CHAPITRE IV
Des négociations de Louis XII concernant l'Italie.
Nous avons maintenant à justifier Louis Xll de ses combinaisons politiques et de ses né^ gociations en Italie.
Tous les historiens, et particulièrement le président Hénault, ont attribué la perte de ses conquêtes en Italie à cinq fautes capitales, qui ont été indiquées par Machiavel dans son livre du Prince y et qu'ils ont crues bien manifestes :
i "* Il ruina les faibles ;
2* Il fortifia un puissant;
3"" Il introduisit en Italie un prince trop puissant;
4*^ Il n'y vint pas demeurer;
5* Il n'y envoya pas de colonies.
Machiavel blâme Louis XII d'avoir ruiné les faibles, c'est-à-dire Florence, Mantoue, Ferrare, Pesaro, Rimini, Piombmo, Lucques, Pise, en secondant Alexandre VI, qui conquit la Romagne. Mais ces petits États n'auraient
(1) Ce qui affectionne les peuples n'est pas la munificence; c'est le respect de la propriété.
David dit à Dieu , pnaume 15 : • Tues mon Dieu, ptUsque tu n'as pas besoin de mes biens. Dixi, Domino, Deus meus es tu, quoniam bonorum meorum non eges, »
On no demande point de largesses aux princes , dit Pline le Jeune; on est content s'ils laissent ce qu'on a : « l^ihU largiatur princeps, dum nihil a'itferat, »
« Le prince sera tenu pour libéral , dit Machiavel, par tous ceux à qui il n'ôtera rien. » {Du Prince, chap. XVni.)
« Les peuples sont toujours bien affectionnés, dit Mézeray dans la VU de Charles K/, quand ils sont bien traités, c'est-à-dire quand le prince ne kur ôte rien. »
Ciccron dit que le prince libéral perd plus de cœur» qu'il n'en gagne, et que la haine de ceux à qui il prend l'emporte sur la rtconnaissancc de ceux à qui il donne. (O//., iib. ii)
LOUIS XIL
été d'aucun secours à Louis; ii était difficile de traiter avec eux^ et plus difficile de les faire concourir à des vues d'invasion et de conquête, tant à cause de leur nombre que de leur esprit, d'indépendance. Enfin ils eussent été faibles, étant réunis avec Louis; ils étaient très-forts par l'amour de la liberté, alors très-exalté en eux.
Il fortifia un puissant : c'est-à-dire Alexandre Vf. Oui> et il fit bien, pour résistera la puissance agrégée des petits État^, qui n'auraient été d^aucun secours contre Alexandre.
Il foilifia Alexandre YI, parce qu^il avait besoin de lui pour rompre son mariage avec Jeanne de France, et pouvoir épouser Anne de Bretagne, qui devait apporter en dot l'importante province dont elle portait le nom. Il fallut aider le pape à conquérir la Romagne, pour acquérir la Bretagne. Sans doute ce n'était pas faire un marché onéreux, comme l'observe Nardi, historien de Florence, que de concéder le bien d^autrui en Italie, pour acquérir une grande et puissante province attenante à la France.
// introduUit dans le patjs un prince trop puissant. Il le fallait bien, pour balancer celui qui s'y trouvait et qui était chez lui; je veux dire le pape. Il le fallait aussi, parce que les troupes de Louis ne suffisaient pas pour faire la conquête deNaples, et que le pape ne pouvait lui en fournir; il le fallait enfin, parce qu'il y aurait eu plus de danger encore à s'adjoindre le pape pour cette conquête, qu'à s'adjoindre Ferdinand.
