CHAPITRE XXV
ronne^ et que par cette raison le roi veillait sur son éducation ; que c'était lui qui nommait ses gouverneurs et précepteurs^ et que méme^ depuis la naissance de Charles VIII^ le roi avait toujours les. yeux sur Louis. Le roi, dit Mézeray^ menait toujours à sa suite le premier prince du sung^ Louis d'Orléans, et ne souffrait pas qu'on lui élevât l'esprit par aucune éducation (i). Claude de Seyssel^ après nous avoir dit que Louis XU, en son jeune et florissant âge, fut nourry plutôt en lubricité et lascivité qu'en vertus et choses requises pour régner, ajoute : Le roi vouloit qu'il fût imbécile d'entendement et n'eût sens ne autorité, afin qu'il n'eût suyte ne crédit (2). Louis XI^ dit Gamier lui-même^ n'avait travailtéqu'à f avilir et à le perdre dans l'esprit de la nation (3). Cette conduite tenait au caractère de Louis XI. Seyssel et Philippe de Commines rapportent que sa défiance s'étendait à son propre fils^ <f tant fut grande dit Seyssel, le soupçon et a crainte que Louis XI eut de ses parents^ que tf de son fils même, qui encore étoit enfant^ a avoît soucy qu'il n'eût le cœur trop «grand (4). » L'histoire de l'éducation de Louis Xn appartient moins à son histoire qu'à celle de Louis XI; elle ne prouve rien contre le premier^ et marque d'un grand trait le caractère de celui-ci.
Ce qui était digne de remarque^ c'était la dureté d'une punition digne en tout du genre d'éducation basse et dégradante que le roi faisait donner au prince.
C'était Fabsurde contre-sens qui , pour le châtiment de l'indocilité^ fai^it recourir à une précaution si propre à accroître l'indocilité méme^ en confirmant l'idée que Tenfant avait de sa propre importance^ et en lui découvrant les craintes et les espérances dont il était l'objet.
C'était la bassesse^ c'était la profonde corruption de ces officiers attachés à son éducation ; c'était leur servilité qui ne répugne à aucune rigueur contre leur élève, pourvu qu'elle prouve leur parfaite soumission au roi ;
(1) Méxeray, Histoire ehron.t sous la date de 1481. Alor» Louis XII avait dix-neuf ans.
(2) Gaude Seyssel, Histoire de louis Xif, p. 45.
(3) HUtoire de France, t. XXI, p. 16.
(4) Ihid., p. 39.
et leur fausseté, qui ne répugne à aucun artifice pour se ménager dans l'avenir^ près de l'élève^ le mérite d'une complaisance sans relâche.
Ce qui était remarquable ^ et ce qui l'était principalement dans le concours des circonstances qui ont condamné Louis XII à une mauvaise éducation^ c'était l'inquiétude que ses droits à la couronne , jusqu'à la naissance de Charles VIII, donnaient à Louis XI^ et que ce prince étendit ensuite à Charles VDI lui-même ; inquiétude qui ne fut point particulière à Louis XI ^ et dont Louis XIV même fut atteint, et qu'on reconnaît si distinctement dans son aversion pour Fénelon; inquiétude fort naturelle aux rois absolus, et qui interdit aux instituteurs de leur héritier d'élever son esprit à la hauteur de celui qui se croit le roi régnant. C'était aussi la paresse et l'orgueil naturels aux princes héréditaires, qui, bercés dans l'attente d'un pouvoir sans limites, et ayant toujours un peu moins de chemin à faire à chaque génération pour atteindre au mérite de leur prédécesseur, finissent par ne concevoir l'utilité du moindre savoir et l'importance de la moindre vertu, si ce n'est pour le cas d'un renversement de leur fortune légitime; cas si extraordinaire, qu'il leur paraîtrait fort ridicule de s'en occuper.
