CHAPITRE m
prit des romans de chevalerie^ n'appartiennent à son temps; que l'ancienne dievalerie ou la chevalerie féodale y et la chevalerie romanesque ou chevalerie galante^ ont été séparées Fune de l'autre par un intervalle de près de deux siècles (l];que^ bien avant le temps de Louis Xll^ la première avait succombé à l'exécration universelle; que la seconde ^ Je veux dire la chevalerie romanesque^ n'existait point encore; qu'elle n'a commencé qu'à la fin du règne de Fi*ançois I*'; qu'elle a fini avec les tournois^ à la mort de Henri II; que don Quichotte a fait son épitaphe en 1506; que son ombre ou son souvenir était en plein ridicule vers le temps de Henri I V, autre grand homme qu'on veut aussi , contre tout bon sens^ nous donner pour un prince chevaleresque.
Mais ce n'est pas ici le lieu d'attaquer cette ancienne et longue méprise qui a fait confon* dre la chevalerie du onzième siècle , cette confrérie coupable qui eut pour objet de défendre la féodalité contre le roi et contre les communes, avec la chevalerie du seizième siècle^ ordre de folle galanterie, formé par François !•' et ses successeurs sur les romans de la chevalerie^ qui composaient toute la littérature du - moyen âge. La discussion de ce sujet entre, au moins en ébauche , dans le mémoire qui suit; concernant le règne de François P'.
Quant à celte passion que Gaillard suppose à là noblesse française^ aux chevaliers^ aux gentilshonunes, pour Louis XII , et qui faisait sa force contre l'Europe conjurée pour sa perte, je prouverai jdus loin que les grands et la noblesse détestaient généralement Louis XII, et qu'ils lai donnaient sans cesse des preuves d^une malveillance heureusement impuissante.
Je me borne à dire ici, i" que les grands, qui eurent le conmiandement de ses armées, étaient ou des étrangers ou des personnes de sa famille ou de son intimité, un seul ex» cepté, Louis de la Trimomlle , qui ne iiit pas moins grand par son invariable fidélité envers Louis XU, que Louis XII ne l'avait été envers
(I) Le père Daniel (Histoire de la milice de France) observe que Tinstitution des quatre compagnies d*ordonnance, qui eut lieu sous Charles YII.^ doit être regardée comme le commencement de la décadence do ce qu'on appelait chevalerie.
lui par le généreux et encore plus sage oubli des injures du duc d'Orléans (I);
2" Que les capilaines qui commandèrent ses compagnies d'ordonnance et ses compagnies d'infanterie, capitaines au nombre desquels était Bayard, étaient sans doute une partie de la noblesse affectionnée au monarque , mais qu'ils faisaient exception ;
3" Que, du reste, les gendarmes étaient pris dans la noblesse et dans la roture; que les stradiots ou cavalerie albanaise, eq)èce deçà- Valérie légère, était en grande partie étrangère; et enfin que l'infanterie était tirée de la roture nationale et étrangère (2).
Je reprends donc la question dont il s'agit ici: d'un côté on reproche à Louis XII une économe mal entendue y de l'autre des*ména-. gements plus mal entendus encore pour le. peuple, à qui il ne voulait pas demander d*im* pots.
Il y a de commun dans ces deux reproches d'avoir laissé les armées d'Italie manquer d'argent; mais d'ailleurs ils sont contradictoires. Si Louis XII ne laissa manquer d'argent à sea armées que parce qu'il en manquait, ce que suppose Voltaire, et s'il n'en manquait que parce qu'il ne voulait pas établir d'impôt, on ne peut lui reprocher une économie mal entendue, c'est-à-dire de la parcimonie, de l'avarice. Si au contraire il avait assez d'argent pour assurer ses opérations militaires, et qu'il les ait manquées faute de débourser cat argent qu'il avait (et c'est là ce que suppose la censure dif président Hénault), il est clair qu'il ne mérite pas le reproche d'avoir ménagé les contribuables à leur propre détriment, puisque rinsufBsance du trésor aurait pu seule rendre la contribution nécessaire et l'impôt légitime.
Si ces reproches sont contradictoires, il faut
( 1 ) Les généraux qui commandaient sous Louis XII furent : Stuart d'Aubigny, Écossais ; le maréchal Trivulce, Milanais; lé marquis de Mantoue, le marquis de Saluées, Piémontais ; Louis de Nemours et Gaston de Foix, princes considérés en France comme princes étrangers. Je ne parle pas de Dunois, duc de Longueville, son cousin issu de germain , ni du maréchal de Chaumont , neveu du cardinal d'Amboise, son affidé particulier. La Palioe eut aussi un oonuiîandement, mais seulement à la iiu des guerres.