Machiavel reproche à Louis XII de n'avoir pas envoyé des colonies à Naples et à Milan ; et Ton répète cette censure, sans savoir ce que Machiavel entendait par colonies. Ce n'étaient pas des garnisons ; au contraire, c'était pour se dispenser d'y tenir des garnisons, attendu, dit-il, qu'elles oppriment le pays et font haïr le conquérant. Machiavel entend par colonies les agents de l'autorité, les magistrats, les hommes en place de toute espèce. Mais comment concevoir qu'on s'établisse solidement dans un pays en y dépouillant tous les hommes en place, c'est-à-dire les habitants les plus considérables et les plus influents, pour les y remplacer par des colons, et encore en se dispensant de donner à ces colons, introduits sous de tels auspices, l'appui des
fortes garnisons? Machiavel, il est vrai, résout le problème et en donne une solution fort simple; mais qui osera l'avouer? « U faut, dit- « il, conuneneer par se défaire des hommes a principaux, dont on donne les emplois et les «biens à des colons {se défaire! faites attena tion à ce mot) ; il faut se défaire des hommes a principaux , parce que les offenses légères a laissent des moyens de vengeance^ et que « l'offense doit être faite de manière que l'ofiifen%é soit réduit à l'impuissance de se vena ger. » Gela veut dire en bon français : il faut faire périr sans scrupule tous les hommes en place des pays envahis. Et voilà ce qu'on blâme Louis XII de n'avoir pas fait ! Encore s'il y avait une apparence de bon sens dans cette scélératesse ! Mais qu'a-tron ajouté aux moyens d'établir solidement des spoliateurs dans la domination d'un pays, quand on a dit : U faut, de plus, que ces spoliateurs soient assassins ?
Quant à la résidence, dont Bfachiavel parait faire une loi aux conquérants, il a pu penser que c'était un moyen nécessaire à Louis XII pour conserver sa conquête, sans décider pour cela que ce prince eût dû quitter la France au risque d'y perdre la couronne de France. Machiavel jugeait le conquérant de lllalie, et non le roi des Français ; ce n'est pas à nous à blâmer le conquérant de ce que le roi n'a pas oublié la patrie. Ce que Machiavel a dit aurait pu être la censure du duc d'Orléans , et c*est l'éloge de Louis XII.
Si au lieu d'accuser Louis XII d'avoir peixlu, par avarice et par défaut de jugement , les possessions qu'il avait acquises en Italie, on lui avait reproché d'en avoir entrepris la conquête, on aurait été moins injuste à son égard, on se serait montré plus sage , et l'on aurait tiré de ses revers une leçon plus utile au genre humain.
C'est à ce point qu'est revenu Mably, qui semble avoir révoqué, dans ses Observations sur Vhistoire de France, la censure qu'il a exprimée sur Louis XII dans ses Principes des négociations.
c( On reproche, dit-il, cent fautes à Louis XIL.. « Il n'en a fait qu'une : c'est d'avoir voulu exéa cuter un projet dont l'exécution était impos- «sible... Peut être que tous ses torts, après « être entré en Italie, se bornent à avoir espéré « opiniâtrement de s'y établir. »
CHAPITRK IV.
Kn eûei, si Louis XII eût laissé les petites puissances dans leurs vigueurs^ il eût péri par les petites puissances.
S'il ne se fût allié' avec Alexandre VI , il eût .péri par elles et par lui réunis.
S'il n*eût appelé Ferdinand^ il n'eût pu conquérir Naples, et eût succombé devant Alexandre VI.
S'il eût habité l'Italie^ il eût perdu la France etntalie.
On ne connaît encore aucun moyen assuré pour surmonter les obstacles naturels qui s'opposent à la réunion et à la fusion de peuples séparés par de longues distancer ^ et encore plus pai* leurs intérêts^ leurs mœurs, leurs habitudes^ leur langage. Les possessions lointaines^ les conquêtes étendues au delà des limites naturelles^ ont été Técueil de tous les conquérants^ et de toutes les théories imaginées pour les justifier.
Ce que la politique peut enseigner aujourdTiiii de plus sûr, c^est de se tenir chacun chez soi . Il n'y a que cette maxime d'éprouvée; et il est heureux, sans doute, que l'expérience range entre les plus hasardeuses folies les projets de vastes conquêtes.
Mais ces vérités sont-elles l'inflexible condamnation de Louis XIl?
Et d'abord Tinvasion de Naples et de Milan ne lui tutelle pas imposée par cet orgueil national , qui ne pouvait ni souffrir que l'épée de Charles VIII restât en trophée aux Vénitiens, ni permettre que son successeur renonçât à une entreprise commencée sous ce même roi?
