CHAPITRE XXV
Temps de la vie de Louis Xll aotérleurs à sotf règne. Les fausses notions qu'en ont données les historiens portent avec elles Tindication et la preuve des motifs qui les ont déterminés à altérer l'histoire entière de ce règne.
La partie de l'histoire de Louis Xil, qui est antérieure à son règne, serait étrangère à l'objet de ce mémoire, et je n'aurais plus qu'à le terminer par un court résumé et une conclusion, si les historiens, en parlant de Tâge viril de ce prince, de sa jeunesse, même de son enfance, n'avaient mis à découvert l'intention d'attacher peu de gloire à son nom , et les lâches motifs de cette intention. Ces motifs ont été leur servilité pour les rois qui ont succédé à Louis Xll, leur courtoisie pour les grands de tous les temps, et la haine des rois et des grands pour le Père du pevple.
Je ne puis laisser dans l'obscurité les preuves d'une prévarication si criminelle, si générale et si persévérante. La critique doit veiller sur l'histoire, comme l'histoire sur les intérêts des peuples. Qu'on rende hommage à l'érudition qui pâlit sur une médaille antique, sur un lambeau de parchemin, dans Pespérance, souvent trompée, d'y découvrir quelque fait important; qu'on estime la critique, plus difficile encore et plus délicate, qui s'exerce sur le poids d'un témoignage ou d'une opinion relative à un point d'histoire important, je partage un sentiment si juste; mais il me semble que celui-là aura bien autrement payé son tribut aux lettres et à la patrie , qui aura courageusement mis en évidence , et l'infidélité d'une longue suite d'historiens, et les causes générales et puissantes qui, durant des siècles entiers, ont corrompu leur jugement ou leur foi, dans l'histoire entière de la nalion.
On ne peut guère excepter que trois écrivains du nombre de ceux qui ont présenté, sous un aspect odieux, les temps de la vie de Louis XII, antérieurs à son règne; mais ces trois-là suffisent pour la réfutation de tous les aulrps. Doux étaient contemporains do ce
prince : Futi est Saint-Gelais ; l'autre, Claude de SeysseL Le troisième, sans être précisé* ment du même temps, a écrit, à peu de distance, d'après des contemporains très-bien instruit», et qui avaient vu : c'est Brantôme. A cette exception près, tous s'accordent à présenter I.,oois XII, de vingt-six à trente-six ans, comme le p^rtvrbateur du royaume par son ambition f avant que d'en être le père par >a bonté (1)^ De seize à vingt six ans, ils ne voient dans sa conduite qu'un dérèglement effréné, une honteuse crapule. Us n'ont pas même fait grâce à son enfance ; ils ont gravement entretenu le lecteur de son indomptable indocilité. Dans des recherches et dans une censtire portée si loin, et dont l'histoire s'est dispensée pour les autres princes, il serait difficile de ne pas voir l'intention de déprimer le règne du Père du peuple. On a voulu trouver jusque dans son berceau les présages d'une vie peu illustre : on a composé le commencement de son histoire pour la fin qu'on lui destinait. On a voulu que tout se suivit dans son existence ; que des preuves multipliées de mauvais esprit précédassent un règne où l'on trouvait si peu d'esprit; et que le prince, qui devait finir par une médiocrité toute bourgeoise, fût un brouillon dans son âge viril, un débauché dans sa jeunesse, un caractère indocile et mutin dans son enfance; comme si la nature l'eût affligé d'un vice d'organisation incurable , et que la France eût joui d'un bonheur fort au-dessus de ses espérances , en trouvant en lui un bon et honnête homme.
Mais, il ne suffit pas de remarquer l'affectation de ces détails; il faut prouver la fausseté de ceux, au moins, qui se rapportent aux troubles civils dans lesquels Louis XII figura, n'^ tant que duc d'Orléans; nous en verrons ensuite le motif.
Je dirai d'abord, avec exactitude, à quoi se réduisit la prétendue ambition de Louis XII, encore duc d'Orléans , sous le règne de Charles VIII, son prédécesseur, et en quoi a consisté la part qu'on peut lui attribuer dans les troubles de ce règne.