(2) Voyez V Histoire de la mUice française du père Daniel, liv. iV, chap. xxi, xxiis et xxiv.
que Tiin desdeux^ au moins, soit dénué de fondement; mais ils le sont tous deux^ car ils portent sur une supposition fausse.
Jamais Louis XII ne laissa ses armées manquer d*argent.
D'abord Brantôme nous assure que les compagnies d'ordonnance, qui avaient été établies par Charles VII^ ne devinrent belles et aguerries que sous Louis XII. Tous les contemporains nous apprennent que ce fut aussi sous son règne que la discipline militaire assura la tranquillité publique* Thomas Brico disait à Louis XII, au nom des états de 1506 : Il ny a maintenant si hardy de rien prendre sans payer; si bien que tes pontes courent dans tes champs, te hacinet sur la tête (1). Mots remarquables, qui montrent dans le prince garant de la poule aux champs le précurseur de celui qui promet la poule au pot. Or, la discipline, la bonne tenue, les bonnes habitudes de la guerre, supposent un payement régulier de la solde; c'est pourquoi Brantôme ajoute : a Aussi le roita payoit^il tiien, et jamais ta troupe ne perdoit un seul quartier de montre. »
Il paraît certain néanmoins qu'en 1503, quand Louis XII perdit le royaume de Naples, à la suite des malheureuses affaires de Seminare et de Cérignolles, ses défaites furent attribuées à la désertion des troupes, aux maladies, à l'indiscipline, à l'irritation des paysans contre les Français, réduits à piller pour vivre. Mais s'ensuit-il que ces fléaux doivent être imputés à Louis XII ?
On lit dans une histoire de ce prince, publiée en 1755 par Jacques Tailhé, et qui a eu peu de succès, un fait remarquable qu'il a puisé dans une vie manuscrite composée par Hunibert Vellay, qui était attaché au service du roi, et qui répond à cette question.
a Louis de Hédouville-Sandricourt, dit Tai- « Ihé (2), à son retour d'Italie parla au roi des « causes de ses revers en Italie, dans les termes « suivants : « Ce n'est ni la mésintelligence de d vos chefs, ni la lâcheté. de vçs gens, qui ont « ôté à y. M. les avantages qu'elle avait en «Italie; ce sont vos commissaires, ce sont
(1) Le bacinet était un bonnet dont on coiffait les faucons, pour qu'ils n'eusstnl pas la tentation de prendre leur vol avant le moment de la chasse.
C).) Hisfoitr (fc Loiâs A7/, t. I, p. 378.
a tos trésoriers : ils ont affamé votre année « et causé la mortelle langueur qui a consumé à vos troupes. Hélas ! que trente mille Frana çais , devx mille gentilshommes, qui ont péri « par la malice de ces gens-là, en rendraient- « bien témoignage s'ils étaient encore en vie ! « Et plût à Dieu que leurs piteuses langueurs, a déplorées par toute lltalie, n^en fussent pas a des preuves plus véritables que la voix des « vivants ! Oui, sire, depuis le jour que nous « sonunes entrés au royamne de Naples, nous (( n'avons plus vu de vivres ni d'argent. Quaa rante jours durant, ayant les ennemis devant a nous et ces griveleurs derrière, nous avons (c plutôt trouvé du pain et des munitions parmi « nos ennemis, à la pointe de l'épée, que nous a n'en avons eu de ceux qui nous en devaient <j fournir... Par trois fois la valeur des Franff çais a conquis le royaume de Naples avec « d'incroyables dépenses, et par trois fois Ta- « vare convoitise des trésoriers l'a fait perdre. « Que sert de prendre des places, si on ne les ff mimit; de faire des alliés, si on ne les entre- « tient; de dresser des armées, si on leur sousa trait l'argent et les vivres ?.. »
Le roi écouta le discours de Sandricourt avec beaucoup d'attention, et s'écria plusieurs fois, d'une voix plaintive et courroucée : « Las! il est vraifn Tailhé ajoute que le roi fit pendre quelques trésoriers, entre autres un nonuné Hérouet. Gamier nomme, de plus, Gorcou comme condamné à mort, et rapporte que les autres furent exposés sur lïn échafaud avec une mitre de papier, et promenés ensuite dans les rues de Biois, et qu'on les condamna tous en de fortes amendes (1).
Certainement Louis ne fit pas pendre ni mettre au carcan ces trésoriers, mais il les livra à la justice, qui les punit. Un des mérites dont l'histoire a bien voulu tenir compte à Louis Xll, est de n'avoir fait mourir personne par justice soudaine^ quelque délit quUl eût perpétré. Quoi qu'il en soit, la condamnation des trésoriers confirme les plaintes de Sandricourt, et prouve que les désastres de l'armée de Naples ne peuvent être imputés à la parcimonie du roi.
Le président Hénault a reproché à Louis XII
(I) Garnicr, Histoire de France, t. XXI, p. 477.