Ce qui était remarquable enfin , c'était le concours des causes qui , dans les gouvernements absolus, tendent à rendre l'éducation des princes destinés au trône toujours plus mauvaise de génération en génération, et semblent les condamner à un commandement sans autorité , et réduire les peuples à une obéissance sans respect. Ces observations auraient amené à reconnaître qu'un mérite de plus, dont la politique doit tenir compte à une constitution repr^ntative, c'est de s'opposer à ces causes malheureuses de dégénération danâ les maisons régnantes, ou d'y apporter remède. En mettant sans cesse en communication réciproque une députation nationale et la royauté, elle leur donne un égal intérêt à ne pas se trouver inférieures l'une à l'autre; en privant le prince des moyens de nuire, et lui conservant tous les moyens de se faire aimer, elle le met toujours au-dessus de l'ambition d'un successeur trop pressé de l'ambition du pouvoir. Cet hommage aux constitutions libres
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n^eùt pas été sans utilité peut-être; mais c*edi précisément à en sentir le prix que jamais les écrivains n'ont voulu amener les lecteurs, ainsi que je l'ai dit en commençant ce chapitre ; et ce qui me reste à faire est de prouver leur mauvaise intention.
Je me suis engagé à établir que la haine des grands pour Louis Xll , et Faversion des rois ses successeurs pour les exemples qu'il a laissés, avaient été le principe des fautes des historiens envers sa mémoire.
D'abord, les observations que j*ai opposées à Gaillard, qui, dans V Histoire de François /•', a supposé les grands très - affectionnés à Louis XII, paraissent avoir mis hors de doute qu'ils le détestaient. Et en effet, leur aversion pour lui ne césultait^Ue pas du contraste de leurs mœurs avec ses principes de gouvernement; de leur mépris pour le peuple qu'ils opprimaient, et de sa protection pour le peuple dont il était le père; de son économie, enfin, et de leur avidité? On n'a pas oublié qu'ils le représentèrent, en plein théâtre, en malade insatiable d'or. Esf>-ce là une preuve équivoque de leurs mauvaises dispositions? Mais le ténooignage de Brantôme est positif : il rapporte qu'Anne de Bretagne, par l'intérêt qu'elle mettait à la réconciliation du roi avec le pape, s'était fait rechercher des princes et prélats catholiques, auiarU que le roi en était haï (i).
Antoine Momac , jurisconsulte estimé, qui écrivait cinquante ou soixante ans après le règne de Louis Xll, s'exprime ainsi dans ses obser^ vations sur le code : « Cum Ludovicus XII tue- « retur unicè plebeios adversus impotentes « manus nobilium, dictus ex eo ànostris Pater npopuli. Tam aegrè id ferebant provinciales « cujusque loci reguli, ut illum inter se ipsos « plebeianum^Hui, ut loquimur, roturarium re- « gem vocarent. Successorem autem Francisa cum à quo senectus regni , quia lasdviis eo- « rum, imperiisque licentiosissimis indulgeret, « vocabant à contrario regem nobilem, IIcXO.- « Xoyov hoc à summae dignitatis viris qui jam a diù obierunt semper didici (2). » Ce passage
(1) Brantôme, des Femmes illustres, à la fin de la notice sur Anne de Bretagne.
C2) Œuvres d^ Antoine Momac; nova editio locuplelior et auclior, Luleti(p Parisiorum; Montaient,
peut se traduire ainsi : « Comme Louis XII pro' a tégeait uniquement les plébéiens contre les a nobles, qu'il réduisait à Timpuissance de « nuire, il fut sumonmié par le» nôtres Père du a peuple. Les petits rois de chaque contrée , « dans nos provinces, entendaient celte dénc^i- « mination avec tant d'humeur, qu'entre eux ils « l'appelaient le roiplébeien, ou,^conmie on di- « rait aujourd'hui, le roi roturier ({}. Au contt traire, à François l*', son successeur, de qui a procède le déclin du royaume, ils donnaient « le titre de noble roi, parce qu'il voyait avee «complaisance leurs- désordres et leurs hau- «teurs. J'ai appris, dè& mon enfance, ceslocu- « lions habkuelles {^\par des hotnmes de grand a poids, qui sont morts depuis longtenips{Z). » Cette citation , surabondante pour prouver la haine des grands contre Louis XII , indique fort bien la source d'où les écrivains ont tiré leurs opinions. Ce qiie les petits rois dechaque contrée (reguli) disaient entre eux de Louis XII durant son lègne, et ce qu'ils disaient de son successeiu* François I*', est précisément ce que disent de l'un et de l'autre les petits historiens de Louis XM [historiuneuli)^ Leur sous-entendu commun, ce qu'ils se sont dit entre eux (inter se), c'est qoe l'un était ua bon bourgeois; ce qu'ils ont dit hautement, et jusqu'à satiété, c'est que Tautie est un noble et brillant monarque.