Louis XI, en mourant^ avait déféré à sa-fillôr
(i) Millot, Histoire de France, commencement du règne de Charles VIII. Cet écrivain n'a fait que résumer ropinion de ceux qui l'ont précédé.
CHAPnHK XXV.
Anne de Beaujeu^ ta garde el la tutelle de Charles VIII, âgé de huit ans. Le duc d'Orléans^ Louis XU, prétendît, après la mort de Louis XI , que la garde et la tutelle du jeune prince n'étaient pas la régence du royaume, et que cette régence lui appartenait. Il était héritier présomptif de la couronne , il était plus âgé de quelques années qu'Anne de Beaujeu : .telsétdent les titres qu'il invoquait.
Charles VIII avait en aversion Amie de Beaujeu, sa sœur et sa tutrice, et il aimait beaucoup Louis d^Orléans, son cousin, jeune pTince du caractère le plus aimable, d'une beauté accomplie, et brillant dans tous les exercices du corps, mérite alors plus estimé qu'aujourd'hui.
Ce n'était pas^ sansdoute, une ambition bien désordonnée dans Louis d'Orléans, que celle d*étre régent d'un royaume dont il était héritier; et ce n'était pas un grand scandale que de le voir disputer cette régence à une femme de vingt et un ans, et à la sollicitation du jeune roi lui-même.
Mais que Pambition du duc d'Orléans ait été bien ou mal fondée, il n'importe. La question ipst de savoir si elle fut perturbatrice et criminelle, et la réponse dépend des moyens que le prince employa pour la faire réussir. S'il a recours à des violences, il est coupable; s'il a recours au tribunal compétent, il est dans la classe de tous les plaideurs, et non dans celle des factieux et des perturbateurs. Quelle voie a-t-il donc prise? celle des armes? non. Les états généraux devaient être assemblés pour voter les impôts; il demande que sa prétention y soit jugée, et Anne de Beaujeu y consent. Voilà un premier fait qui est incontestable.
Les états généraux sont assemblés en 1484 : la question est soumise à leur décision. Ils jugent convenable de prendre un parti moyen entre la prétention du duc d'Orléans et l'opposition d'Anne de Beaujeu. Ils font une espèce de transaction : ils confirment la régence de la princesse; ils donnent au duc d'Orléans le droit de présider le conseil, quand le roi n'y assistera pas en personne.
Anne de Beaujeu était évidemment la mieux traitée par cette décision. Cependant ce fut le duc d'Orléans qui s'y soumit, ce fut elle qui <>sa y contrevenir.
Sans doute, elle était jalouse du pouvoir ;
sans doute, aussi, elle était envieuse de la prédilection que le jeune roi témoignait au duc d'Oriéans; mais il faut ajouter qu'elle avait cx)nçu une folle passion pour ce prince, et qu'il avait de l'aversion pour elle. Tous les historiens parlent de cette passion; mais ils en font une objection contre le duc d'Orléans : Il pouvait, disent-ils, obtenir par une voie si douce le pouvoir qu'il disputa en factieux. Étrange objection ! Ils supposent Louis coupable pour n'avoir point répondu à l'amour de madame de Beaujeu, et ne voient que l'amour, l'amour bienveillant , empressé , là où il est impossible de mécoimaltre l'amour et l'orgueil outragés! Dans le principe, on peut le croire, un des motifs de la princesse pour ambitionner le pouvoir avait été l'espérance de le partager avec le duc d'Orléans; mais, quand elle eut vu son amour méprisé , elle voulut le pouvoir, pour le faire servir à sa vengeance. Voilà la clef de sa conduite envers le duc d'Orléans pendant qu'elle fut régente.
Elle se fit successivement une étude d'agacer Louis par des contrariétés qui le blessèrent, de lui imposer par des menaces qui l'irritèrent , de le dompter par des persécutions et des violences qui finirent par le mettre dans la nécessité de chercher un asile près du duc de Bretagne. Ici donc, si l'on voit de l'esprit perturbateur, c'est dans Anne de Beaujeu.
