SECTION PREMIÈRE
Vie privée et mœurs.
FraneUciiiD qnla lascivUs eoram iDdalgeret, Voeabant regctn nobUein.
MoavAC.
Le règne de François I", comme je l'ai dit , s'explique tout entier par les mœurs de ce prince et par sa vie privée. C'est de sa famille, de sa cour, de sa maison, de sa domesticité, que procèdent toutes les impulsions et toutes, les directions de sa vie publique. Recueillons d<»c, avec soin, tout ce qui peut nous faire connaître sa personne et l'intérieur de son palais.
En montant sur le trône, il était âgé de dixneuf ans. C'était, comme l'a dit Louis XII, up gros garçon. Q était aussi très-grand (1), trèsvigoureux, fort adonné au plaisir, dépensier à l'excès, et ayant d'ailleurs des prétentions au bel eqprit. Il faisait les plus mauvais vers qu'il dki posûble de faire alors : c'est beaucoup dire ; et Ton a de lui ce qui a jamais été écrit de plus mal et de plus mal orthographié, en prose et surtout en vers, attendu le soin particulier que demandent les vers. Voltaire ne croit pas qu'il soit l'auteur du iameux quatrsûn mis au bas du portrait d'Agnès Sorel :
Gentille Agnès, plus d'honneur en mérite, La cause estant de France recouvrer,
Que ce que peut dedans un doisti^ ouvrer Close nonnain, ou bien dévot bermite.
Je ne saurais, dit Voltaire, concilier ces vers, qui paraissent écrits purement pour le temps, avec les lettres qu'on a encore de sa main, et surtout avec celle que Daniel a rapportée : a Tout a stheure ynsi que je me voulois mettre « au lit, est aryvé Laval, lequel m'a apporté la a sertenneté du livrement den siège, etc. (1). » Qu'aurait dit Voltaire, s'il avait lu, dans une ballade adressée par le même roi à une beauté cruelle, ces quatre vers publiés récenmient :
La cire fond au feu sans peu d'attente; Lsi/ange aussi, en chaleur véhémente, Sèche devient : par moi le puis savoir En mon malheur (2).
On ne peut pas reprocher à Famant, ni au poëte, d'exalter ici le monarque par une comparaison trop oi^eilleuse.
Nous reviendrons sur les poésies de François P', quand nous examinerons en lui le prétendu restaurateur des lettres, et nous comparerons ses poésies avec celles de Charles d'Orléans, père de Louis XII, qui, quatre-vingts ans avant le règne de François V\ était appelé le restaurateur de la poésie française.
La famille de François P', au commencement de son règne, en 1515, était composée de sa femme, Claude de France, fille de Louis XII; de Louise de Savoie, duchesse d'Angoulême, sa mère; de Marguerite de Valois, duchesse d'Alençon, et ensuite reine de Navarre, sa sœur; de trois fils, François, dauphin de France; Henri, qui fut depuis Henri II; Charles, duc d'Orléans , nommé d'abord duc d'Angoulême; et, enfin, de quatre filles.
Neuf ans après, en 1524, la reine mourut d'un mal honteux dont il l'infecta (3). Six ans
(I) Let historiens lui donnent 5 pieds 8 pouces.
(1) Ssêoi sur les mceurs des nations, ch. âLxvi.
(2) Ces vers sont extraits de Tune des «piatre pièces prises dans le manuscrit des œuvres de François l", par Delorl, et insérées dans ses Voyages aux environs de Paris, t. II, p. 142.
(3) « Si la reine, sa mère (Anne de Bretagne), eust « vécu, dit Brantôme, jamais le roy François ne Teust H épousée, car elle prévoyoit bien les mauvais trai- « tements qu'elle en devoit recevoir , à'autant que « le roy, son mari, lui donna la »•**, qtU lui avança « ses jours; et madame la régente, sa belle-mère (la
FUANÇOIS I".
plus tard, en 1530, il épousa Éléonore d'Autriche, sœur de Tempereur Charles -Quint. Il n'eut point d'enfants de ce mariage.
L'année suivante, 1531, il perdit la duchesse d'AngouIéme, sa mère. Mais à deux ans de là, en 1533, Henri, son fils puiné, âgé de quinze ans, épousa Catherine de Médicis, âgée de quatorze ; elle vécut quatorze autres années à la cour de François !•% son beau-père, et lui survécut longtemps.
Trois ans après ce mariage, en 1536, François, dauphin , mourut subitement. La cause de sa mort, qui a donné lieu à de graves évé* nements et à d1mpei*tinents écrits, fut naturelle : c'était une pleurésie. Ne croyez pas Renault , qui le dit empoisonné. Ne croyez pas non plus le^uges qui ont fait écarteler, comme empoisoilheur, MontecucuUo , échanson du jeune prince, et qui ont supposé Taveu de Fempoisonnement; Ne croyez pas la cour de François !•', qui vous assure que Montecucullo conmiit le crime pour servir Charles -Quint, à qui l'existence d'un prince de plus ou de moins en France n'importait nullement. Ne croyez pas la cour de Charles-Quint, qui rejette sur Catherine de Médicis le crime supposé : elle était, sans doute, intéressée à la mort du Dauphin, puisque cette mort ouvrait à Henri, son époux, le chemin du trône ; mais elle était âgée alors de dix-sept ans seulement ; son unique occupation était de plaire à François I"; son mari la délaissait pour Diane de Poitiers; elle n'avait point d'enfants, et elle n*a jamais eu la moindre relation avec Montecucullo. Ne hasardez pas, avec Gaillard, de vaines conjectures pour expliquer un crime imaginaire. François, libertin conmie son père, épuisé de ses excès avec sa maîtresse , la belle de Lestrange, s'échauffe à la paume, et boit un potet (petit pot) d'eau très^froide; il gagne une pleurésie, et meurt : voilà la vérité.
On objectera que, nier le crime de Montecucullo, c'est se mettre dans l'obligation d'en prouver de plus énormes, savoir: la prévarication du tribunal, l'imposture du jugement qui supposa l'aveu du coupable, l'iniquité de la
" duchesse d*Angouléme), la rudoyoit fort. » (T. Il , dise. Yi, sur madame Claude de France, art. iv, p. ^i44, édition de Baslicn.)
condanmation , l'effix)yable barbaiûe du supplice. Q faut aussi, dira-t-on, expliquer des circonstances incompréhensibles : la fureur du roi et de sa cour contre l'accusé; l'adhésion des grands et des prélats, que le roi voulut rendre témoins du jugement; la fureur des femmes de la cour, qui furent présentes avec le roi au supplice de l'écartèlement; enfin, la férocité du peuple, qui s'acharna sur les lambeaux du cadavre livrés à ses fureurs.
Deux observations répondent à ces arguments. La première, c'est que le roi avait un grand intérêt à faire croire Charles-Quint coupable d'un crime atroce ; la seconde, que les juges qui ont fait le procès de Montecucullo étaient des commissaires, Charles- Quint avait en France deux grandes armées : l'une avait envahi la Provence, l'autre la Picardie. Les troupes françaises, réduites à un petit nombre d'hommes, étaient dans le découragement.
Charles-Quint les avait déclarées indignes de combattre les siennes. Il avait accablé le roi de ses mépris. Enfin , il était prè^ d'envahir la France. Il importait donc à François I*' d'exciter un mouvement d'indignation contre ce redoutable ennemi, et, pour cet effet, de saisir une circonstance qui était propre à réveiller dans les Français quelque sentiment d'amour pour leur roi.
Les juges qu'il a donnés à Montecucullo prouvent assez qu'il s'occupa moins de venger un père malheureux, que de faire servir l'intérêt qu'il excitait, à venger les humiliations qu'il avait reçues de Charles-Quint, et à repousser celles dont il était menacé. Il fit juger Montecucullo par une commission. Par une commission/ ce mot dit tout. On ne trouve pas de tribunal qui condamne un innocent à être écartelé, pour aider dans sa détresse un prince impuissant et désespéré; mais on trouve des conmiissaires, exempts des scrupules de la justice, qui se font honneur de partager ayec la cour des opinions de politique transcendante, et de couvrir de la forme judiciaire l'iniquité d'un coup d'État.
On objectera les aveux de l'accusé. Ces aveux, qui les a entendus ? qui les a recueillis? des commissaires. Qui nous les atteste? le jugement des commissaires. Mais supposons ces aveux véritables : ont-ils été faits librement on extorqués par la torture ? ont-ils été confir-
SECTION ï.
mes ou révoqua après le supplice qui les a extorqués?
Mais, ajoute-tron, ces princes, ces grands, ces prélats que François I" envoya au jugement! Ce n'est pas au jugement qu'il fallait les envoyer, c'est à Vinstruction du procès, c'est aux actes dont la rédaction suspecte a fourni les motifs du jugement. Et, d'ailleurs, ces grands, ces prélats, n'étaient-ils pas la cour? Et enfin, ne voyez-vous pas dans Taffectation même de cette solennelle réunion, le besoin de sauver l'illégalité du prétendu tribunal et Pinlention de déshonorer l'empereur, qu'on ne déshonora point ?
n n'est point surprenant qu'Hénault ait écrit, comme un fait bien prouvé, ce qu'une odieuse commission a prononcé ; mais conunent Gaillard n'a-t-il pas su distinguer une commission d'un tribunal? Voltaire ne s'y est pas trompé. Après avoir infirmé le jugement, par le doute qu'il a élevé sur la nature du tribunal qui l'avait prononcé, il a fait des recherches à la bibliothèque du Roi, et a vérifié que MonlecucuUo avait été jugé effectivement par une cornwission composée de maîtres des requêtes et de conseillers du grand conseil, et il a été confirmé dans l'opinion qui a qualifié d'assasr sinat l'exécution de MontecucuUo (4).
Les deux reines, Claude et Éléonore, ne comptent ni dans les affections, ni dans les occupations privées, ni dans la vie politique du roi. D considérait dans la première la conservatrice du sang royal, la mère des héritiers de la couronne. Il ne vit dans aucune des deux la compagne de sa destinée, et l'ornement d'un trône sur lequel leur fécondité seule pouvait perpétuer sa mémoire.
Il est remarquable qu à l'époque où finit la longue influence de la duchesse d'Angoulême, sa mère, commença presque sans intervalle celle de Catherine de Médicis. Ces deux femmes, également célèbres par leurs agréments, leur galanterie, leur ambition, leurs profusions, leurs intrigues, furent néanmoins d'un caractère différent.
(1) Voyez la lettre de Voltaire à M. Capperonnicr, de la bibliothèque du Roi, au sujet d'un livre de cette bibliothèque» où il a trouve la preuve que Montecuculli fui jugé par le conseil du roL « J'en suis fâché, dit-il , pour François l-^ • (Tome LX, édit, de Kehi.)
Garnier a dit de la duchesse d'Angoulême qu'elle était belle, am bilieuse, inlrigante^ fausse y el galante. Le président Hénault la met sur la même Ugne qu'Isabelle de Bavière, comme intrigante et ambitieuse. Amie de Bretagne, fenune de Louis XII, ne put souffrir à sa cour la galanterie et l'intrigue de cette princesse, et par cette raison Louis XII la confina au château d'Amboise.
Quant à Catherine de Médicis, de Thou Tap pelle une femme d'un esprit vaste et d'une superbe magnificence, fœtnxna vasti animi et superbi luxus. a Elle estoit , dit Brantôme , c( de fort belle et riche taille, le visage beau et « agréable, la gorge très-belle et blanche et « pleine»^, la jambe très-belle... la plus belle (c main qui se fust jamais vue... Elle aimoit tous « les honnêtes exercices... elle avoit très-bonne (( grâce à la danse... elle tiroit l'arbalète... « elle jouoit au mail... elle inventoit de nou- <i velles danses, de nouveaux ballets, de nou- « veaux jeux . . . elle estoit de fort bonne grâce à « cheval, el hardie... elle a été /a première qui « ait mis la jambe sur l'arçon, d'autant que la « grâce y étoit plus belle et apparoissante que a sur la planchette... Le roi alloit souvent dans a quelqu'une de ses maisons passer huit ou « dix jours avec sa petite bande de femmes « particulièrement favorisées, et prenoit avec « elles le divertissement de la chasse. Cathea rine, presque encore enfant , lui fit prière « de la mener toujours, quand et quand lui, « courir le cerf. Le roi François lui en sut trèsa bon gré ; et voyant la bonne volonté qui estoit a en elle d'aimer sa compagnie, il l'en aima a toujours davantage... Il se délecloit à lui a faire donner le plaisir de la chasse ; elle ne «le quittoit jamais, et le suivoit toujours à a courir. »
Le président Hénault a fidèlement représenté, d'après Brantôme, la séduction exercée sur François P' par Catherine de Médicis. Dans son drame de François II, il fait parler ainsi le connétable de Montmorency sur cette princesse : a Françoise' aimait la chasse; nulle à « la cour ne maniait mieux un cheval que Caa therine de Médicis. Il se plaisait aux tource nois; elle en eût disputé le prix... Il aimait ce le bal et la danse ; elle n'y connaissait point «d'égale... » Le connétable, au reste, la donne pour le premier modèle de Yart de
FRANÇOIS I-
plaire : art funeste, dit-il, qui ne périt plu.<, et qui ne fait que se perfectionner, quand il a été une fois inventé, a Henri devient roi; il a « une maîtresse (Diane de Poitiers). Cathe- <s rine, incapable de jalousie, quoiqu'elle aimât « son mari , devient Famie, la confidente, peuta être la complaisante de sa rivale. » Voilà, en effet, le sublime de l'art de plaire, qu'il ne faut pas confondre avec l'heureux don de plaire, ou avec le louable désir de plaire. L'art de plaire est une complaisance étudiée qui ne se refuse à rien de ce qui peut plaire; on peut aussi le définir : l'attention servile de se complaire à tout ce qui plait.
Catherine de Médicis et la duchesse d'Angouléme eurent de commun Fambition de dominer, le faste, Fintrigue, la galanterie peutêtre ; Fune et l'autre montrèrent dans l'occasion de la tête et du courage. Mais la duchesse d'Angoulême mit plus d'effronterie dans la galanterie, et y persévéra plus longtemps. Elle fut emportée et vindicative, méchante et cruelle; elle fit commettre au roi deux grandes iniquités et consommer un grand attentat : la spoliation du connétable de Bourbon, l'assassinat de Semblançay, et l'envahissement du trésor public par la manœuvre de Philibert Babou, son amant. L'histoire du gouvernement de François P' nous donnera les détails de ces accusations. Catherine, d'un caractère doux et élevé, d'un esprit flexible, dune sagacité rare, négociait toujours ; et c'est une grande raison de croire, malgré les accusations dont plusieurs écrivains Font accablée sans preuve, qu'elle ne fut point cruelle, qu'elle n'acquiesça même point à des résolutions cruelles. Il n'est pas donné au même esprit d'exceller dans Fart des négociations, et de se précipiter dans ces résolutions violentes qui ferment pour jamais la voie des conciliations. Au reste, nous n'avons qu'une remarque à faire ici : c'est que la duchesse d'Angoulême éleva son fils dans la volupté et au milieu de femmes qu'elle vouait à ses plaisirs, et que Catherine de Médicis Fy entretint par ses empressements et ses complaisances.
Marguerite de Valois, «œur de François P"", était belle, spirituelle, sensible. Elle avait l'Ame plus élevée et plus forte que son frère : elle le prouva à Madrid, où elle alla le consoler durant la captivité qui suivit la bataille de Pavie ; elle
avait aussi Fesprit autrement cultivé. Elle a écrit deux volumes de nouvelles qui ont été publiées sous le titre d'Heplaméron, ou histoire des amants fortunés, et qui se lis/eai encore. On l'appelait la quatrième Grâce, et la dixième Muse. On lui a reconnu ou supposé la chasteté des neuf Sœurs; du moins l'histoire ne lui fait aucun reproche sur ses mœurs. Cependant ses nmiveUes, moins libres que celles de Boccace, le sont encore plus qu'il ne &u(htût pour faire croire à là parfaite retenue de la fille de la duchesse d'Angoulême et de la sœur de François I®' : c'est un recueil plus ou moins anecdotique de tous les mauvais tours que tes femmes ont faits aux pauvres hommes (1). De tous les mauvais tours, c'est trop dire ; mais on en trouve assez pour juger sinon de la conduite de Marguerite, ^u moins de l'éducation leste et gaillarde que sa mère lui avait donnée, et du ton et du langage des jeunes femmes qu'elle avait rassemblées autour d'elle.
Telles étaient les personnes que les liens du sang plaçaient le plus près de François I». Ses inclinations et ses habitudes en placèrent d'autres plus près encore ;^ce furent ses maîtresses, dont nous parlerons dans un moment; voyons d'abord l'état de sa maison.
Avant François I**, les principaux officiers de la maison du roi étaient, en même temps, officiers de la couronne. C'étaient des seigneurs de vastes domaines, des aînés de grandes familles. Ils tenaient leurs charges, même de grands officiers, en fief héréditaire et inamovible. Comme feudataires, ils avaient juridiction non-seulement sur les officiers qui leur étaient subordonnés dans la maison, mais encore sur tous les particuliers qui exerçaient dans Paris, et partout où séjournait la cour, les métiers et professions correspondants au service attaché à leur dignité. En un mot, les grands ofBciers de la couronne, dans l'exercice de leur emploi à la cour, étaient de grands vassaux dans leurs fiefs. Le connétable tenait en fief Fépée du* roi. Le grand chambrier, qui avait juridiction sur dix-sept métiers, et la surveillance des recettes et dépenses du roi, tenait sa place en fief. Il en était de même de
(1) Préface de Vffeptaméron,
SECTION I
pilleurs autres offices. Nous voyons cela en déiûl dans le Recueil de DuUllet.
Le service de grands officiers de cette nature était plus honorable pour la couronne qu'agréable pour le prince. Ds mettaient dans Texercice de leurs fonctions plus d'appareil que d*6mpressement^ et plus de dignité que de grfice. Usétaient, d'ailleurs^ des contradicteurs^ plutôt que des instruments du pouvoir royal. François I*' ne tarda pas à s'en débarrasser. D réunit les grands offices de la couronne à la couronne, de la même manière que ses prédécesseurs y avaient réuni des provinces démembrées par le gouvernement féodal , et réduisit les grands officiers à la condition de serviteurs de sa maison et de sa personne , se réservant de les nommer à son gvé, et de les destituer à sa fantaisie.
Tout cela se fit sans difficulté, par une bonne raison qui explique bien d'autres événements, et dont les historiens ne parlent point : c'est que la duchesse d'Angouléme avait profité de la régence, dont elle avait été investie au commencement du règne de son fils, pour puiser dans le trésor public, jusque-là indépendant de la couronne. Et cet exemple n'avait pas été perdu pour ce prince. Françoise', à l'aide de la fortune publique, put faire goûter à sa cour des plaisirs nouveaux, l'éblouir par une magnificenoe inconnue jusqu'à lui, et répandre avec profusion des libéralités qui fiaisaient préférer sa faveur au plus riche patrimoine.
Ce diangement commença un nouveau systf^i^n cour, fut l'origine de ce qu'on appela ensuite Yesprit de amr et l'état de caurtîsanf qui mit fin à l'importance du grand seigneur terrien. Les offices de la maison furent donnés, non aux plus considérables ni aux plus utiles, mais aux plus agréables. On vit notamment la place de grand aumônier de France, la dignité de chef du clergé attaché à la maison royale, donnée par le roi, dans le lit de la duchesse d'Étampes, sa seconde maîtresse, à Sanguiui oncle éd cette duchesse, lequel avait été fait cardinal de la même manière.
La duchesse d'Angouléme, à l'avénemenide son fils, s'était donné des officiers, et avait élevé les filles de sa compagnie au rang Affilies d*ho»neur : en un mot, elle s'était formé une maison. Elle s'autorisait de l'exemple d'Anne
de Bretagne, qui avait étabU à la cour de Louis XII un service particulier pour la reine de France^ laquelle jusqu'alors n'avait été considérée que comme la fenmie du roi, et n'avait eu d'autres officiers que ceux de la maison du roi. Ce service comprenait un grand nombre de dames et de filles d'honneur que la reine, dit Brantôme, /ormoti à la ver lu eifor çonnoit à son modèle. La duchesse d'Angouléme ne pouvait moins faire pour elle-même, et réunir moins de femmes autour d'elle, qu'Anne de Bretagne. Mais elle forma à la galanterie celles qu'elle réunit, d'autant plus différente en cela d'Anne de Bretagne, que, comme Anne de Bretagne, elle les façonnait à son modèle.
Les deux reines qui se succédèrent, Claude de France et Éléonore d'Autriche; la sœur du roi, Marguerite de Valois, eurent aussi leur maison; et la duchesse d'Angouléme les remplit de filles d'honneur, du même honneur que ' les siennes.
Toutes ces majsons n'étaient en réalité que des parties distinctes d'une seule maison, la maison du roi; et elles s'y réunissaient quand il le trouvait à propos.
Il était difficile qu*elle ne fût pas agréable cette maison du roi, ainsi composée, et que tous les genres d'amusements ne s'y trouvassent pas. La galanterie attire tous les plaisirs à sa suite, se sert de tous, les fait concourir tous à écarter les occupations sérieuses, et même à empêcher une préférence trop décidée en faveur d'aucun plaisir. Les amours, les jeux, les ris, tout le cortège de la jeunesse, étaient unis dans cette cour avec l'élégance, la profusion, la splendeur, cortège de la richesse et du pouvoir.
Le roi, avec une telle maison^ n'eut pas de peine à se faire une cour brillante. Les grands seigneurs, c'est-à-dire les possesseurs de grands fiefs territoriaux, qui ne venaient à la cour que rarement et avec répugnance, y affluèrent,etdéposèrent,en yvenant, leur morgue et leurs prétentions. Les grands noms n'eurent plus besoin d'être soutenus par de grands domaines pour y être accueillis. C'était la noblesse liante et empressée que le roi y voulait, et non la seigneurie altière et pointilleuse. Les puînés des grandes familles vinrent mériter la faveur du roi ; et la faveur, les égalant bientôt
FRANÇOIS I"
aux aînés^ fit évanouir la hauteur de la primogéniture. Ou ne dît plus les seigneurs de la cour, on dit les courtisans. Ce mot^ qui n'est devenu odieux que depuis Louis XFV^ désigna un nouvel état, une nouvelle condition, qui devait être, sinon fort honorée, au moins fort import^uite et surtout fort profitable. L'orgueil importun fut banni de la cour; la bassesse y entra.
Le haut clergé se pressa avec les grands à l'entrée. Le roi, à peine assis sur le trône, avait acquis par le concordat la faculté de nommer aux bénéfices ecclésiastiques. La cour était devenue pour le clergé, comme pour la noblesse, une source de plaisir et de fortune qui conduisait et ramenait sans cesse de Tun à l'autre. Les évéques, les archevêques, les cardinaux y faisaient foule. On compta jusqu'à viogt-deux cardinaux, tant françaiset italiens qu*allemands et anglais, à une procession où assistait François !•'. « De plus, dit Brantôme, ces cardinaux (f estoient suivis de force évéques, abbés, proa tonotaires, et force gentilshommes. Ne fai- « soit-il pas beau, demande-t-il, voir cette véa nérable troupe auprès d'un tel roi? Le pape « bien souvent ne s'en est veu autant (1). »
Charles-Quint, se trouvant vingt années après à Fontainebleau , s'exprima très-judicieusement, et très-franchement surtout, sur le résultat que devait avoir, et qu'annonçait déjà, le mélange de tant d'ecclésiastiques avec tant de jeunes femmes : c'était la perte des mœurs (2) . Et comment, en effet, des femmes affranchies des lois de la pudeur, des femmes jeunes et belles qui s'offraient, comme but, aux désirs d'un clergé célibataire, et comme moyen à l'ambition ou plutôt à Tavidité des bénéfices, n'auraient-elles pas fait de grands ravages dans ce clergé nommé par le roi, et qui n'avait d'ec-
(1) Brantôme, discours XLV sur François j", t.V, p. 224, édition de Bastien.
(2) « Il blasma fort deux choses qui avoient apporté a plusieurs maux en la cour ei en la France, non- « seulement pour son règne (de François !«'), mais « aussi pour celui des autres roys ses successeurs : « Tune, les grandes assemblées, abords et résidences a de dames; Tautre, pour y avoir appelé, installé et « arrêté si grande aflluence de gens d'Église. » (Brantôme, Disc, sur François /•', t. V, p. 220, édition de Bastien. Voyez aussi page 226.)
clésiastique que Thabit, ainsi que Brantôme le témoigne par ses discours et par son propre exemple (l)? et comment l'incontinence de ce clergé n'aurait-^lle pas délivré les femmes du seul frein qui put être opposé à leur débordement, je parle des scrupules de la religion?
n faut rendre justice au temps présent : on s'y fait difficilement une idée de celui dont nous parlons. Le plus grand des cardinaux par la naissance, le très-grand, très-magnifique, très-libéral cardinal de Lorraine (c'est ainsi que le qualifie Brantôme), riche de neuf grands bénéfices, archevêchés , évêchés ou abbayes réunis dans ses mains par François I", dont il était le second en galanterie et en magnificence, s'était constitué à la cour le corrupteur en titre des jeunes fenmies qu'on y voyait arriver. « J'ai ouï conter, dit Brantôme, que a quand il arrivoit à la cour quelque fille ou a dame nouvelle qui fust belle, il la venoit aus- « sitost accoster; et l'arraisonnant, il lui disoit « qu'il la vouloit dresser. Quel dresseur! je « crois que la peine n'y estoit pas si grande a conmie à dresser quelque poulain sauvage, a Aussi, pour lors disoi^n : qu'il n'y avoit « guère de fenunes ou filles, résidentes à la a cour ou fraîchement venues, qui ne fussent a débauchées ou attrapées par la largesse de a M. le cardinal ; et peu ou nulles sont-elles a sorties de cette cour femmes et filles de « bien (2). »
, Brantôme, à la suite de ces détmls, prévoit qu'on lui fera le reproche de dire de telles choses de ce grand cardinal, vu son honorable habit et révérendissime estât; mais il est fort tranquille : son boi le vocloit ainsi, dit-il; et, pour complaire à son roi, l'on est dispensé
(1) Brantôme, sur François I*% tome Y, pag^ 201. Digression contre les élections aux bénéfices, 11 avait , lui , le chaste Brantôme , une abbaye que le roi lui avait donnée; c'était l'abbaye de Brantôme, dont il portait le nom. On lit dans les Mémoires de Benvenuto Cellini , sculpteur italien, d'ailleurs assez mauvais sujet, que le roi lui promit, pour le retenir en France, jusqu'à trois abbayes. Le Rosso, son architecte, avait un canonicat de la Sainte-Chapelle ; le Primatrice, son peintre, avait une abbaye à Troyes. Voilà à quoi servait le concordat, dont le président Ilénault fait l'apologie.
(2) Discours VII : Qu'il ne /ault pas inaX parler des dames, t. III, p. 524.
SECTION I
de Umt, et pour /(tire tamour et autre chose{i). GepeDdant^ François I«' ne se reposait ni sur Itû-méme^ ni sur le cardinal de Lorraine son seeend, pour préserver sa cour de toute retenue, ail vouloit fort^ dit Brantôme, que tous (c les gentilshommes de sa cour fissent des maisct tresses; et sils n'en faisoient, il les estimoit « des fats et des sots ; et bien souvent aux uns a et aux autres leur en demandoit les noms, et a promettoit de les y servir, et de leur en dire «du bien.» Quels pouvaient être ses motifs? Ëtût-ce pur dévergondage du gros garçon? était-ce instinct de despotisme, et pour donner aux femmes des esclaves qui fussent aussi les siens? étaitrce la précaution d'un libertin qui craint que ses amis ne lui ravissent ses maitresses, et se réserve de choisir entre les leurs? étaient-ce tous ces motifs ensemble? La suite nous apprendra ce qu'il faut en penser. Gontimions sans interruption Texamen des faits.
Tant de soins, tant d'application donnés de si haut à Tart de corrompre les femmes de la cour, ne sont pas restés sans succès. Brantôme, après avoir rapporté l'opinion de Charles-Quint sur l'assemblage des femmes et du clergé, ne {N'étend pas nier a qu'aucunes favorisassent a quelquefois leurs amants et serviteurs; » il se borne à observer «qu'elles estoient très- «r nettes et très-saines, au moins aucunes; a et, à son avis, aie roy avoit mieux fait de recevoir a une si bonneste troupe de dames et de de- « moiseUes dans sa cour, que de suivre Les a erres (errements] des anciens roy s du temps
« passé, qui admettoient tant de p ordinai-
a rement en leur suite. » Cela signifie qu'il valait mieux corrompre les honnêtes fenmies du rang le plus élevé et du plus pernicieux exem- I^e, que de tolérer l'obscure corruption des femmes dont la honteuse connaissance n'était avouée par personne. Les amis des mœurs n'admettront point cette doctrine.
(1) Les anméniers da roi répondaient dignement aux exemples du cardinal de Lorraine. Brantôme raconte qne « quand le protonotaire Barraud, aumônier « du roy, coueboit avec les dames de la cour, du « moins il alloit à la douzième ; et au matin il disoit
• encore : Excusez-moi si je n'ai mieux fait , car j'ai
• pris hier médecine. > {Des Dames galantes, 1. 111 , p. 5.) Voilà ce qu'à la cour de François I**^ on appelait un ecclésiastique exemplaire.
Les historiens donnent à François P' deux maltresses successives : Françoise de Foix, comtesse de Chàteaubriant, et Anne de Pisseleu, qu'il fit duchesse d'Étampes. Us ajoutent quelques bonnes fortunes, telles que la possession de Diane de Poitiers, de la belle Féronnière, et de la femme d'un avocat, qui est l'héroïne de la ^^^ nouvelle de VHepiaméron de la reine de Navarre. Us ne pouvaient pas en donner moins à un prince si galant, ni en donner plus à un chevalier si courtois : nous verrons si l'histoire est d'accord avec eux.
L'époque du règne de la comtesse de Chàteaubriant répond au règne de la reine Claude. La sœur de Fempereur, Éléonore, eut pour rivale préférée la duchesse d'Étampes.
Quelles femmes étaient-ce que ces deux maitresses?
La première, avide pour elle et pour sa famille, fut d'ailleurs une intrigante vulgaire ; la seconde fut ambitieuse et scélérate. Quant aux mœurs, c'est faire grâce à ces deux femmes de les appeler galantes. La comtesse de Chàteaubriant avait eu pour amant le connétable de Bourbon, avant d'être la maîtresse du roi ; et le connétable,dans un mouvement de fierté, Tavai t donné à entendre au prince. De maîtresse infidèle du connétabte, elle devint sa mortelle ennemie, et s'unit contre lui à la duchesse d'Angoulême, qui avait essuyé les dédains de ce prince. EUe se partagea ensuite entre le roi et l'amiral Bonnivet, qui, de son côté, se partagea entre elle et la duchesse d'Angoulême, ce qui les brouilla l'une avec l'autre.
