CHAPITRE XXXVn
huit; Duché, de douze; Grébillon, de six. Marivaux n'existait point encore.
Ce qui restait d'écrivains en prose, c'étaient Mézeray, âgé de soixante-dix ans, qui n'eu vécut plus que trois; Saint-Évremond , âgé de soixante-sept ans, qui en vécut encore vingttrois, mais en Angleterre; Ménage, aussi dans sa soixante -septième année, qui en vécut .encore douze à compiler; Pellisson, âgé de soixante-six ans, qui en vécut encore dix-sept à convertir des protestants. Parmi ces débris s'élèvent, de toute leur grandeur, Bossuet, âgé de cinquante-trois ans; Fléchier et Bourdaloue, l'un et l'autre âgés de quarante-huit; Bayle, âgé de trente-sept. Près d'eux croissent Fontenelle, âgé de vingt-trois ans; Fénelon, de dix-neuf; Massillon, de dix-sept.
Les noms des Bossuet, Fléchier, Bourdaloue, Fénelon, Massillon, nous découvrent d'avance la nouvelle condition de la littérature. L'éloquence de ia chaire va s'élever à la plus grande hauteur, devenir la partie éminente de la littérature; la satire, la comédie se tairont ou baisseront le ton devant elle. Pendant que Corneille traduit V Imitation, Benserade traduit des hymnes, pour les insérer dans les Heures de Louis XIV. La tragédie, devenue si tendre par la muse de Racine, devient toute pieuse. Racine et Duché composent à Tenvi des pièces bibliques. Quinault môme n'était pas loin du moment où il dirmt :
Je n*ai que trop chanté les jeux et les amours; Sur un ton plus sublime il faut me faire entendre.
Je vous dis adieu, muse tendre,
Et vous dis adieu pour toujours.
Il tint parole à sa muse, car il chanta les dragonnades, sous le titre de l'Hérésie détruite.
La Fontaine seul continuait ses œuvres galantes, faisait des vers à toutes les femmes célèbres par leurs galanteries, à tous les grands dissolus. Mais le temps approchait où il faudrait qu'il s'amendât aussi.
La société polie allait se propager dans celle de la marquise de Lambert.
La société de la cour allait former la société dévote, que la Bruyère a si bien peinte. Elle allait mettre fin au scandale de ses désor^ dres par une hypocrisie de commande, et se renfermer par contrainte dans les bornes de
décence que la société d'élite s'était données par sentiment et par bon goût. « La mode « presse, » disait la Bruyère, « et le courtisan «t est dévot. De quoi n'est-il point capable a dans la vue de sa fortune? Au fond, à quoi « est engagé un courtisan dévot? Savoir les « êtres de la chapelle... savoir où l'on est vu a et où l'on n'est pas vu , rêver dans l'église et à Dieu et à ses affaires... voilà le plus bel ot effort de la dévotion du temps. Un dévot (( est celui qui, sous un roi athée, serait et athée (i). d
Cependant la Bruyère ajoute plus loin quelques traits plus gais à la peinture du dévot aLe « courtisan autrefois avait des cheveux, était en a haut-de-chausses, portait de larges canins, et « était libei*tin. Cela ne sied plus : il porte une « perruque, l'habit serré, le bas uni, et il est <c dévot. » U représente les courtisans, devenus dévots, assistant à la célébration des saint mystères, tf le dos tourné directement aux autels, « les faces élevées vers leur roi que l'on voit à « genoux sur une tribune, marque d'une sorte (f de subordination , puisqu'ils semblent adorer sc le prince, et le prince adorer Dieu. »
L^ mœurs dévotes ne seront pas moins remai'quables à la ville qu'à la cour. On ne tardera pas à voir le dévot de la capitale, évitant les églises désertes et solitaires, a fréquenter a les temples où il se fait un grand concours; « on n'y manque point son coup : on y est «vu... Au lieu de la messe du roi, enverra a de beaux saints à Paris. Ceux des Théatins a seront célèbres entre tous les autres... Là, a on verra une décoration souvent profane, « les places retenues et payées, des livres disd tribués comme au théâtre (le motet traduit a en vers français par LL**) , les entrevues et «les rendez-vous fréquents, les murmures « et les causeries étourdissantes ; quelqu'un « monté sur une tribune, qui y parle familiè- « l'émeut, sèchement, et sans autre zèle que « de rassembler le peuple, l'amuser... jusqu'à «ce qu'un orchestre, le dirai-je? et des voix « qui concertent depuis longtemps ( au théâr « tre) y se fassent entendre... Parce qu'oane « danse pas encore aux Théatins, x» demande enfin la Bruyère, « me forcera-t-on d'appeler « tout ce spectacle office divin (2)? »
(1) Caractères, chap. xiu, de la Mode.
(2) Caractères, chap. xiv.