‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 4)Chapitre 86 sur 359 · LE PÈRE DES LETTRES · texte numérisé non relu

LE PÈRE DES LETTRES

INTRODUCTION

Motife , but et objet de cet ouvrage.

TICw-LIfhM dict vriy. «w le lugafe des

nourris toos la royaaté est toiMjours plein de Telnet oetenUltone et de holi tesmolgnaget. MoiiTAioiiB, £iMi«, llv. I, chap. uu

H travaille , Bomelgneflr, «elon foa intentions et »elon les rèfles que tous m'avez prescrites. MiuRAi, bistorloiraphe de France, à Colbert, ministre des inances.

(Appendice à la suite de ce mémoire.)

En proposant de rédiger une nouvelle histoire du règne de François I*% je m'adresse aux jeunes Français qui étudient , non aux hommes faits qui croient savoir; aux hommes droits qui cherchent la vérité et qui ont intention de la dire^ non à ceux qui se croient obligés aux wUnes ajstênialiùm et aux fatix témoignages, encore moins à ceux qui^ ayant eu le malheur d'écrire l'histoire sans la savoir^ ou autrement qu'ils ne la savaient^ sont engagés au mensonge par les succès peu honorables qu^ils doivent aux artifices d'une composition dramatique ou romanesque.

Je déclare que je n'ai fait ni la découverte ni même la recherche de manuscrits ignorés, qui apprennent des choses nouvelles, éclaircissentou démentent des choses anciennement connues, concernant François !•'. Je suis loin

de prétendre à plus d'érudition que nos historiens; je n'ai ambitionné ni les qualités qu'ils possèdent, ni celles qui leur manquent. Uniquement occupé du désir de juger sainement les événements consignés dans nos histoires, j'ai cru devoir m'établir sur la morale pour les considérer; et, par cela seul, je me suis trouvé sur un terrain plus élevé que celui où se sont placés la plupart d'entre eux : les personnes, les . actions, les événements, se sont présentés à moi sous de nouveaux aspects ; les faits m'ont paru prendre un autre caractère; les vices, les crimes, officieusement dissimulés sous le nom de fautes ou de défauts, ont repris à mes yeux leur couleur et leur nom; de frivoles agréments , fastueusement relevés dans l'homme privé, se sont évanouis devant les vices et les crimes de l'homme public. Enfin, des rapprochements imprévus, un nouvel enchaînement de causes et d'effets, ont lié de grandea catastrophes à des actes jusqu'à présent jugés sans conséquence, et dissipé l'importance donnée à des futilités. Tel a été le travail qui s'est, en quelque sorte, opéré sous mes yeux dans l'histoire, lorsque j'ai essayé une revue attentive du règne de François I**. J'ai consciencieusement recueilli ce travail , et je le publie de même : c'est là tout ce qui m'est particulier entre les personnes qui ont écrit sur ce règne.

FRANÇOIS I

Plusieurs motifs m'ont déterminé à publier mon ouvrage.

IVabord^ j'avais à cœur de laver l'injure faite à la mémoire de Louis XII par les écrivains infidèles qui lui ont dérobé des traits honorables pour en orner le règne de François?'. D ne me suffisait pas d'en avoir revendiqué la gloire pour le Père du peuple et d'avoir produit ses titres; il m'importait de faire tomber le masque dont on a voulu couvrir son indigne successeur. La renommée de Louis XII ne peut être assurée que par la réprobation du règne de François I*'. La réintégration du roi citoyen demande la déchéance de l'ennemi de la liberté et des mœurs. Le prince^ dont le surnom fut envié par Henri IV, ne peut être sincèrement respecté par les admirateurs passionnés du précurseur de Charles IX (i).

Les vertus éminentes et solides de Louis XII^ trop longtemps regardées d'un œil dédaigneux^ demandaient une censure d'autant plus sévère des vices de son successeur^ que l'éloge et l'admiration ont été prostitués sans retenue à celuici pour quelques qualités futiles.

C'est une honte pour les lettres, un malheur pour les mœurs, que la plupart des écrits où il est parlé de François P% tendent sans cesse à donner le change sur les qualités qui, seules, ont droit au respect et à l'amour des peuples ; qu'ils afTectent de peindre les agréments d'un despote ; qu'ils vantent la galanterie d'un persécuteur, l'esprit chevaleresque d'im promoteur de l'inquisition, d'ailleurs dissolu, débauché jusqu'à la crapule; qu'ils célèbrent, enfin, l'élégance, les grâces, la magnificence, les palais, les fêtes de tout genre, dont fut émerveillée la cour d'un bourreau qui inonda de sang innocent les carrefours de ses cités, et qui épouvanta l'Europe par des supplices inouïs.