La comtesse de Chàteaubriant avait trois frères (1) : l'histoire des guerres d'Italie nous apprendra quels désastres ont causés les deux aînés, et ce qu'a coûté à la France la faveur qu'ils durent à celle dont leur sœur jouissait. Plus ils en abusaient, et plus les bienfaits du roi les enhardissaient à en abuser encore. En Italie, ils sacrifièrent à leur orgueil et à leur ambition les plus illustres victimes, et furent revêtus de leurs dépouilles. Us finirent par être eux-mêmes les victimes de la malheureuse indifférence du monarque pour les intérêts de
(1) Odet de Foix, seigneur de Lautrec; Thomas de Foix, seigneur de Lescun; André de Foix, seigneur d6 Lesparre.
FRANÇOIS
YÉiat, et de sa dissipation habituelle. La même cause qui avait fait leur fortune la renversa* Mais n'anticipons pas sur des événements qui n^appartiennent pas à la vie privée de François l".
La duchesse d'Étampes, qn i succéda à la corn* tessede Châteaubriaot, netinipax grande fidé* liié au roy, dit Brantôme^ ainsi qu'est U natm^ rel des dames qui ont fait auUrefois profession de Camour, et pu sentir la jouissance (1). Durant sa liaison avec le roi, elle eut pour amant le comte de Bossut-Longueval. Elle détestait Diane de Poitiers, midtresse de Henri, fils puîné du roi. Quand le Dauphin mourut en 1536, et que Henri devint prince héréditaire, la do^ chesse d^tampes, qui voyait le roi devenir infirme (2) , reconnut avec efTroi qu'il faucfarait prochfidnement fléchir devant Diane, qui deviendrait toute-puissante par l'élévation de son amant au trône. Alors, elle unit ses intérêts à ceux du Jeune duc d'Orléans, frère puîné de Henri. Elle excita contre le Dauphin la défiance et la jalonne du roi, et inspira au monarque, pour son fils puîné, une prédilection qui fut marquée par de fréquentes injustices envers Henri. Elle conçut le projet de faire donner au jeune prince une souveraineté où elle pût trouver une retraite à la mort du roi, et se soustraire au pouvoir de la maîtresse qui gouver^ naît son successeur. Elle voulait, pour le duc d'Orléans, le Milanais ou les Pays-Bas. Mais ces pays dépendaient de Gbarles-Quiat : il (allait donc, ou que François P' les lui arrachât^ ou qu'elle les achetât par quelque trahison plus profitable à Charles^uint que leur possession. Ce dernier moyen était le susul à la disposition de la scélérate concubine; elle en usa. Déjà Charles -Quint, à son passage en France, en 1539^ l'avait à peu près gagnée en laissant tomber à ses pie^ un diamant qu'elle ramassa^ et qu'il lui donna. Le comte de Bossut-Longueval fut chargé, par elle, de solliciter de ce prince, dont les armées marchaient sur Paris et avaient envahi les plus belles provinces du royaume, la promesse du Milanais on des Pays-Bas pour le duc d'Orléans. Pour prix de cette promesse.
(1) Discours sur ffehrh II, t. I*^, p. 330, édit. de Bastien.
(2) Ilénault, 1530.
die livra, comme nous le verrons, le seâret de la déteame que le Dauphin opposait couraffSusement à la marche de Gharies^}uint,et eonf pira pour le démembrement du royaume en faveur du conquérant qoi semblait tout près de l'effectuer^
Que nos historiens* à la mode ricanent, en entendant la censure des cours galantes et voluptueuses; qu'ils regardent comme un inoyra de gouvernement /es déHceSy nou tout à fait innocentes, MAIS PBU GODPABIrBS de ta cour i$ Francis I' ; qu*ils nous assurât que depuis longtemps les Françaia riaient des infidélités conjugales : leur autorité ne nouai impose poiot^ quand nous voyons rinnnttié des maîtresses de François I«' et de son fils, sur le point de peN dre la France* L'histoire noua dira, peut4ti« bientôt^ que, de nos jours, l'invasion du Portugal, qui amena celle de FEspagne par les Français, fut provoquée par l'inquiétude d'un iunant (1) qui avait déshonoré la oooc^ de son maître, et prévoyait la vengeance 4e l'héritier du trtoe (2).
Ce fut pendant le règne de la comtesse de Ch&teaubriant que François l*' perdit la bataille de Pavie ; et ce règne finit là/ On ignore ce que devint cette maltresse après le départ du roi : on mippose que son mari a eiercé sur elle la vengeance d'un mari jaloux. N'est-ti pas vraisemblable qu'elle a fini coimne la reînù Claude, et atteinte du même mal t Le^i fniBQ an prisonnier à Madrid; à son retour^ la dU" ch^se d'Angoulôme, dont la comtesse àb Cfaftteaubriant avait affaibli l'asc^dant^ essaya de le rétaUir, et en saisit le moyen.» EUe atta an^ devant du roi jusqu'à Bordeaux, aoemipA^ gnée d'Anne de Pisseleo^ qui^ sous le titre de
(1) Le prince de la Paix.
(2) S'il faut en croire Gaillard, le <5omte de Jamac se vauta d*avoir obtenu aussi les faveurs de la duchesse d'Étampes; et ce fut à cette oocasioB que Henri II permit le duel entre lui et la Gbastaigneraie, son favori , qui avait reproché à iafnèG son indiscrétion. Mais la Laboureur , dans aea additioAs aux Mémoires de Castelnau, rapporte que la Chaataigocraie avait imputé à Jarnac d'avoir dit qu'il oouchait avea madame de Guyguyon^ seconde feâime de son père) et cela pour 6ter tout scrupule à Henri II d'entre* tenir, comme il Caiaait» Diane de Poitiers, maitraasa de François I*', son père. C'est cette vef»ie« qui est généralement reçue, et que Voltaire a adoptée.
SECTION L
iHJ
duchesse d'Ëtampes, prit aussitôt la place de la comtesse de Gb&teaubriant.
Les historiens ont beaucoup admiré le courage de François P' dans sa captivité à Madrid. Sans doute^ Tintérèt qu'inspira son malheur ; la maladie qui Taggrava; la dureté de Charles- Quint^ qui fit jouer sur son esprit souffrant la crainte et Tespérance^ avec un calcul si peu héroïque; Fart cruel qui lui distribua les égards et les dédains dans les proportions si rigoureusement nécessaires pour entretenir en lui ri^Cftiblissemenl qui fait souscrire à tout^ sans le i^er dans un danger assez grave pour com- {NTomettre Fexbtence d'un si précieux otage; ces circonstances ont pu ajouter aux illusions qui ont égaré quelques apologistes de François ^^ L'adversité contraste tellement avec le suprême pouvoir^ qu'elle semble toujours au delà de toute proportion avec les écarts des princes^ et qu'un roi malheureux passe aisément pour un roi héroïque. Les rois sont les seuls hommes de qui Ton ne dise jamais^ quelque faute qu'ils ment faite : S'il est bien mal* hemmmx, il l'a bien mérité! C'est aussi un de leurs priviUgeSi que le malheur leur tienne lieu de vertu. Le fût est que la bataille de Pavie coûta à la France une belle conquête^ et beaucoup d'or et de sang ; que François l^*' la perdit par sa faute/ et parce qu'au Keu de combattre en général d'année, en roi de France, en Français dévoué à son pays^ il voulut se montrer en preux chevalier. Le fait est que son courage à Madrid ne répondit point à l'audace qu'il avait montfée sur le champ de bataille ; qu'il fut d'abord patient et rési§^ ; que bientôt il désira des consolations; que sa sœur Marguerite vint partager sa prison, ranimer son courage^ solliciter sa délivrance ; que^ ne l'ayant point obteone^ le diagrin du prisonnier devint plus vif et plus profond ; qu'il tomba malade, et qu'enfin, il acheta sa liberté par un traité avilissant qu'il avait l'intention de ne pas exécuter. 11 n'y a rien, dans tout cela, que de très-vulgaire. Sans doute, on n'est pas en droit de reprocher à un roi de France, plus qu'à un autre homme, de ne s'être pas montré plus fort que la nature humaine; mais il n'y a qu'une adulation basse, au moins fastidieuse, qui puisse qualifier d'héroïsme, dans un roi, ce qui dans un particulier serait appelé abattement et faiblesse, n n'est pas permis^ non plus, à l'histo-
rien de donner des malheurs pour des vertus ; et de se complaire dans la compassion, au point de se laisser aller de l'indulgence à Festime, de l'estime à Fadmiration et au respect pour les plus méchants rois. Les malheurs mérité» par des fautes qui entraînent aussi des malheurs publics, ne peuvent pas être comptés pour des services. Les souffrances ne sont pas l'accomplissement des devoirs. Les rois malheureux ne sont pas pour cela de grands rois. Des rois coupables ne sont pas irréprochables, parce qu'ils sont malheureux : le crime est toujours crime; la tj^rannie, toujours détestable. Les historiens qui ont abusé des adversités de François 1^ pour en faire un grand roi, ne sont pas moins coupables que lui, quand il abuse de la prospérité de ses premières années pour se faire roi absolu.
Revenons encore, pour un moment, aux maltresses du roi, et remarquons l'existence qu'il leur donne. Ce n'est pas une liaison secrète ou déguisée qu'il établit entre elles et lui : il les avoue hautement. On ne voit en elles ni la modeste Kassinel de Charles, dauphin, ni la douce Agnès de Charles VII. Les maîtresses de François !•" prennent un rang à la cour ; deviennent de fait, oui, deviennent partie de la famille royale; s'asseyent, avec l'orgueil de femmes préférées, à côté de Fépouse légitime, de la reine de France, de la fille des rois, de la mère des héritiers de la couronne. Ainsi, voilà le commencement de cette longue série de concubines qui vont offenser les regards, et souvent tourmenter les intérêts de la France et de l'Europe pendant trois siècles! Voilà les premiers noms qui seront inscrits sur cette liste honteuse qui finit par la Poisson (1) et par la Vaubemier (2) ! Voilà la fin de ce respect pour l'union conjugale que Louis XII avait si bien signalé, et dont les rois de France ne s'étaient pas écartés, du moins avec éclat, depuis que la religion chrétienne avait fait prévaloir, sur la barbarie des Francs, la sainteté de l'union de deux époux.
Les écrivains qui traitent avec légèreté cette licence, qui a apporté un si grand changement dans nos mœurs, n^ont pas réfléchi, sans doute.
(1) La marquise de Pompadour, ()) La comleMe du Barry,
tu
IM
FRANÇOIS V'
sur les hautes conséquences du mariage d'un homme et d'une femme, sans partage. Le lien sacré qui forme une unité forte et parfaite de deux existences incomplètes, rend communs à toutes deux les avantages propres à chacune ; fait jouir chaque époux des dons différents que les deux sexes ont reçus de la nature ; communique à l'un la force, à l'autre la douceur ; à l'un la justesse de l'esprit, à l'autre la sagacité; ajoute à la conscience de chacun d'eux celle de l'autre; double la force intellectuelle et l'énergie morale de tous deux ; et enfin, assure aux fruits de leur union un constant accord, une vive émulation de soins» une tradition fidèle des intérêts, des principes, des mœurs, auxquels le bonheur est attaché. Cette institution est le principe de la supériorité de notre civilisation actuelle sur celle de l'antiquité; c'est la plus importante amélioration qu'ait reçue Tespèce humaine , le plus beau présent que la religion chrétienne ait fait aux sociétés modernes , son titre le plus évident et le plus incontestable à leur reconnaissance et à leurs respects.
Il est impossible de faire un pas dans l'histoire de François I", dans ses affaires politiques, dans celles de sa cour, sans reconnaître rinfluence de la duchesse d'Angoidéme, ou de la comtesse de Chftteaubriant, ou de la duchesse d'Étampes , soit pour servir leurs parents, leurs amis, leurs amants; soit pour nuire à leurs ennemis ; soit pour se servir réciproquement, et plus ordinairement pour s'entrenuire. Cette influence se manifeste non-seulement par tout ce qui se fait , mais aussi par les choses qu'elle empêche de faire ; on la sent dans l'action et dans l'inaction. Nous ne tarderons pas à apprendre que ce n'était pas près de sa mère et de ses maîtresses qu'étaient réunis tous les plaisirs du roi : mais c'était là qu'étaient ses conseils et ses guides, non-seulement pour les affaires de l'État, mais aussi pour celles de sa maison et pour ses plaisirs mêmes. Les favoris et les maîtresses des favoris formaient la société particulière de la maîtresse du roi. Cette société était le centre de la cour : là se réunissaient tous les fils qui servaient à la conduire, et se rapportaient tous les devoirs qui lui étaient imposés; là les hommes étaient choisis pour toutes les places , ou leur rang fixé dans la société intime ; là \el
faveurs étaient distribuées aux favoris placés et absents, et aux favoris oisifs et présents; là était la suprême ordonnance des amusements, des fêtes, des bâtiments; là étaient concertées les magnificences sans mesure , et la mesure des magnificences.
Si l'on en croit Brantôme, le règne de François P' pourrait aussi bien passer pour le règne des /awrtx et des mignons que pour celui des maîtresses. Dans un prince, une faiblesse habituelle entraîne mille faiblesses; toutes les faiblesses s'attirent et se tiennent, parce qu'elles ne peuvent tenir à autre chose. Le roi vantait au sénéchal de Poitou le cheval qu'il montait à Pavie, et son harnois; le vieux sénéchal, qui avait son franc-parler^ lui répondit : a H « manquait à vostre harnois la meilleure pièce, a Et laquelle? demanda le roi. — Sire y le eœvar a de vostre noblesse... Voîis n'avez reconnu y a iraieté et contenté que quatbe ou cinq fa voce RIS, Bonnivet, MontehenUy Montmorency^ il Brion et aultres. Seuls, ils se sont ressentis « de vos bienfaits y honneurs et dignités; les a aultresy non. Si vous eussiez également réd pandu vos faveurs, ils vous eussent esté plus « affectionnés qu'ils n'ont esté, et eussent crevé c( auprès de vous y et possible ne fussiez-WAis « esté pris... Le roy prit ces paroles en bonne a part... il dit à M. le sénéchal qu^il se corri- « geroit; mais il n'en fit rien, et donna à ses n mignons plus que jamais (1). »
De la réunion habituelle du roi, des maîtresses et des favoris, devaient chaque jour éclore l'invention de nouveaux plaisirs, de nouveaux perfectionnements des plaisirs déjà connus; à la galanterie s'alliaient naturellement et les plaisii*s qui flattent les sens et ceux qui flattent la vanité : on saisissait toutes les occasions de fêtes, on en faisait naître, o II n'y avoit point de noces gran- (( des, dit Brantôme (2), qui se fissent en cour,
(1) Brantôme, dise. 46. M. de Montpexai, t. Y, p. 243, édition de Bastien.
Brantôme dit ailleurs : « Ce grand roy, au commenn cernent, donna fort à ses plus favoris particuliers, r comme à M. de Montmorency, M. l'amiral Brion et « aultres, dont on fit cette rime à la cour :
a Sire, « vous dooner. poar tons « A trois on quatre, « Il faut donc que pour tous « Vous les fassiez combattre. »
(2) Discmtrs sur François T', p. 212.
SLCTIUN I.
Q qui ne fussent solennisées , ou de tournois, « ou de combats, ou de mascanutes, ou d'ha- « biJlements fort riches, tant d'hommes que < de dames, lesquelles avoient de lui de gran- « des livrées. » Ajoutez aux tournois, aux combats et aux mascarades, les joutes, les bals , les spectacles, la chasse ; et dans tout cela, ajoutez encore aux riches livrées, la grande chère, des tables somptueuses.
La chasse était un des amusements préférés du roi ; « Il passoit, dit Brantôme y huit « jours , quelquefois dix et plus , dans des a maisons, où il emmeuoit la petite bande a de ses femmes les piua belles et les plus gena tilles et les plus favorisées, pour courir le a cerf, »
« Jamais, dit le même écrivain, la maison ni a les tables de LucuUus n'approchèrent de « celles de François I**. Il avoit sa table, celle o du grand-maistre, du grand-chambellan et ce chambellans, des gentilshommes de sacham- « bre, des gentilshommes servants, des valets o de chambre, et tant d'autres, et très-bien a servies, de sorte que rien n'y manquoit (1). « Ce qui estoit très-rare, c'est que dans un vil- « lage, dans les foresiSj en /'assemblée (ou « rendez-vo^s de chasse), Con était traité cornu me si fon eust été à Paris. »
Vient ensuite une anecdote qui prouve cette dernière remarque:
a ... L*empereur Charles (Charles-Quint), m quand il passa par la France, le roy s'étudia a à lui donner tous les esbattements et plaisirs, « et mesme de la chasse; et ainsi que l'empea pereur ouït dire.au duc d*Albe, au Peloux et « à d'autres, la chère qu^ils faisoient en Vasu semblée et à la table du grand-maistre, que a tenoit alors feu M. le connétable (de Mont- « morency) et grand-maistre, qui étoit lors en a sa grandeur et faisoit l'honneur de sa maison, « et traitoit tous les grands étrangers en sa tacc ble, Pempereur ne le put croire; et un jour a que le roi l'attendoit pour dtner, on vint lui «r dire qu'il s'étoit dérobé et étoit allé surpren- « dre M. le connétable è l'improviste, ainsi a qu'il se mettoit à table , et dîner avec lui et a tous les compagnons, comme compagnon.
a II trouva cette table si bien garnie et pour-
(1) C'était, dès lors, la magnificeDce de Louis XIV.
a vue et chargée de vivres, et aussi bien appre^ a tez et assaisonnez comme s'ils fussent été <( dans Paris, ou dans une autre bonne ville de et France : dont ledit empereur s'étonna si fort, a qu'il dit qu'il n'y avoit eu telle grandeur au « monde que celle d'un tel roi de France... Il a en fit le conte au roi, qui, voulant s'excuser « qu'il n'avoit été bien traité , se contenta si « fort, qu'il dit que s'il ne Teust vu et expéri- « mente, il. ne Feust jamais cru. J'ai ouï dire à c( une dame que le roy en eut une joie extrême, a de quoi tout alla bien, et ainsi au dépourvu... « 11 étoit bien aisé à Lucullus de faire ses déa penses en une bonne ville ; mais aux champs, « tracassant et tous les jours dans les villages, c dans les déserts et les bois, et porter tout un c attirail de cour, et la voir marcher comme « nous l'avons vue , c'est bien autre chose ! Au- (i paravant ce grand roi, les autres faisoient a bien paroistre leurs cours en toutes façons, <f mais non jamais en de telles somptuosités a que ce grand roi, et en a été le premier aua leur, dont aucuns l'ont blâmé pour tel gast « (dégât ou gaspillage) (i). »
Une singulière maladie qui s était emparée de l'e^t de François I*% lorsqu'il était monté sur le trône, augmentait Fivresse habituelle où il s'entretenait par les fêtes de sa cour, et mêlait toujours à ces fêtes quelque chose de merveilleux : c'était le rêve perpétuel 4'une chevalerie imaginaire, dont les romans des douzième, treizième et quatorzième siècles lui avaient rempli la tête. Au commencement de son règne, l'imprimerie naissante, rassemblait et publiait les manuscrits dont le public était le plus curieux , et les romans des siècles précédents étaient du nombre ; ils formaient, à peu près, toute la Uttérature du temps. Le roman de Turpin, composé par Robert, avait donné naissance à beaucoup d'autres. On les relisait, on les traduisait, on les amplifiait, on les refaisait (2). François P' et Marguerite, son aimable sœur, se passionnèrent pour cette lecture; les héros de roman parurent au roi des êtres d'une perfection surnaturelle. Il conçut l'idée d'établir une chevalerie féconde en person-
(1) Brantôme, sur François !•', p. 2f 5 et 216.
(2) Legraad d'Aussy, préface des Fnhllmtx e4 Contes des douzième et (reiiième siècle».
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nages si merreilleuxjde lui servir même de modèle! a A force de lire des romans, dit Legrand « d'Aussy, il avait conçu l'ambition de devenir a héros de roman... U lui arrivait quelquefois a de se faire peindre la barbe, et de se mon- « trer ainsi à ses courtisans, babillé comme les a preux de nos romanciers (1). » Ce fut, sans
(1) Je n'ai pas compris, dans les personnes de la famille de François P% un b&tard qu'il eut d'une femme que Tbistoire ne nomme point. Ce b&tard se nommait Yilcouvin ; sans être précisément reconnu, il était cependant connu à la cour pour ce qu'il était, et lui-même était plein de sa haute origine. Il gagna la maladie d'esprit de son père; il se passionna comme lui pour les romans de chevalerie, et, ne pouvant se signaler à la cour, il se fit chevalier errant, et se mit à courir les grandes aventures sans suite, vêtu en homme de guerre , persuadé que toute la terre devait le connaître, et respecter en lui le fameux bâtard, le bâtard de sï grande maison, le bdtar4par excellence, Bonaventure Desperriers raconte, dans sa nouvelle 46 , qu'un jour le Bâtard traversait a pied une forêt dans le Rouergue, où un homme venait d'être tué par des voleurs. Le prévôt rencontre le Bâtard ; il le voit en habit de soldat, et lui trouve mauvaise mine; il lui demande d'où il vient. — Que vous importe? — N êtes- vous pas de ceux qui ont tué cet homme? — Quand cela serait, qu'en voulez- vous dire ? I^ prévôt l'arrête, et le mène au plus prochain village pour lui faire son procès. Ah! disait le Bâtard pour toute défense, vous vous jouez donc à moi! A la bonne heure , je vous laisse/aire. Le prévôt , croyant qu'il le menaçait de ses complices, n'en fut que plus ardent à instruire sommairement son procès; il veut l'interroger, et commence par lui demander son nom. On vous l'apprendra, répond le Bâtard; ah! vous êtes unpendeur de gens! Le prévôt, regardant ce discours comme un aveu du crime, le condamne en effet à être pendu , et le fait conduire au gibet. Le Bâtard triomphait , et ne cessait de dire : Ahl vous pendez les gens! Par la corbleu, M. le prévôt, vous ne pendîtes jamais homme qui vous coûtât si cher. Ah! vous voulez savoir qui je suis? vous le saurez, je vow en réponds! Plus il bravait, plus le prévôt pressait Vexécation, afin de prévenir Tarrivée des voleurs dont il se croyait menacé. Le bourreau allait faire son office, et le patient, toujours menaçant « était déjà sur l'é* chelie , lorsqu'un homme qui se trouvait là par hasard, et qui avait beaucoup vu le Bâtard à la cour, le reconnut, et se mit à crier : Que faites-vous. M, le prévôt ! c'est un tel! — Mot , mot , de par tous les diables, s'écria le Bâtard; laissez faire M. le prévôt, je veux qu'on lui apprenme à pendre les gens. Le Bâtard n'eut point cette satisfaction : le prévôt lefit promptemcnt descendre. Eh non! lui disait le Bâtard, faites-
doute aussi; pour ressembler aux héros casqués de la (îhevalerie , et non , comme on Fa dit, pour imiter Jules II, ou pour cacher une légère égratignure qu'il avait reçue de Montgonmiery, qu'il se fit raser la tète et laissa croître sa barbe, malgré Tusage établi depuis Louis VI de se raser la barbe et de laisser croître les cheveux, usage auquel la nation ne dérogea point, infidèle, en cela, à la maxime de se façonner à l'exemple des rois, r^^wac^earemplar (1). Il ne se borna pas à ces misérables travestissements : le jour delà bataille de Marignan, il força le capitsdne Bayard (qui ne s'appelait point le chevalier Bayard) de lui donner Taccolade , que Bayard n'avait jamais reçue, et qui était en désuétude; et, après la bataille , il força Fleurange , qui ne se souciait pas plus de recevoir Taccolade que Bayard de la donner, à se laisser armer chevalier, pour lui faire plaisir (î). Dix ans après , pendant que le roi était prisonnier à Madrid, les Amadis furent publiés en espagnol. La lecture qu'il en fit dans la solitude ajouta à son exaltation. A son retour en France, il fit traduire ces romans par Nicolas d'Herberai, sieur des Essarts, qui lui en dédia le premier livre, comme on le
moi pendre, je vous en prie. Et toi, quenelaissais-iu faire? dit-il à son libérateur; on lui eût appris à pcMr dre les gens.
(1) Pour la première fois, et pour la dernière, peutêtre, la nation se moqua d'une mode de la cour. Les derniers Valois et Henri IV lui-même, qui suivirent l'exemple de François P", ne réussirent pas plus que lui à faire adopter la mode de la barbe. « ^rs les « rois, dit Voltaire , quand ils voulaient envoyer un « homme de robe en ambassade, priaient ses confrères
• de souifrir qu'il laissât croître sa barbe, sans qu'on « se moquât de lui à la chambre des comptes et des
• requêtes. » (Voltaire, Hmokre générale, t. XVflI, p. 9S, et le met. phU. au mot Barbe, U XXXVm , p. 237.) Sous Louis XIU» la oour quitta la barbe pour la moustache, et la moustache disparut sous Louis XIV. Qu'on me passe ici une réflexion : la transparence de la peau est un des privilèges de l'espèce humaine ; les plus secrètes impressions de Pâme te manifestent dans la figure de l'homme par la rougeur, la pâleur, les nuances intermédiaires. La transparence de la peau ajoute donc le plus expresnl et le plus ûdele des langages, à l'usage de la parole. Ce privilège 6st, à peu près, perdu sous une barbe épaisse. Une barbe rase est donc un signe de civilisatioa.
(2) L'histoire de ces deux accolades sera détaillée plus loin.
SECTION I
voit dam la superbe édition des AmadiSy en quatre volumes in-^olio, qui est à la Bibliothèque royate (i).
Je ne puis dissimuler ici que je suis eu contradiction avec un historien moderne, des plus en faveur près des gens du bon ton ; il nous assure que ^ ce fut un beau réveil de la cheva^ « leriê qui, sous Charles VI!, arracha nos pro- « vinces aux Anglais 5 que la chevalerie survé- « eut en France aux maux dont elle avait été a le remède 9 c'est à-dire à Tinvasion des An- « glais; que Charles Vin, Louis XII et Fran- « çois l^ furent animés de cet esprit ^t faU « fdiY l'orgueil et le bonheur de la nation (2). »
Il est malheureusement trop prouvé que, longtemps avant CSiarles VI, Tordre de la chevalerie, dégradé par le {Hllage et la férocité , également exécré de la nation et du roi, n'avait plus ni formes de réception, ni règles de conduite, ni moyens de police ou d'exclusion, en un mot, n'existait plus; que, sous ce prince, ce furent des nobles issus de l'ancienne chevalerie, ou prétendant Têtre, qui livrèrent la France aux Anglais ; que, sous Charles VII, ce furent eux qui firent longtemps obstacle à l'expulsion de l'étranger; que ce furent les hommes du tiers état de la capitale et des bonnes villes , et d'autres hommes du tiers état, soudoyés sous le titre de gendarmerie, et une paysanne de Domremy, qui délivrèrent la France des insulaires. Il est également prouvé que Louis XU, le bon, l'excellent Louis XII, mérita d^être appelé h Père du peuple, le roi roturier, roturarhm regem, titres devant lesquels Fappellation de roi chevalier est ridicule, celle de roi chevalerefque insolente. A est incontestable, enfin, qu^ François ï*, seul, appartient la gloire d'avoir voulu faire renaître et refleurir la chevalerie, toutefois en Tembellissant par le mélange des fictions dont étaient remplis les romans publiés de son temps par la voie, alors nouvelle, de llmprimerie. Ce devait être une véritable création de son géoie, et la formation d'une troisième chevalerie toute nouvelle, composée
(1) VAmadis de Gaule, le seul qui mérite d'être revendiqué par la France , parait être originaire de Picardie. 11 n'est pas sans vraisemblance qu'il date du règne de Philippe-Auguste. (Lcgrand d'Aussy.)
(2) Introduction kV Histoire générale des guerres de religioft.
des deuK autres, dont Tune, féroce, ou, si Fon veut, héroïque, avait été étouffée par Pani-^ madversion des peuples et des rois, et l'autre, idéale, merveilleuse et éroticjue, était destinée à succomber au ridicule que lui préparait Don Quichotte. Le succès de cette sublime invention s'est réduit à fournir des titres prétendus honorifiques aux professions les plus opposées à l'essence de la chevalerie, c'est-à-dire aux professions de l^iste et de docteur en droit. Je crois avoir déjà furouvé une partie de ces choses -là, dans mon mémoire concernant Louis XIl. Je serai obligé d'y revenir dans celui-ci. En attendant, j'observerai que la Noue, ce guerrier de vertu antique, qui vécut si honoré sous les Valois et sous Henri IV, crut voir sous le règne de François I*% non pas la conti* nuation d'un beau réveil de h chevalerie^ mais la naissance d'une très-pemicieuse extravagance, dans l'esprit chevaleresque qui se manifesta par l'influence du roi^ et notamment par celle d^ Amadis qu'il avait fait traduire. Si quelqu'un y dit la Noue, eust voulu blâmer les Amadis, je crois qu'on lui aurait craché au visage. Il parlait du temps de Henri II, successeur de François I*'. Cet excdlent honmie a fait contre les Amadis un discours auquel il a mis ce titre remarquable : Que la lecture des livres d^Amadis riest pas moins pernicieuse aux jeunes gens que celle des livres de Machiavel aux vieux» Ces livres , dit-il dans son discours, foni des inventions de courtisans pour complaire à des princes de leur temps et célébrer leurs mœurs, La Noue était loin de penser, conmie l'historien dont j'ai cité les paroles, que l'esprit chevaleresque fit l'orgueil et le bonheur de la nation sous le règne de François P'.
Ce qu'il y ade piquant pour les admirateurs du roi chevaleresque et romanesque, c'est qu'au fond François I" n'était ni l'un ni Tautre. Le délire de son imagination se mêlait à celui 4c sa vanité et à l'ivresse de ses fêtes; mais sa complexion, son caractère, ses habi* tudes secrètes, y étaient fort opposées. Il faut le dire clairement, il fut le corrupteur de toutes les femmes honnêtes qui se trouvèrent sous sa main. Il s'amusait à déshonorer celles qu'il avait séduites. U osa être l'iC^presseur des maris qu'il outrageait. Il ne craignit pas d'être l'amant de toutes les femmes, et s'abandonna
FliANÇOIS I•^
aux femmes perdues. Le romanesque > le chevaleresque ne s'accordent ni avec Tindiscrétion qui se joue de la réputation des femmes^ ni avec le libertinage effréné^ ni avec la plus ignoble crapule qui les prend sans choix et ne répugne à aucune.