Cette invasion ne futrclle pas autorisée, prescrite par des maximes qui régnent encore, et plus que jamais, dans les cabinets de l'Europe; par l'opinion que le^ peuples sont le patrimoine des princes, et non les princes l'héritage des peuples; en un mot, par la maxime ou l'opinion delà légitimité?
Au quinzième siècle, il paraissait honteux à un prince d'abandonner ce qu'on appelait sa propriété. La France, surtout sous un roi tel que Louis XII, était fondée à regarder les droits du prince comme ses propres droits, et l'héritage royal comme une propriété de l'État. En prendre possession était un point d'honneur tellement national, que Louis XII se crut obligé d'y déférer à son sacre , en y prenant
solennellement le titre de roi de JSaples et de duc de Milan.
En troisième lieu, quand on suppose que de nos guerres dltalie il ne nous est resté que le regret et la honte de les avoir entreprises, on ne remarque pas qu^il nous en est resté la Bretagne. Quelque malheureuses qu'aient été les guerres d'Italie, elles ont été le moyen le moins dispendieux qu'on pût employer pour acquérir cette province. C'est ainsi qu'en pensaient non-seulement Nardi, l'historien de Florence, mais Machiavel lui-même.
Le premier disait que a le pape Alexandre et le roi Louis XII se servaient tous deux réciproquement du spirituel pour acquérir du temporel : Alexandre, pour procurer la Romagne à son fils; et Louis, pour unir la Bretagne à sa couronne (1). »
En effet, lorsque Louis XII protégea César Borgia, fils d'Alexandre VI, il sollicitait de ce pontife la dissolution de son mariage avec Jeanne de France ; et il la sollicitait pour avoh* la liberté d'épouser Anne de Bretagne, qui lui apportait la Bretagne en dot.
Machiavel se propose à lui-même cette vérité, comme une objection plausible contre la critique qu'il a faîte de la conduite de Louis XII. Mais il répond que ce prince n'a pas terminé sa négociation avec le pontife d'une manière digne de l'un et de Fautre; il trouve que Louis XII aurait dû se borner à promettre son concours au pape pour la conquête de la Romagne; obtenir, sur cette promesse, la cassation de son mariage, et, le mariage dissous, empêcher le pape de prendre la Romagne, au lieu de Ty aider. Voilà la solution que donne ce grand pnbliciste à la difficulté qu'il s'est proposée. « L'expérience de ces temps-ci, dit- « il, prouve qu'il n'est arrivé de faire de grana des choses qu'aux princes qui ont fait peu
a de cas de leur parole Un prince prudent
a ne doit point tenir sa parole quand cela lui a tourne à dommage , etc. » Il est impossible d'exposer plus impudemment une opinion plus offensante pour la morale et pour le bon sens (2). Quand Louis XII aurait été capable
(1) Nardi, Histoire de Florence, liv. IV.
(2) Il est peut-être néces8aire de prouver que la doctrine de Machiavel fut telle que je la présente. Voici doDC une citation précise de son ouvrage : « Si
LOUIS XII
de tromper, est-il sur qu'il eût trouvé Alexandre disposé à se laisser tromper? En donnant plus de finesse à Fun, retranchait-il à celle de rautre? Faire ce qu^indique Machiavel eût été tout ensemble une indignité et une absurdité, car Anne de Bretagne était une princesse trèsscrupuleuse en tout ce qui regardait le pape (1) ; le pontife, trompé, avait toujours à sa disposi < tion l'arme de l'excommunication ; Louis excommunié, rien n'eût pu retenir longtemps Anne de Bretagne près de lui. L'objection reste donc dans toute sa force.
Ajoutons que, par ces guerres d'Italie, Louis XII eut en vue d'aster hors du rçyauwe la Joule des gens de guerre, comme saint Louis par les croisades, afin de les discipliner, s'il était possible; ou de mettre la France hors de l'atteinte de leur indiscipline, et de rejeter toute guerre hors du royaume.