Le pouvoir a travaillé longtemps à faire passer en principe que, dans la monarchie, les écrivains doivent toujours parler avec une sorte d'égards respectueux, ou du moins avec ménagement, des plus mauvais rois, quelque éloignée que soit l'époque de leur règne. On sou-

(1) Henri lY dit, dans le préambule de Tédit de 1600, concernant les tailles : « qu'il est plus jaloux " du titre de Père du petiple que d*aucun autre plus •« spiVii>ux qu'il aurait pu obtenir par î>c:$ travaux. »

tient qu*ils doivent dissimuler ou atténuer tout ce que les rois ont fait d'odieux, le pallier au besoin par de faux témoignages , en faisant d'ailleurs grand étalage et vaine ostentation de ce qu'il peut y avoir de bien ou même d'indifférent dans leur vie. C'était là la doctrine d'un ministre fameux (i) ; c'a toujours été la doctrine secrète de la censure royale. La soumission à cette doctrine a constamment été imposée aux hbtoriographes avoués par le gouvernement; et, ce qui est plus déplorable, un grand nombre d'écrivains ont érigé ce système de prévarication en loi de décence monarchique, de bienséance constitutionnelle et nationale, même en précepte du bon goût, ayant besoin de placer une barrière entre le mépris public et leur lâcheté.

Suivant ce système, la postérité n'a aucun droit sur la mémoire du plus méchant prince; le manteau royal met à couvert de la justice des siècles. Suivant ce système, c'est peu pour les sujets d'être condamnés au respect envers le tyran auquel les a soumis une malheureuse destinée : les sujets d'une monarchie sont les sujets de toits les rois bons oii mauvais des siècles antérieurs; nous sommes les sujets de Charles IX, de François P' et de Louis XI ; et un nouveau François I*% qui s'assiérait aujourd'hui sur le trône, serait assuré d'avance du respect de ses sujets du vingt-dnquième ou du trentième siècle.

Ce n'est point ainsi que penswent nos illustres moralistes, nos grands orateiu^ évangéliques, nos Montaigne, nos Fénelon, nos Bossuet.

a C'est bien assez, disait Montaigne, de souf- « frir patiemment les roys indignes, et de celer « leurs vices, pendant que leur autorité a be- (xsoing de nostre appui; mais nos relations « finies, ce n'est pas raison de refuser à la a justice et à nostre liberté l'expression de nos a ressentiments (S), o

(1) Le cardinal Mazarin reproche à Mézeray d*avoir écrit que Louis XI avait été mauvais père , mauvais ami , mauvais mari. On ne doit pas , disait-il , maltraiter ainsi un roi de France. Remarquez qu'il ne contestait pas^la vérité de ce qu'avait dit Mézeray ; il contestait le droit de dire la vérité sur un roi mort depuis deux cents ans.

(2) Essais, liv. 1'% cli. m.

INTRODUCTION

Pénelon^ dans ses Dialogues des moris^ n*a épargné ni François I*' ni Henri III; il met l'un en face de Louis Xll^ l'autre en face de Henri rv^ et les accable par la censure des deux princes vénérés qui les jugent*

Loin de regarder l'histoire comme un asile où les mauvais princes sont en sûreté^ Bossuet^ de sa voix tonnante^ avertit tous les rois qu'ils y comparaîtront nus devant la postérité. « C'est là, ditril, c'est dans Fhistoire que a les plus grands rois n'ont plus de rang que « par leurs vertus, et que, dégradés à jamais et par les mains de la mort, ils viennent subir, cr sans cour et sans suite, le jugement de tous « les peuples et de tous les siècles. C'est là « qu'on découvre que le lustre qui vient de la « flatterie est superficiel , et que les fausses «couleurs, quelque industrieusement qu'on « les applique, ne tiennent pas (1). »

En dépouillant François I«' du lustre que lui a donné la flatterie, j'ai voulu rappeler les principes de nos moralistes, et donner un exemple de leur application : heureux d'avoir rencontré à côté l'un de l'autre le meilleur et le plus mauvais des rois, et d'avoir pu faire concourir l'éloge de l'un à la censure de l'autre I

Toutefois, les apologies de François I*' ne sont pas toutes et uniquement l'ouvrage de la flatterie : l'imagination en a produit plusieurs, et a contribué à toutes.