Le pouvoir n'a jamais permis d*appeler révolte sa résistance aux volontés nationales, et au contraire, l'usage, docile au pouvoir, a qualifié d'esprit perturbateur el de révolte la l'ésistance à l'arbitraire, bien qu'elle ne soit au fond que l'opposition à la désobéissance des chefs. D'ailleurs, il est vrai de dire que l'ordre des sociétés ne permet pas que le subordonné soit juge du pouvoir supérieur, surtout quand il peut se trouver un autre juge entre eux. Aussi, nous nous abstiendrons de qualifier la régente de factieuse ; et nous n'épargnerions point au duc d'Orléans la qualification de factieux et de perturbateur, s'il eftt appelé aux armes, des persécutions d'Anne de Beaujeu. Mais il n'y appela point. Il réclama l'autorité de ces mêmes états généraux, qui avaient prononcé entre la régente et lui, et fixé le pouvoir de l'une et de l'autre. Il demanda qu'ils jugeassent si leur décision était fidèlement interprétée et ivgulièremcnt exéculéc , et il
iOi
LOUIS XIL
adressa cette demande k la régente, au parlement^ à l'université de Paris. En se réfugiant en Bretagne , il n'eut qu'un but : se mettre à Tabri des violences d'une ennemie déclarée; et toute sa conduite, à la cour du duc de Bretagne, fut celle d'un Français attaché aux maximes nationales, et aux principes de justice qui prévalaient dans sa patrie.
Cependant la guerre s'allume entre la France et la Bretagne, et Thistoire. montre Louis d'Orléans à la tête de l'armée bretonne. On le voit battu dans les champs de Saint-Aubin, fait prisonnier par le duc de la Trémouille, et retenu trois ans par la régente dans une étroite captivité. L'histoire laisse croire que ce fut Louis XII qui suscita cette guerre, que ce furent ses intérêts et ses intrigues qui y engagèrent le duc de Bretagne. C'est toujours une faute ou un malheur, trop grave sans doute, pour un prince français que de porter les armes contre des Franç-ais. Mais il est fort différent de les porter en agresseur, ou de les prendre pour sa défense. Autre chose est de susciter des ennemis à son pays, ou d'entrer dans les rangs d'ennemis provoqués, lorsqu'on est soi-mêtne traité en ennemi ; et de n'employer la force pour se défendre qu'en invoquant avec pei*sévérance les lois et l'autorité nationale contre un adversaire qui ne reconnaît d'autre loi, d'autre autorité que les siennes. Or, Louis XII avait de son côté ces dernières circonstances.
Il est certain que ce fut la régente qui porta la guerre en Bretagne, et non les ducs de Bretagne et d'Orléans qui portèrent la guerre en France. Au tourment d'un amour malheureux, s'était joint dans cette princesse celui d'un orgueil profondément 1)lessé, quand elle avait appris que Louis XU ressentait pour Anne de Bretagne U^ sentiments auxquels le cœur de CX3 prince s'était refusé pour elle, et qu'il était payé de retour.
Alors la politique de la régente ne manqua pas de prétexte pour faire la guerre au duc de Bretagne : c'était un vassal qui donnait asile à un prince rebelle ! c'était un prince en révolte qui, en épousant la fille d'un vassal à peu près indépendant par le fait, devait se trouver investi d'une puissance que son caractère rendait très-dangereuse pour la France ! Enfin, il était temps de réduire les ducs de Bretagne à l'obéissance! VA la guerre offrait au roi rocca-
sion et le moyen (V acquérir de nouveaux droits sur cette province (i). Telles étaient les consi-^ dérations sous lesquelles Anne de Beaujeu masquait sa jalousie et son besoin de vengeance, dans le conseil du roi ; tels furent les motifs de la guerre portée en Bretagne, guerre dans laquelle Louis n'eut d'autre tort que celui de défendre un ami qui avait refusé de le livrer, de défendre une princesse dont la main lui était promise, et de se défendre lui-même, non contre l'autorité offensée, mais contre une passion désordonnée, aigrie par une jalousie outrée.