Je ne puis passer siu* la citation de Momac sans observer que, quand il ne restetait d'autre monument du règne de Louis Xll que les surnoms opposés qui lui furent déférés par le peuple et par les grands, c'en serait asse» pour .donner tme juste idée de ce prince. Ces surnoms réfléchissent l'un sur l'autre une vive
1721, in-fol. 4 vol. Obs. in Cod., lib. U,tit Hi^dePactis, col. 294.
(i) Ou, comme on dirait aujourd'hui, le roi jacobin.
(2) Je traduis par ces mots locutions habituelles, le «oXCXXoYov de Mornac. Ce mot est composé, comme KoXOXoytû , de irôXcv et Uytù : verbi ^usdem repetUia ; dicta recantata; locutio iterala. (Robert Estien ne, Thésaurus, Martin , Lejcicon.)
(3) 11 y a lieu de croire qu'un de ces hommes de grand poids, sumnue digmUatis, dont parle Momac, était son aïeul, nommé Momac comme lui ; et que cet aïeul est le Mornac cité dans l'histoire comme précqrteur do îx)uis XU.
lumière : cehii qui est donné par la haine dés grands découvre toute la valeur du titre de P^e du peuple, •comme ce titre révèle tout ce qu'a d'oÂeux le mépris exprimé par le titre de roi plébéien. Il est nuuiifeste que le titre de Père du peuple signiBe le vengeur des citoyens contre leurs oppresseurs, et ne fut pas le prix d'une bonté épanchée sansobstdcle> et de succès obtenus sans difficulté ou de médiocre importance : ce fut évidemment la récompense de rhabileté et du courage unis à Tamour du peuple ; en un mot, de la plus haute \eitu que Pon puisse demander dans un roi. Ne Irouve-tron pas encore assez clair que les historiens de Louis Xil ont été les échos des grands^ c'est-à-dire des ennemis du peuple et duroi^ quand ils ont parié de sa jeunesse? Qu'on lise dans V Histoire de France de Gamier ce que les grands répandirent en France^ et dans les vues de révolte les plus décidées^ lorsqu'ils virent Louis XII près de monter sur le trône ; et Pon reconnaîtra que les historiens^ et Gamier lui-méme> n^onl fait que répéter leurs discours factieux.
a Bien que Louis XI, dit-il, eût semblé « vouloir rapprocher du trône Louis d'Or- « léans, en lui faisant épouser une de sesfiUes, « il n'avait travaillé, en effet, qu'à l'avilir et o le perdre dans Tesprit de la nation. Anne « de France et le sire de Beaujeu, son mari... a n*avaient rien oublié pour abattre un si dan- « gereux concurrent ; et, comme ils dispo- « saient de toutes les grâces, il leur avait été o facile de lui susciter un grand nombre d'ena nemis. . • Lorsqu'à la mort des enfants de « Charles VIII, les infirmités précoces du mo- « narque eurent renversé leurs espérances... ils a se mirent à publier que Louis, né avec det a pasMion* fougueuses et des inclinations pero verses, n'avait point répondu aux soins que a sa mère s'était donnés pour son éducation; a qu'échappé de bonne heure aux regards de a cette mère vigilante, il s'était livré aux exa ces tes plu» scandaleux; qu*i\ ay^iusésajeu- 0 nesse dans ifx lieux de débauche » (ce sont là précisément les reproches faits par les historiens; ils ont donc répété les imputations de la haine et de la révolte) ; « que Louis XI, qui a savait mieux que personne ce qu'on devait « attendre d'un pareil caractère, lui avait fait a jurer que pendant la minorité de son fils il