin du quinzième siècle, le commun état jouissait de la plénitude des droits civils et politiques ; en d'autres mots, qu'il avait la liberté, la propriété, et, de plus, une part dans les pouvoirs qui en sont les garanties. Tout Français avait donc retrouvé le fond de sa condition primitive de Franc, de Gaulois; d'homme, améliorée par les circonstances de la civilisation. Le retour aux droits essentiels de Thomme en société était donc effectué : la révolution était donc consommée.

Quelle que soit l'organisation politique d'un peuple, qu'elle soit libre ou despotique, écrite ou de tradition, il suffit, dans l'usage, qu'elle ait acquis quelque durée, pour qu'on puisse dire que c'est la constitution de ce peuple.

Mais le mol de constitution présente une idée 11. I

bien autrement positive, lorsque l'organisation de l'État, conforme aux droits et aux intérêts de tous ses membres, résulte d'une suite de faits généralement consentis, consignés dans des actes authentiques. Elle peut, alors, être considérée comme librement contractée entre les intéressés ; elle a tous les caractères d'une convention. Peu importe qu'elle ne soit point rédigée sous la forme de charte, sous le titre de constitution ; qu'elle ne soit point d'un seul contexte, que les stipulations arrêtées en différents temps soient éparses en différents actes, elle n'est pas moins une constitution respectable, et au-dessus de toute atteinte légitime.

Cela posé, la France avait dans les procèsverbaux des états de 1467 et 1484, c'estr-à-dire dans les actes qu'ils renferment, dans les faits qu'ils rapportent, une véritable constitution. La révolution était donc , non-seulement consommée, mais aussi fixée.

Maintenant, demandons aux historiens ce qu'à leur sens, Louis XII, montant sur le trône en 1498, aurait dû faire pour mériter les suffrages de la postérité, et ce qu'ils blâment dans ce qu'il a fait.

Diront-ils qu'il s'est confié à la constitution par défaut de lumières, et parce qu'il n'a pas vu l'atteinte qu'elle portait à sa couronne? ou bien qu'il s'y est soumis par faiblesse? ou, enfin, faute d'élévation dans le caractère? Dirontils qu'il eût dû la repousser fièrement comme criminelle? ou s'y dérober à la faveur d'exceptions ou de suspensions temporaires, éternellement motivées sur des circonstances habilement ménagées? ou fausser ses directions par des lois spécieuses ? ou rendre son application impossible, faute de lois? ou, enfin, l'embrasser avec hypocrisie et dans l'intention de l'étouffer?

En attaquant la supposition sur laquelle reposent ces divers systèmes, on les fait tous évanouir r c'est que le pouvoir royal, sa dignité même, fussent intéréressés à rejeter ]§, constitution.

Les obstacles opposés à l'abus du pouvoir, en général, ne sont point une atteinte au pouvoir royal.

Le pouvoir de faire le mal, et le pouvoir de faire le bien, sont deux pouvoirs distincts, qui ne s'excluent pas peut-être, mais qu'il est sage de ne pas laisser unis dans l'institution des pouvoirs politiques.

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LOUIS XII

Le pouvoir royal est la faculté de remplir les devoirs, ou, si on Taime mieux, d'exercer les droits de la royauté : personne ne soutiendra, je pense^ que faire le mal soit un devoir ni un droit de la royauté. Personne ne sera donc fondé à soutenir que la faculté de faire le mal doive entrer dans le pouvoir royal.

Celte faculté ne pourrait que nuire à Texercice des droits ou à Taccomplissement des devoirs de la royauté. Elle l'exposerait à être compromise, ou à se compromettre elle-même, par des fautes graves; elle l'exposerait, du moins, aux défiances qui entravent l'exécution des meilleurs desseins ; elle autoriserait à suspecter quelquefois les plus pures intentions.

Les bornes opposées au pouvoir de nuire, ne sont donc pas opposées au pouvoir royal ; elles sont au contraire son rempart. C'est derrière ce rempart que sa sécurité est parfaite, sa force dans toute son énergie, sa dignité à la plus haute élévation.