C'est donc fort injustement que Louis a été traité de prince rebelle et de perturbateur du royaume. Ce n'est pas ainsi, ai-je dit, qu'en pensaient trois écrivains contemporains : Saint- Gelais, Seyssel et Brantôme. J'ajouterai : Ce n'est pas ainsi qu'en pensait Charles VIII luimême, qui ne cessa jamais d'être avecLouisdans une secrète intelligence, et qui prouva, dans un ftge encore fort tendre , qu'il avait mieux jugé ce prince que ne faisait Anne de Beaujeu, sa sœur aînée et sa tutrice.
Seyssel s'exprime ainsi sur ce sujet : «Tant «que le roi Charles VIII vesquit; Louis l'ho-* « nora comme père et aima comme fîl$... Et a jaçx)it que (quoique) pour le gouvernement « du royaume il vînt en grand différend avec « madame Anne de France, duchesse de Bour- « bon (Beaujeu), jusques à se mettre aux ara mes, -il n'est pourtant personne vivant qui « sceût dire pour vérité que jamais il taschât « d'usurper ledit royaume. »
Brantôme a fait connaître, tout à la fois, les causes des divisions d'Anne de France et de Louis XII, l'occasion qui les fit éclater, et le rôle que chacun y a joué. Ces causes étaient les différends provenant de jalousie, d'amour et d'ambition. Leur plus grand différend eut lieu à l'occasion du fait que voici :
« Ledit monsieur d'Orléans, jouant un jour « à la paume à Paris, madite dame de Beau- « jeu le voyant jouer avec les dames de sa « cour, selon la coutume d'alors, vint un coup t( en dispute (comme il arrive souvent), dont il « fallut rapporter aux gens. L'on en vint de- « mander à madame de Beaujeu; ladite dame
(I) ('larnicr^ Hiffoirc de France, t. XX, p. "r
« jugea contreieditmonsieurd'Orléaiis.Luy, qui a étoit haut à la main^ et se doutant d'où vetf noit ce jugement, coounença à dire^ assez tt bas, que quiconque favoit condamné^ si cei< toit un homm^y il avmt menty; et si c^étoit
fiune femme, e étoit une p Aucuns disent
t( et écrivent qu'il la démentit tout haut^ mais « c*est une moquerie ; je le sais par le moyen a d'une grande dame ; et qu'aussi il n'étoit pas « vraisemblable qu^ne tutrice du roi fust ainsi «vilipendée publiquement. Ce qu'étant rap- « porté à Madame, et l'ayant ouy à demy^ la a Im' garda bonne sous un beau semblant^ et a depuis oneqnes ne cessa de lui susciter de « tels mécontentements, voire attentat sur sa a personne y et fut contraint de sortir de Paris nà qrand'hdtc, et se sauver; et ce fut alors « que ceux de la ville d'Orléans luy refusèrent « les portes^ et s'en alla à Blois, et puis se rea tira à Sauoetéen Bretagne^ vers le duc Fran- « çois^ où il commença à faire ses premiers a amours avec madame Anne, fille du duc, qui « le reçut et retira si fidèlement , qu'il ayma « mieux d'encourir le courroux du roy et la « guerre, que d'user d'infidélité envers son re- « fuge^ qui fut un très grand honnevr à luy; a en quoi beaucoup de gens n'ont fait de même. « EHxnpée en sauroit bien que dire, s'estant <c réfugié chez le traître d^Égypte; ainsi vou- «lut-on gagner M. d*Orléans pour quitter la «pratique de ses confédérez; mais il ne le « voulut, tant pour son honneur, que connois- « sant le naturel de la dame, qui étoit fort dis- « simulé. Im guerre enfin pour tel sujet fut tel- « tentent esmue, et a la suscffation toujoubs « DB MADAMR DB BEAUJEu, comme ma grand'- «mère nourrie avec elle contoit, fille qu'on « nommoit le Lude, et depuis séneschalle de « Poictou, dame d'honneur de la feue reyne « de Navarre, Marguerite; qu'enfin 3i. d'Or^ « léans ftit pris à Sain t-Aubin-de- Cormier, et « mené prisonnier à Lusignan et Bourges, au « grand contentement de sa dame ennemie, et « y demeura longtemps, jusques à ce que le « roi Charles VIll, voulant faire son tant désiré « voyage du royaume de Naples, pour ne rien «laisser derrière soy qui pût brouiller en « France, encore qu'il fust en prison. Mais un « tel prince que celuy-là, tout prisonnier qu'il « étoit, pouvoit esmouvoir encore le peuple ; « et aussi que lo roi, qui esloif tout bon prince,
CHAPiTHE XXV. 103
« le fit sortir, craignant que sa soeur lui fist « un mauvais tour en la prison, et le fist moU' « rir, et aussi qu'il se vouloit servir de lui en « son voyage, comme ilfU; car il étoit un brave « et vaillant prince, ainsi qu'il le montra en « son combat de mer vers Gennes, qui fut « cause de la véritable conquête du royaume «de Naples (i).»