Il n'y a rien de plus plaisant dans Brantôme^ que ce qu'il a écrit sur le soin que le roi avait de la réputation des femmes (i). Il prend d'abord le parti de le trouver discret comme il convient à un galant homme; il remarque, avec le ton de la parfaite bonne foi, que ce prince voulait fort qu'on portast aux dames un grand honneur et respect; qu'il ne voulut point qu'on en médist dans sa cour, encore qu'il les crût fori inconstantes et variables. Il peint l'effroyable colère du monarque contre un gentilhomme servant, nommé Prisambourg, qui s'était permis un propos leste contre les vestales de sa petite bande ;i\ rapporte Tordre donné aux archers de sa garde d'aller prendre ce gentilhomme, et de le pbrdrb sans aucun delai ; il assure que si ce gentilhomme eût été
(1) Discours intitulé Qu'il ne faut pas mal parler des dames, t. III, p. 518. Voici le passage :
« J*ai ouy raconter qu'une fois lui (François l^') , « passant son caresme à Meudon, près de Paris, il eut « un sien gentilhomme servant, qui s^appeloitle sieur « Prisambourg de Xaintonges, lequel, servant le roy « de la viande, dont il avoit dispense, le roy lui oom- « manda de porter le reste, comme l'on voit quel- « quefois à la cour, aux dames [de la petite bande, « que je ne veux nommer, de peur de scandale. Ce « gentilhomme se mit à dire, parmi ses compagnons « et autres de la cour, que ces dames ne se conten- « toient pas de manger de la chair crue en caresme , » mais en mangeoient de la cuite, et tout leur saoul. « Les dames le surent, qui s*en furent plaindre au « roy aussitost. Il entra en si grande colère, qu'à Fins- « tant il commanda aux archers de la garde de son « hostel de Valler prendre et pendre sans aucun délai,» (Ceci, encore, est de la délicatesse chevaleresque , sauf la férocité de l'emportement.) a Par cas (hasard) , ce « pauvre gentilhomme en eut le vent par quelqu'un « de ses amis, qui en évada et se sauva bravement : « que s'il eust été pris, pour le seur il eust été pendu, « encore qu'U/ust gentilhomme de bonne part ; tant on « vit le roi cette fois en colère, ni faire plus de ju- « rements. Je tiens ce conte (conte est là pour récit) « d*une personne d'honneur qui y étoit, et assuroit « que le roy avoit alors dit tout haut que : quiconque « toucheroit à l'honneur des dames, sans rémission il * eeroit pendu, v
pris, pour te seur il eust été pendu. Il raconte que le roi dit à cette occasion tout haut : que quiconque toucheroit à Vhonneur des darnes^ sans rémission serait pendu. Voilà, certes, des paroles de chevalier français. Faire pendre un gentilhomme par des archers, pour un mot un peu gai hasardé contre la chasteté de la petite bande, peut, au premier aspect, paraître moins digne d'un chevalier que d'un roi de Maroc; mais François !«' avait si fort à cœur l'honneur des dames, qu'il faut lui passer quelque chose en considération d'un si noble motif... Cependant suivons Brantôme, et nous verrons que le chevaleresque du héros n'est pas autre chose que la piété de ces riches voluptueux qui font jeûner leurs gens les jours de pénitence, a Or, ne pensez pas, dit-il, que a ce grand roi fust si adstraint et si réformé au <x respect des dames, qu'il u'en aimastdbbons a CONTES qu'on lui en faisoit, sans aucun fit scandale pourtant ni destriment, et qu'il a n'en fist aussi ; mais comme grand roi qu'il « étoit, et bien privilégié , il ne voulait pas « qu*un chacun, ni le commun, vsast de pareil a privilège que lui, » Cela ne veut-il pas dire : N'allez pas croire que le respect du roi pour les dames l^mpéchàt de se divertir à leurs dépens, en écoutant le récit de leurs fredaines et en les racontant lui-même dans l'occasion ; mais il ne voulait pas que les gens du commun prissent de ces libertés à leur égard , et il se réservait le plaisir de les tympaniser luimême ?« A ses plus familiers, dit ailleurs Brana tome, il n'étoit point avare ni chiche de leur a en dire, ni départir de ces contes, dont j'en a ai ouy faire un plaisant qui lui advint, et puis fit après le récita, d!une belle jeune dame venue a à la cour, laquelle, pour n'y estre bien rusée, <( s'y laissa aller fort doucement aux persuafit sions de l'amour des grands, et surtout de ce a grand roi. » (L'épithète de grand est ici bien placée!) Brantôme raconte l'aventure avec sa naïveté ordinaire, et avec des détails où le cynisme du roi chevalier est fort à découvert (4 )•
(i) ■ Un jour ainsi qu^il voulut planter son éten- « dard bien arboré dans son fort, elle qui avoit ouy « dire, et qui commençoit déjà à le voir, que quand M on donnoit quelque chose au roy ou qu'on le pre- « noit de lui et qu'on le touchoit, il le/alloU pre- « mièremeni baiser, ou bien la main pour le prendre
SECTION I
n reprend ensuite en ces mots : Le roi n'en épargna pas le conte (le récit), qui courut à plusieurs oreilles. Voilà la discrétion de François !«' ; elle ressemblait fcMrt à sa fidélité pour sa mie.
Qu'était-ce que cette petite bande de femmes, dont nous avons déjà eu occasion de parler plusieurs fois, qui formait le bercail particulier du roi, et que Brantôme dit être composée des plus belles , des plus gentilles et des plus favorisées?... Je ne les veux nommer^ ditil, OB pfiUB DE SCANDALE. N'est-ce pas indiquer fort clairement leur emploi, sur lequel d'ailleurs les discours de ce gentilhomme servant, que le roi voulait faire pendre, ne laisse aucune incertitude? A l'aspect de cette petite bande, le roi romanesque, le chevalier fidèle ne disparalt-il pas, pour ne laisser voir que le roi libertin?
Mais, Tamant banal de la petite bande s'en tenait^il du moins aux femmes dont elle était composée? Non, il n'en était point dans sa cour dont il ne se passât la fantaisie. Une femme lui
« et toucher; elle-même sans autre cérémooie n'y « faillit pas, et, baisant très humblement la main, prit
• Fétendard et le planta dans le fort avec une très-
• grande humilité, et puis lui demanda comment il « vouloit qu'elle le servist, ou en femme de bien et «chaste, ou en débauchée?// ne faut point douter « qu*U lui en demandast la débauchée, puisqu'en cela « il lui était plus agréable qu'en la modeste : en quoi « elle trouva qu'elle n'y avoit perdu son temps , et « après le coup et avant. • Qui reconnaîtrait à ce trait le prince délicatement voluptueux, romanesque dans ses plaisirs, dans ses jouissances, en un mot, Télève des Amadis? « Puis lui faisoit une grande révérence, le « remerciant bien humblement de l'honneur qu'il lui
• avoit fait, dont elle n'ctoit pas digne , en lui re-
• commandant souvent quelque avancement pour
• son mari. J'ai ouy nommer la dame , laquelle de- « puis n'a été si sotte conmie alors, mais bien rusée « et habile.
« Le roi n*en épargna pas k conte » (autre preuve de galanterie délicate et de discrétion courtoise) , « qui « courut à plusieurs oreilles. 11 étoit fort curieux de « savoir l'amour des uns et des autres, et surtout les
• combats amoureux; et même de quels beaux airs se m manioient les dames, quand elles étoient en leur m manège; et quelle contenance et posture elles y tem noient, et de quelles paroleselles awieni^ et puis en « rioit à pleine gorge, et après en défendoit la publia cation et le scandale, et recommandait le secret et n l'honneur. »»
demande s'il veut les plaisirs de la débauche, ou seulement l'oubli momentané de la réserve habituelle aux fenmies honnêtes : le roi prétendu romanesque lui demande de préférence le dévergondage des mauvais lieux.
Quand les maris faisaient difficulté de se prêter à leur déshonneur, le prince prétendu romanesque et chevaleresque exerçait sur eux les plus odieuseS'Violences, leur interdisait tout conmierce avec leurs femmes, et donnait à celles-ci des brevets de sauvegarde contre l'autorité maritale, a J'ai ouy parler, dit Brantôme (4), a que le roy François !•', une fois, voulut aller a coucher avec une grande dame de sa cour, a quMl aimoit; il trouva son mari Tépée à U « main, qui l'alloit tuer. Mais le roy lui porta la « sienne à la gorge, et lui commanda sur la a vie de ne lui faire nul mal, autrement qu'il le a tueroit ou lui feroit trancher la teste. Et pour « cette nuit l'envoya dehors, et prit sa place... « Oncques depuis le mari ne lui osa rien dire, a J'ai ouy dire que non seulement cette dame, a mais plusieurs autres, obtinrent pareille saua vegarde du roi , conune font ces femelles, « celles de ces grands rois, au-devant de leur a cas; si bien que leurs maris ne leur osoient a dire mot, qui sans cela les eussent passées a au fil de l'épée. » Ici ce n'est plus seulement un libertin qui se montre, c'est un tyran: tranchons le mot, c'est un scélérat.
• Sans doute la scélératesse unie au libertinage est exécrable, ce n'est pourtant pas la dernière ignominie; mais courir au-devant des prostituées, prendre la première venue, se faire de leur commerce une habitude, s'y infecter d'un mal honteux, en infecter la couche conjugale, en rappprter la mort à la mère de ses enfants et l'y trouver soi-même, qui ne s'écriera, à la vue de ce tableau : Voilà l'infâme crapule avec sa détestable escorte, voilà la phis honteuse turpitude et la dernière ignominie ! et c'est là l'histoire de François I". « Le roi a François, dit Brantôme, aima fort et trop; a car étant jeune et libre, sans différence il a embrassa qui Tune, qui l'autre; comme de « ce temps tel n*étoit pas galant qui ne fust
(I) Discours des Dames galantes, t. IIÏ, p. 13, édit. de Bastien.
FRANÇOIS
M putassiar^ partout indifCéremment , âimt il
« m prit la grande v , qui lui awm^ ses
^jùurs ; t ajoutez, eteeuxde la reine Claude{i ). Tel a été rAmadis de nos historiens.
Dans le débordement de la cour, il y avait pourtant quelque chose de merveilleux : c'était une certaine retenue dans l'abandon , en pré* «ence du roi ; c'étaient de certaines réserves dans la licence, de certaines précautions dans la familiarité, de certains respects jusque dans ce dérèglement qui autorise les mépris des autres et an inspire pour soi-même. François I" avait pressenti ces mépris ; il s'occupa d'une institution que la cour de Henri Vni, son digne ami, mettait déjà en honneur; il traça les premières lignes du code important que Loiûs XTV a si dignement achevé, qu'il a perfectionné et légué à toutes les cours de l'Europe : je parle du Code de VétiqueiU. Sous François l«, il fut interdit de parler au roi en style direct, il fallut s'adresser à Sa Mafesié ; il fut décidé qu'on ne pourrait rien présenter à Sa Majesté, ni rien recevoir d'elle, sans baiser sa mmn(â]. Les feknmes du premier rang donnaient à laver au roi quand il se mettait à table, etc. L'étiquette rappelait sans cesse le grand roi à ceux qui auraient été tentés d'oublier sa grandeur, fût*ce quand le roi s'oubliait lui*méme.
Le moment arriva où le secours de l'étiquette devint absolument nécessaire à ce prince. Ce Ait celui de son dédin. La perte des agréments fait sentir le besoin de dignité. Le roi avait à peine atteint sa quarantième année, quand la maladie qui le minait depuis si longtemps déploya toute sa malignité (3). Ses médecins, dit Mézeray, l'avaient traité selon sa qualité plutôt que selon son mal. Les infirmités l'avaient gagné; toutes ses facultés étaient affaiblies. Le héros de la galanterie, cessant de l'être, et se sentant privé de tout autre mérite, au milieu d'une cour incapable elle-même d'en appré-
(1) Discours sur Henri II, 1. 1, p. 329, édît. de Bastien ; et Discours sur mailame Claude de Franee, t. II, art. IV, p. 444.
(2) Brantôme, Discours, Qu% m faut mal parler des dames.
(3) Hénault, sous Tannée 1535, s*ex prime ainsi : « François I*', devenu infirme, s^appUqua plus sé- • rieusement aux affaires de son royaume. Il était né « en 1494. •
cier aucun autre, se voyait en quelque sor(e survivre à Inî-méme. Ce fut une grande époque pour lui. Les distances de Téliquette dérobèrent quelque temps ce changement aux regards; mais il fallait d'autres moyens pour le cacher. L'ostentation, la somptuosité furent appelées à remplacer la galanterie. Alors finît l'existence du prince voluptueux, et commença celle du monarque morose et froidement fastueux. Les architectes se placèrent entre le prince et la cour; les financiers et les inquisiteurs se placèrent entre lui et la nation, vers laquelle il tournait quelquefois des regards cupides et farouches. Il bâtit, il thésaurisa, il persécuta ; tel fut l'emploi des dix dernières années de sa vie. Parlons ici de la manie des bâtiments, qui doit entrer dans le tableau de sa vie privée.
L'ostentation était une habitude de François l*'; il était donc préparé au faste des bâtiments. Lelprince qui avait pris à tâche pendant vingt années d'éblouir et d'enivrer tout ce qui l'approchait, fut aisément amené au projet de bâtir des palais vastes et somptueux. Maître des revenus de l'État, maître de l'État, il se trouvait dégagé de tout obstacle aux fantaisies les plus dispendieuses ; il était au-dessus de cette économie dont les misérables scrupules ne s'emparent que des princes assez faibles pour croire leur pouvoir limité par les intérêts et les droits des peuples. VoM de limites avx profusions ; c'est la plus éclatante preuve qu'il n'y en a point à la puissance. Aussi, est-ce un point d'honneur dans les princes absolus, de se mettre au-dessus de toute pudeur pour leurs dépenses.
Les arts étaient rétablis en Italie. Les musiciens, les peintres, les sculpteitfs, les architectes s'y étaient multipliés à l'infini. Celte contrée ne sufBsait plus à leur emploi ; ils ae disputaient les entreprises et les amateurs, avec l'ardeur que donne le besoin. Ils se chassaient les uns les autres de Htalîe par leur jalousie. Lorsque Léonard de Vinci vint en France, où il mourut, en 1520, après une visite que lui fit François I", il était, quoique Ibrt vieux, poursuivi par la jalousie de Michri- Ange. En 1533, lorsque Catherine de Médicis vînt en France, les artistes y accoururent sur ses pas, et affluèrent autour du roi, qu'ils trouvèrent empressé à les accueillir. Bientôt ils
SECTION I
ex^xseni sur lui noiv-seulement la noble séduction des arts et des talents ^ mais celle des talents obséquieux et corrupteurs, pressés par rapidité et le besoin. Il s'abandonne à leur adulation et à leur imagination. Il met le trésor public à la discrétion des peintres, des sculpteurs, des artistes de tout genre que lui avait envoyés l'Italie ; ils le prodament grand roi et restaurateur des arts.
« C'est peu, dit Brant6nie,de la magnificence fl de ce grand nty pour la table. Quels bAti- « ments et superbes édifices a-i-il fait consa truire ! quelle construction est celle de Fon- « taineMeau, qui, d'un désert qu'il a été, fait c la plus belle maison de la chrestienté !... Que « doit-on dire de Chambourg (Chambord), qui, « encore tout imparfait qu'il est, et à demi « achevé, rend tout le monde en admiration et « ravissement quand il le voit? Ce grand et % superbe roi vouloit y faire passer un bras de m la rivière de Loire le long de la muraille, aufl cuns disent toute la rivière (1) !» Il employa, pendant douze ans, 4,800 ouvriers pour bfttir Cbambord. Outre les bâtiments de Fontainebleau, il refit et augmenta ceux de Saint- Germain, de Follembray, de Viilers^îotterets. n a fait commencer, en 1545, la grande salle du Louvre. Il a fait fiiire la principale porte de Compiègne, avec les tourelles qui sont aux côtés. Il a fait b&tir la face du nord du chéteau de Blois. Il a fait élever, dans le bois de Boulogne, le château de Madrid^ ainsi appelé parce que, quand le roi s*y retirait, il ne voulait voir personne d'étranger à ses amusements, ni entendre parler d'affaires, pas plus que quand il était prisonnier à Madrid (2). Enfin, il a décoré et meublé magnifiquement tous ses palais.
Trois artistes méritent d'être distingués entre ceux qu'il emfdoya, le RossOy qu'on appela maure R<mXy le Primaticey et Benvenuto CelHni : tous trois peintres, sculpteurs et ardiitectes. Ds ont laissé en France des traditions de bon goût.
Hais, échanger les tributs des peuples oontre les ouvrages d'artistes distingués, miiquement pour ses jouissances personnelles , pour son
<l) Diseoars sur Francis I*, p. IIS et 119. (2) Sanval, t II, p. 309. Gaillard, (. Vil, p. 4.
faste, pour sa vanité, est-ce là ce qu'on peut appeler la restauration des arts? Confondratron la magnificence du roi avec la magnificence royale ? Non, sans doute. L'on ne peut voir dans les bâtiments du roi qu'un vulgaire usage de la richesse. Un roi juste apprédateur des arts , animé du noble désir de naturaliser en France ceux d'une nation voisine, aurait demandé aux artistes de cette nation l'établissement dé savantes écoles, aurait voulu d'excellents élèves, de grands et solides monuments pour Tembellissement de ses cités, des chefs-d'œuvre enfin qui, exposés à tous les regards, fussent un attrait pour tous les étrangers, et servissent de modèles et d'aiguillon à tous les jeunes talents : voilà le prince qu'on appellerait avec justice le restaurateur des arts en France.
Au lieu de faire concourir à la propagation, et au progrès des arts, les trois artistes qu'il employa en chef, il les livra à l'amusement de la duchesse d'Étampes, à ses fantaisies, à ses futilités, à ses préférences; elle faisait leur destinée, leur bien-être ou leur malheur, leur gloire ou leur humiliation : tout dépendait d'elle:
Les Mémoires de Benvenuto CeUîni, orfèvre et sculpteur florentin, qui vint en France en 1540, sur l'invitation du carduial de Ferrare, et fnt par lui présenté à François I*», donnent une juste idée de l'esprit qui animait le roi et les artistes dans les relations qu'ils eurent ensemble, et de respèce d'intérêt qu'ils y mettaient des deux parts. Ces relations se passèrent en petites manœuvres, et, A j'ose me servir de ce mot, en basses trigauderîes.
Les premiers ouvrages que François !•' demanda à Cellini furent douze figures en argent, de la hauteur du roi, c'est-à-dire de cinq pieds huit pouces, représentant six dieux et six déesses, pour éclrfrer sa table : ces figures devaient peser douze cents livres, et être en argent (1) . Quelques jours après, il Inî commande une salière d'or, du poids de mille écus. d'or, pour sa table (îj. Par ces commandes, le roi se constituait le restaurateur de l'orfèvrerie en France, comme un petit-mattre de son temps.
(1) La livre à 104 fr. U valeur serait aujourd'hui de 124,800 fr.
(2) L'ôcu d*or valait l«7 fr.
FRANÇOIS I
qui aurait commandé des breloques^ aurait été le restaurateur de la bijouterie.
Les deux premières statues projetées par Cellini étaient Jupiter ei Junon. Il avait achevé le Jupiter quand le roi, accompagné de la duchesse d^tampes^ vint visiter son atelier. La duchesse protégeait le Primatice^ à qui Cellini donnait de l'inquiétude; Cellini^ en artiste italien qui sait vivre^ avait pris la précaution de préparer un joli vase pour la duchesse; il lui en fait hommage ; elle en est charmée. Le roi^ alors^ ne peut pas être moins qu'enchanté du Jupiter et du modèle de la Junon. La duchesse engage le roi à commander quelque bel ouvrage pour Fontainebleau ; et François P' demande un dessin de porte pour Fentrée du palais^ ensuite un autre dessin pour la fontaine de la cour. Le vase donné à la duchesse ne nuisait pomt aux bonnes dispositions du roi.
Bientôt Cellini lui annonce qu'il a essayé de remplir ses intentions. Le roi retourne à Tatelier de l'artiste. Le dessin d^une porte ornée pour Feutrée de Fontainebleau réjouit le roi, et sembla lui faire oublier le chagrin que la guerre lui causait : c'était au moment que Charles-Qumt s'avançait par la Picardie, presque sans obstacle, sur Paris. Mais Cellini ménageait au roi une bien autre satisfaction; il lui présenta le modèle de la décoration projetée pour la fontaine, a Ce modèle , dit l'artiste , <x était haut de cinq pieds environ, et d'un a carré parfait; on y voyait de beaux escaa Uers quis^entrecoupaient l'un l'autre, chose « qu'on n'avait jamais vue, ni là ni ailleurs. Il a y avait au milieu de la fontaine, que repréa sentait ce modèle, une espèce de fort, sur lea quel était une statue nue qui tenait une lance (^ brisée de la main droite, et de la gauche une <( épée courbe. Elle était debout sur un pied, « et posait l'autre sur un cimier fort orné; et « sur les quatre côtés de la fontaine étaient « quatre figures, chacune avec leur attribut, a Le roi me demanda ce que je voulais faire a entendre dans ce modèle? Il me dit qu'il « avait tout compris dans celui de la porte, et (c rien dans celui-ci; mais qu'il savait bien que « je n'étais pas comme tant d'autres, qui font « de belles dioses sans intention. Sachez donc, « Sire, lui répondis-je, que le modèle est me- « sure sur une petite échelle, et que la figure € du milieu aura cinquante pieds de haul...{\
« ces mots, le roi fit un mouvement de surprise.) « Elle représente le dieu Mars, dont vous êtes « la vivante image par votre valeur, e% par « l'emploi que vous en faites. Les autres sont « la Sculpture, la Peinture, FArchttecture et « la Musique, leur soeur ins^parabley que vous « protégez, et pour lesquelles votre libéralité « n'a point de bornes. Le roi n'eut pas la pa- « tience de me laisser achever, et s'écria : Cbt
a HOMMB EST VBAIMENT SELON MON CCEUB ; Ci
« appela aussitôt ses trésoriers, pour leurdona ner f ordre de m' avancer les sommes dont <i j'aurais besoin, quelque grandes qu'elles a fussent. » Cette scène, naïvement racontée, et dans laquelle François I" est aussi fort naïf, est, en grand, celle du Bourgeois gentilhomme et des garçons tailleurs.
Malheureusement pour Cellini, il avait né^ gligé d'instruire la duchesse d^tampes de ces travaux, et de la prévenir lorsqu'il avertit le roi qu^ils étaient en état de passer sous ses yeux'; et le roi était allé sans elle visiter l'artiste. Elle fut blessée de l'oubli de Cellini. Cellini courut chez elle, portant un nouveau vase qu'il avait ciselé, et qu'il avait l'intention de lui offrir. La duchesse le fit attendre dans son antichambre, et si longtemps, qu'il s'en alla fort piqué à son tour, et se rendit chez le cardinal de Lorraine, à qui il fit hommage du vase destiné à' la duchesse. Le roi, informé de ce double dépit, railla la duchesse; elle rendit au Priinaticesespréférences,eteUedevinil'ennemie et la persécutrice de Cellini. Celui-ci se lassa bientôt d'être en butte à une pareille inimitié. Voyant un jour le roi prévenu contre lui, et ayant essuyé quelques paroles dures de sa part, il lui demanda son congé. Le roi refuse, Cellini insiste; le roi refuse encore, et ajoute ces paroles sans dignité et sans mesure : Je vous étoufferai dans Vor^ et vous vous en irez après si vous voulez. Cellini ne s'épouvanta pas de la menace du grand roi; mais les reproches qu'il en avait reçus pesaient sur ce cœur, où la fierté du talent était plus forte que l'amour de l'or. Il partit, maudissant la duchesse d'Étampes et les tracasseries de cour, plus encore qu'il ne se louait du restaurateur des arts.
Voilà comment étaient conduits et traités les artistes à la cour de François I^. Les arts étaient une pâture donnée au désœuvrement d'im prince que le plaisir avait rendu inca>
SECTlON^ ï.
pable des affaires el du plaisir même. C'était une proie de phis Kvrée aux intrigues^ aux agitations, aux vicissitudes de cour ; c'était un aliment de plus pour Pesprit de dissipation , de profusion 9 de luxe dont elle était possédée. Voilà quelle fut la condition des arts sous François !•'•
Toutefois, il récompensait dignement les artistes. U donna au Rosso un canonicat de la Sainte-Chapelle; à Primatice, Pabbaye de Saint- Martin de Boulogne, située à Troyes; et nous avons vu quMl promit à Cellini jusqu'à trois abbayes, pour le retenir en France. On peut juger du prix que le roi mettait à renseignement religieux et moral des peuples, par la distribution qu'il faisait aux artistes des bénéficesecclésiastiques, qui devaient être le pHx de l'enseignement public de la religion.
Que dire, en résumé, de François !•% considéré comme homme privé?
Dira-t-on qu'il fut un excellent époux? Gaillard y consentirait volontiers. U respecta beaucoup ses deux femmes, dit-il, mais il ne les aima point : elles furent donc des exceptions à la règle qu'il s'était faite d'aimer toutes les femmes et de n'en respecter aucune. L'exception peut avoir été honorable pour les deux reines , mais sûrement elle n'a pas fait leur bonheur. La reine Claude, fille d'Anne de Bretagne, n'avait pas appris à la cour de Louis XII à supporter les froideurs dédaigneuses d'un époux et l'insolence d'une rivale. Éléonore d'Autriche, sœur de Charles-Quint, du vainqueur de François I", n'était sans doute pas préparée, en venant en France, à voir la mattresse de son mari faire à l'empereur, son frère, les honneurs de la cour lorsqu'il y viendrait lui-même; indécence qui eut lieu lorsque ce prince passa en France pour aller en Flandre.
Dira-tron que François !•' fut un excellent père? A la mort du Dauphin, lorsqu'il fit faire le procès à Montecucullo, comme à un agent de Charlesr-Quint, chargé par le prince d'empoisonner son fils, montra- t-il la douleur d'un père profondément affligé , ou le besoin de nuire à un ennemi qui l'avait jeté dans une situation désespérée? Et comment agit-il avec son fils Henri, lorsque la mort de François l'eut placé sur le premier degré du trAne?
N'affecta-t-il pas d'injustes préférences pour le duc d'Orléans, son jeune frère? Ne souffrit-il pas que la duchesse d'Étampes conspirât pour lui et avec lui contre le succès des armes que Henri, dauphin, opposait vaillamment et généreusement au dernier pas qui restait à faire à Charles-Quint pour être tout à fait maître du royaume?
Aussi mauvais père que mauvais mari, il a. été loué par Gaillard, son historien, d'avoir été constamment //« soumis. Fils soumis! il le fut, il est vrai; mais de quelle mère? Nous faudra-t-il honorer du nom de piété filiale une honteuse soumission à tous les vices, et une affreuse complicité des plus grands crimes?
Nous savons s'il a sauvé par sa sincérité, sa tendresse et sa fidélité, une partie du scandale attaché à ses adultères déclarés. Le genre de mort que subirent sa première femme, la première de ses maîtresses, et qu'il subit luimême, répondent à cette question.
Du moins aura-t-il été bon mailre pour ses favoris? Non, répondra Brantôme, non : il a été un des rois les plus sujets à changer la fortune de ses favoris, à les faire rouer (tourner) autour de la roue, selon que l'humeur leur en prenait (1). a Toutefois, il n'a pas imité ces princes qui, a après avoir bien engraissé leurs mignons (i comme pourceaux ,* les dépouillent et les a mettent à blanc. Il n'en fit de même à l'en- « droit de M. le connétable, et de M. l'admirai a Brion, tant il fut btm et généreux; mais ce c( fut la fortune publique qui souffrit de son. a inconstance : en leur place, il mit l'admirai a d'Annebaut et le cardinal de Toumon, af- « famés, nus et morfondus, lesquels il fallut (( vestir, engraisser et emplumer; en quoi les a rois et leurs peuples n'y gagnent guères(^). » Il est assez remarquable que les torts de François?' envers les favoris qui travaillaient avec lui à la ruine de TÉtat, aient aussi été des torts envers l'État, et que sa destinée ait été de nuire à la France, soit qu'il protégeât , soit qu'il maltraitât ceux qui la dévoraient.
(1) Discours xth, sur le maréchal de Bcllegarde , t. Vn,p. 105.
(1) Discours xlvi, sur M. de Monlpezal, l. V, p. 245.
FRANÇOIS I
SECTION IL
Guerres et relations politiques.
iantriditt tn dexpentUtnem fetnu, fraitobcl m>-
-«ordian eiecraUw est , qol ncqoe Ella ratloM,
neqae data flde, n^qtie sua utKItate notiis, tôt
iaaulea laipenaat beeret. néeeaaaila» oaiitteret
Bkaugaui.
Le sceau de la médiocrité dans les princes et d'une sorte dlnfinnité d'esprit et de caractère, c'est Fempreinte des petits intérêts de la chambre dans les actes qui concernent l'administration de PÉtat, des influences de la domesticité dans les résolutions qui regardent la nation entière : cette tache est aussi une des causes les plus avilissantes et des plus irrémédiables des malheurs des peuples. Nous allons voir , dans la guerre et dans la politique, les maîtresses de François !•» choisir les ministres et les généraux, et le roi les nommera. Nous les verrons disgracier et proscrire; il éioîgnera les disgraciés, il fera cooier le sang des proscrits. Elles feront la paix, elles feront la guerre : il signera les déclarations de guerre, il signera les traités de paix. S'il entreprend une guerre sans Faveu de sa maîtresse, elle empêchera le succès de ses armes par la trahison, et le roi ne verra dans la trahison que la peine méritée de llndépendance qu'il s'est un moment arrogée.
La fameuse défection du connétable de Bourbon, les suites funestes qu'elle eut pour la France, et pour ce prince lui-même, furent comme forcées par la ligue de la duchesse d'Angoulême avec la comtesse de Chàteaubriant. La première voulait sa fortune; la secondé, qui avait trois frères à placer, voulait ses emplois et ses dignités. Chacune d^elles avait à venger une injure que les femmes ne pardonnent point : le connétable avait rebuté ramour de la duchesse d' Angouléme ; il avait négligé celui de la comtesse de Châteaubriant, et dans un mouvement d'orgueil il avait trahi, devant le roi, le secret de son intimité avec elle. Le commun intérêt avait mis la mère du prince et sa maîtresse en intelligence; le besoin qu'éprouvait la première d'appuyer son crédit défaillant, sur le crédit naissant de la comtesse, cimenta leur complot.
Le connétable, à qui le gouvernement du Milanais avait été donné en récompense de la
viotoire de Harignan, remportée par son habileté et son courage^ et qui tenait le pays dans la soumission envers la Fraace^ par l'ascendant de ses hautes qualités et de sa renommée, au«* tant que par sa vigilance y fat d'abord dépouillé de ce gouvernement. Lautrec, l'alDé des trois frères de la comtesse de Ghâteaubriant, en fut revêtu. Bientôt une seconde injure succède à la destitution du comiétaMe : ses pensions sont supprimées. Ce n'est pas tout : sa fortune consistait dans la donatkm qiie sa femme^ Suzanne de Beaujeu^ lui avait faite en se mariant, et confirmée en mourant^ des biens qu'elle avait hérités d'Anne de Beaujeu^ sa mère (la fameuse régente de la minorité de Charles YIII) : la duchesse d'Angoulteie prétend en dépouiller le connétable; elle se déclare héritière de Suzanne de Beàujeu après sa mort; elle fait apposer un séques^ sur ses biens, et le connéfaMe» privé de ses dignités, de ses emplois^ de ses pensions^ va se trcHiver sans ressource. Il se laissa aller au ressentiment de tant de marques d'une malveillance si désastreuse^ peut-être au désespoir. On Fa beaucoup blâmé : peut-on blâmer le déses^ poir? La royauté s'en indigna : la royauté équitable aurait eu le droit de le faire; Hniquité a-t-elle le droit de demander compte au désespoir qu'elle a causé? D'ailleurs, on oublie que Bourbon, dépouillé de ses places^ se dépouillant de sa dignité de connétable, n'était pas un snjet, mais un vassal du roi ; vassal en félonie s'il avait tort, mais non particulier en révolte ; vassal qui avait, entre le roi et lui, la cour des pairs pour juge ; an défaut de ce tri^ bunai, les armes. Il était dans la même position envers François !•» que Charles-Quint, qui était ausM vassal de ce prince pour FArtois, la Flandre et le Charollais; il était rebelle peutêtre, mais il n'était point un sujet révolté. Tel était alors le droit féodal qui existait encore. Il ne faut pas juger les choses do ce temps-là par les idées du nôtre (I).