Qu'on ne dise pas, qu'éclairés par la censure dont Louis XII a été l'objet, nous lui prétons des vues qu'il n'eut jamais. Est-il une indication plus sûre du but auquel ce prince tendait, que celui auquel il est parvenu? Nous avons d'ailleurs le témoignage de Seyssel, membre de son conseil, écrivain judicieux, spirituel, quelquefois éloquent, qui avait sa confiance, qui a écrit sa vie sous ses yeux et la lui a dédiée ; qui non-seulement a exposé les faits de son règne, mais de plus a pénétré et mis souvent à découvert les intentions qui l'ont dirigé; dont le livre enfin peut être regardé comme les mémoires de Louis XII lui-même. A Fépoque <)ù Seyssel écrivait, ce prince était en possession die ses c(Miquétes ; ainsi l'auteur n'avait point à rexcuj»er des. sacrifices faits pour une enquête perdue (â).
Ton m*allêgue, dit-il vers la Qn du chap. ui du livre du Prince, que Louis avait donné sa parole au pape de ftdre celte entreprise en sa faveur, p<mr obtenir une dkspeâM de markuje pour (Mi et un chapeau pour Tarctievéque de Rouen, je répondrai dans le chapitre de U/oi des princes, » Ce chapitre est le xvni* de Touvrage ; il est intitulé Si les princes doivent tenir leur parole. Or, l'auteur dit là littéralement ce que j'en ai rapporté, qu'wi prince prudent ne doit pas tenir sa parole quand cela lui tourne à dommage. Il professe donc manifestement le système que j'ai exposé.
(1) Hénault, en lôU.
(2) Voici comment s'exprime la Bibliothèque hiS'
Au quinzième siècle, c'était encore une opinion établie, qu'un roi de France devait être guerrier; et cette opinion, il faut en convenir, n'était nullement déraisonnable dans un temps encore si voisin de celui où les grands faisaient la guerre aux rois.
lyailleurs, les Français de tous les temps, même ceux d'aujourd^hui, ont toujours eu du goût pour les guerres qui ne devaient pas mener trop au loin, qui pouvaient se faire à peu de frais, et promettaient des succès. Une victoire, de temps en temps, est regardée comme un revenu légitime appartenant à la bravoure et à la vaillance française, et comme nécessaire à raccroissement ou à Tentretien de la gloire, qui est un patrimoine national. Les Français
torique sur l'histoire de Louis XII, par Claude de Seyssel :
« Cet ouvrage est généralement estimé : l'auteur Ta composé sur les mémoires et sur les témoignages de gens dignes de foi. Il soutient avec force les droits de la couronne, et réfute les écrivains qui voulaient y donner atteinte. Il était d'autant plus en état d'écrire la vie de Louis XII, qu'il avait été un de ses conseillers. On trouve, à la (in de cette histoire, de lort bonnes pièces pour servir de preuves et éclaircir différents endroits de l'ouvrage. »
Voici maintenant ce que dit Seyssel :
« Ne me puis assez esmerveiller d*un tas de gens ingrats et mécongnoissans du bien qu'ils ont, qui blasment notre roi Lovas d'avoir faict la guerre en VltaUe, disans qu'il devoit, ainsi que le fist ledit roi Louis XI, borner soq royaume, et non point sortir dehors: comme s'il eust faict une grande faulte n'ACQUtoia ie duché de Milan qui lui appartenoit à juste titre par succession paternelle, et pareillement d'avoir accepté la cilé et seigneurie de Gesnes, qui est en partie )a seureté dudit duché... »
Par ce moyen , il a « rejecté la guerre hors du royaume, ainsi que les Romains... <•
Par ce moyen, il a a aussi osté la /ouUe des gens d*annes d*iceluy royaume, »
Il a fait la guerre • sans surcharger son peuple, mais toujours en le déchargeant. •
c Ils devroyent beaucoup plus blasmer et reprendre le roi Charles le Grand, qui tant est loué et renommé par tout le monde, lequel par si long temps mena la guerre continuellement en Italie, en Allemagne, en Espagne; et haut louer cestuy-cy, si comme font (ainsi que font) toutes autres nations, lequel n*a jamais mené la guerre pto longuement que trois mois, et le plus souvent a eu victoire en beaucoup moins de temps, et n*a fiiit passer année en Italie que quatre fois en tout. *