On voit, par cette relation, à quel point le roi Charles Vlll différait d'Anne de France dans ses sentiments pour Louis; il la regardait comme une femme dominée par une haine injuste et cruelle, et Louis comme la déplorable victime d'une passion condamnable. H n*était âgé que de treize ans lorsqu^il voulait Louis d'Orléans pour tuteur ; mais il en avait vingt et un lorsqu'il le délivra, à l'insu de sa tutrice, de la prison où elle le tenait renfermé (2). Cet acte prononça donc l'absolution de Louis et la condamnation d'Anne de France.
Le jugement du jeune monarque fut consacré par les plus heureux résultats, sanctionné par la nation, reconnu juste et respectable par Anne de France elle-même. Non-seulement
(1) Œuvres de Brant&me, t. II. Des dames illustres, ch. de madame Anne de France, p, 438.
(2) Void oommeat Garnier rapporte le fait dans le XX« volume de V Histoire de France, p. 193 :
« Malgré la promewe que Jeanne de France avait « obtenue du roi , l'élargissement du duc souffrait M encore de grandes difficultés. Deux jeunes sei- « gneurs en qui le roi plaçait sa conOance, Miolans « et Gossé, Tun chambellan, Tautre grand panetier, « rencouragereut à sortir enfin d'ane honteuse tu« « telle, et à montrer à la France qu'elle avait un roi. « Il feignit une partie die chasse pour se dérober aux « regards des surveillants, alla coucher à Mont-Ri- « chard, et s'avança jusqu'au pont de Barangon, d'où
• il dépécha d'Aubigny, avec ordre de se faire ouvrir « les prisons^ et de lui amener le duc d'Orléans. L'enu trevue fui touchante. Le roi, dès ses pins tendres « années, avait témoigné une prédUeetion déclarée « pour le duc. Celui-ci, dans le temps même où , em-
■ porté par l'ambition et entraîné par de perfides « conseils, il semblait avoir conjuré laperte de sa pa-
■ trie, n'avait jamais cessé d'aimer le roi. Content de
• ne devoir sou élargissement qu'à l'amitié, dès qu'il *i aperçut son souverain, il descendit promptement
• de son cheval, et alla se précipiter à ses pieds, sans
• avoir la force de prononcer une seule parole. Charles Ci le serra plusieurs fois dans ses bras, le pria d'oublier
• le passé, et, ne voulant pas se séparer de lui , il lui « fil dresser un lit dans sa chambre. «
LOUIS Xil.
Louis XII, comme le dit Brantôm e, gtivil >ail-que ce prince beau à taerveiltesy comme le di-
lamment Charles VIU devant Gènes, mais, suivant le témoignage de Claude de Seyssel, ayant été chargé par le jeune roi de négocier son mariage avec Anne de Bretagne, quoiqu'il aimât cette princesse et qu'il fût aimé d'elle, il remplit sa mission avec zèle et succès ; et telle était la confiance de Charles VIII « en Taf- « fection et loyauté du duc d'Orléans, qu'il a misl , dit Seyssel , sa personne entre ses « mains et soubs sa sûreté^ et vint en la cité de (( Rennes à petite compagnie pour espouser la «duchesse de Bretagne. » Quel perturbateur de TÉtat, quel rebelle que le prince qui ne cesse de s'entendre avec son roi, et de le servir dans ses plus chers intérêts, au risque de la vie dans les combats; et au préjudice des plus vives affections de son cœur dans la vie privée !