(1) Ce fut par la condamnatioD prononeée contre le duc de Bourbon, contiunace, en 1623, qne fut opérée la réunion à la couronne du duché de BourbonnMs, du duché d'Auvergne, du comté deClermont, du Dauphiné d'Auvergne, et des comtés de Forest, Beaujolais et de la Marche. {Abrégé chron. des grands Ji^s, p. 40ft et 406.)
SECTION II
Dans l'espace de huit années y les Français furent trois fois chassés du Milanais^ et la dernière fut sans retour.
Les mauvais traitements exercés sur le connétable^ sa rébellion^ et par conséquent les m^ nées de la mère et de la maîtresse du roi contre lui , furent la cause générale de^ trois catastrophes; d'autres menées et d^autres intrigues des mêmes femmes, en furent aussi les causes inunédiates.
Lautrec, successeur du connétaUe^ sans autre titre que la faveur de la comtesse de Chàteaubriant, insolent comme un favori, trouve, en s'établissant à Milan^ le maréchal de Tri« vulce^ illustre vieillard qui avait figuré dans Tlix-huit batailles rangées, et qui jouissait dans la retrûte de la considération qu'il méritait. Cette considération fait ombrage à Lautrec> ou excite son envie« 11 rend suspect Trivuke aux yeux de François I" par les insinuations de sa sœur : il saisit toutes les occasions dliU" milier Pillustre maréchal. Trivulce, octogénairCy traverse les Alpes au milieu de Thiv^, pour recourir à la justice du roi. Le roi refuse de le voir. Trivulce se fait porter sur son passage; le roi détourne la vue. Trivulce rentre chez lui, saisi d'une fièvre ardente, il meurt; et aussitôt Lescun, autre frère de la comtesse de Chàteaubriant, est revôtu de la dignité de maréchal de France, que la mort de Trivulce laisse à la disposition du roi, et prend le nom de maréchal de Foix. Ainsi, le Milanais voit deux illustres soutiens de la France, deux protecteurs de la justice et de la modération dans on pays conquis, dépouillés d'honneurs obtenus par les plus éclatants services, pour en investir des favoris sans autres titres que le double adultère qui unissait leur sœur à un roi dissolu. Lautrec gouverne le Milanais en tyran; il le délend en écervelé. H dépeuple Milan par les proscriptions. Les bannis sont si nombreux, qu'ils se rendent redoutables. Il s'absente. Le maréchal de Foix, son frère, le remplace, et soit son exemple. Le pays se révolte; les confédérés de ritalie deviennent entreprenants , s'agitent, et menacent. Lautrec accourt, reprend le commandement; il ajoute une nouvelle victime à celles qui lui ont déjà attiré tant de haine. Il fait décapiter Palavicino, un vieillard d'illustre origine; il confisque ses biens, et les donne au maréchal de Foix, son
frère. Nouveaux griefs, nouveaux ressentiments. Son impéritie dans la guMte lui fdt manquer l'occasion d'opérer la défaite des confédérés en Italie. La confiance, le resped des troupes qu'il commande s^évaaouissent; L'armée ne lui obéit plus. La guerre n'est plus qu'une suite de revers et d'humiliations. Les Français sont chassés de la Lombardie; il ne leur reste au delà des Alpes que le chMeau de Crémone. Telle est l'histoire de leur première expulsion» tels sont les premiers exploits des frères de la maltresse du maître, i^ixpposez la comtesse de Chàteaubriant de moins à la cour de François I«% Lautiec et le maréchal de Poix n'auraient pas rendu le nom de Français odieux à l'Italie, et n'y auraient pas compromis la gloire de nos armes.
La duchesse d'Angouléme abandonne sans peine les frères de la comtesse de Château^ briant, heureuse si leur conduite fait perdre à celle-ci une partie de sa faveur. Elle fait donner à Bonnivet, le plus bel homme de la cour, le commandement de l'armée du Milanais; Bonnivet, sans titre, comme était Lautrec, éprouve les mêmes revers* L'élite de la no^ blesse périt dans des combats mal dirigés, Bonnivet est blessé, Bayard tué; Bourbon triomphe, et l'évacuation du Milanais est complète. Ainsi en prend, dit à ce sujet Guillaume de Tavannes, aux généraux élus par la faveur de cour. François I*' n'était pas plus heureux quand il voulait plaire à sa mère malgré sa maîtresse, que quand il se prétait à leurs com- 'munes sollicitations.
Il est juste de du^> au reste, que Lautrec et Bonnivet, créatures malheureuses de la faveur, se plaignirent de la faiblesse et dé la di3sipa^ tion du roi au sein des amusements de la cour, et de l'oubli de lui-même, de cet ouMi auquel ils devaient pourtant leur élévation. Ils trou<^ vaient fort bon que le roi nommât ses généraux au gré de sa mère et de sa maîtresse , mais ils désa|>prouvaient qu'il ne pourvût pas ces généraux d'argent et de troupes, au gré des circonstances. Le roi, plus conséquent, délaissait avec la mên^ indiÂférence le choix des hommes et le soin des affaires. Jamais il n'envoyait à temps ni argent, ni troupes; jamais il n'envoyait qu'une faible partie de ce qui en était nécessaire. Lautrec essayait de prouver qu'il avait perdu le Milanais, faute de quatre
FRANÇOIS !•'
cent mille francs, sur lesquels il avait compté en ouvrant la campagne ; et en effets la duchesse d'Angouléme les lui avait soufflés. Le ressentiment de Lautrec était si profond^ qu'après la disgrâce de sa sœur^ en 4527^ il préféra le service du roi d^Angleterre au commandement du Languedoc , convaincu , disait-il , que la négligence du roi^ qui se plongeait tous les jours plus avant dans les plaisirs^ le laisserait manquer de tout; et cependant il ne put échapper à ce malheur. François I*' avait promis des secours au roi d'Angleterre, ces secours n*arrivèrent pas : Farmée se débanda; Lautrec mourut de désespoir.
Cependant Bonnivet, malheureux comme Lautrec dans le Milanais, n'avait pas été écarté conrnie Lautrec. La comtesse de Chàteaubriant aurait pu Féloigner,et prendre sa revanche sur la duchesse d'Angouléme, qui avait fait révoquer Lautrec; mais elle se procura une autre satisfaction : elle prit Bonnivet pour amant, et l'enleva à la duchesse d'Angouléme, dont il était au moins Taffidé.
Bonnivet voulut, ou justifier la persévérance de la faveur royale par une nouvelle entreprise sur le Milanais et par un succès sagement préparé, ou, s'il en faut croire Brantôme, il voulut s'affermir dans la faveur par un service d'un autre genre, plus agréable à François l". Il avait connu à Milan une signora Clerice, pour lors estimée une des plus belles d'Italie,et avait fait venir au roi l'envie de coucher avec elle; et voilà la principale cause de ce passage du roi (le passage des Alpes], qui n*est connue à tous (i). Quoi qu'il en soit, il détermina le roi à tenter de nouveau l'invasion du Milanais, et à commander l'armée en personne, nonobstant la faveur de sa position, qui lui permettait alors de faire une paix avantageuse avec Fempereur. On marche sans obstacles sur Milan, et Fon s'empare de la ville. L'armée impériale empêche d'aller plus loin. On fait le siège de Pavie. Telle est la présomption de Bonnivet et l'ignorance du roi, qu'ils croient pouvoir détacher une portion de leur armée pour l'envoyer à la conquête de Naples, pendant qu'ils
(1) « Ainsi , ajoute Brantôme , la moitié du monde ■ ne sait comment Vautre vit; car nous cuidons « (croyons) la chose d'une façon,qui est de l'autre. Ainsi « Dieu, qui sait tout, se n(ioque bien de nous. »
vont faire celle de la Lombardie. Les troupes impériales, commandées par le connétable de Bourbon, étaient d'ehviron vingt mille hommes. Le roi, croyant en conserver près de lui vingthuit ou trente mille, parce que ses conmiissaires les lui faisaient payer, n'en conserve de fait que la moitié (1). Il avait écrit partout qu'il allait prendre Pavie; il s'en était vanté publiquement; il Pavait promis à ses maîtresses ; et, au mépris des représentations de tous les anciens capitaines qui l'entourent, des hommes les plus expérimentés et les plus braves de l'armée, les plus illustrés par d'anciens et mémorables services, qui conseillaient la retraite, le roi et Bonnivet conmiettent l'armée aux hasards d'une affaû^ générale devant Pavie." Et ce n'est pas tout : le roi, après avoir pris une résolution follement téméraire, se prive aussitôt, par une autre folie, des chances heureuses que Bonnivet avait ménagées , et qui pouvaient être attachées à la témérité même , etmet un invincible obstacle au succès. Une batterie fi-ançaise foudroyait les troupes impériales par la brèche d'un parc qui couvrait Pavie; elles étaient en désordre : François !•' ne veut pas laisser au canon l'honneur de leur défaite, il faut qu'il en ait la gloire. Vaincre était l'intérêt de Farmée, l'intérêt de la nation; mais le grand intérêt de François P' est de briller, et ses femmes le regardent. Il se répand avec ses gendarmes dans la campagne^ masque la formidable batterie; le feu est arrêté. L'ennemi se rassure, se rallie... on sait le reste. Bonnivet est tué, le maréchal de Foix est blessé à mort, le roi prisonnier. Voilà la ba-
(1) Les revues des commissaires de François I"" lui faisaient croire qu'il avait au moins vingt^huit mille hommes : il les payait en effet, et n*en avait pas moitié. Tout le monde, dit Gaillard, t. II, p. 369, profitait de l'inapplication du roi, pour le trompa. La mémoire des rois qui se laissent tromper habituellement, ou, pour éviter toute exagération, les roi» qui par leur indolence laissent établir près d'eux un sjtstème de tromperie constante, ne doivent pas être traités avec l'indulgence accordée à la duperie des particuliers. Les rois ne sont jamais dupes : ce sont les peuples qui le sont. Traduisez exactement le mot de tromper le roi, la phrase veut dire : profitait de l'inapplication du roi aux intérêts de l'État, pour voler l'argent du peuple, et4M5mpromettre le sort de l'État et de l'armée même.
SECTION IL
taiUe de Pavîe. Elle fut perdue, dit Hénault y pai" les mauvaU conseils de Bonnivet, Cela n'est pas exact; elle fut engagée par ses conseils, mais perdue malgré les dispositions qu'il avait faites, et malgré un commencement de succès; perdue par la faute de ce roi qui allait à la guerre comme à un tournoi, pour y faire des preuves de valeur personnelle; qui ne combattait pas pour la France, mais pour les dames; qui songeait à leur plaire et à les étonner, point à servir l'État ; qui cherchait dans la victoire, non un avantage politique, mais un triomphe de galanterie. Ce fut la vanité de faire parler de lui, au moment où il fallait avoir Forgueil de vaincre, qui lui fit perdre la bataille de Pavie, après Tavoir livrée aussi par vanité : Ostentandis potins quant rébus ge^ rendis idoneus (Beaucaire) (1\
Au reste, si Bonnivet était un mauvais conseiller, pourquoi le roi Fa-t-il choisi? ou plutôt, pourquoi a-t-il confirmé le choix qu'en avaient fait des femmes enivrées de sa beauté?
Les écrivains qui ont cité la lettre que François V' écrivit à sa mère après la bataille de
(1) La bataille de Pavie est de tous les événements militaires qu'on rencontre dans Thistoire, sans excepter la bataille d'Azincourt, celui qui justifie le mieux cette loi de rassemblée constituante de France , qui interdisait au roi décommander Tarmée en personne. Quel général aurait osé faire la faute de François V devant le parc de Mlrbel ? ou, du moins, Teùt faite impunément ? Un roi irresponsable ne peut pas plus être général que ministre d*un peuple libre. Il est incompatible avec toute idée de liberté que le sang français puisse être versé par torrents, et que la France ne paisse en demander compte. Au resle, je placerai ici» sans réflexions, un passage de la Bruyère : « Si j*osais faire une comparaison entre deux condi-
• tions tout à fait inégales, je dirais qu'un homme de , « cœur pense à remplir ses devoirs, à peu près comme « le couvreur songe à couvrir. Ni Tun ni Tautre ne
• cherchent à exposer leur vie, ni ne sont détournés € par le péril. La mort, pour eux, est un inconvé- « nient dans le métier, et jamais un obstacle. Le pre-
• mier, aussi, n'est guère plus vain d'avoir paru à la « tranchée, emporté un ouvrage, ou forcé un retran-
• ehement, que celui-ci d'avoir monté sur de hauts « combles, ou sur la pointe d'un clocher. Us ne sont « tous deux appliqués qu'à bien faire, pendant que « le fanfaron travaille à ce qu'on dise de lui qu'il a « bien fait. » (Caractères, cb. ii, Du mérUc personnet.)
Pavie, la font consister en ce peu de mots : Tout est perdu, Madame, fors /'/tonn^t/r. Elles sont belles ces paroles où le prince^ dans la douleur d'un désastre dont il est cause^ compte pour rien la vie, qui lui pèse sans doute^ qu'il regrette de n' avoir pas perdue sur le champ de bataille où il a laissé tant de victimes de son imprudence. Mais ces belles paroles ne sont point celles de la lettre; en voici les expressions : De toutes choses ne m'est demouré que t honneur et la vir^ qui est sauve. Et la vie qui est sauve ! La vie de plus dans la phrase, combien il y a d'honneur de moins! La vie portée en compte, que devient Fhérolque de la lettre (i)? Tout ce qu'on en peut dire, c'est qu'elle annonce une bonne conscience, et un fils attentif qui est bien aise d'apprendre à sa mère qu'il se porte bien.
Si, des guerres d'Italie, la mémoire se porte $ur celle dont Charles-Quint vint (%) embraser la France de deux côtés en même temps, par la Provence et la Picardie, on verra toujours le même roi, ou la même absence du roi, dans François I*'.
Dans quel avilissement il avait plongé le royaume quand cette guerre commença!
Charles-Quint, au moment d'entrer en Provence, adressa à ses troupes les paroles qui suivent, dans une harangue dont il avait déjà exprimé la substance à Rome, en plein consistoire, en présence du pape et des ambassadeurs de l'Europe entière... Si le roi de France avait des soldats aussi braves que vous, ou si f en avais d'aussi mauvais que les siens, y irais tout à l'heure, les mains liéesj la corde au col, implorer sa miséricorde.... Paroles inouïes jusque-là concernant des armées françaises, et dont il était réservé au règne de François !•» de leur attirer l'outrage ! Et quelle défense le roi oppose-t-il à l'invasion de Charles-Quint en Provence? L'historien, d ailleurs estimable, de François I", Gaillard, vante comme un système raisonné, et comme un plan admirable, la retraite et la concentration à laquelle la plus
(1) n L'honneur a ses règles suprêmes, dit BAontes- « quieu. n nous est bien permis de faire cas de notre « fortune, mais il nous est souverainement défendu « d'en faire aucun de notre vie. >» {Esprit des Ms, liv. IV, ch. II.)
(2) En 1530 et 1537.
FRANÇOIS I"
(It^piorable impuissance força le roi de se résigner; il croit lui attribuer un mérite^ en lui imputant d'avoir attiré Pempereur au cœur de la France pour l'enfermer dans un vaste désert^ par la dévastation et Tincendie de la Provence. Certes, les provinces excentriques ne partageront jamais cette admiration pour un système qui les sacrifie au salut d'un point de rintérieur, les dévoue à une ruine totale pour aiïaiblir l'ennemi, et réserve, pour le recevoir au centre de l'État, une armée jusque-là oisive et indifférente (1).
Le roi ayant, ainsi, fait de la Provence un vaste désert pour y affamer l'empereur, va pourvoir à la sûreté du nord. La Picardie était en proie aux troupes impériales; lé roi imagine (l'y faire diversion en portant la guerre en Artois, en Flandre et dans le Charolais ; et, pour plus de sûreté, il se munit d'un arrêt du parlement, qui, attendu la félonie de Cbarles-Quint, feudataire en révolte contre son suzerain, lui enjoint de comparaître devant la cour, et ordonne le séquestre des trois provinces. C'est donc comme exécuteur d'un arrêt du parlement que François !•' se présente pour en faire l'invasion. On le croirait en démence ; point :
(I) Quand Charles-Quint, en 1626, se disposa à faire une invasion en France, François I**^, s*il faut en croire Gaillard, fut charmé de ce dessein. L'armée impériale passe la Sésia. Le roi ne veut pas Tarréter dans le Piémont ; il voulait que Tempereur s'avançât encore davantage ; il préférait une descente en France à une guerre dans le Piémont. C'était sur ses foyers que le roi Tattendait... Il devait se retirer vers le cœur du royaume en faisant le dégât, en brûlant les vivres et fourrages, en enfermant Tarmée impériale dans un vaste désert qu'il laisserait entre lui et les Alpes. Gaillard appelle cela faire une guerre lente et systématique. « Le roi, dit-il, trouvait dans la descente des ennemis, en France, deux grands avantages pour lui : Vun, que l'agression serait plus éclatante ; l'aulre, que la honte de Charles-Quint serait plus complète. » (Gaillard, VU de François r% t. VII , p. 149.)
Cette haute sagesse rappelle Tanecdote de ce bâtard de François I*', Vilcoovin, rapportée plus haut.
En effet, toute la Provence fut saccagée, brûlée, réduite en désert ; et cette tactique réussit.
Voltaire ne partage pas l'admiration de Gaillard pour ce système. Dans sa lettre du 28 avril 1769, il donne, pour prouve de la démence de François r*", que son royaume est toujours exposé à la destruclion.
c'était pour lui une nécessité. Tel était le mépris dans lequel il était tombé en Europe, telle était la con6ance que Charles Quint avait acquise par les fautes de son rival^ qu1l fallait au roi un garant tel que le parlement pour qu'on crût à la justice de sa cause.
Le roi entre en Artois; il occupe Saint-Pol. Ce point est jugé important pour la défense dn pays. Le roi ordonne que Saint-Pol soit fortifié. On travaille aux fortifications. Le roi, campé à Pemes, reconnaît la nécessité de sa présence pour soutenir l'activité du travail : lui absent, il n'y aurait plus d'ordre, plus de discipline, plus d'ai^ent, plus de surveillance. 11 le sait, n'importe : il déclare, tout à coup, que ses affaires dans le Piémont demandent sa présence , et il se rend à Paris. Les travaux du camp s'arrêtent. Les Impériaux attaquent Saint-Pol, le battent eu brèche, livrent l'assaut. Un grand nombre de Français y périssent sans pouvoir défendre la place ; les habitants sont passés au fil de l'épée, la ville est brûlée, le château rasé. Plus d'espérance d'établissement dans l'Artois ; le sang versé à Saint-Pol, et avant d'y arriver, est perdu : et ce n'était pas le Piémont qui appelait le roi si précipitamment : il était entraîné par le désir de voir à Paris la duchesse d*Ëtampes (i).
Cependant, après avoir passé près de la duchesse d'Étampes, à Paris, le temps qu'il au* rait fallu passer à Pemes pour s'assurer de l'Artois, le roi va, en effet, en Piémont. Le Dauphin, accompagné de Montmorency, commençait à y rétablir les affaires. Le roi, prévenu par la duchesse d'Étampes contre son fils et contre l'illustre guide qu'il lui a donné, arrive, et se montre en père malveillant et jaloux. D arrête les progrès des armes françaises, qui, par de premiers succès, s'en étaient préparé d'éclatants. Quel motif animait la duchesse d'Étampes? à quel intérêt le roi sacrifiait-il la
(1) Gaillard s'exprime ainsi : « Soit que l'Artois, où l'on ne faisait que la guerre de siège, ne lui parût pas un théâtre digne de son courage; soit que te Piémont, où les aflaires françaises languissaient depuis son absence, le rappelât d'autant plus fortement qu'en passant par Paris il reverrait la duchesse d'Étampes, il est certain que le roi quitta trop tôt son camp de Pemes , et que les affaires de l'armée en souffrirent. » (Histoire de François /'«•, t. III, p. 401.)
SECTION II
gloire du Dauphin et son propre intérêt? A Finquiétude que Diane de Poitiers, maîtresse du Dauphin, donnait à la duchesse d'Étampes, et qui lui faisait prévoir une disgrâce au moment où le roi fermerait les yeux. Elle s'occupait de s'assurer une honorable existence hors du royaume ; elle avait attaché à ses intérêts le jeune frère du Dauphin, ie duc d'Orléans, pour qui elle avait inspiré au roi une prédilection très-marquée ; et elle ne négligeait rien pour que le roi lui procurât, par une conquête ou un traité, en Italie ou en Belgique, un établissement où elle se trouvât hors de l'atteinte de l'ennemie qu'elle croyait avoir dans la maltresse du Dauphin. Cependant, la position où le Dauphin avait mis les affaires du Piémont contribua à déterminer l'empereur à convenir d'une trêve de dix ans avec le roi. Cette trêve fut conclue en 1538.
Ce fut peu après sa conclusion que Charles- Quint traversa le royaume pour se rendre à Gand, où le peuple s'était révolté contre un impôt qu'il prétendait y lever sans le consentement des états. On a fort exalté la magnanimité de François ?% qui, au commencement d'une trêve de dix années, permet le passage de l'empereur en France, et ne l'y retient pas comme prisonnier quand il y est venu. Étrange admiration ! Qu'y a-t-il donc de si magnanime dans un roi despotique, à donner le passage chez soi à un oppresseur qui va venger sur ses sujets la cause de tous les oppresseurs? « C'est « chose que les grands se doivent entre eux, a de s'entr'aider contre leurs sujets rebelles c et traîtres. » Telle fut la réponse de l'ambassadeur de François V* au Grand Seigneur, qui hu reprochait la réception amicale faite par son maître à Charles-Quint, ennemi de la Sublime Porte. Et surtout qu'y a-^il de si magnanime à s'interdire un manque de foi, une infamie? Voilà pourtant à quoi se réduit la magnanimité de François P' ; encore ternit-il le faible mérite de respecter la foi donnée, en montrant à Charles-Quint même que l'idée de la trahir avait pu trouver accès dans son esprit, en faisant éprouver à ce prince un mouvement d'appréhension, en lui indiquant sans rougir la source d'où cette idée lui était venue : a Voyezvous, mon frère, cette belle dame? dit-il en montrant à l'empereur la duchesse d'Étampes; elle est d'avis que je ne vous laisse point sor-
tir de Paris, que vous n'ayez révoqué le traité de Madrid. » Quelle autorité à opposer à l'empereur, au frère de la reine, que celle de l'insolente concubine qui éclipsait cette princesse à la cour! A quels regards devait-elle être plus cachée qu'à ceux de Thôte à qui François I*' eut l'indécence de faire connaître les viles pensées qu'elle avait conçues?
L'empereur fait payer cher au roi ce manquement : il achète la fille galante par laquelle on l'a fait, en quelque sorte, affronter. Il laisse tomber à ses pieds un diamant qu'elle ramasse, qu'elle lui présente, qu'il ne veut pas recevoir, et qu'elle accepte. De ce moment elle entre en secrète intelligence avec l'empereur (1).
La trêve de dix ans n'en dura pas trois. En 1541, nouvelle guerre entre Charles-Quint et François 1*'. Deux ans après, Henri VIII se joint à l'empereur. Us conviennent du partage de la France. Ils s'avancent sur Paris, l'un par la Picardie, l'autre par la Champagne. Le roi, éperdu, ne conçoit d'autre expédient pour sau-
(1) De Tbou a dit ce qu'il y avait de plus raisonnable à dire sur la conduite des deux princes durant ce séjour. « On auroit pu demander de quel côté étoit l'avanlage, ou de l'empereur, qui se livroit avec tant de confiance au pouvoir d'un roi qu'il avoit si souvent irrité , et qu'il avoit traité trop durement pendant sa captivité ; ou de celui de François , qui , dans la résolution où il étoit de rendre tous les devoirs de l'estime et de l'amitié à son hôte, porta si loin la bonne foi et la générosité, qu'il s'abstint même de lui Caire de justes propositions qui eussent pu le chagriner : c'est une question , dis-je , qu'on auroit pu faire, et à laquelle on auroit pu répondre de part et d'autre avec quantité de fortes raisons. • On peut répondre que si François {*' ne fit aucune demande directe, il en fit faire de très-pressantes par le connétable de Montmorency, qui obtint de Charles-Quint une parole à laquelle Montmorency croyait pouvoir se fier. Au reste, il parait, par un passage de Brantôme, que Montmorency ne fut pas le seul personnage de la cour qui fit des sollicitations à Charles- Quint. « Lorsque l'empereur passa par la France, dit « Brantôme, on ne lui fit que parler et importuner « de Milan ; si bien que tant d'honneurs et bonnes « choses qu'on lui fit ne valoient pas les importu* « uités qu'on lui en donnoit, disoit-il : de sorte que • c'étoit à lui à bien se revirer et défendre par fein- « tises, connivences et temporisementstant qu'il pugt, I jusqu'à ce qu'il fust en Flandre, etc. » (Discours xlvi. jr. de Montpezat, t. V, p. ara.)
FKANi>Jl8 1 ^
ver le centre du royaume^ du côté du midi^ -q4ie cehii qu'il a employé en Provence : ravager la Champagne^ en faire un désert^ tandis qu'il ferait face à l'ennemi du côté du nord. Mais le Dauphin et ie duc de Guise se dévouent à la défense de la Champagne; une garnison héroïque se dévoue à la défense de Saint-Dizier, et arrête Tarmée de l'empereur. Un faible succès du côté de la Picardie suffisait pour la déterminer à la retraite... Une trahison de la duchesse d'Étampes fait rendre Saini-Dizier. Elle s'était procuré le chiffre du duc de Guise^ qui commandait l'armée française; elle l'avait livré au cardinal deGrandvelle, et Grandvelle s'en servit dans le camp impérial pour écrire^ sous le nom du duc de Guise^ au commandant de Saint-Dizier, l'ordre de rendre sans délai la ville à l'empereur. Par cette trahison^ elle espérait obtenir de l'empereur l'investiture du Milanais, ou des Pays-Bas, pour le jeune prince, près de qui elle voulût trouver un refuge lorsque la mort du Hpoi arriverait.
Cette trahison ne fut pas la seule : cette scélérate entretenait une correspondance secrète avec le cardinal de Grandvelle^ l'avertissait des résolutions du conseil et des marches de l'armée, et trompait toutes les mesures du Dauphin et du duc de Guise. Le Dauphin, en se retirant, ordonne de brûler les magasins qu'il avait à Épernay et à Château-Thierry. La duchesse d'Étampes donne avis à l'empereur de leur existence, et de l'ordre qui les menace; on gagne l'officier chargé de l'exécution, et Charles Quint, en arrivant à Épernay^ trouve les magasins dans leur entier. ^
Le Dauphin ne perd point courage : il forme un camp à la Ferté-sous-Jouarre, résolu à courir le risque d'une bataille contre l'armée impériale.
Paris était dans l'effroi; le roi, à cheval avec le duc de Guise, parcourait les rues pour rassurer les habitants. «Je me charge, disait-il, de vous défendre de l'ennemi ; que Dieu vous défende de la peur ! » Belle garantie contre l'ennemi, que celle du prince qui nourritdans son intimité la scélératesse et la trahison ! Cepenndant, si l'on en croit Gaillard, cette attention jdu roi, cette bont^, cette confiance héroïque, Uair guerrier du monarque, sa taille riche et jioble, sa bonne mine, sa grâce presque égalée
par celle du duc de Guise, formaient le spectacle le plus intéressant.
Heureusement poui- la bonne mine du roi, l'empereur, au moment que Ton s'y attendait le moins, s'écarte du chemin de Paris, et gagne Soissons. Les princes luthériens, unis alors contre lui par la crainte de son despotisme, lui donnaient de l'inquiétude. Paris respira, la duchesse d'Étampes fit bien vite négocier un traité, que le roi se hâta de conclure à Crespy ; traité dans lequel tout était sacrifié aux intérêts du duc d'Orléans : c'était pour lui seul, dit Gaillard (i), que la paix se faisait. Aussi le Dauphin fitril une protestation formelle contre ce tnûté. Les gens du roi du parlement de TouTouse en firent une pareille dans Tannée suivante; mais d'autres événements devaient en empêcher l'exécution.
L'empereur avait stipulé qu'il aurait l'option entre la cession des Pays-Bas ou celle du Milanais, et il la faisait dépendre de circonstances qui devaient retarder huit mois sa décision définitive. Dans cet intervalle, le Dauphin mourut, et les stipulations éventuelles qui regardaient son frère puîné s'évanouirent, puisque ce prince succédait aux droits du Dauphin.
Par le traité de Crespy, la France n'était plus en guerre qu'avec le roi d'Angleterre. Le roi conçut alors le beau projet de fmre (aversion aux forces anglaises qui menaçaient Montreuil, en livrant bataille à la flotte brîtaunîque et en faisant une descente en Angleterre.
Cent cinquante gros vaisseaux de guerre et soixante d'une moindre grandeur étaient réunis à Calais, sous le commandement de l'anniral d'Annebaut ; vingt-cinq galères devaient arriver de Marseille pour s'y joindre. Le roi montait le plus beau de ces vaisseaux, et avec lui était embarqué le trésor nécessaire à l'expédition.
Toujours occupé des femmes de sa cour, il veut leur donner le spectacle de sa flotte. La maîtresse et son cortège arrivent à Calais : le roi leur donne une fête à son bord. Quelle fête 1 Les cuisiniers mettent le feu au vaisseau: beaucoup d'hommes périssent; mais le roi, les dames et le trésor sont sauvés, et le trésor
(I) T. IV, p. 289.
SECTION U
est porté sur le vaisseau nommé la Maîtresse, qui, comme de raison, était le plus grand de la flotte après celui du maître, qin se nommait le Caraquon.
Après cette misérable aventure, Pamiral essaya quelques manœuvres pour provoquer la flotte anglaise au combat; elle ne sortit point, et se réserva contre le projet de descente* La flotte française retourna au Havre comme elle elle en était sortie. U ne resta de cette expédi* tion d'autre souvenir que celui du vaisseau amiral brûlé par les marmitons du roi, réunis en l'honneur des dames illustres de sa noble et vertueuse cour. Toutefois, Henri VIU, fatigué de la guerre, la termina en faisant acheter à François I" la restitution de Boulogne au prix de deux millions.