Je l'ai dit ailleurs : le succès des romans historiques a contribué, de nos jours, à la corruption de l'histoire. Quand les romanciers eurent eu l'heureuse idée d'ennoblir et de réchaufler l'intérêt des romans en attachant leurs fictions à des noms historiques; quand on eut remarqué qu'ils produisaient des im- {H'essions plus vives et plus générales en faisant travailler ensemble la mémoire et l'imagination, et en mêlant de grands souvenirs à de légères inventions : des talents équivoques, des écoliers, des femmes, des littérateurs nés tout au plus pour le drame ou le roman, des esprits dénués d'instruction, incapables d'en acquérir, d'une aversion profonde pour ce qu'ils appellent les glacières de l'étude et l'observation, indifTérents aux grands intérêts de la société qu'ils ne peuvent embrasser de leurs regards.

(I) Oraison funèbre de madame d'Orléans.

mais persuadés qu'ils ont reçu du ciel le privilège de sentir plus vivement que personne ce que tout le monde sent très-bien, se sont persuadés que l'histoire réclamait leur talent; que, comme les romans s'étaient ennoblis par les tributs de l'histoire, l'histoire ne pouvait que s'embellir par l'art des romans (1) ; et ils se sont ingérés à l'écrire. Privés des facultés nécessaires pour une telle entreprise, ils l'ont réduite à la mesure de leurs facultés. Ne pouvant lui apporter ce qu'elle demande, ils l'ont bornée à ce qu'ils pouvaient lui offrir. Ils se sontflattésde suppléer àlavigueurdu burin par la nK>llesse des crayons et la suavité des pinceaux; à l'absence des notions instructives, par la nouveauté et l'intérêt des situations. Ils ont eu la présomption de croire que l'intérêt, l'originalité, le mouvement, l'harmonie d'une composition où tout était dessiné, groupé, distribué, éclairé de manière à produire les effets de l'art, tiendraient lieu de la richesse des tableaux qu'exige la diversité des objets appartenant à l'histoire, et feraient rebuter l'imposante et instructive sévérité de ces vastes compositions où rien n'est oublié, où tout ce qui doit figurer figure, où les hommes et les choses se trouvent à leur place, où chacun agit selon son caractère, où toutes les figures sont vraies, toutes les attitudes naturelles, et où l'éternelle raison, l'étemelle justice, répandent cette pure et inaltérable lumière qui met en évidence le bien et le mal, et ne permet pas de les confondre.

A ces écrivains, comme aux poètes, aux orateurs, aux peilitres vulgaires, François I" s'est présenté sous un seul aspect. Pour eux , c'est uniquement un prince galant, magnifique, brave, affectant les airs, quelquefois le caractère d'une chevalerie idéale; une fois malheureux par excès de prouesse, et le reste de sa vie brillant de tout l'éclat de la puissance et de la jeunesse, dans des bals, dans des tournois, dans des fêtes de tout genre , au sein d'une cour élégante et polie , rassemblée dans des palais somptueux, et au milieu de fenunes ravissantes qui en complètent l'enchantement. Pour ces écrivains, le règne et le roi sont là

(I) 1^ chef8-d*œuvrc de Walter Scott nous vaudront plus d'une mauvaise hii^toire.

FRANœiS I".

tout entiers; il n'y a rien au delà. Ce qui regarde la nation dam ce règne n'est que le froid accessoire de l'histoire du prince; les malheurs publics seront à peine aperçus à travers ses plaisirs et ses déplaisirs; dans la tyrannie cruelle et sanglante qui causa une partie de ces malheurs, on ne verra que le roi noMe^ fier et puissant; dans la folle présomption qui causa l'autre^ on ne verra que sa prouesse héroïque; et^enfin^ le plus honteux débordement de mœurs sera, dans François P% la galanterie d'un digne chevalin.