On fait ici une objection. Le pouvoir de faire le mal est nécessaire, dit-on, à la royauté, non pour faire le mal , mais pour rehausser le mérite de faire le bien ; mérite qui n'est pas toujours bien senti.

Ce triste pouvoir est peut-être nécessaire à qui ne veut faire que peu, très-peu de bien. Mais, certes, il n'importe guère au prince disposé à étendre si loin l'exercice de sa bonté et de sa justice, c'est-à-dire du pouvoir royal, qu'il laisse à une grande distance derrière lui, au-dessous de lui, jusqu'à la possibilité des actions injustes et des intentions malfaisantes.

L'honneur du bien est assez rehaussé i>ar le pouvoir de n'en point faire; et, si un prince vertueux a besoin d'être comparé pour être honoré, il lui suffit d'être comparé aux rois fainéants.

Pour moi, je ne puis me figurer aucune puissance égale à celle d'un roi populaire dans un gouvernement représentatif. Il vousplatt de craindre, pour le prince le plus sage, les caprices d'une opposition! épargnez-vous un tel souci. Les peuples estiment les représentants énergiques devant une royauté indolente ou oppressive ; mais ils ne voient en eux que des perturbateurs, quand ils déclament contre un gouvernement paternel. Quel serait le crédit des orateurs et des écrivains d'opposition, si le gouvernement, en faisant le bien, prouvait tous

les jours qu'il sait mieux le faire qu'ils ne savent l'indiquer ; si, au lieu de subir la critique de leurs écrits, il faisait subir aux écrits une comparaison désavantageuse avec ce qu'il fait; et si, par une réaction d'un genre nouveau, celle des bonnes actions sur les belles paroles, il ravissait à toute pétition, à toute provocation, à tout discours, à tout emploi de l'art oratoire, l'honneur d'avoir servi à quelque chose (1)? Que deviendraient même les souvenirs de temps antérieurs et les regrets du passé, si le prince qui gouverne se montrait plus citoyen que ceux qu'on regrette, et que ceux qui regrettent?... Un roi populaire dans un gouvernement i*eprésentatif, est le plus puissant des rois contre ses ennemis intérieurs, et extérieurs. C'est aussi celui qui a le plus, disons mieux, le seul qui ait et puisse avoir l'intime sentiment du pouvoir, et la profonde sécurité qui en est l'heureux effet. Qu'est-ce qu'un roi prisonnier dans sa cour, et à qui ne se font entendre que des voix de courtisans, près d'un roi avec qui son peuple parie tous les jours par ses représentants, et qui lui répond tous les jours à haute voix par ses ministres; près d'un roi contre qui point de secrets murmures, point de silence contraint, point de motifs de ressentiments concentrés? Averti chaque jour du bien qu'il peut faire, du mal qu'il peut réparer, de l'abus qu'il peut- extii^ per, il est de même assuré chaque \omxr, en présence du peuple et par des organes non suspects, de la reconnaissance et de l'affection

(1) Ce que je dis est d'expérieDoe, et n*est pas nouveau. On lit dans le Diaiogue de TacUe sur les orateurs, qa*une des causes de la décadence où réloquence oratoire était tombée de son tempe, la principale mén^e, élÀit la tranquillité dont avait fait jouir le règne d' Auguste. » Qu'est-il besoin, dit*il, de « louguèii discussions dans le sénat, lorsque les bons

• esprits sont si vite d'accord ? Que deviennent toutes

• ces harangues au peuple, lorsque Tadministration *« publique... est confiée à la sagesse d'un seul? Que

• deviennent les accusations, où Ton se portait avec « tant d'ardeur, lorsque les prévaricationf sont si « rares et si légères? Que deviennent, enQn, ces Ion- » guesv défenses où l'on employait tant d'art à ciiiou« <« voir la commisération, lorsque la clémence do

• prince vient, d'elle-même, au-devant du malheur et « delà faiblesse?»

{Traduction de Bureau de ia Malle,)

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