Les motifs de la paix consentie par François I^ à Crespy n^existaient plus depuis la mort du Dauphin, puisque le duc d'Orléans devenait prince héréditaire de France. La duchesse d^Étampes n'avait plus dlntérét à cette paLx. Aussi François l^ se disposait-il à recommencer la guerre contre l'empereur, lorsque la mort mit un terme à ses projets; et cette mort, on sait quelle en fut la cause; elle a rendu fameux le nom d'une de ces nombreuses prostituées que la débauche appelait à suppléer les maîtresses, en titre, du plus galant et du plus chevaleresque des rois.
Après cette esquisse des grands événements politiques et militaires du règne de François /•', et des causes peu honorables qui les ont produits, ferai-je remarquer les fautes qu^l commit par la légèreté et par l'incapacité, qui étaient les effets nécessaires de ses habitudes?
Opposerai-je aux éloges si souvent donnés à ce prince pour sa franchise, sa droiture, sa magnanimité, les preuves que Thistoire présente à chaque pas d'une dissinmlation lâche , d'une déloyauté profonde, d^un mépris signalé de la foi jurée?
Raconterai-je^comment il s'y prit pour disputer la couronne impériale à Charles-Quint, et obtenir les suffrages des électeurs? Dirai-je qu'il envoya à la diète de l'Empire, pour faire valoir ses prétentions, un courtisan frivole, étourdi, présomptueux, dissipateur, dont le seul aspect suffit pour éloigner d'un prince
qui confiait ses plus grands intérêts politiques à de tels favoris?
Parlerai-je du cartel proposé à Fempcreur en 45^, et de la défaite du roi pour n'en pas entendre l'acceptation? et de sa prudence qui le rendit sourd à celui que Charles-Quint lui fit solennellement proposer dans unconsistoire où il assistait à Rome? On sait que le premier de ces deux duels fut accepté par Charies- Quint, mais que, quand son héraut vint indiquer le lieu du combat, il débuta par ime déclaration que son maître l'avait chargé de faire, et que François P' l'empêcha de parler, sous prétexte qu'il n*y avait rien à ajouter à l'indication du lieu du combat.
Le second, celui de Charles-Quint, fait en plein consistoire à Rome, provoquait le roi à combattre en chemise avec Tépée et le poignasd, dans un bateau. Langey dit, dans ses Mémoires, que les ambassadeurs du roi , chargés par Charles-Quint de ce cartel, ne lui en rendirent pas compte. Montaigne n'a pas grande foi danscette réticence officieuse. aJ*ai trouvé bien c estrange, ditril, qu'il feust en la puissance a d'un ambassadeur de dispenser, ménager sur a les advertissements qu'il doibt faire à sou 0 maistre, mesmement de telle conséquence, « venant de telle personne, et dicts en si grand' a assemblée. Laisser le maistre ignorant de ses (c affiiires, lui altérer ou cacher la vérité, de « peur que cela ne le pousse à quelque maua vais parti... cela m'eust semblé appartepir à <i celui qui donne la loy, non à celui qui la rea çoit; au curateur et maistre d'eschole, non à « celui qui se doibt regarder comme inférieur, «f comme en auctorilé aussi, en prudence et bon a conseil. Je ne voudrais pax estre servtj d^ a cette façon en mon petit faict (i ). » 11 est clair que Montaigne croyait François h' compromis par la prétendue réserve de l'ambassadeur; il pensait qu'il y aurait des incrédules. Mais n'était-il pas lui-même un de ces incrédules? Pourquoi ne l'auraii-il pas été, puisqu'il suppose qu'il y en aura? 11 blâme l'ambassadeur, pour n'avoir pas à dire ce qu'il pense du prince.
On a blâmé, conune une folie des deux parts, la provocation réciproque de François !•' et de
(1) Essais de Montaigne, l l*% p. ô3.
FRANÇOIS P'
Gharles-Quini. Si la guerre eût été des deux parts dans Pintérét national^ sans doute ce serait folie^ même prévarication ; mais ici^ c'était affaire de conscience et de point d'honneur assez bien placés.
Rappollerai-je la perte de Naples et d'une armée victorieuse, en 1528, pour une injustice faite à André Doria, et parce que ses réclamations furent traitées avec hauteur par l'inspiration de favoris intéressés à ce que le roi mit peu de prix aux talents et ne considérât que l'obéissance : incapables qu'ils étaient de voir, dans la révolte la plus redoutable, autre chose qu'une insolence ; et, dans le danger le plus éminent pour l'État,, autre chose qu'un manquement envers la majesté du prince ?
Représenterai-je le traité de Cambrai, de 15*^, où le roi sacrifie tous ses amis et ses partisans en Italie, les Vénitiens, les Florentins, le duc de Milan, le duc de Ferrare, les bannis de Naples, et les seigneurs napolitains qui avaient pris le parti de la France : traité après lequel le roi, honteux, fut plusieurs jours sans oser se montrer aux ministres de ses alliés?
Remarquerai-je, avec Voltaire, a ce funeste <f contraste de faire brûler à petit feu dans «Paris des luthériens, parmi lesquels il y a avait des Allemands (1 ) , et de s'unir en même c( temps (1531) aux princes luthériens d'AUea magne, auprès desquels il est obligé de s'exa cuser de cette rigueur, et d'afBrmer même c( qu'il n'y avait point eu d'Allemands parmi « ceux qu'on avait fait mourir? »
Et cette autre bizarrerie, de protéger Genève contre le duc de Savoie, et dans Genève une foule de Français qui n'y étaient que pour éviter qu'il ne les fît brûler en France!
Amènerai-je, «nfin, mes lecteurs à contempler le même prince qui, en 1518, avait fait prêcher une croisade contre les Turcs, faisant, en 1533, un traité d'alliance avec Soliman II, s'attirant l'indignation de l'Europe entière par cette alliance, universellement regardée alors comme monstrueuse?
Représenterai-je l'avantage que François I" donna sur lui à Charles-Quint par cette alliance, lorsque l'Europe vit, d'un côté, Barberousse
(1) Ces! ce que nous verrons plus loin.
enlever de Tltalie un nombre prodigieux de captifs chrétiens, en vertu du traité fait avec Soliman par François I"; et, de l'autre, Charles-Quint remportant une victoire signalée sur ce même Barberousse devant Tunis, délivrer dix-huit mille esclaves chrétiens, soit catholiques ou protestants, de toutes les nations de l'Europe, les habiller, et leur donner l'argent nécessaire pour retourner chacun dans leur patrie, où ils allèrent bientôt publier la générosité de leur bienfaiteur (J)?
« Quelle honte, dit Voltaire, dans les négoa ciations de François PM il se croit obligé de a s^allier avec des Turcs, dans le temps que (K Charles-Quint délivre dix-huit mille captifs d chrétiens des mains de ces mêmes Turcs (2) ! » Cette phrase est une réponse à la doctrine de Gaillard, qui, dans son Histoire de François ï", avait pris à tAche de justifier cette alliance. « Elle est, disait-il, un développement de sa-
(1) Voici comment Robertson s^exprime sur le traité fait par Charles-Quint avec Muley-Assan (1536)i en le rétablissant sur le trône de Tunis, après avoir détruit l'armée de Barberousse qui Ten avait chassé: ■ Il conclut un traité avec Muley-Assan avec les conn ditions suivantes : que le roi maure tiendrait le « royaume de Tunis en fief de la couronne d'Espa- « gne... que tous les esclaves chrétiens qui se trou- « vaient idors dans ses États, de quelque nation qu'ils a fussent, seraient remis en liberté sans rançon...
« Celte expédition, dont il parait que les contcm- R porains mesurèrent plutôt le mérite sur la gcnéro- « site apparente de Tentreprise, sur la magniGcence « avec laquelle elle fut conduite, que sur rimportâoce « des suites qu'elle eut, éleva Tempereur au comble « de la gloire, et fit de cette époque la plus éclatante « de toutes celles de son règne. Vingt mille esclaves « qu'il arracha à la captivité, tant par ses armes que « par son traité avec Muley-Assan, et à qui il fournit
• des habits et de l'argent pour les mettre en état de
• retourner chacun dans leur patrie, publièrent dans a toute l'Europe les éloges de la générosité de leur « bienfaiteur, et exaltèrent sa puissance et ses talents A avec l'exagération naturelle aux sentiments de la
• reconnaissance et de l'admiration. La renommée de « Charles éclipsa alors celle des autres monarques de « l'Europe. Tandis que tous ces princes ne s'occupaient « que d'eux-mêmes et de leurs intérétâ particuliers, « il se montra digne d'occuper le rang de premier « prince de la chrétienté, en paraissant ne songer qu'à
• défendre l'honneur du nom chrétien, et à assurer le « bien-être et la tranquillité de l'Europe. » (Histoire de Charles-Quint, fin du V* livre.)
(2) Lettre à Gaillard, 1769.
SECTION m.
« gesse et de raison qai honore le seizième « siècle; il convient de régler ses alliances sur « les intérêts politiques^ et non sur la différence f ou la conformité de religion. L'opinion que « l'Europe prit de celle de François P' avec a Soliman, n'était qu*un reste du préjugé qui a avait inspiré les croisades. »
Ce n'élit pas l'esprit des croisades qui inspirait tant de haine contre les Turcs à la chrétienté; ce n'était pas non plus la haine de leur rdigion : c'était leur manière de faire la guerre ; e'étiût l'ambition de Soliman; c'était le but où îl tendait ouvertement.
Quand les Turcs étaient vainqueurs^ ils emmêlaient non-seulement l'armée vaincue^ mais les halntants dû pays, en captivité, et les soumettaient à leur culte. Et Soliman H, après avoir conquis la Syrie et défait les mameluks en Egypte, s'annonçait comme héritier des droits de Constantin le Grand, et se vantait de remettre InentAt l'Europe sous son empire.
Quand l'esprit des croisades aurait encore dominé en Europe, la politique conseillait-elle de le braver pouf faire prévaloir des opinions plus éclairées? La politique doit-elle se donner la mission de réformer Topinion universelle , ou mettre son art à se la concilier?
C^est parce qu'il convient de régler les alliances sur les intérêts politiques, qu'il convient aussi d^eïaminer, lorsqu'on en contracte, si la conformité de religion n'est pas un intérêt politique j et la différence un obstacle politique éà premier ordre. La différence est assorënient un obstacle, quand elle peut attirer trois ou quatre fois plus d'ennemis que l'alliance n'en pourrait combattre ; et c'était le cas de l'alliance de François P' avec Soliman II.
Et, enfin, appartenait-il àFrançois I" de braver l'esprit de croisade, à lui qui, au commencement de son règne, avait voulu en susciter une contre Soliman même ; et qui, par affectation de zèle pour la foi des chrétiens, persécutait en France ses sujets protestants et ceux qui étaient soupçonnés d'adhérer à la réforme? Gomment Gaillard a-t-il pu voir un développement de raison, dans un acte qui attira le m^ris universel siu* la versatilité de son héros?
Qu'arriva-t-il, en 1532 et en 1544, des traités de François V* avec Soliman contre Charles-Quint?
En 1532, Charles-Quint, après avoir désin-
téressé la ligue de Smalkalde en accordant aux réformés la liberté de leur culte jusqu'au prochain concile, réunit caUioliques et protestants contre les Turcs.
On lui founiit deux cent mille hommes, dont trente mille de cavalerie, pour défendre la Hongrie, menacée par Soliman; et Soliman se retira.
En 1544, Charles-Quint, après que le pavillon turc se fut joint au pavillon français pour prendre Nice, la seule place qui restât au duc de Savoie, prince chrétien, représenta à toute FEurope combien il hnportait à la religion et à la politique d'écraser François I", cet ennemi domestique qui attirait le musulman, l'accueillait dans ses ports, et l'introduisait dans le centre de l'Europe. L'Empire se réunit de nouveau à l'empereur; protestants et catholiques se déclarent en sa faveur à la diète de Spire. François P' y envoie des ambassadeurs pour se justifier : on ne veut pas les entendre. Ils sont réduits à publier des écrits, où. ils excusent leur maître par des déguisements et des mensonges, et surtout en alléguant cke vains prétextes. On voit partout l'embarras de gens réduits à se défendre contre le sentiment général, et profondément humiliés du c^e/o/,pement de sagesse et de raison par lequel François !•' avait honoré son siècle, comme dit Gaillard»
SECTION III
Du gouveroement de François I'^
Il ne Jkul Bl arl nt itrlence poor exercer la tyrannie La Bruyère, Delà république.
Le tableau du gouvernement de François l" est celui du despotisme ; et l'histoire de ce gouvernement est celle d'une usurpation qui s'est étendue à tous les pouvoirs, et d'une oppression qui a violé tous les droits.
Cette histoire présente un étrange phénomène : c'est un roi voluptueux qui usurpe le pouvoir absolu , et l'exerce de la manière la plus inique et la plus violente ; c'est le successeur du prince le plus occupé de ses devoirs et le plus révéré, c'est l'héritier et le gendre de Louis XII, c'est un descendant de saint Louis , en qui vous croiriez voir, sous plusieurs rapports, un successeur et un imitateur de Doniilien.
4M FRANÇOIS I"
Ce qui n'est pas moins surprenant^ c'est une nation qui passe^ sans soulèvement^ d'une existence douce et glorieuse à l'humiliation et à la souffrance; de la liberté à l'oppression ; de la joie aux larmes; et qui, après avoir payé de la plus tendre reconnaissance les soins d'un prince dans lequel elle a reconnu TafTection d'un père^ semble n'avoir pas la force de haïr un tyran dans son successeur.
Ce double phénomène n'est point inexplicable.
Et d'abord, regardez la maison où fut élevé François !•', l'assemblage des fenmies qui entourent son berceau; regardez la duchesse d'AngouIéme, sa mère et sa tutrice, dont ces femmes étaient le cortège; considérez les premières impressions que l'eçut son enfance, les premières habitudes de sa jeunesse , et vous concevrez sa vocation pour une vie voluptueuse et désordonnée. Rappelez-vous aussi l'antipathie réciproque d'Anne de Bretagne, femme de Louis XII, et de la duchesse d'Angouléme; l'incompatibilité de leurs mœurs et de leur caractère ; la sévérité de Louis XII pour la mère et pour le fils, qu'il confina au château d'Amboise, voulant préserver de leurs exemples la chasteté de sa cour. Avec ces souvenirs, il ne vous sera pas difficile de comprendre l'aversion de François ^' pour les traditions de son prédécesseur.
Mais , comment a pu venir à l'esprit d'un prince efféminé l'ambition du pouvoir absolu, et comment expliquer la dureté avec laquelle il l'a exercé ? Il me semble que l'ambition du pouvoir absolu peut venir naturellement de l'impuissance de gouverner. Gouverner, c'est assurer, par des magistrats et des administrateurs, l'exécution de lois qui, répondant à tous les droits et à tous les intérêts, ne demandent qu'une somnission raisonnée, la seule qu'il soit facile d'obtenir et facile de conserver. Un jeune prince ignore-t-il l'art de faire mouvoir un gouvernement régulier; la mollesse de ses habitudes le rend-elle incapable d'apprendre cet art, et surtout de Texercer, il a recours au commandentent; il veut l'obéissance à sa personne, au lieu de la soumission aux lois. Mais, quand il substitue le commandement au gouvernement, ce n'est pas pour répondre luimême à tous les droits et à tous les intérêts, et s'imposer la tâche de faire ce que fait le
gouvernement. U lui faut une obéissance aveugle, sans raisonnement, sans réflexion^ sans hésitation, sans réserve. Pour s'assurer de cette obéissance, il se suppose des droits auxquels ne peut se mesurer aucun autre droit : il s'attribue un caractère sacré.
Alors, toute contrariété opposée à sa volonté a quelque chose de sacrilège, toute différence d'opinion est offense, toute résistance est révolte ; l'inadvertance même, est l'équivalent d'une mauvaise intention. Vous dérangez le prince; vous troublez le prince; vous l'offensez; vous l'irritez; vous méritez un châtiment : toutes ces idées-là se tiennent.
La raison ne se soumet pas toujours à une obéissance qui n'admet aucun raisonnement. U faut, alors, que le prince multiplie les peines^ qu'il en établisse de cruelles, qu'il rende plus cruelles encore celles qui l'étaient déjà; qu'il choisisse, pour en ordonner l'application, les créatures les plus basses entre celles qui rampent autour de lui. Gela fait, l'œuvre est consonmiée. Il n'en coûte pas, comme on voit, de grands efforts d'esprit pour faire concevoir le despotisme à im prince sans talent et sans \igueur. // ne faut f dit la Bruyère, ni art, ni science pour exercer la tyrannie; et iapolili» que qui ne consiste qu*à répandre le sang est fort bornée et de nul raffinement. Voilà, en effet, ce qui décide la vocation d'un prince voluptueux pour le pouvoir absolu.
On est généralement enclin à supposer de grands motifs et de puissants moyens aux usurpateurs de la liberté publique, parce qu'on croit que toute grande usurpation est une entreprise difficile et périlleuse. Mais^ autant d'usurpateurs, autant de motifs d'usurpation différents^ autant de moyens divers, et de circonstances favorables ou contraires. L'un veut le pouvoir absolu par un sentiment d'orgueil qui ne reconnaît ni supérieurs ni égaux , ni dans son pays, ni chez ses voisins; un autre, pour satisfaire une haute ambition, et faire sans contradiction en dedans, sans obstacle au dehors^ des choses éclatantes et mémorables; un autre encore, pour satisfaire des affections de haine et de vengeance, ou d'auti*es passions dans lesquelles la nation ne veut point entrer. Dans tous ces cas, le prince a besoin du pouvoir absolu, surtout si , ayant à se mesurer avec des princes plus puissants que lui, par eux-mêmes
SECTION m.
ou par leur réuuion, il est obligé de racheter par plus de pouvoir sur sa nation ce qui lui manque pour balancer celui qu'ils tiennent de leur autorité légitime. Pour ces princes, Tusurpation du pouvoir absolu est une entreprise hasardeuse et d'un accès difficile ; elle demande du talent, de la persévérance et du courage.
Mais il est aussi des usurpateurs tellement favorisés par les circonstances, qu'ils n'ont besoin ni d'art, ni même d'une forte volonté, pour parvenir à un pouvoir sans limites. Après une longue anarchie, à la suite de dissolutions sanglantes, les nations offrent ce pouvoir, elles rimposent même au chef qui leur fait espérer le repos. Si elles ont des humiliations à venger, des insultes à punir chez les étrangers, elles se livrent, sans réserve, à un chef belliqueux, qui a fait preuve de vaillance et d'attachement à la patrie. En ce cas, si on peut le dire, c'est le pouvoir qui prend possession de lui, plutôt que ce n'est lui qui s'empare du pouvoir.
L'usurpation du pouvoir n'est guère plus difficile au prince voluptueux. Il n'ambitionne pas de hautes destinées ; il ne s'agit pas pour lui d'accomplir de vastes desseins. Il s'attache à la douceur de l'existence, sans en désirer la grandeur. Néanmoins, dans la modération apparente de ses désirs, se trouvent renfermées des prétentions généralement odieuses. Il ne veut que du loisir, mais il le veut imperturbable; il ne veiit que de l'amusement, mais il n'en trouve que dans le scandale et dans les profusions; il ne demande aux peuples que de l'argent, mais il en est insatiable : il n'a besoin de plus de pouvoir ni pour la dignité du trône, ni pour l'exercice de la royauté; mais il veut conserver ce pouvoir, sans remplir les devoirs qui y sont attachés , ou en n'en faisant usage que pour l'avilir et le rendre odieux; en un mot, il ne lui manque rien pour régner glorieusement, mais il veut régner d'une manière ignoble et en roi fainéant. Pour assurer l'autorité légitime ainsi exercée, il ne faut pas moins que le pouvoir absolu. La quenouille d'une main, un sceptre de fer de l'autre, telle est la condition d'un roi voluptueux. Heureusement pour lui, les moyens d'usurpation s'offrent d'eux-mêmes au prince élevé dans la volupté ; sa cour en est remplie; ils sont sous sa main ; toutes les personnes qui partagent ses
plaisirs seront les ministres de ses volontés. Ses plaisirs sont leur affaire et leur grand intérêt. Qu'on leur remette l'autorité, qu'on leur donne les places, ils sauront s'y faire craindre, et diront au prince qu'ils s'y font respecter; et le prince se persuadera, en recevant leurs hommages, que les peuples qui en sont témoins redoublent de respect pour lui, en voyant tant de grandeur s'abaisser devant lui.
Si, au zèle intéressé des courtisans, le prince peut ajouter la faveur d'une armée, rien ne l'empêche de saisir hardiment le pouvoir absolu.
Toutes ces circonstances se trouvèrent réunies dans le commencement du règne de François I". .
La victoire de Marignan a été bien fatale à la France!* elle décida la double vocaUon du jeune monarque à la volupté et au despotisme, et par ce funeste résultat elle fut la cause éloignée de bien des défaites, à commencer par celle de Pavie. Ce fut le connétable de Bourbon qui gagna la bataille de Marignan : ce fut François I" qui en eut la gloire. Il en eut la gloire parce qu'il y fut brave comme un autre, et parce qu'il était roi. L'armée avait à espérer un prix plus élevé de la gloire du roi que de celle du connétable. Le connétable, lui-même, était intéressé à porter sur le roi la gloire à laquelle il pouvait prétendre, et à s'assurer de la faveur du monarque au lieu d'avoir à craindre
sa jalousie.
L'enivrement d'une victoire éclatante, remportée à vingt-un ans, et le dévouement d'une armée qui en attendait la récompense, ont exalté dans François !•' la présomption qui lui était naturelle, et ont déterminé son entreprise sur les libertés nationales.
Le succès néanmoins ne fut pas l'affaire d'un jour, et ne se décida pas par une seule cause. C'est ce qui explique la patience de la nation. EUe avait peine à sortir de la douce sécunté que lui avait inspirée le règne de Louis XII. La victoire de Marignan l'éblouit; la vaiUance du jeune monarque, à qui l'on en rapportait la gloire, lacharma. LesFrançaisse sont plu, dans tous les temps, à admirer dans leurs chefs une bravoure dont ils ne se font pas un mente à eux-mêmes, soit qu'Us regardent la bravoure du prince comme nécessaire pour piider la leur et permettre son essor, soit qu'ils csti-
FRANÇOIS I*'
ment le mépris de la vie d'autant plus difficile que la condition est plus élevée. Cependant la patience de la nation^ comme nous le veiTons^ ne dura pas toujours.
François I*' commença donc le pouvoir absolu en se donnant ^ par l'attrait du plaisir^ une cour nombreuse et soumise; parla victoire^ une armée ; et en séduisant la nation par réclat de sa cour et de sa gloire-: telle fut son initiation.
L'afTection d'une armée est la sûreté du pouvoir légitime; mais c'est aussi le plus puissant véhicule du pouvoir arbitraire. La force est nécessaire à la règle^ mais elle mène aussi à Tabus. Dans le gouvernement intérieur, elle n'a pas besoin d'agir; elle n^a qu'à se laisser voir, pour opérer.
Le héros de Marignan ne fut pas longtemps à réunir et à confondre en lui tous les pouvoirs politiques^ le pouvoir législatif^ le pouvoir exécutif^ le pouvoir judiciaire, les pouvoirs d'opinion : en peu d'années, il se rendit maître de la fortune publique et des foilunes particulières, de l'honneur, de la vie des citoyens, de leur conscience, de leurs mœurs.
n se rendit maître de la fortune publique en confondant le trésor national avec le sien , et en s'affranchissant, de toute formalité pour disposer de Pun comme de l'autre;
En vendant arbitrairement ou en donnant par faveur les domaines, patrimoine de la<x>uronne;
En empruntant, et en constituant des rentes sur l'État.
Il se rendit maître des fortunes particulières en prorogeant, en établissant, en augmentant de sa seule autorité des impôts onéreux , en les aggravant encore par les moyens de perception.
Il se rendit maître de la vie, de l'honneur, des biens des particuliers, en introduisant dans les parlements des juges afiidés et incapables, et en abaissant les cours, par ce mélange, à la condition de simples commissions;
En substituant, à sa fantaisie, des commissions' aux parlements en matière criminelle ;
En dépouillant les parlements de leur juridiction en matière civile, lorsque leur jurisprudence ne s*accordait pas avec ses desseins;
Enfin, en exerçant lui-même sur ses sujets.
et sans forme de jugement, le droit de vie et de mort.
Il se rendit arbitre des consciences en s'emparant du clergé, par le concordat qui lui donna la faculté de nonuner aux bénéfices eoclésia^iques; par les emplois ecclésiastiqnes qu'il multiplia dans sa cour; par l'afQuencedu clergé dans cette même cour, où il était attiré par Fespérance d'obtenir, ou retenu par la jouissance de ce qu'il avaitx)btenu.
Il se rendit maître des mœurs par l'influence du clergé, par l'influence de sa cour, et par la création de cette multitude de chevaliers es lettres, de chevaliers es lois, et surtout dVevyersy que des lettres d'anoblissement, ou des charges sans utilité, affiliaient à la cour dans toutes les parties du royaume.
Toutes ces usurpations se consommèrent au mépris des lois les plus respectées de la monarchie, malgré les représentations des parlements, sans être même colorées d'une apparence de vœu national exprimé dans une assemblée d'états généraux séduite ou corrompue.
Le despotisme n'est qu*onéreux à un prince éclairé. Un pouvoir qu'il ne veut faire peser sur personne, et que des mains cachées peuvent faire peser sur tout le monde, ne peut être pour lui qu'un sujet d'inquiétudes et d'embarras. On n*a besoin d'être un despote que pour être un tyran; aussi, François ï" fui-tt également injuste et cruel dans son gouvernement. En finance, spoliateur avide et dissipateur effréné; dans la religion, faible et lâche instrument d'un clergé qu'il avait composé lui-même d'hommes corrompus; et, d'un autre côté, persécuteur sanguinaire, impitoyable, non-seulement des luthériens, mais encore des catholiques purs, et des dignes Français qui demandaient, avecles luthériens, laréformedes mœurs du clergé; dans la justic>e appliquée aux actions ordinaires de la vie, c'est un despote asiatique, fantasque ^ emporté, disposant de la vie d'un Français comme un sultan de la tête d'un esclave.
Je n'ai pas promis l'histoire de François 1*% mais des indications pour la faire ; et je vais en donner sur ce qui regarde son gouvernement. Je les prendrai uniquement dans deux séries de faits qui s'enchaînent, et dans lesquelles les actes caractéristiques me semblent entrer en
SECTION m.
plus grand nombre : la première comprendra les faits relatifs aux finances; 1% seconde^ les faits concernant la religion^ les mœurs et Tinstruction publique. Je rassemblerai, ensuite^ quelques faits isolés que je trouve épars dans sa vie. Je terminerai par une récapitulation où les faits seront classés sous deux divisions principales : attentats sur les pouvoirs politiques^ qui sont la garantie des droits^ et attentats di<> rects sur les droits.
S !*'• Finances.
François !•' a usurpé sur la nation :
!• Le droit d'imposer^ qui comprend !• celui de proroger au delà de leur terme les contributions consenties pour un temps limité, ^ celui d^établir des contributions nouvelles, 3® celui d'augmenter les anciennes, 4*" celui de les aggraver par les moyens de les faire percevoir;
V Le droit d'emprunter;
3« Le droit d^aiiéner les domaines de la couronne;
4« Le droit de vendre les charges de judicature;
5» Le droit de dépenser à sa fantaisie les produits de Fimpôt, de Pemprunt, de l'aliénation des domaines études offices.
Des impôts. — Quand François !•' est monté sur le trône, les impôts légalement établis ou consentis étaient :
i^" La taille, montant à un million soixantequinze mille livres : elle avait été accordée par les états généraux de 1484 à Charles VIII, et fixée à un million cinq mille livres; Louis XII, en montant sur le trône, l'avait réduite d'un quart;
2» Une taxe sur le sel, appelée ^ra^^Z/e, consistant dans le cinquième en sus du prix marchand;
3* Une taxe du sou pour livre, ou du vingtième, sur la vente de diverses consommations, telles que le vin, le poisson, la viande, le bois de chauffage;
4* Une autre, du treizième, sur les vins et autres boissons qui seraient vendus en détail.
Ces deux derniers impôts s'appelaient les aides.
L'aide^ or^nairement, avait affecté toute espèce de marchandise. Louis XI, en i467 et 1468, avait eu la sagesse de la borner aux quatre espèces de marchandises que j'ai citées; mais la vente du vin en détail était distinguée de la vente en gros, et taxée au quatrième du prix de vente. Louis XII l'avait réduite au trei- :dème.
François I", sans convocation des états généraux, sans édit vérifié, rétablit d'abord le quart des tailles accordées à Charles VII, qui avait été remis par Louis XII.
Il y ajouta ensuite la grande crue, dont je ne puis évaluer le montant. Le prétexte de cette crue fut rétablissement de légions à la romaine, qu'il essaya de mettre sur pied. Nous verrons comment il y réussit.
Il igouta quinze livres aux trente livres qui étaient impcNsées sur le muid de sel. Il doqna pour prétexte le payement des gages des compagnies souveraines de judicature. Il changea plusieurs fois le mode de perception de la gabelle, vendit des offices pour cette perception, et les supprima ensuite, pour remettre les choses sur le pied où il les avait trouvées.
On ne voit pas qu'il ait augmenté la taxe des droits d'aide, si ce n^est le treizième de la vente des boissons en détail, qu'il éleva du treizième au huitième; mais il augmenta certainement les produits de la vente en gros : 1« en autorisant une vexation jusqu'alors inconnue : ce fut la visite exercée par des commis des aides dans les caves, magasins et pressoirs des particuUers; ^ en ordonnant qu'il serait fait inventaire des vins recueillis chaque année ; 3* en défendant, sous peine d'amende, de les transporter d'un lieu à un autre sans un congé du commis. 4* Ajoutez que , pour donner plus d'activité et d'énergie à la vexation, il créa des offices de clercs commissaires et contrôleurs des huitième et vingtième du prix des boissons.
Si les offenses que reçoit la liberté pouvaient s^estimer en argent, ce serait évalyer à un faible taux les sijyétions inventées et pratiquées pour la première fois sous le règne de François P', que de les compter conune un doublement de Pimpôt : il n'était personne qui n'eût payé volontiers le double de la taxe, pour se rédimer de ces sujétions imposées à l'effet d*assurer la perception.
FRANÇOIS l•^
François I*' opéra ce grand changement par des lettres patentes^ dont il ne donna point connaissance au parlement; il les adressa à la cour des aides^ à qui était attribuée la connaissance des difficultés auxquelles la perception pouvait donner lieu.
Les exercices des aides» tels que les a introduits François I", ont fait la désolation des vignobles en France pendant plus de deux siècles. Us ont été une des causes de la révolution de 1789^ qui les a abolis.