Nous ne parlerons des imputations faites à la jeunesse et même à Tenfancede Louis XII> que pour faire remarquer l'affectation d'une, censure à la fois si futile et si sérieuse.
Louis fut, dit Gamier, un enfant indocile et mutin, qui rendit inutiles tous les soins de Marie de Clèves, sa mère, pour son éducation. « n ne souffrait, ajoute-t-il, de la part de ses «instituteurs, ni correction, ni réprimande. « Si sa mère ordonnait qu'on le châtiât, celui « de ses officiers qu'elle chargeait de cette « dangereuse commission , était obligé de se a masquer et de se déguiser si bien qu'il ne pût « être soupçonné (1 ) . »
Voilà le caractère de son enfance. Voici cel^i qu'on prête à sa jeunesse: a A peine fut-il « sorti de la maison paternelle (c'est toujours a Garnier qui parle), qu'il donna un libre essor a à ses passions. Il aima avec fureur le jeu «et les femmes... Il fréquentait des sociétés « que son rang et son honneur lui interdi- « saient (2)... Tous les historiens contempo- « rains s'accordent à le peindre comme un « prince extrêmement déréglé dans sa con- « duite, comme l'amant de toutes les femmes a qui avaient quelque beauté (3). »
Les historiens qui ont remarqué l'indocilité de Louis dans son enfance, et censuré le goût
( I ) Histoire de France, règne de Charles VIII , t. X IX, p. 139.
. (2) Ibid.
(a) Ibid., p. 368.
sent les contemporains , ressentit à Tâge de vingt ans pour les femmes, goût dont ils ont fait un mérite à François ?% sont plus remarquables et plus dignes de censure que les faits qu'ils ont remarqués et censurés. C'est ce que nous verrons dans un moment. Mais nous Observerons, d'abord, que quand les historiens auraient été justes dans leurs reproches, leur devoir eût été de dire que l'heureux naturel de- Louis XII, et son beau caractère, eurent bien-^ tôt surmonté toutes les causes qui tendaient à l'altérer, et que si sa jeunesse fut vive, elle fut de courte diurée.
Seyssel exprime avec noblesse et énergie ce changement : « Louis d'Orléans, dit-il, a été, « en son jeune et florissant âge, nourry plusi( tôt en lubricité et lascivité qu'en vertus et « choses requises pour régner. Mais la bonté nde sa nature^ et lanoblesseethavtessedeson « cœur, a vaincu et surmonté... toutes délices « et mauvaises nourritures : tout ainsi qu'Herc( cules étouffa par sa prouesse les monstres <f que Junon lui avoit envoyés pour le détruire « et l'affoler. »
Ce qui était digne de remarque dans l'enfance de Louis XII, c'était la cause d'indocilité qui lui a été commune avec tous les enfants appelés comme lui, par leur naissance, au suprême pouvoir : je veux dire la connaissance anticipée de leur future destinée; c'était l'impossibilité de retarder cette connaissance dans les princes jusqu'au moment oîi ils auront pu être préparés pour la recevoir sans danger ; c'était la difficulté d'accorder dans ces jeunes têtes l'obligation d'écouter et d'obéir, avec la persuasion d'être un jour en droit, non-seulement de conunander à tous et de n'écouter personne, mais même de faire repentir des choses déplaisantes qu'il leur aura fallu entendre et souffrir dans leur enfance.
Ce qui était digne de remarque, ce n'était pas que Louis eût rendu inutiles les soins de sa mère pour son éducation, mais qu'aux bonnes intentions de sa mère pour qu'il fût bien élevé étaient opposées les dispositions faites par Louis XI pour qu'il le fût mal. On sait que Louis d'Orléans avait perdu son père , Charles d'Orléans, à l'âge de deux ans; qu'alors Louis XI n'avait point de fils; qu'ainsi Louis d'Oriéans était héritier présomptif de la cou