Le temps n'est-il pas venu de défendre la propriété et l'autorité de l'histoire contre les atteintes qui leur sont portées ? Son domaine, ses richesses, ses justiciables, ne doivent-ils plus servir qu'à exercer les arts d'imagination? sont-ils abandonnés aux prétentions, aux fantaisies, aux écarts des artistes et des écrivains du môme esprit? Des peintres, des architectes, sans instruction ou sans jugement et sans patriotisme, seront-ils désormais les arbitres des renommées historiques? rempliront-ils sans contradiction nos muséums des héros de leur pensée? élèveront-ils des monuments, bàtirontils des villes à l'honneur de ces héros de fantaisie, sur la seule autorité d'écrivains qui auront borné leur ambition à piquer et à satisfaire une vaine curiosité, à amuser le désœuvrement, à étonner des auditoires de salon, à charmer les langueurs du boudoir? Laisserat-on périr la magistrature de l'histoire, et mettre en interdit ce tribunal suprême qui juge tous les rangs, tous les peuples, tous les Ages; ce tribunal où Tacite s'est assis le premier, où de Thou, Hume, Montesquieu, Robertson et Voltaire ont acquis tant de droits aux respects de la postérité ?

Je ^^e suis proposé, dans ce mémoire, de faire une revue exacte de ce qui a été écrit par nos historiens sur toutes les parties du règne de François I«'. Je parcourrai, sans exception, toutes les carrières où l'on peut considérer ce prince; et je prouverai que, dans toutes, la morale et la politique condamnent ses actions et réprouvent sa personne.

Sa vie privée, son gouvernement , ses relations politiques,, ses guerres, tout est marqué du m^.me sceau, celui de la médiocrité et du vice.

Les méprisables habitudes qui avilirent sa

vie privée, dominent et avilissent sa vie publique.

Dans l'histoire des rois, ce qu'on trouve toujours, même au sein de leur vie privée, c'est le roi. Dans l'histoire de François I", l'exercice de la royauté rappelle toujours l'homme privé : signe manifeste de disproportion entre sa dignité et sa personne.

Prince voluptueux, ou plutôt dissolu et débauché, il lui fallait le despotisme; et il fut despotique comme le dey d'Alger, et non mcins cruel.

nne reconnut aucune autorité; il évita, durant tout son règne, la convocation des états généraux; et il opprima les parlements, supplément imparfait, mais nécessaire, de la périodicité des assemblées nationales, qui alors n'était point passée en loi ni en usage.

Non content d'opprimer les pariements comme corps politiques, il les opprima comme corps judiciaires. Sous son règne, la nation n*eut ni lois, ni juges, ni liberté politique, ni liberté civile.

Dégagé de toute retenue, il exerça le despotisme sur les propriétés par l'impôt arbitraire, la plus générale et la plus caractérisée dès spoliations ; sur les personnes ou les libertés, par l'oppression de tous les intérêts chers au cœur des hommes : l'honneur, l'auto- rite domestique, la pensée, la vie. n opprima par des ordonnances arbitraires et par des jugements arbitraires, rendus tantôt par des commissaires, tantôt par lui-même.

Son oppression ne connut pas de frein ; son iniquité fut sans mesure, et sa cniauté atroce.

Non content d'avoir exercé la tyrannie, il voulut la consacrer, et la transmettre à ses suc/cesseurs par un système de cour qui en fut une agence permanente.

L'oppression des libertés ne fut, peut-être, pas encore la plus déplorable calamité qu'il ait fait éprouver à la nation. Il dénatura et déprava ses mœurs, et il rendit leur dépravation incurable par ce même système de cour, qu'il organisa de manière qu'elle fûit toujours corrompue et pût toujours corrompre.

Tel est le règne de François !•', dépouillé de quelques prestiges qui en adoucissent l'odieux.

A la suite, je pourrai développer les consé-

SECTION I

queDces iounédiates de ce règne^ et montrer ses influences jusqu'à nos jours. Je réussirai peuMtre à prouvm*^ dans un nouveau mémoire, que le système de cour, de mœurs et d'opinions introduit par François I*% a produit les trois résultats suivants :

i^ Quarante années de révolte, appelée improprement guerre civile, parce quelle n'intéressa point le corps de la nation ; et improprement guerre de religion, parce qu'elle n'avait nullement la religion pour objet.

2" Le despotisme des règnes de Louis XIII et de Louis XIV.

3* Les soulèvements qui ont eu lieu sous Louis XV, et le renversement du trône sous Louis XVI.

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