Je voudrais pouvoir réduire à une somme précise, ou à une quotité certaine, l'augmentation que les contributions reçurent sous le règne de François l"; mais les documents ont échappé à mes recherches. La collection des ordonnances du Louvre n'a pas encore atteint le règne de ce prince. La collection des Mémoires de Moreau de Beaumont, ancien intendant des finances, où j'ai puisé les principales notions que je transmets ici, n'apprennent point quel fut alors le produit annuel des contributions. Mais M. Gamier, dans l'histoire du règne de François i", dit, à plusieurs reprises, que ce prince a triplé les impôts du temps de Louis XU. Je ne sais si cet écrivain a fait les vérifications nécessaires pour appuyer son assertion; mais il suffit qu'il l'ait avancée d'après quelque mémoire du temps, pour qu'elle soit reçue comme Irès-croyable. Il est présumable que la nomenclature même des taxes levées par François P' n'est pas complète dans les Mémoires de Moreau de Beaumont. On trouve dans le traité d'Érasme, De lingud^ une anecdote qui semble indiquer un impôt sur le blé. On montre, dit-il, au marché au blé à Paris, un égout dans lequel un particulier avait ordonné par son testament qu'on jetât son cadavre, pour expier le conseil qu'il avait donné au roi de mettre, pour deux ans, un léger impôt sur la denrée ; au bout de deux ans, l'impôt avait été continué et doublé.
Avant de passer aux emprunts, je dois dire ce que c'était que ces légions qui furent le prétexte de François !•' pour établir la grande crue de la taille.
Gaillard n'a pas manqué de faire valoir rétablissement prétendu de ces légions, qui devalent^ dit-il, dis penser de recourir aux Suisses et aux lansquenets, et qui, en cela, auraient été effectivement fort utiles. Voici comment il
s'exprime (i) : « Instruit par la lecture des an^ fn ciensy François I*' conçut, en 1533, unnou- « veau plan d'infanterie nationale r^ulière. a C'étaient des légions formées sur le modèle (c des légions romaines. Il en créa sept, cha- « cune de six mille hommes, divisées en six a compagnies de mille hommes. Il fit, à l'oc- (c casion de l'établissement de ces légions, un « traité de la discipline mililaire, dont les c( guerrien et les savants ont dit beaucoup de « bien, même depuis sa mort. »
Françob V% lisant les anciens, s'instruisant à cette lecture, concevant l'organisation d'une armée suivant la tactique romaine, et écrivant gn traité de la discipline militaire, forme un tableau si disparate avec toute son histoire, qu'on ne peut y voir qu'une véritable dérision. Où donc est son traité de la discipline ? qu'estil devenu? quel guerrier, quel savant en a parlé? pourquoi Daniel n'en dit-il rien dans son Histoire de la milice française? Daniel parle bien d'un livre de ladiscipline militaire, mais pour dire qu'il était attribué au seigneur du Bellay de Langey, et que l'auteur écrivait sous François !•'. On voit en effet, dans les Mémoires de du Bellay de Langey, combien il était versé dans l'art militaire. Mais ce n'est pas là la question : qu'est devenu cet établissement de légions? voi|^ ce dont il s'agit. Gaillard ne nous l'apprend pas, mais Daniel nous le dit (2 , d'après du Bellay de Langey : Ce dessein, dit-il, n'a point été mis parfaHcment à exécution; déplus, celte milice ne subsista que quelques années, et on en revint à l'ancien usage. La crue de la taille est donc la seule partie de la conception royale qui ait subsisté. « Plus ces sortes de projets sont a grands et éclatants, dit Daniel, et plus doita on penser, avant de commencer à les mettre (c en exécution, si on sera en état de les sou- « tenir. » On voit, dans ce peu de paroles, à quoi se réduit la valeur des éloges de Gaillard.
Des emprunts. — ^François P' n'a cessé, dans le cours de son règne, de faire des emprunts sans autorisation, et par cette raison à gros in-
(1) Histoire de François /•% t VI, p. 412.
(2) Histoire de la milice française , t. l'S liv. IV, cil. vi, p. 261.
SECTION m.
iérét; îl empruntait^ en fils de famille^ au denier i2.
En 15^1^ il emprunta sur Thôtel de ville une somme de 200,000 livres,
En 1522 et 1523, il fit un emprunt au chapitre de Notre-Dame, et un autre au collège des secrétaires du roi.
Dans ces mêmes années, il emprunta et fondit la vaisselle d'argent des membres du parlement, des membres de la chambre des comptes, de ceux du Châtelet et des maîtres des requêtes.
En 1537, 1544 et 1545, nouveaux emprunts sur rhôtel de ville de Paris.
Outre ces emprunts faits à Paris, et qu'on peut évaluer à 9 ou 10 millions, il devait à sa mort 9 millions à des banquiers de Lyon, à qui il payait 12 pour cent d'intérêt (1). La valeur actuelle des deux sommes ensemble excéderait 30 millions.
* Ventes et donations du domaine. — Le (urince qui a le pouvoir d'imposer ce qu'il veut, et d'emprunter quand il lui plaît, n'a aucune raison pour conserver le domaine de la couronne, surtout si rien ne le gêne pour la disposition des produits de Timpôt et de l'emprunt. Or, nous verrons que François 1" s'attribua encore cette dernière prérogative. Aussi, n'épargna-tnil pas le patrimoine de la royauté; en consommant les revenus de l'État, il consomma une partie du capital du domaine. Pour avoir plus de biens domaniaux à vendre ou à donner, il fit continuellement des lois qui annulaient ou révoquaient les dons ou les ventes qui avaient eu lieu sous ses prédécesseurs.
Ona de lui Tédit du 1 3 décembre 1517; la déclaration du 25 février 1519; celle du 13 avril 4529; les lettres-patentes du 28 septembre 4540 ; toutes contre les acquéreurs, ou contre les donataires, ou contre les usurpateurs des domaines; toutes fondées sur le principe que les biens de la couronne sont inaliénables, et sur la notoriété des abus pratiqués dans les aliénations, a Et cependant, dit Moreau de a Beaumont, chaque année de ce règne sert o d'époque à des édits, à des déclarations, à a des lettres patentes pour des ventes et alié-
(I) Garnier, manuscrit de Béthune , Eègne de Henri il.
il nations du domaine. Il y en a eu dans presa que toutes les provinces du royaume. Ces c( aliénations s'étendirent même, dans quelce ques-unes, jusqu'aux aides et gabelles (1). » Gaillard parle aussi d'aliénations de domaines qui eurent lieu dans le comté de Valentinois, ainsi que du bail du greffe du Ghàtelet (2). Voltaire, dans V Histoire du parlement ^ rapporte, sous la date de 1522, que François 1" a ayant acheté la grille d'argent dont Louis XI « avait orné l'église de Saint-Martin de Tours, a le payement de cette argenterie fut assigné « sur ces domaines. Il y en avait pour 250,000 « livres (3). » On lit ensuite que, a dans la ff même année 1522, il y eut aussi des remon- « trances du parlement au sujet du domaine « aliéné par le roi à l'hôtel de ville de Paris, « pour le rachat d'un impôt sur le vin et sur « le pied fourché, impôt dont l'hôtel de ville a avait avancé les deniers. » On voit par ces remontrances, que, pour emprunter, François !•' engageait les revenus de l'État; et c'est encore là un abus de pouvoir ajouté à l'abus de l'emprunt.
Vente des offices de judicaiure. — François I" considérait la justice, non comme une des charges de la royauté, mais comme une partie des domaines du roi. Il la traita, à peu près, de même : il aliéna le droit de l'exercer; il créa et vendit vingt charges de conseiller au parlement de Paris, et environ trente dans les autres parlements a Le parlement de Paris, « dit Voltaire, fit de fortes remontrances; mais « le chancelier Duprat les ayant éludées, il « fallut obéir. Ce trafic, ajoute l'historien, oua vrit le sanctuaire de la justice à des gens c( quelquefois si indignes d'y entrer, que... « Gentil, commis de Samblançay, qui l'avait c( trahi, qui lui avait volé ses papiers justificatifs « etqui craignait d'être recherché, acheta^ pour « se mettre à l'abri^ une charge de conseiller a au parlement (4). » De conseiller, il devint président. Cela n'empêcha pas qu'à la suite il ne fût pendu au même gibet de Montfaucon,
(1) Mémoires sur les domaines, première partie.
(2) Histoire de François i«S t. VI, p. 437 et suiv.
(3) Histoire du parlement, ch. xiv, p. 70; édil. de Kehl.
(4) Idem, ibid., p. 69.
FRANÇOIS
où son infidélité avait conduit son maître; mais il subit ce supplice pour d'autres faits^ qui n'avaient pas eu l'aveu de la cour comme celui-ci.
il ne suffît pas de dire^ avec Voltaire^ que la vente des offices parlementaires donna^ à des honunes indignes^ le moyen de s'introduire dans la magistrature ; il faut ajouter : donna au roi la faculté d'y faire entrer des honunes corrompus^ qui^ ayant été les agents ou les complices de quelques actes du pouvoir arbitraire^ avaient intérêt à le servir toujours ; et c'est là le grand mal. L'exemple de Gentil ^ un des complices de l'assassinat de Samblançay, prouve ces deux vérités. L'intérêt de François I" et de la duchesse d'Angouléme, plus que leur bienveillance pour sa personne, tit asseoir sur le banc des magistrats ce scélérat^ appelé par l'indignation générale au banc des accusés : il importait autant au roi et à sa mère qu'à Gentil, que celui-ci fût à l'abri d'une procédure où la- difficulté de sa défense aurait pu amener des déclarations propres à dévoiler leur iniquité. Il faut donc reconnaître que la vente des offices donna au roi le moyen d'infecter les parlements de magistrats corrompus. Il put^ non-seulement^ instituer des hommes dès longtemps achetés^ et qui avaient donné des gages au pouvoir arbitraire^ mais aussi acheter les hommes qu'il instituait^ en leur donnant ce qu'il vendait à d'autres.
Cet abus attaquait tout à la fois^ dans les parlements^ le caractère judiciaire et le caractère politique^ la justice et l'opposition^ l'impartialité des jugements^ et la résistance à l'enregistrement des lois qui blessaient la liberté et la propriété.
Ce qui aggravait le trafic institué par François P% et le rendait plus désastreux, c'est qu'il ne vendait les offices que pour la vie des acquéreurs; de sorte que, quand un titulaire quittait sa place par mort ou autrement, le roi rentrait dans le droit de vendre ou donner sa charge à un autre. Aussi, ne faut-il pas confondre les ventes à vie faites par François I*", avec l'aliénation des offices à perpétuité, ainsi qu'elle a eu lieu environ cinquante ans après François !•'. Faute d'avoir distingué les ventes à vie de l'aliénation à perpétuité, les déclamateurs ont jeté sur la vénalité, indéfiniment, un opprobre qui ne peut être appliqué qu'aux
ventes faites par le prince, pour la vie seulement. Dans le système de la vénalité absolue qui s*est établie à la suite, la première nomination seule a eu lieu suivant le caprice du roi. Des offices une fois achetés à titre perpétuel ont appartenu aux titulaires, après eux à leur famille ou aux acquéreurs, à qui ils les ont revendus. Il n'en a pas été donné ou vendu, il a été impossible qu'il en fût donné ou vendu un seul, du propre mouvement du roi, depuis que l'hérédité des offices vendus a été attachée à leur vente. Qu'a-t-il dû arriver et qu'est-il arrivé, en effet, de la vente des offices à perpétuité, de la vénalité absolue? La vente des offices étant devenue à la seconde main une affaire de particulier à particulier, les cours reprirent le droit de vérifier l'aptitude des présentés, de s'assurer de leur indépendance, de l'honnêteté, de la décence de leurs mœurs, de la convenance de leurs relations dans la société. Les acquéreurs d'offices s'assurèrent de l'aveu des compagnies avant de consommer l'acquisition et de demander des provisions au roi. Ce fut, sous une autre forme, l'élection qui recommença à donner les*places de magistrature. La finance des charges ne put, dès lors, être considérée que comme la preuve d'une fortune suffisante pour mettre le magistrat au-dessus de la corruption. La vénalité des offices ne parut plus être qu'une garantie contre la vénalité du magistrat. On peut l'assimiler à ces preuves d'aisance que les constitutions les plus libres exigent des citoyens, pour les inscrire parmi ceux qui sont susceptibles de l'honneur de les représenter dans les assemblées nationales. Et l'on a vu, en effet, dans les pa^lements, où toutes les charges avaient été achetées, des actes de patriotisme et de courage qui n'ont, peu^être, pas été effacés depuis. On peut donc dire que la vénalité absolue fut, à la suite, le correctif de la vente en viager qui servit l'avidité et le pouvoir du premier vendeur, exclusivement (1).
(1) Le chaDcelier de THôpital a vigoureusement exprimé les effets des premières ventes d'offices :
^iJ^cgius quondam, Dune turpis et iofiiniis ordo Teœporibus postqaam ccepit proniiscuas esM Omnibas, et pueris passim, probroque nofatis. Qui TÎx prima tenent elemeota.
On voit, par ces vers, que ce qui affligeait le cbanoe-
SECTÏOiN m
Envahissemeni des finances de l'État. -^ Il ne suffisait pas de puiser l'argent à toutes les sources et sans mesure , il fallait pouvoir en disposer arbitrairement^ sans opposition^ sans contrôle. François i*^ avait donc besoin d'une dernière usurpation pour entrer en pleine jouissance de toutes les autres : c'était de s'emparer des revenus de l'État^ qui, jusquelà, avaient été administrés séparément du revenu des domaines royaux, d'en disposer arbitrairement conmie de son propre revenu, de les dépenser aussi librement pour ses plaisirs que pour les affaires publiques, et de dérober la connaissance des dépenses honteuses aux regards du public, déjà trop affronté par des profusions éclatantes et scandaleuses! Cette dernière usurpation ne lui fut pas plus difficile que les précédentes; il la fit, et elle fut maintenue par ses successeurs. Elle n*a cessé qu'en nSQ. Elle a été une des causes de la révolution; son histoire mérite donc d'être écrite, et j'en indiquerai les principaux traits.
En 1355» quand les états généraux avaient accordé au roi Jean un subside pour l'entretien de trente mille hommes dont i(^ avaient ordonné la levée pour un an, ils avaient stipulé, et le roi avait déclaré par l'article 5 de son ordonnance^ que le produit du subside serait employé (ti totalité au fait de la giurre; que le roi, ni les princes, ni autres , ne pourraient y rien prétendre; que la perception ni la recette ne pourraient être Jattes par les gens du roiy par ses trésoriers, ni autres officiers^ mais par des gers obdonnés, commis et dépotes PAB LES TBOis ÉTATS, ct qui feraient le serment de ne délivrer les deniers qu'aux gendarmes, et pour le fait de la guerre seulement.
Le subside consistait en une taxe d'un cinquième en sus du prix du sel, et de huit deniers pour livre à la vente de toute espèce de marchandises. Le roi, d'après le vœu des états, reconnut et autorisa l'établissement de neuf généraux des aides qui furent élus par les trois états, au nombre de trois pour chacun, à l^effet d'exercer l'inspection générale de la levée
li<?r de rHôpital n'était pas tant la vénalHé des chargeS) qoe la première vente qui s'en était faite par une cour corrompue à des hommes sur lesquels les corps de magistrature n'avaient pu exercer leur censure.
de rimposition, et fm^r être t^uperintendants sur ceux qui en seront chargés. Ce qu'ils ordonneraient devait avoir /orce d'arrêt du parlement. Lesétats nommèrent, aussi, deux receveurs généraux par division de provinces; les députés et les receveurs prêtèrent serment de ne délivrer les deniers qu^aux gendarmes. Ils devaient résister à ceux qui, sous prétexte de fnandement du roiy voudraient mettre la main sur quelque sonmie. Ils étaient autorisés à s'y opposer par voie de fatt^ et à demander même l'assistance des villes voisines. Les généraux des aides réunissaient à l'administration des deniers la juridiction sur les contribuables.
L'administration des subsides ne devait pas rester longtemps dans cette indépendance, qui avait ses inconvénients.
Charles VI, à son avènement au trône, ayant aboU les impôts, et ayant ensuite voulu les rétablir, excita des révoltes. Il les réprima, et profita de ses avantages pour s'attribuer la nomination des généraux. Il en établit six : trois pour l'administration des impôts et des produits, trois pour le contentieux des perceptions. Il donna aux administrateurs pleine autorité sur les élusy c'est-à-dire sur des prud'hommes élus dans les communautés, pour faire l'assiette et la répartition des tailles; il leur donna, aussi, autorité sur les receveurs et grenetiers.
Charles VII fit encore un pas de plus. Tout le monde sait que la taille devint perpétuelle sous son règne; que cette taxe, alors libératrice et salutaire pour la couronne et pour la nation, servit à substituer aux milices féodales, dont le brigandage désolait la nation, et dont rindiscipline laissait le roi et l'État sans défense, une troupe régulière de quinze compagnies armées de cent lances chacune, appelées les compagnies d'ordonnance, et ensuite gendarmerie française, et de quatre mille archers qui formaient une troupe d'infanterie. Le montant de la taille n'excéda jamais, pendant le règne de Charles VII, les sommes nécessaires au payement des quinze compagnies d'ordonnance, et des francs-archers (1). Ce prince abolit Télection des répartiteurs; il institua les élus en titre d'office; et cependant
(I) Morcau de Beaumont , Mémoires sur les tailles.
FRANCOÏS I".
demeura le nom d'élux, jaçoU^ dît Coquille, qu'ils ne fussent plus esius et choisie par le peuple.
Voilà donc, sous Charles Vil, une perception établie, sous l'autorité royale, sur Taide, la gabelle et la taille. Voilà, de plus, une administration supérieure établie aussi par le roi pour ces mômes subsides ou impôts.
Cependant, si Pindépendance originaire de Fadministration des subsides fut alors altérée, toutes les traces, du moins, n'en furent pas effacées, et tous les avantages n'en furent pas perdus.
D'abord, les revenus de TÉtat restaient toujours séparés de ceux du prince. L'administration en était distincte. Ce n'étaient ni les mômes administrateurs , ni les mômes percepteurs, ou receveurs, ni les mômes caisses ou trésors; et cette distinction matérielle, cette différence de fait, rendait très-sensible et rappelait la différence de droit.
Une ordonnance du 25 septembre 1443 , fait/B par Charles Vn en son grand conseil', à Saumur, sur le fait et gouveniement des finances, montre bien la séparation des deux espèces de revenus. On y voit que les impôts étaient établis pour le besoin de Y Étal, et que le revenu du domaine était consacré aux besoins du prince et de sa famille.
Suivant cette loi, les revenus du domaine se versaient à la chambre dite du trésor; le ser^ vice matériel de cette chambre était fait par deux officiers : un receveur appelé changeur^ parce qu'il était obligé de régler la valeur des monnaies, alors fort diverses, qu'on lui apportait ; et un clerc du trésor^ qui en était en môme temps contrôleur.
L'administration de ce trésor était confiée à trois conseillers trésoriers.
Du trésor, l'argent passait à Vnrgentier du roi : c'était Tofticier chargé en chef du payement des services de la personne et de la maison du prince. De Targentier , l'argent passait aux madrés de la chambre aux deniers du roiy de la reine, du Dauphin et des autres enfants. Sous l'argentier était un garde des coffres du
roK
Le produit des impôts, qui sont aussi appelés dans la loi : financer extraordinaires ^ était versé entre les mains d'un receveur général y assisté d*un contrôleur. L'administration de
cette caisse était confiée à des conseillers généraux des finances, ou à un délégué spécial, comme nous Pavons dit.
La loi prouve, il est vrai, que le roi, qui avait nommé les administrateurs de la recette des finances extraordinaires^ comme les trésoriers des revenus de son domaine , avait ou prenait autorité sur les premières. Il par^t même qu'il disposait pour son usage particulier de quelques fonds de la recette générale; mais Pabus était sinon prévenu, du moins limité, et voici comment :
Le receveur général des revenus de VÉtai était comptable à la chambre des comptes. Or, la loi de 1543 défendait à la chambre de recevoir des comptes appuyés sur de simples mandements du roi. Elle voulait que les officiers des comptes connussent l'emploi de tous les deniers. Chaque article de dépense devait ôtre justifié par des rôles ou états expédiés par les générauXy ou autres, ayant le gouvernement des finances^ et avec mandements signés du chancelier f et revêtus du scel de la chancellerie.
Ce n'est pas tout : par la loi de 1543, le roi établit l'obligation de la môme formalité pour son argentier, pour les maîtres de sa chambre aux deniers, ei pour les gardes de ses coffres. 11 rétablit pour le grand écuyer, le trésorier des guerres, le maître de V artillerie. II défend particulièrement au trésorier des guerres de changer la destination des fonds, telle qu'elle aura été déterminée dans les rôles signés de lui, contre*signés d'un secrétaire des finances, et avec mandement signé du chancelier, et scellé du sceau de la chancellerie. Un autre article porte que le garde des coffres ne sera dispensé de la présentation d'un rôle qui autorise les payements spécifiés, que pour une somme de 3,600 fr., que le roi applique à ses plaisirs, et pour lesquels il ne sera délivré qu*un simple acquit du roi.
Ces formalités ne mettaient pas un insurmontable obstacle à l'abus que l'autorité royale pouvait faire des revenus destinés aux dépenses publiques; mais, ainsi que la publicité des procédures et des jugements est très-propre à prévenir les prévarications des juges , de môme la publicité donnée aux dépenses royales, par la manifestation d«s rôles que la chambre des comptes devait exiger, était propre à prévenir les déprédations.
SECTION lU.
On peut objecter que cette règle était prescrite par le roi, et/pi'il pouvait la révoquer. Je réponds que cette règle n'était qu'un faible reste de celles qui avaient été établies^ sous le roî Jean, par la volonté des états généraux^ et en vertu desquelles des personnes instituées par ces états avaient seules le droit de disposer des revenus publics^ c'est à-dire d'en faire l'application aux services publics^ suivant la destinati(m qui leur avait été donnée par la volonté nationale. La prérogative royale avait gagné bien du terrain sous Charles VII; mais c'eût été un scandale auquel il n'aurait pu s'exposer impunément, que de ne pas reconnaître la distinction des deux trésors, et leur différente deilinatioD.
Au reste^ peu importent les causes des pratiques ob^rvées en 1443; il est indifférent qu'elles l'aient été par la puissance de Topinion publique^ ou par la sage et libre volonté de ChariesVII; il suffit qu'elles soient bien prouvées^ et elles le sont.
Cet état de choses subsistait quand Louis XII monta sur le tr6ne. Il réduisit les généraux des aides de six à quatre^ deux pour l'administration, et deux pour le contentieux. On les appelait alors généraux des finances, dénomination plus juste que celle de généraux des aidâSy puisque leur autorité s'étendait aussi aux tmilles.
François P' renversa tout ce système. En 1522^ il juge à propos d'établir un second trésor, sous le nom de trésor de V épargne. Pasquier l'appelle trésor des parties casuelUs. Ce fut, dit41, à l'occasion de la vénalité, qu'^n 1522 François /" mit sus (sur pied) le trésorier des parties casuetles , inconnu à tous ses prédécesseurs.
Quel était le motif ou le prétexte de cette institution ? le préambule de Tédit le fait connaître. François I", accablé par les guerres qu'il avait à soutenir, a ayant vendu plusieurs « terres du domaine, créé et vendu des offices, « emprunté à intérêt des étrangers, et sans inm térét en France perçu des droits d'amortism sèment pour acquisitions faites par des gens « d'Église, retranché sa dépense, fondu sa vaisa selle, accru les charges du peuple, éprouva « que le produit de ces diverses opérations a n'était ni constant ni facile à connaître, à a raison des différentes mains employées à les
« consommer : en conséquence ii trouva utile « d'établir pour la suite un trésorier de tous cr les deniers casuels et inopinés qui pourraient « lui échoira l'avenir, povtr les mettre et tenir « en épargne. » Par une déclaration du mois de mars 1522, ii nonmia Philibert Babou trésorier de l'épargne, et receveur général de toutes et chacune des parties casuelles et inopinées des finances^ échues et à échoir, pour en disposer quant et ainsi que par mandements ou rôlet signés du roi lyi sera ordonné. Le roi dit dans cette déclaration que quand le fonds ne sera pas nécessaire aux dépenses urgentes et de guerre, il sera emty^oyé au rachat du domaine aliéné (i). Philibert Babou, bourgeois d'Angoulême, affidé de la duchesse d'Angouléme, dont plusieurs ont dit, même, qu'il avait été l'amant, était trésorier de France lorsqu'il fut nommé trési rier de r épargne. La déclaration du mois de mars 1522 lui tient lieu de lettres de comptabilité , et renferme une disposition expresse pour cet effet.
Remarqu(H)s ici plusieurs circonstances. D'abord, le vague des expressions qui déterminent la destination de la nouvelle caisse. Les deniers casuels et inopinés, les emprunts, les capitaux provenant de ventes des domaines, les accroissements d'impôts, étaient des deniers casuels et inopinés; ce nouveau trésor embrassait donc toute espèce de produit provenant d'autre source que le domaine.
Secondement, le roi se propose de disposer des fonds de cette caisse sur simples mandements ou sur des états de distribution , selon son bon plaisir. Or, la voie des simples mandements, sans indication de l'objet auquel s'appliquait la dépense, était précisément l'abus que Charles VU s'était interdit par la loi de 1443. François !•' voulait dona qu'aucune publicité, même aucune communication ne dévoilât à la chambre des comptes l'emploi des fonds de la nouvelle caisse.
Troisièmement, le receveur général préposé à sa gestion est un favori de la duchesse d'Angoulême. C'est de plus un trésorier de France, c'est-à-dire un chef du trésor particuHer du roi, du trésor où se versent les produits des domaines du roi. 11 y avait une incompatibilité
(1) Manuscrit de Cangé, dont il sera parlé dans la note suivante.
H)i FRANÇOIS l•^
manife&te entre cette fonction et celle qu'on y ajoutait; car^ comme trésorier du roi^ Babou était intéressé à attirer dans le trésor du prince le revenu de l'État.
Il était donc très-probable que « bientôt^ !• trésor de Vèpargne envahirait la recette générale des revenus de VÉlat.
En attendant^ le roi fit, çn 1543^ un changement qui remplissait son principal objet, celui de confondre les deux trésors primitifs^ et d'en tirer les fonds par «im/^/e-v mandement»^ sans énoncé de l'emploi. Au lieu des préposés aux recettes du domaine, du changeur, du trésorier et du receveur général des aides, il créa seize recette < générales pour recevoir in- DisTiNCTEHEiVT Us deniers provenait du dovfaine^ dus taiiteSy aidts et autres subsides* Alors (grand événement!) les deux trésors pri-* milifs se trouvèrent abolis. Les revenus du roi, et ceux de l'État, se trouvèrent confondus dans les mêmes mains. Ils étaient reçus, il est vrai, dans seize caisses, mais n^lés dans chacune. Et le roi, qui s'était mis dans l'usage de puiser dans le trésor de Tépai^e et dans le trésor de son domaine par de simples mandements, ne trouva aucune difficulté à en us^ de même pour les fonds de TÉtat, désormais confondus avec ceux-ci.
Alors donc le but était atteint. Il ne s'agissait plus que de rendre plus commode ta spoliation du revenu public , en le rassemblant en une seule masse. Il suffisait pour cela de ramener les fonds des seize recettes générales à une recette centrale : c'est à cela que devait servir le trésor de Yérorgne.
François I" le grossissait chaque jour par les produits qu'il y faisait entrer sons le nom de parties easuelles ou de fonds d'épargne» destinés à l'amortissement de la dette. Peu d'années après sa mort, un seul trésorier de l'épargne ne suffisait pas à l'administration de ce trésor; Henri II en créa deux alternatifs en 1554-, et leur donna un supérieur, sous le nom nouveau de contrôleur général des finances. En 1597, les trésoriers furent créés triennaux; en 4645, quatriennaux. Enfin, en 1664, Fengloulissement total des recettes de tout genre fut solennellement déclaré par un édit du mois d'avril qui convertit Yépargne en trésor royal, on plutôt qui lui donna, enfin, le nom qui lui convenait depuis François l".
Les trésoriers de l'épargne sont supprimés, ëes eommissions de garde$ du trésor rojfal eréées. De ce moment, tout se fpoave avec ose apparente légalité dans les mains du prince; il ctispose de tout sur mandements sans motib, ou peur des acqui s de eomptant. Et rien, p» même une réminiscence de jostiee, pas une hésitation de pudeur, n'empêcheront désormais un roi pro<figue de disposer de hi fortune publique sans laisser aucune trace de Templet qu'il en aura fait.
L'usage introduit par François I** a centiiHié jusqu'à la révolution de 1 789.Beaacoupdegei», en France, se souviennent encore de Kabusqui se faisait sons Louis XV des acquits de comptant, et des réclamations qui furent insMes sur ce sujet dans les c^iers des assemMées
> électorale de 1789. Avec une demi-ligne son»crHe du nom du roi, surprise par «n favori, par une prostituée, celte prostituée, cefevori se faisaient ouvrir les coffres do l'État, et en enlevaient l'argent que sollicitaient des cèemina enfoncés, des ponts rompus, des digues emportées, des hôpitmix délaissés; qu'atten-, dait une armée dénuée ; que réclamaient des rentiers méprisés, des pensionnaires oubliés (f ). Les historiens de François I*' n'ont point
. parlé de cette subversion des principes conservateurs de la fortune pubKqne* N'était-ce rien dans l'histoire de France que l'origine du
' trésor royal» et n'étwl-ce rien dans FWsicMre
' de François ^' que d'avoir enfanté un sjstèfne monstrueux qui a été aussi une des causes de la révolution (2)?
(1) VoyezàlasuitçdeeeMémoireydaaslesiioieret preuves, plusieurs pièces relatives aux acquits de comptant.
(2) Je trouve dans un tableau intitulé Des superintendants des finances, que j*ai copié sur un manuscrit de Cangé, à la bibliothèque du Roi, la note qoi suit :
- Sous le rogne de François l***, le l'' janvier 1615, • Jacques de Beaunc, baron de Samblançay,
• Arrêté en tb27 , con- » Madame Louise de Saroie
• damné le 9 août « employa pour le perire « 15)7. » « lo plus horrible des nsn»
tt gonges. *
« Après là disgrâce du surintendant , madame la « duchesse d'Angouléme créa ane charge de trésorier
• de Vèpargne, et en revêtit Ewtache Babou , bod^
SECTION m.
En eoibrassant d^un regard général les opératkms financières du règne de François I*% on peut s'étonner d'y trooTer un système d'en- Tatùsaemeiit régulier et comidet, et douter que tant de combinaisons et tant d^artifice soient outrés dans Teaprit d'un prince abandonné au plaiar. Cependant, imposer^ emprunter et vendre sont trois opérations qui ne passent pas la portée ordinaire des rois dissipateurs. Il faut un peu phis d^art et de talent à celui qui veut fidre entrer le trésor de PÉtat dans le sien^ par UQ trésor intermédiaire dont il cache l'objet; p«v confondre des revenus dont l'origine et la destination étaient différentes^ dcmt la sépi^ ration était établie par les lois de l'État; pour se mettre en possesâon de disposer de Fun conune de l'autre > et pour employer l'un et Fautre à ses jouissances personnelles, en dérobant à la nation jusqu'à la connaissance de l'emploi qui est &it de ses deniers. Mais les profusicms de François P% et celles de sa mère, le jetaient d'un jour à l'autre dans le dénOh ment. Le besoin alors assiégeait sa paresse , îotenrompait sesplaiârs mêmes, et le forçait k recourir aux expédients, a François I"%» dit Vc^taire en parlant de ses premières guerres, c dépensait trop pour le plaisir, et gardait peu c d'argadt pour ses affaires(i). » aSamUançay, c dit Gaillard (3), ne pouvait pas tenir contre a Favidité de la duchesse d'Angouléme et les « profuMons d'un jeune roi amoureux et dis- « aipé. » La dissipation a aussi son génie; les besoins du plaisir sont les plus inventifs de tous ka besoins. Les bescnns de la puissance ont, anrec le don de l'invention, l'audace qui fait tout oser : on jeune prince, qui peut tout se permettre, m sera pas stérile en expédients axnme un malheureux abattu par une longue indgence. François I*' s'était donc rendu capable de beaucoup d'inventions financières. Cependant on peut croire que sa manœuvre sor le trésor national fut conçue et exécutée
\ d*ADeott1éme, qui luy estoit fort affidé ; et par ( cet établifltement elle se tira de la dépendance de la « chambre des comptes, et disposa comme il luy plut • des finances. *•
Ifota. L'éditde 1522 le nomme PkUïberl Babou, probablemeat il s'appelaU BMitaehê-PMUbert.
(1) BUMre générale, t m» p. 144, édit. deKehl.
(S) HUMn de Françfài !•' , t YI, p. 437 et saiv.
par Philibert Babou, sieur de la Bourdaisière, Famantde la duchesse d'AngouIÔme, sa mère^ trésorier du domaine, homme du méiier. Mais il n'était pas difficile à cet mtrigant de l'expliquer, ni à François !•' de la comprendre; et il suffit qu'il ait pu la comprendre pour que Fhistoire doive la lui imputer. H pouvait en rejeter l'idée, il pouvait éloigner de lui l'inventeur. Les ministres doivent répondre à l'autorité, ou du moins à l'opinion des contemporains, pour les princes inviolables; mais ce sont les princes qui sont responsables, devant la postérité, des ministres de leur choix.
Ce qui était surtout déplorable dans François I*', c'est qu'après s'être mis, par ses folles dépenses, dans la nécessité d'imposer, d'emprunter, de vendre pour subvenir aux frais de la guerre, le produit de ses opérations tournait encore en folles dépenses. Nous avons vu le désespoir où il jetait ses généraux les plus favorisés, par l'oubli des plus pressants besoins de leur armée. Lautrec, dit Beaucaire, tombé dans le désespoir, parlait avec exécration de la lâche indifférence de François !•', qui, sans être touché ni de l'intérêt public', ni de son propre intérêt, ni par la raison, ni par ses engagements et ses promesses, s'abandonnait à tant de dépenses inutiles, et en omettait tant de nécessaires ( I ) .
Fénelon, dans un de ses Dialogues des morts y lui fait adresser par Louis XII la question suivante : « Tant de sommes imposées sur a la nation ont-elles été bien employées pour « lever et faire subsister les armées avec écw « nomie? » François !•' répond : fi Ilm'ena « fallu une partie pour la magnificence de ma a cour. » Louis reprend : a Je parie que vos « maîtresses y ont eu une plus grande part « que vos meilleurs officiers d'armée : si bien ç donc que le peuple est ruiné, la guerre al-a lumée, lu justice vénale, la cour livrée à « toutes les folies des femmes galantes, tout « F État en souffrance ! Voilà ce règne si bril* « tant, qui a effacé le mien. » Le voilà en efiTet.
(I) Lautrlchus in desperationem verstu Franclsci socordiam execratm est, qui neque uUa ratkme, gui neque datafide, neque sua utUUate motus, tôt ihu.
TILIB UIFBVSÀS FACBSET, NBCKSSABUS OMITTBRItT.
FRANÇOIS 1"
C'est ici le lieu de réfuter cette iissertion souvent répétée^ que François P' laissa à sa mort quatre cent mille écus dans ses cotfi*es, et un quartier de ses revenus payable le lendemain de sa mort; le tout libre de dettes.
Gamier a vérifié, sur un état des finances dressé à lavénement de Henri II, et qui se trouve dans les manuscrits de Béthune, que François l«% à sa mort, devait neuf millions à Lyon , indépendamment des rentes qu'il avait constituées sur Thôtel de ville de Paris pour un capital au moins égal : de sorte qu'il a laissé au moins dix-huit millions de dettes , qui en feraient trente d'aujourd'hui. Ensuite, qu'enteftd-on par ses coffres? Ceqa'on appelait alors les coffres du roi était une caisse de l'intérieur de sa maison, comme celle de la chambre aux deniers^ destinée aux dépenses de la bouche, et, comme elle, soumise à Vargentier du roi, au dépensier de sa maison. Qu*étaient-ce donc que ces quatre cent mille écus qu'on nous donne comme une preuve du bon état des finances? C'était un petit amas dans la bourse particulière du roi ou de sa maison. Il était très-facile de la tenir toujours bien garnie, depuis que le roi puisait tant qu'il voulait dans le trésor de l'État. Au reste, s'il emplissait ses coffres en faisant des emprunts dont il chargeait l'État , c'était un abus de plus.
Terminons cette partie par quelques réflexions générales.
La France n'a jamais regardé que comme une spoliation la levée d'un impôt qu'elle n'avait pas consenti, soit par les députés du tiers état ou états généraux, ou par lés parlements, qui furent considérés, à cet égard, comme une commission intermédiaire du tiers état. C'est une maxime de droit public, à laquelle des atteintes rares et passagères n'ont rien ôté de sa force, que le consentement des états généraux ou l'enregistrement libre des parlements était nécessaire pour rendre la perception légale. Soit que la nécessité du consentement du peuple émane d'une portion de souveraineté que la nation s'est réservée lorsqu'elle Pa déléguée à la royauté héréditaire, ou qu'elle procède du droit de propriété, qu'elle a voulu maintenir hors de l'atteinte de tous les pouvoirs; c'est une question d'autant plus indiffé-
rente, qu'elle n'est qu'ime question de mots/ft que ces deux principes, qui paraissent opposés, sont parfaitement identiques et se réduisent à la même idée. Le fait est que, dans le monde entier, la levée de tributs arbitraires est regardée comme nn acte de despotisme, et que le consentement de l'impôt est un des caractères de la monarchie.
Une conséquence de ce principe, c'est que le prince qui reçoit des tributs consentis ne peut pas plus en changer la destination, qu'il n'a pu les lever sans consentement; car détourner les deniers publics de l'usée pour lequel ils ont été consentis est la même chose que les lever sans consentement.
Une autre conséquence, c'est qi^ le prince ne peut légitimement faire des emprunts, ni constituer des rentes, sans le concours de la volonté nationale ; car c'est s'engager à établir ou à maintenir nn impôt pour rembourser le capital , ou pour payer les rentes; et celui qui ne peut pas établir Fimpôt, de son autorité, ne peut pas s'engager à l'établir.
Une troisième conséquence, c'est que le prince ne peut aliéner le domaine; car sll s'ôte le moyen de vivre de ses revenus, il faut qu'il vive sur ceux de l'État.
Aussi François }^ avouait-il, déclaraît-il, se faisait-il honneur de déclarer sa prétention au pouvoir absolu. L'empereur Charles-Quint demandant au roi (François !«') combien valait le revenu de quelques villes de France par an. Ce que je vevw, répondit le roi.. Ce que Je veux! Ainsi, il disait avec oi^^il une vârità dont l'aveu n'aurait dû lui être arradié que par le repentir. Et cette orgueilleuse déclaration , faite à un autre monarque, n'était^Ue pas elle-même un crime? Manifester le despotisme comme un droit, n'est-ce pas faire à la liberté une offense aussi grave que l'oppression? Ce que je vtux! Est-ce le successeer de Louis XII qui ose s'exprimer ainsi? est-€e un prince assis sur le trône de Clovis, et régnant sur les descendants des Francs, qui l'y ont élevé ? Enivré dans la coupe du pouvoir; a-t-il oubUé le vase de Soissons ? Esclave vo^ lontaire d'une cour corrompue, put-il penser que les Français soient devenus ses esclaves? put-il se croire le propriétaire. du patrimoine des Français, étant, lui, la propriété de tout ce qtii l'entoure? Ce qveje veux! Si ce mot était
SECTION Ul.
idl
vrai alorS; il ne devait pas Tètre longtemps. 11 ne rétait déjà plus quand Maxiinilîen y le second des successeurs de Charles-Quint^ et s<Hi neveu, prince sage, spirituel, et généreux, se faisait éx|riiquer ce que c'était que cette puissance absolue dont se targuait François 1^, et dont il ne pouvait se faire une idée. Lorsqu'on t*e4t reffrésenté à tses yevx , il s'écria : Le roi de Frmnce e»t donc le roi des àétesf Sans doute, les Français auraient mérité d'être considérés comme un vil.troupeau, s'î\s avaient enduré longtemps le despotisme introduit par François l*^ Mais alors que Maximi/ien s'exprimait ainsi , la révolte des peuples faisait expier aux descendants de Tusur- |>ateur, aux héritiers de ses vices et de ses principes, la souffrance et les humiliations que la nation avait trop longtemps supportées (1).
§ 11. Religion, mœurs, instruction publique.
Je trouve, dans l'histoire du concordat, une série de faits bien plus IcHigue, et de faits bien plus caractéristiques, que les faits et les circonstances qu'on y a remarqués jusqu'à présent.
Gaiihurd n*y a vu qu'une question de droit, c'est-à-dire de titre ou de possession. A qui avait appartenu, à qui devait appartenir le •droit de nommer aux bénéfices et aux dignités de l'Église? Était-ce au roi, étaitrce au peuple et au clergé, était-ce au pape? Sa vue ne s'étend pas plus loin que cette question.
(1) Voici comment Cayet rapporte cette curieuse anecdote, dans son Hlst, de la guerre sous le règne de Henri IV, 1. 1, p. 248 :
« L'empereur Cbarles-Quint demandant à Fran- « çois \'' combien valoit le revenu de quelques villes « de France par où il avoit passé, Ce que je veux, dit
• le roi. Laquelle parole étant depuis rapportée à " 1*empereurll«ximilien,qui, 8*enquétanten un devis « parliciilier de la puissance et du revemi d'un roi
• de France, ne pouvoit bien discerner cette puissance " absolue qu'on lui representoit, lâcha ce trait comme
• en passant ; Je trouve donc, dit-il, que le roi de
• France est le roi des bétes. «
• Charles-Quint, dit Voltaire, n'était pas despott- « que au poikit de François V dans aucun de ses « états : mais cette facilité funeste de se ruiner pro- H duisit plus d'un malheur en France. • Et quand Voltaire s'exprimait ainsi, il s'en préparait de nouv(>aiix et de plus grands que tous les autres.
Le président Hénault, Mably, latitetir de la Vie de Léon X, Roscoe, ont parlé du concordat en publicistes, et Pont c^jnsidéré relativement au pouvoir royal. Hénault voit dans le droit de nonamer aux bénéfices le fondement d'une autorité puissante sur le clergé ; il aime à voir cette autorité réunie' à l'autorité royale, qui s'afTerinit par leur réunion. Cette réunion est très-a>nforme, dit-il, au principe U'unite par lequel subsiste Un État monarchique, et il l'approuve. Mably et Roscoe voient bien aussi rafTermissement du pouvoir monarchiqtie dans le concordat, mais ils y voient, de plus, son agrandissement démesuré, et par cette raison ils le blâment.
Mably s'exprime ainsi : «Ce fut pour s*atta- « cher plus étroitement le clergé , que Frana çois !«' Ht avec Léon X le concordat qui le « rendit distributeur des dignités et de la plus « grande partie des domaines de l'Église. Le (f roi tint , pour ainsi dire , dans sa main tons a les prélats, dont l'ambition et la cupidité a étaient insatiables (1). »
William Roscoe, aprè& avoir peint l'indignation que le concordat excita dans le clergé de France et dans l'université, ajoute ce qui suit (i) : «Les laïques, eux-mômes, virent d'un «œil jaloux cet accroissement d'autorité que a le monarque venait d'obtenir inopinément; a ils jugeaient que cette union de la puissance a spirituelle et de la puissance teflaporelle en a sa personne, lui permettait d'étouffer ces se- « menées de liberté qui avaient échappé à « Louis XI, et qui, ayant commencé à germer tf sous les règnes plus doux de ses siiccesa setus, semblaient devoir fructifier. »
Est-il bien certain que le droit de nommer aux bénéfices soit essentieliement un accroissement du pouvoir royal, en soit même l'affermissement ? C'est le droit de révoquer, qui mettrait le clergé dans une étroite dépendance à Pégard de la couronne. La nomination (kit presque autant d'ingrats que d'obligés. L'orgueil de corps, établi sur Téminence des fonctions ecclésiastiques, fait honte de la gratittide, et l'inamovibilité en dispense.
(1) Observations sur l'histoire de France: Remarques sur la troisième race.
(2) Histoire de l.éon X, t. IV, p. 66.
FRANÇOIS I"
D'un autre côté^ robligatkm de recourir à l'autorité pontificale^ pour obtenir des institutions> place le clergé sous deux pouvoirs dont les droits équivoques sont reconnus tels par Pacte même qui en fait la division et le partage : rinstitution est à demi dans l'État^ et à demi hors l'État. Il est très-facile au clergé de se soustraire à Tune des deux puissances en invoquant l'autre, et d*obtenir de celle à laquelle il se dévoue qu'elle se relàcbe de son autcH*ité9 pour prix de l'attachement et de la soumission dont il lui donne une preuve. Depuis le concordat, la France a vu le clergé plusieurs fois se ranger contre la couronne sous la tiare, revenir ensuite de la tiare à la couronne, et des essais continuels se succéder contre celle des deux autorités dont le clergé était mécontent. Il a toujours à sa disposition la force de la puissance opposée. Il a donc son autorité propre, comme il a son intérêt particulier dans l'intérieur de l'État; et, en vertu de cette autorité, il se jette tantôt du côté de la nation contre la royauté, tantôt du côté de la royauté contre la nation : s'il ne veut pas paraître en corps, il autorise des congrégations particuUères, qui prêtent leur secoui's jusqu'à ce qu'elles aient elles-inêmes acquis leur indépendance, et que toutes les puissances et toutes les autorités s'entendent pour les faire rentrer dans le néant, comme il est arrivé des jésuites.
Ne serait-il pas raisonnable de penser que la couronné, pour être assurée du zèle du clergé, a besoin de l'appeler à une cour brillante et voluptueuse, et de mettre sur la tête de plusieurs de ses membres des charges importantes et récocables ? Avec une cour et des prélats hommes de cour, le concordat est sans doute fort utile au pouvoir royal, et le clergé fort serviable au pouvoir absolu. Tel était Tétat des choses à l'époque où François I*' en fit une loi nationale : ce fut pour compléter sa cour, pour plaire à la multitude de prélats qui en faisaient partie, pour se les attacher, que ce prince alla négocier ce traité avec Léon X, à Bologne. Mais ici la morale se présente à côté de la politique, et demande ce que devint le clergé sous le régime du concordat combiné avec l'institution d'un clergé de la maison du roi; elle demande si, dans ce système, le concordat n'opéra pas la corruption du clergé
par la cour, et de la cour par le clergé; s'il ne fit pas déchoir l'état ecclésiastique au rang des agences du gouvernement ; s'il n'anéantit pas le pouvoir moral attaché au culte religieux ; s'il ne fit pas évanouir les idées que les peuples pouvaient avoir du sacerdoce, ou de l'enseignement sacré ; enfin, si ce ne fut pas la perte d'un moyen d'instruction pour le peuple et de censure pour les rois.
Les faits vont nous apprendre ce qu*il faut en penser.
Selon l'ancienne discipline de l'Église, les abbés étaient élus par les moines assemblés, les évéques par le clergé uni au peuple, et l'élection des évéques était confirmée par les évêques provinciaux, surtout par le métropolitain... Toui doivent élire ceM à ^i tousdoivent obéify et tous doivent connaître celui qu'ils élisent : telle était la maxime des premiers siècles de l'Église, a Jugez, dit Fleury, si elle était bonne, et comptez les saints évéques des six premiers siècles. »
On ne peut nier, dit Dupuy (1), que les élections n'aient eu lieu dès le temps des apôtres.
C'était donc là une règle de l'Église.
Les abus se sont introduits dans les élections, des disc<nrdes se sont élevées entre des électeurs. Les papes, alors, ont nommé les évêques; des rois en oui nommé. En d'autres temps, dit Dupuy, le prince et le clergé ont nommé par communs .suffrages; quelquefois tout le clergé ensemble sans le peuple ; quelquefois les chanoines seuls sans le clergé : les usages ont varié. Mais la règle était que le clergé et le peuple élussent leur pasteur : et la règle était apostolique, et elle était bonne, comme dit Fleury.
Au douzième siècle, les maximes dites ultramontaines s'établirent; le pape prétendît qu'à lui seul appartenait le droit de disposer des dignités de l'Église. Mais saint Louis, en i2i8, confirma le droit d'élection par sa pragmatique, qu'il renouvela quarante années après. Cette loi reçut encore des atteintes ; Charles VII, en 1438, la remit en vigueur dans une autre pragmatique, qui assure aux églises le droit d'élire leurs évéques, aux monastères celui d'élire leurs abbés, et fait d'ailleurs ou
(i ) Sur Vart. 68 des libertés de V Église gallicane.
SECTION m
renouvelle beaucoup de rëglemeuls po«r la dme^Uae ecclésiastique» Cette nouvelle pragmatique fut regardée par tes jurisconsultes cooune le paUadhm de l'Église gallicane.
Louis XI^ encore dauplûn^ faisant la guerre à son père^ avait promis au pape d'abolir la pragmatique pour obtenir sa protection. Devenu roi^ U voulut tenir ou avoir Pair de tenir «a parole ; il envoya l'original de la loi au pape^ qui fit allumer des feux en réjouissance de ce sacrifice. Il envoya en même temps au pafftementun édit portant abolition de la pragmatique; mais le parlement en refusa Fenregisfrement. Le roi le fit enregistrer de force : ie parientent protesta, et le roi négligea ensuite Texécution de sa loi. Sous Charles VIII, IsL pragmatique reprit vigueur ; sous Louis XII, les tribunaux se sont conformés à ses disposî-
tiODS.
ftkis arrive François I•^ Cest ici que vont échouer les grands exemples^ les grandes autorités^ et périr les grands principes de la discipline ecclésiastique. Ici vont se présenter, avec un orgueil hypocrite, les accusations familières à l'usurpation contre les élections; les leprodies d'ignorance, de mauvaises nuBurs, dans ceux qui élisent ; d'intrigues, de comiptioii,de la part de ceux qui aspirent à être ^tos; d'agitations , de violences , de factions «ntre les concurrents; enfin de choix scandaleux (I) : et tous ces désordres réels ou sup-
(I) Brantôme, dans son discours sur François !•', a iêil une digression contre les élections , où il résume leot et qo'ii a entendu raconter des motife qui avaieat déterminé François 1" à les abolir. C'est une satire violente contre les moines , les dianoines , 1rs prêtres, sans exception. « Les moines, dtt-il, éiiaoient « le plus souvent celui qui ctoit le meilleur cosapa-
• gnon, qui aimoit plus les garces, les chiens et les
• oiseaux, qui étoit le meilleur biberon, bref qui « étoit le plus débauché, afin que, l'ayant fait leur k prieur ou leur abbé, par après il leur permit faire « loalespaiiDUles débauches^ dissolutions et plaisire... ■ Quand ils ne se pouvoient accorder en leurs éko- « tioos, le plus souvent s'entre-battoient, se gour- « moient à coups de poing, venoient aux braquemars, « et a'entre-blessoient , voire s'entre-tuoient... Bref, « une infinité d*abus se commettoient en ces élections > €t créations... S'il y a eu des abus en élections mom hocbUs, il y en a eu bien autant es coiuMicato ; et «celles d4» évoques, qui... acheloient les voix des
posés seront tout ensemble outrés et déclarés sans remède ; et des principes anciennement consacrés^ qui n'attendent pour revivre honorés qu'un regard de Tautorité, seront condamnés à un étemel oubli.
Fi'Mçois l«^ veut enrichir les gens qui feront partie de sa cour. Le plaisir et la gloire y ont déjà réuni les grands ; il. y veut en outre le clergé : il lui faut sous la main tout ce qui peut swvir son pouvoir. Déjà plusieurs prélats le sollicitent. Le cardinal de Lorraine, déjà te setond du prime pour la magnificence et le plaisir; le chancelier Duprat, devemi capable par son veuvage de posséder de grands bénéfices, ont besoin de voir entre les mains du roi la nomination à toutes les dignités ecclésiastiques. De son côté, le roi, enivré de la conquête du Milanais, désirait celle de Naples. La bienveillance de Léon X lui était nécessaire. Il a la présomption de croire qu'un entretien et de frivoles hommages détermineront le pontife à seconder ses desseins. 11 va trouver Léon à Bologne; il lui baise les pieds; il lui sert de eau-
chanoines et dignitaires à pît9'$ éeniers^ ou par promesses, ce qui étoit vraie simonie plutôt qu'élection... Bien souvent aussi foisoient-iis tumultes, séditions, ligues et brigues en leurs chapitres, jusques à s'entre-battre, se frapper et s'entre-blesser... Dieu sait la vie que menoient ces évèques... ils éloient assidus dans leurs diocèses... mais pour y mener vie toute dissolue, après chiens, oiseaux , testes,
banquets, confrairies, noœs et p , dont ils en
faisoient des sérails, ainsi que j'ai oui parler d*un de ce vieux temps, qui faisoit rechercher de jeunes belles petites fllles de Tàge de dix ans,... et les donnoit à élever et à nourrir qui là , qui là,. . . pour s>n servir quand elles seroicnt grandes... De plus, ce grand roi, fprt libéral et qui prenoit grand plaisir à donner,... ne pouvant récompenser sa noblesse des flnaaoes de sou domaine et des deniers de ses tailles, trouva bon de les récompenser de quelques abbayes et biens d'Église. »
On pourrait croire cette satire sans exagération, si Brantôme, comme il le déclare, n'avait été nommé en vertu du «oncordat à Tabbaye de Brantôme, dont il portait le non. Et l'on pourrait croire que François 1'' a été déterminé principalement par les mauvaises mceurs des chanoines, des moines et des évèques, s'il n'avait nommé après le concordat que des évèques pieux, instruits, zélés pour les fonctions pastorales; mais le scandale fut bien autre qu'il n'élail avant, et les mauvais e^cemples furent plus pernicieux, étant donnés par la eour.
FRANÇOIS P
de Saint-Pierre^ il lui néantissementde la loi (i)? Maisil est dfécidé
dataire dans l'église donne à laver ; il lui demande l'absolution du péché qu'il a commis en combattant contre le pape Jules 11^ etc. Le pape feint de vouloir se relâcher de Tétrquelte pour s'entretenir familièrement avec le roi ; les officiers de la cour de Rome l'en empêchent. Le roi découvre ses desseins sur Naples; il croit bonnement que le pape s'y intéresse : Reœjuvenis, dit Beaucaire^ Halicarum artium haud saiis gnarus. Le pape alors demande Pabolition de la pragmatique. Le roi y souscrit^ à condition qu'il aura la nomination aux dignités ecclésiastiques. Le pontife consent que le roi désigne, présente les personnes à qui il voudra les conférer; mais il se réserve le droit de donner les institutions ou provisions aux présentés, et il exige, de. plus, qu'il lui soit payé un tribut en reconnaissance du droit d'instituer. Le tribut est accordé; les évéques qui seront nommés seront soumis à prendre des provisions en cour de Rome, et de les payer d'une année du revenu de leur bénéfice. Voilà le concordat.
Le roi revient en France, persuadé qu'il a gagné le cœur du pontife, et que le chemin de Naples est ouvert aux armes françaises : Bononiadiscedensy de Leonisamicitiaspem gallica simplicitate concepit. Il était ^ d'ailleurs, enchanté de la concession obtenue de Léon aux dépens de la France, au détriment du clei^é et de la discipline ecclésiastique, mais à la grande satisfaction d'une cour avide qui attendait impatiemment son retour.
S'il y avait dans l'État une loi qu'on pût appeler fondamentale, c'était celle qui établissait les élections ecclésiastiques; elle était liée à la religion nationale ; elle n'aurait pas eu besoin d'être inscrite entre nos lois politiques pour faire partie de notre droit public, comme la religion elle-même : mais un de nos plus grands rois, saint Louis, l'avait inscrite au code national, à la demande des états généraux ; un de ses successeurs, Charles VII, provoqué de même par les états généraux, en avait retracé les augustes caractères, que le temps avait fait pâlir. Le parlement avait reçu ces lois en dépôt; il y conformait toujours ses jugements. Les abus nés des guerres civiles dfsparaissaient comme beaucoup d'autres. Dans ces circonstances où la loi pouvait si aisément abolir l'abus, appartenait-il à Tabus de prononcer l'a-
que la loi périra. Un roi de vingt-deux ans a prononcé dans ses hautes voluptés, au sein d'une cour débordée, peuplée d'ecdéeiastiques corrompus, que la puissance royale a besoin d'un grand nombre de bénéfices à donner, d'une masse énorme de richesses à répandre, pour s'approprier une influence indépendante de sa nature, s'en accroître, et tout ens^oable couvrir et môme autoriser un dérégléoieoi auquel elle devait mettre obstacle. Ghaiies Martel avait pris les biens du clergé pour avoir des armées, et dépouillé les prêtres pour armer des guerriers : François P' prend les biens du clergé pour enrichir les prêtres indignes, et se faire du rebut du sacerdoce une nouvelle espèce de milice, non moins utile que l'autre à ses passions et à ses habitudes. Les prélats de sa cour attendent avec impatience l'alim^dt promis à leurs vices. Les besoips d'une vie voluptueuse, plus hardis et plus pressants que ceux de l'indigence, sollicitent vivement; le concordat est solennellement érigé en loi sur la pragmatique renversée.
« Le temps et l'habitude, dit Gaillard , ont « acquis au concordat une autorité puissante*; a mais, peut-être, n'est-il pohit au nombre de « cëslois auxquelles l'attachement deâpelipfe/s a « donné la sanction la plus inviolable .'l'esprit « de la pragmatique s'est conservé longftempB? « et ne parait pas encore éteint entièrement •a On fit longtemps des prières publiques pour « l'abolition du concordat. Le célèbre Amyot , « ambassadeur de Henri II au concile de Trente, « y demanda le rétablissement des élections; « le cardinal de Lorraine y fit la même de- « mande (ce cardinal était bien un exemple « des détestables effets du concordat). L'ordon- « nance d'Orléans, en 1536, sembla un mo- « ment ranimer la pragmatique sur les îns- « tances des trois états. Ces instances furent «renouvelées aux états de Blois en 1576. Le «concile de Rouen tenu en 1581, le concile « de Reims en 1583, l'assemblée des notables « à Rouen en 1596, les assemblées du clergé «de 1580, 1593, 1605, 1606; le parlement, « dans ses remontrances sur l'édit de Romo-
( » ) Pasquier dit à ce 8uj«t : «« S'il convenoit pour les abus extirper la tige, ce serait péle-mélei' (ouf es choses. • {Hechei'cfiesy liv. 111, ch. xxvir.)
SECTION m.
•arairîin en 1560^ et dans des remontrances a présentées à Louis XIII le U mai i6i5; tous a enfin expriment ie même vœu ; c^est le cri « général de la nation. Le pariement, disait le a président de Maisons^ tire toujours le plus a qu'il peut vers la pragmatique. En IKâô, a Favocat général Talon regrettait la sainte « disciiriine des élections. Et, dans ce siècle a méme^ le chancelier d'Aguesseau disait en- « core : La pragmatique sanction^ plus resa pectée et plus respectable^ .en effet, que le tt concordat (i). »
Pour détruire de son chef une loi fondamenjnentale telle que la pragmatique, il fallait de plus affronter le principe, fondamental aussi , du droit public d'alors, qui soumettait à la V6ri/katûm des pariements les actes législatifs émanés de Tautorité royale. Qu'importe ? au prince qui peut dâiaturer le sacerdoce, il n'est pas difficile de franchir Topposition d'un corps politique. L'édit qui convertit le concordat en loi est présenté au parlement; le parlement refuse de l'enregistrer, et adresse plusieurs représentations au roi. Le roi ordonne de nouveau l'enregistrement; des députés vont lui présenter de nouvelles remontrances. Le roi était akurs à Amboise : Je veux être obéi; por- -ies dejiioin mes ordres à mon parlement^ telle -est sa réponse. Les débordements de la Loire interceptaient la route d'Amboise à Paris; ie grand maître demande un délai pour les députés. Le roi r^nd : a Si demain matin avant six -benres ils ne sont partis, /entTerrot d^ archers les prendre, et les jeter dans un cul de i>assefosse pour six mois; et malheur à qui osera me parler pour eux (2) ! » Ils partent. Le seigneur
(1) Gaillard, Histoire de Françeis !•', t V, p. 103 et suiv.
(2) Histoire de François /'% t. V, p. 75. A celle occasion, Gaillard cite un autre trait de ce prince : « Des auteurs ont écrit, dit-il, que, dans une autre « circonstance, cette compagnie ayant envoyé des dé- « pûtes lui faire des remontrances jusqu^an fond du « Hainaut, où il était occupe à faire un siég^, Fran- « çois, pour toule réponse, leur fit porter pendant « quelques heures des holles et des fascines. Ce tour K é^ page ou cette violence militaire , trop indigne « d'oB grand roi , ne peut être oubliée par Thistoire , « parc«(tue malheureusement c'est un trait qui peint u le caractère. - Il n'y a qu'un mot à ajouter à caractère : c'est d'un petit et méchant roi.
de la Trémouille les sait de piës : il vient réitérer l'ordre d'enregistrer, et aniMHiee de la part du roi qu'ungraad acte de sévérité, sur lequel il affecte de laisser un sombre nnage^ punira un nouveau refus. Le pariaosent enrégistre^ proteste^ appelle à un fùturoondie^ jure de ne juger que stttvant la pragmatique : voilà tout ce qu'obtient un enregiatremeal forâé.
Le parlement, en effet, ne reconnaît pat le conciHrdat. Le roi n(»nme Duprat à FarcèevôchédeSens, et cep^dant le parlement autorise 4'élection d'un archevêque dans le chapilrede Sens. Duprat s'oi4>ose à l'élection : le parl^ ment décrète le chancelier de prise de corps. Le roi pendant ce débat était prisuuaicr à Madrid : à s(m retour, il ne conçoit d^ta!»e mojEen pour mettre Duprat en possession, et pour faire exécuter le concordat, que d'attrH^qer au grand conseil la connaissance des affmies relatives aux nommations royales (i), et d'eu dépouiller le tribunal constitutionnel. Ainsi, la force est réduite à éluder une résislanee qu'elle n'a pu vaincre, et elle ne parvient à usurper la faculté de faire et de défaire arbirtrairement les lois, qu'^ se dérobant à l'autorité d'un corps sur lequel la nation se reposait pour la conservation de celles qu'elle avait votées par des assemblées d'étaU gtoâraux. Cette- manière d*usurper fut aussi lâche que' le but était odieux; mais le ciel a voulu, pour le salut des peuples, que le pouvoir qui se met au-dessus des lois se mit aussi au dessus de deux conditions sans lesquelles il. ne' peut se soutenir : Phonneiur et Féconomie ; et qu'il pérît toujours, faute de considération et d'argent.
Si, du moins, un sage exercice du droit usurpé sur le peuple et le clergé avait racheté ime partie de l'odieux attadié à l'usurpation! Mais non. Encore une fois, ce n'est pasponr se conformer aux règles, qu'on pi*étei]d au drœt de les mépriser. François I" se hâte d'accomplir les prédictions du parlement et de l'université; il justifie toutes les appréhensions des gens de bien ; il brave l'opinion de la France entière. Nous avons vu de quelles gens il composa le clergé de sa maison, quel homme il en lit le
(I) Éditde 1527. Déclaration du 6 septembre suivant, coQHrmôe par Henri II; édition de novembre
Gcx)gle
Wi
FRANÇOIS I
chef; quelles étaieailesniceursdupliw conadé^ mUe des cardinaux qui s'y étaient établis. Gê fut le même scandale pour le l'esté du clergé : noiHMulement les bénéfices furent donnés à des prêtres indignes^ mais à de simples clercs, à des laïques, à des gendarmes, à des femmes, à des enfants. François ^' récompensait par des dignités et des biens ecclésiastiques ses architectes, ses peintres, ses sculpteurs, ses orféTTès, les officiers de sa maison de tout grade, même les gens de sa cuisine.
Les mœurs d'un clergé ainsi formé, répondirent à son origine. Telle était la licence des évéques, qu^ils ne daignaient même pas porter l'habit ecdésiastique. La peinture que nous ont laissée de ces temps honteux àes prélats qui n'ont point été atteints par la contagion, n6 permet pas de douter que Tinvasion du lu* théranisroe en France n'y ait été favorisée par les déportements du clergé ; et que la protec* lion donnée par le roi à ses prélats de cour, leur réâstance à la réforme d'une part, et de Tautre Pardeur du parti protestant pour l'obtenir, n'Ment été les causes de la guerre, on plutôt de la révolte, dont la religion fut le prétexte pendant quarante années. C'était, en effet, un moment de crise pour les prélals de la nouvelle cour, quecelui oîile luthéranisme éclatait. Ce devait être une fatale rencontre que celle d'un grand parti d'ecclésiastiques rigides, qui s'élèvent violemment contre la dissolution du dergé en général, avec une nouvelle congrégation de prélats voluptueux, rassemblés à la cour d'un roi puissant, et assurés de sa fareur. Était 41 possible de sauver la France des maux que l'orgueil du monarque, aux prises avec l'indignation générale, devaU faire naitre? Le concordat, la corruption du clergé par la cour, de la cour par le clergé, l'audace du luthéranisme, l'imtatbn du roi, la persécution des protestants, l'oppression des consciences, celle des esprits, et pins tard une révolte assez éclatante pour être qualifiée, quoique improprement, de guerre civile; tous ces événements s'engendraient les uns les autres. Us sont tous liés si étroitement, quils n'en font qu'un seul, Ké lui'^ême à d'autres bien postérieurs, qui ont été le complément du fatal système du concordat.
Le luthéranisme est né en 1517, dans la deuxième année du règne de François !•'• Le
monarque fut dix ans avaut^e prendre hautes ment un parti entre le catholicisme et le luthé*ranisme ; il suivait le culte catholique sans faire obstacle à la réforme.
U avait de bonnes raisons pour ne point l'ad<q>ter. Rien ne le pressait de dianger le culte quil avait pratiqué toute sa vie. Un changement l'aurait rendu odieux aux catholiques délaissés; en restant catholique, les réformés n'avaient à lui demander que leur sécurité. Après dix ans de prédication, Luther n'avait pas obtenu la majorité en Allemagne : rien ne la lui promettait en France; il était donc de l'intérêt du roi de rester dans *la croyance U plus générale. Ses prétentions sur le royaume de Naples, où la réforme n'avait point eu d'accès, exigeaient aussi quil professât une croyance conforme à celle des peuples d'Italie, et surtout à celle de Léon X. Enfin, Charies- Quint, l'ennemi personnel de François I*', ^t demeuré catholique, et le roi ne devait pas lui laisser l'avantage d'être en harmonie avec le grand nombre en France et en Allemagne, tandis qu'il serait, lui, du côté le phis faible.
Mais si tout invitait François I*' à rester fi^ dèle au culte catholique, rien ne le forçait de persécuter les protestants.
Il n'avait point à craindre en France, du concours de deux religions, ce que l'empereur d'Allemagne en pouvait appréhender. La couronne impériale était élective en Allemagne ; là l'élection pouvait dépendre des opinions religieuses. En* France, où le trône était héréditaire, le culte du prince était indifférent pour la succession au trône. Cependant Charies- Quint, qui avait un intérêt évident et considérable à empêcher une dissidence, toléra le luthéranisme, et François, à qui la diversité du culte importait peu, le persécuta.
Le roi n'avait point à craindre que le luthéranisme donnât lieu en France, comme en Allemagne, à une révolte des paysans contre les seigneurs, en propageant les maximes de la liberté et de l'égalité évangéliques : l'oppression des seigneurs en France n'était plus la même qu'en Allemagne. D'ailleurs, en Allemagne la révolte avait été facilement réprimée à sa naissance; Luther avait travaillé le premier à rétoufler, en écrivant aux paysans que Dieu défend la révolte, et aux seigneurs que Dt^u déleste la tyrannie. Cependant l'empereur to-
SECTION Uf.
léra le luihénuiisiiie^ et François W le persÂcula.
Je laisse de côté les lieiû eommiiûs qui oat été si souvent répété^ contre les protestants : que le génie du protestantisme est populaire ; «{u'îl tend au renversement de Tautorilé ; qu'il s'étend à tout le d(Mnaine du gouvernement ; que, par cette seule raison que les protestants se sont établis arbitres de leurs croyances, ils ne sont jamais éloignés de se rendre juges du gouvernement; qu'il est de la nature de toute béréâe, dans un grand État, de tendre à la répubUque; que les petits princes peuvent seuls se présager de ce danger, etc. (i). Il n'y a pas un mot de spécieux dans toute cette doctrine. Le génie du protestantisme , laissé à luimême, n'est ni monarchique ni républicain; il est indifférent à la république et à la monardiie. On voit en Europe des républiques protestantes, et des monarchies, en plus grand nombre, protestantes aussi. Le génie du protestantisme, qoand ce culte est persécuté dans les monarchies par des princes protecteurs de tous les i^s civils, politiques et religieux, est d*iiivoquer l'appui du peuple intéressé à la réforme de ces abus : c'est alors qu'il peut paraître républicain. Cependant ce génie- là n'est pas autre chose alors que Tinstinct de la faiblesse, qui recherche la protection de la force contre la violence ; que le bon sens qui porte à s'unir à ceux qui demandent justice, contre ceux qui violent la justice ; que le sentiment du droit de se défendre contre l'autorité qui fait la guerre, au lieu d*exercer la justice. Les protestants ont été républicains sous Charles IX et Henri III, malgré leur attachement pour Henri IV, qui alors s'oubliait souvent dans les plaisirs, et négligeait les intérêts de son parti ; ils ne l'ont pas été sous Henri IV devenu roi et grand roi, ni depuis.
Cette thèse, que ceux qui se sont établis arbitres de leur croyance ne sont pas loin de se rendre juges du gouvernement, ne peut se soutenir que contre les premiers partisans de la réibrme et contre ses promoteurs. Elle est absurde à l'égard des protestants des dix-septième, dix- huitième et dix-neuvième siècles.
(1) Ce sont des arguments que le président Hénault prête à Catherine de Mcdicis, dans le drame de François II, acte !•% scène vi.
qui sent nés dans leur croyance comnie les catholiques dans la leur : elle est absurde contre le protestantisme en général. Elle était d'ailleurs dénuée de justice dans le temps même de la réforme; car les protesta ont toujours demandé un concile pour juger leur doctrine, et invoqué le gouvernement contre le désordre des mœurs.
U a fallu de nos jours bi<m de la reftesion et du courage pour rentrer dans la bonne route à regard des cultes; il ne fallait dans le principe que du bon sens et une volonté ferme pour ne pas s'engager dans la mauvaise. 11 ne s'agissait que d'empêcher le mouvement de la réforme d'entrer dans le mouvement de l'État, de séparer les intérêts du culte de ceux du gouvernement, et de dire : L'État protège tous les cultes, et réprime les désordres de tous. Mais il aurait fallu que ce langage fût soutenu par une police vigilante et non inquiète , active et vigoureuse sans être violente et emportée, de façon que les passions fussent contenues par une égale sévérité des deux cêtés. U aurait fallu, avant tout, un prince capable de réformer les mœurs du clergé, celles de sa oour, les siennes; de rétablir les élections abolies par le concordat, et de dérober à la censure exercée par les protestants les griefs qui en faisaient la force, conmie le père de famille prudent et éclairé dérobe sa maison aux nuages qui appcMrtent la foudre sur elle, et la menacent de sa destruction : en un mot, il aurait fallu un roi, et c'est ce qui manquait. Des remontrances présentées à la régente pendant la captivité du roi, en 1545, prouvent que la révocation de la pragmatique, et les désordres du nouveau clergé, étaient les causes des troubles qui commençaient à s'élever (i). François I", esclave de ses plaisirs, abtmé dans les vices d'une cour où tout lui ressemblait, ne trouva pas d'expédient plus simple et plus naturel que de qualifier de crime la provocation d'une réforme qui, étant la condamnation de ses œuvres, aurait été le terme de ses jouissances, et de poursuivre comme criminels ceux qui embrasseraient les opinions des protestants. Il embrassa donc, lui, le système de la persécution et de l'oppression des consciences.
(I) Ganiier, l. XXIV, p. 144.
fcHANÇOIS I*»
^ Pour en assurer ie succès^ il fallut porter une nouvelle atteinte à la constitution de l'É* tat. On avait violé Tautorité politique du parlement^ pour forcer à Tenregistrement du concordat; on Tavait ensuite dépouillé, comme corps judiciaire^ de sa compétence, pour juger les contestations relatives à la nomination des bénéfices; on en vint à la violation continuelle de sa juridiction pour tout ce qui regardait les ^accusations dliérésie. Les ofBcialités eurent la concurrence avec les juges ordinaires; des commissaires délégués par le pape (1), bientôt a^rës des inquisiteurs du pape , envoyés de Rome (2)^ furent chargés de la poursuite des accusés. C'étaient les précurseurs du tribunal d'inquisition dans toutes ses formes et dans tOQt son odieux^ qui devait déshonorer la France sous Henri II. Enfin^ des commissions furent substituées au pariement pour condamner et non pour juger les victimes qui leur étaient livrées par les inquisiteurs; et ces commissions^ provoquées par les délégués d'un prêtre étranger^ étaient soumises à Tinfluence uHramontaine.
, Lesonoyéns employés pour découvrir les hérétiques répondaient à ceux qu'on prenait pour les condamner. Les formes de procédure^ les voies légales d^accusation, les preuves à fournir, n'eurent plus de règle^ x|uand le magistrat n'eut plus d'autorité. Le roi donna d'avance à ses favoris les biens des accusés qui seraient livrés aux commissions^ et jugés hérétiques : il en donna même aux conmiissaires iqu'il avait nommés pour juges. Ainsi , les délations calomnieuses ne manquèrent pas aux inquisiteârs^ et les jugemafits iniques aux délateurs. Les accusations n'avaient pas besoin d'autres fondements que le soupçon d'hérésie; les preuves d'hérésie étaient très-faciles à acquérir : les théologiens faisaient des perquisitions dans le domicile de la personne désignée comme suspecte; si l'on trouvait des
- (1) En 1505, pendant que le roi était à Madrid , le pape nomma deux conseillers c^c5, vicaires du saintsiége, pour faire le procès aux hérétiques, de quelque qualité qu'ils fussent. (Garnier, t, XXIV, p. 161.) (2) Quelque temps après, un dominicain, nommé Matthieu Orry, fut envoyé par le pape, et reçu par François T*^ sous le titre dcgraud inquisiteur du pape (C.arnior, t. XXVI, p. 313.)
livres hérétiques^ ou sentant Thérésie, ou publiés sans l'approbation de l'université, on tenait le jXKsesseur pour atteint de la doctrine réprouvée; on le livrait aux commissaires. Cet usage s'était intrckiuit pendant la régence de la duchesse d'Angoulème, en 1520. A cette époque, on vit des suppôts de la faculté de théologie faire une descente dans le domioiie de Berquin, pour y chercher des livres défendus; on en fit une autre chez Clément Marot, poursuivi par un docteur de Sorbonne, inquisiteur de la foi. Ajoutez qu'on plaça parmi les livres défendus ceux qur n'avaient pas été permis, témoin im li\Te de Marguerite de Valois, dont nous aurons occasion de parler.
Gaillard a pris à tâche de faire croire que, dans le principe, le parlement de Paris était plus ardent que François 1"' à persécuter les protestants, et que le prince, du fond de sa prison de Madrid , mettait un frein à ses emportements. Il ne tient pas à lui qu'on ne croie que l'exécution de Jean Leclerc, à Metz, n'ait été ordonnée par le parlement, bien qn*à cette époque Metz , où le pape avait une inquisition établie, ne dépendit pas de la France (1). Ces trompeuses insinuations sont réfutées par les remontrances adressées à la régente après la bataille de Pavie. Gaillard avoue qu'elles étaient pleines de sagesse et de vues utiles; mais, selon lui , le parlement y insinuât la nécessité d'exterminer les hérétiques. Jamais le parlement n'a parlé d'exterminer les hérétiques : l'imputation de Gaillard est de pure invention. Le pariement désû*ait qu'on extirpât T hérésie ; \oilk \îi vérïié. Mais quel était le moyen qu^il indiquait pour y parvenir? l'abolition du concordat, le rétablissement de la juridiction du parlement sur les nominations aux bénéfices; juridiction dont on l'avait dépouillé pour le grand conseil. Le parlement relevait ensuite l'abominable moyen par lequel la cour ménageait des victimes à ses commissions, irritait les protestants, et leur donnait des adhérents: « Qu'on al)olisse, disait le parlement, les comcc missions et les confiscations anticipées ,
(1) Théodore de SaintChaumont, abbé de Saint- Antoine de Viennois, était inquisiteur généra) et commissaire apostolique nommé par le pape pour Textirpalion de l'hén'*sio dans les Trois-Èvôchés. (Gaillard, t. V, p. 405.)
SECTION m.
« comme contraires au droit natùrelet pros« « criteis par toules'nos ordonnances. On pèche a contre les bonnes mœurs , on sape le prin- « cipe fbudamental et la base des sociétés^ en « armant les citoyens les uns contre les au- « tres^ en disponant d'at^ance des biens des ac- « eusés qtii n'ont point été entendus, C*est un « brigandage public, de nommer povrjvges ou a commissaires ceux-là même à qui l'on a déjà « donné ou promis une part dans la confi^ca- « ii<m. D Le parlement termine en demandant la penoiission d'informer contre ceu^i qui ont accepta ou recherché de semblables commissîoas. Ce langage est bien opposé^ comme on Je voit ^ à celui qu'on lui prête, et ses sentiments sont assez justifiés par le soin qu'on a pris de soustraire les accusations d'hérésie à son autorité.
Voyons donc maintenant comment s'est rendue la justice dans ces commisssions excitées et dirigées par les inquisiteurs, provoqués euxmêmes par la délation intéressée.
Les premiers exemples de leur atrocité concernèrent des atteintes portées à la scoiastique.
Dans le quinzième siècle, la scolastique n'avait fait qu'un système de la philosophie et de la théologie; ^le expliquait la religion chrétienne par la philosophie d'Aristote. On tenait pour connexes la doctrine de ce philosophe et celle de saint Thomas et de Scott. La philosophie d'Aristote péchait par les principes; mais, eût-elle été saine, c'eût été une absurdité d*enter la théologie, dont les fondements sont la tradition et l'Écriture, sur un système de philosophie qui ne peut être fondé que sur des connaissances acquises par l'observation.
Les luthérieaas, qui voulîdent réformer l'Église, commencèrent par attaquer la scolastique comme principe des écarts qui avaient jeté loin des saintes Écritures. C'était rendre un service à Fesprit humain; mais la théologie défendit son système. Le luthéranisme et elle, se trouvèrent donc en guerre.
Luther avait été prévenu par Érasme, qui , dans son Éloge de la folie, avait tourné en ridicule les moines, les théologiens, les scolastiques, etqui, dans d'autres ouvrages plus sérieux, leur reprochait de ne connaître ni rÉçriture, ni les Pères de l'Église, ni les conciles, et d'avoir corrompu la théologie par am-
bition, par avarice, par esprit de dispute et par superstition. «Ib étaient si ignorants, dit « Gondillac (i), qu'on entreprenait sérieusea ment de leur prouver que les belles-lettres a leur étaient nécessaires, et qu'ils entreprea naient sérieusement de prouver, eux-mêmes, a qu'elles leur étaient tout à fait inutiles. »
Un gentilhomme d'Artois , nommé de Btorquin, estimé pour ses mœurs, son caractèïre^ ses connaissances, sa charité, son zèle pour ses amis, était étroitement lié avec Érasme : ennemi comme lui des moines; et comme lui pénétré de mépris pour la scOlastique , les moines lui avaient déclaré la guerre. Béda, syndic de la faculté de théologie, esprit fougueux, était à leur tête. La Sorbonne avait fait une descaite chez Berquin pour y chercher des livres hérétiques qu'on y soupçonnait, et en avait trouvé. Le roi, instruit à Madrid de cette violence, l'avait désapprouvée et l'avait fait cesser; mais à son retour, lorsque devait mettre un terme non-seulement à la persécution, mais à l'esprit persécuteur, et prendre le parti des belles-lettres contre la scolastique, mère des mauvaises études, il autorise, il aide la persécution contre la réforme et contre les lettres. La faculté de théologie avait censuré Érasme, ami de Berquin ; Berquin avait pris la défense d'Érasme : François V^* fait reprendre le procès de Berquin, et nomme pour le juger douze conunissaires. Les livres de Berquin sont condamnés au feu; l'auteur est condamné à faire amende honorable et abjuration en place de Grève, à avoir la langue percée d'un fer chaud, à être renfermé pour le reste de ses jours. Berquin refuse l'abjuration; il appelle au pape et au roi : les juges le condamnent, par un second arrêt, au feu, comme hérétique opiniâtre; et le roi laisse exécuter l'arrêt.
Etienne Lecourt, curé de Condé, dans le diocèse de Séez, fut envoyé ad supplice par une autre commission, après avoir été dégradé par l'archevêque de Rouen, assisté d'un inquisiteur de la foi.
En 4532, le parlement de Toulouse, infecté de magistrats donnés par la vénalité et soumis
, (1) Histoire moderne, Cours d'études du prince de Parme^ t. VI, p. 296.
FRANÇOIS
à Finfluence d'inquisiteurs du pape> fit arrêter, le jour de Pâques , un grand nombre de hitbériens. L'inquisiteur de la foi instruisit leur procès : on célébra un auto^-fé. Un Imh dielier en drcHt, nommé Jean de Gaturce^ natif de L4monx , y fut brûlé vif; vingt autres personnes y subirent diverses peines. oLeroi, « dit Gaillard^ autorisait ou souffrait toutes ces «rigueurs (4). »
La sœur du roi^ la reine de Navarre^ fut sùcusée d^èrésie dans des censures publiques; et le roi eut la fiiiMesse de la mander pour en« tendre sa justification. Pendant qu'elle était près de lui, on la mit en scène sur des théâ-t très de collèges : on la représenta en Furie^ recevant un livre hérétique des mains d\ine autre Furie. Le roi parut offensé d'une telle Keence; mais la punition se borna à mettre pour quelques jours en prison les supérieurs des collèges où l'insolence avait été commise.
Cette mollesse enhardit la faculté à mettre au nombre des livres défendus un livre de la même reine^ intitulé itiroit de tàme pêcheressey livre plein d^oncUon, d'humilité, de niâveté, et qui annonce une grande connaissance des Uvres samts. L'université désavoua la censure; mais un curé l'avoua, et se fonda sur ce que l'ouvrage manquait de ^approbation de la Faculté.
La terreur était si grande, jusque dans la famille du roi, que Bonaventore Desperriers^ domestique de Marguerite de Valois, sa sœur, poursuivi pour un ouvrage intitulé Cymbalum mvndi, s'est f ué de son épée dans le palais de Marguerite même, en apprenant que son imprimeur Morin était arrêté, a L'ouvrage, dit Voltaire, était du fatras de plat écolier; il n'y avait pas un setd mot qui eût le moindre et le pins éloigné rapport aux choses que nous devons révérer; mais les docteurs criaient à l'hérétique, à l'impie, à l'athée ! Depuis ce tempslà on a relu le Cymbalum , et l'on n'y a plus trouvé que de l'ennui (2). •
Le recteur de Puniversité, Ck>p, ayant été dénoncé comme hérétique par deux corde- Hers, s'évada. Le roi, par une lettre du 10 dé-
(tymgtoire de François P', t. V, p. 440. (3) Voltaire, MéUmge$Utiéraireê, t. XLVII, p. 3S5, éditioD de Kebl.
oembre J533, ordonna que l'on poursuivit celui qui avait averti Cop de la dénonciatioD, et que, s'il était découvert^ il f&t puni comme fauieur d'hérétiques.
Un dominicain, nommé Cornu, fut prisa Lyon, et condapmé à être brûlé. Le parlement, hautement accusé de favoriser la réforme , se crut obligé de confirmer cette sentence; et le roi permit que Cornu fût brûlé vif à la piaoe Maubert.
Béda poussa la licence jusqu'à accuser le roi lui-même de protéger l'hérésie. Cette km il fallut bien qqe le roi désavouât Béda. Bédi fut arrêté, mis dans les prisons de PofSditfté, et condamné, en 4535, à faire amende honorable devant l'églisede Notre-Dame, et àreconnaître qu'il avait parlé contre la vérité et le roi. Le roi le confina ensuite au mont 8aint> Michel, où il mourut Pamaée suivante.
Mais à peme le roi a-t-il fait cet acte de sévérité, qu'il s'effraye des conséquences qnll peut entraîner; il craint l'accusation d'hérésie portée contre lui, et sa pusillanimité le poosse à un redoublement de férocité contre les hithériens (I). Quelques mois avant, des fanatiques protestants avaient affiché dans les rues de Paris et même à Blois, à la porte de Yv^ partement du roi, des placards où l'hérésie se montrait à découvert et iiûultait violemment au catholicisme: le roi, diose incroyable! prend prétexte de cette bravade, audacieuse sans doute, mais déjà éloignée, pour fûre publier des lettres patentes portant abolition de ^imprimerie, et défense de toute impresiitm de livres dans le royaume , sous peine de la hart {%. D ordonna en même temps une procession solennelle; il y asasta en persiHme. a D s'emporta, dit Gaillard, devant tout le monde, jusqu'à dire que si son Jlb avait 1$ malheur éT avaler le poison de rhérésie, U t immolerait de sa propre main, n D avait per^
(1) Crevier, BUioiredêl'imversUé, t. Y, p. ISI, rettarqae oe rapproehoneat de la pinitioii d'wi catholique et de la persécution des protestants, sans oser dire que Tune fut la cause de l'autre; mais l'idée en Tient aussitôt aa lecteur.
(2) Il faut convenir que François I*', le Père des lettres, plus avisé que tous ses successeurs, avait trouvé là un remède radical centre les délits qvi peuvent seoeranettre par le moyen de la presse.
SECTION m.
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ou ordonné lo supplice de vingt-quntre hérétiques; il exige ou soufflre^ dit Gaillard , q«'oii renchérisse sur le supplice ordinaire du feu^ en y employant Festropade^ qui brûlait la vîetime à plusieurs reprises (I). Six prote»- Imts furent brûlés à Paris; un jeune homme, pmehis de tous ses membres, fut brMé à petit feu en place de Grève; un receveur de Nantes, à hCroix-dii-Trahoir; un drapier de Paris, aux Halles; un marchand de Paris, au cimetîëre Salol-Jean; une roattresse d'école, sur une place à Textrémité de la rue de la Hu* cfaette; enfin , un maçon , non^mé Antoine Pottse, fut brûté aussi, après avoir eu la langue percée, et attacbéeà sajoueavec une eh^ vffle de fer (^. Dix-huit autres hérétiques ftiitoA bridés en même temps dans différents li0ax(3).
Saos doute, les parlements aussi oot exercé dea poursuites contre les hérétiques: mais entre cet poursuites qui leur étaient imposées par les lois, ei qui étaient sans cesse provo-* qaées par le chancelier Poyet et le cardinal de ToumoB, on ordonnées par le roi directement, et d'où néanmoins ne résultaient pas toujours des condamnations ; entre ces poursuites et la persécution exercée par les inquisiteurs uhramontains, par les gens de cour donataires des coofacations, par les conunisbions, il y avait une grande différence. Les condamnations peu firéquentes que prononçait le parlement en épargnaient un Ûen plus grand nombre, qm anrasent eu lieu, si son inaction absolue Pavait fait dépouiUer totalement de sa juriiUction, pour livrer la France aux commissions exclusivement. Nous avons déjà va que, quand le ptrleosent condamnait, le roi, de son autorité, aggraivait les supplices : c'est une preuve suf- JMiaiiC! qu'il avait provoqué, exigé lescondaflinatioas. Qui pourrait avoir oublié les exéeuAioBS de Cabrières et de Mérindol, dont toute l'exécration a été rejetée sur François I*' seul par les magistrats mêmes, que FiodîgnatioD générale, toujours croissante avec le
(i) Le patient était attache à rexirémité d'nne solive qu'on Caisait jouer en bascule an-èessus du bû' cher. (Gailkni, MUtoire de François /•% t. V^ p. 456.)
(2) DttkauM» Uktoire de Paris, t III, p. 30.
(3) Gaillard, Histoire de Françolt r% t. V, p. 458.
temps, a fait descendre au banc des accusés pour s'en justifier ou en recevoir le chAtiment» sous le règne de Henri U, du sucoeaaeur, du fils, du digne fils de François I**? Je ne puis éviter de retracer ici cette dévastation, ces in-* œndies, ces boucheries de Cabrières el de Mérindol , qui furent les avant-eoureura de la Saint-Barthélémy, et ne font avec ce grand massacre qn*un seul grand crime, mais le [dus grand qui ait jamais souillé l'histoire des hommes.
Un reste des anciens Vaudois, échappés aux persécutions du treizième siècle» habitait les montagnes qui séparent le Dauphiné du Piémont. Leur vie, toute pastorale et agricole, était mêlée de réunions où ils faisaient des prières communes, et pratiquaient quelques cérémonies rehi^uses qui différaient de cdles de l'Église romaine. Sous la minorité de Charles VIII , des évéques du Daupiné avaient attiré sur ces Vaudois des persécutions qui ne produisirent que la haine des persécuteurs. En 1501, Louis Xn, traversant le Dauphiné à la tète de l'armée qu'il conduisait à la conquête du Milanais, supplié par les évéques d'en^ ployer une partie de ses forces à purger la province de cette hérésie, avait fait vérifier les imputations dont on chargeait les Vaud<Ms; et, sur le rapport que lui firent deux commissaires dignes de sa confiance, il s'était écrié : Par Dieu, ces gen$*là sont meilleurs ckrétiemi que nous ! U avait fait jeter dans le Rhêne les procédures commencées contre eux, ordonné la restitution des biens dont on les avait privés sous Charles VIll, et défendu de les inquiéter à la suite.
Lorsque le protestantisme se fut répandu, les Vaudois et les protestants virent avec une joie égale que le fond des deux systèmes religieux était le même. Ils avaient pour principe commun de rejeter le culte des images, rinvocatiou des saints, le sacrifice de la messe, les traditions ; ils s'en tenaient, les uns et les autres, au symbole des apôtres, et aux livres saints traduits en langue vulgaire. Ils s'unirent : les protestants trouvaient à leur union l'avantage de s'enter sur une secte déjà ancienne, qu'ils espéraient faire remonter jusqu'aux apôtres; et les Vaudois y voyaient une protection et une garantie auxquelles les souvenirs du passé leur faisaient attacher im grand prix.
FRANÇOIS r
Vers 1540^ quelques rixes s'élevèrent entre eux et des moines catholiques^ qui d'oppresseursr étaient devenus espions. Alors^ le parlement de Provence décréta dix-huit-des principaux habitants de Mérindol^ et, faute de com^arolion^ les déclara rebelles à la justice, et les bannit à perpétuité de la province ; et attendUy ajoute l'arrêt, que le lieu du Mérindoi est notoirement la retraite et le réceptacle de tous 09ux^ui professent ces sectes damnables et réprouvées, la cour ordonne que ce lieu sera rendu désert et inhabitable ; que toutes les maisons seront brûlées et démolies^ et tous les char ieêmXf retraites et bois seront rasés à deux oenfy pas à la ronde.
La première disposition , qui prononçait le bffaoissement contre dbc-huit contumaces, n'était que conuninatoire : il suffisait qu'ils se présentassent pour Tanéantir. Quant à la seconde, il est é^ent que ce n'était point un acte judidure, mais un ordre arbitraire, la proclonation d'un coup d'État violent et désastreux, un manifeste de guerre, une déclaration de hors la loi; en un mot, une proscription. On ne conçoit rien de plus inconciliable avec toute idée de jugement et de justice, qu'une condamnation prononcée contre des parties qui n'ont point été appelées à se défendre, contre des peuplades entières, sans accusations nominales, sans distinction d'âge ni de sexe, d'innocents et de coupables. Rien, aussi, n'est plus certainement hors de l'autorité des organes de la loi que la mise hors la loi; et, dans la circonstance dont il s'agît, rien n'était même plus certainement hors de leur puissance qu'une expédition qui exigeait une armée. II n*appartenait donc qu'au pouvoir royal , tel que François !•' l'avait conçu, de faire une aussi formidable proclamation : c'était un acte de tyrannie ei^rénée, dont lui seul pouvait prétendre le privilège. Aussi , le comte de Grignan , gouverneur de la province, déclara qu'il ne prêterait pas main-forte pour l'expédition ordonnée, s'il n'y était autorisé jiar un ordre exprès du roi.
François P% informé de l'acte du parlement qui blessait son autorité, mais qui au fond était selon son cœur et sa jastice, ne voulut ni l'exécution immédiate, ni l'anéantissement de l'arrêt. Il jugea quil était de la majesté royale de s'interposer pour quelque temps
entre le parlement et les proscrits. Il chargea Guillaume du Bellay, gouverneur du Piémont, de prendre sur les lieux de nouvelles informations* Les rapports confirmèrent ce qu'on savait déjà, que les Vaudois, irréprochables dans leurs mœurs, laborieux, sobres, sujets fidèles, faisaient prospérer le pays et payaient exactement les impôts, mais que leur croyance était infectée de quelques erreurs. Le roi leur ordonne de se réconciler avec l'Église ; il veut que, si dans trois mois ils ne se sont pas ptésentes pour obtenir leur réconciliation, le parlement les (^ursuive suivtmi la rigueur dés ordonnances; et il enjoint en ce cas, aux officiers civils et militaires, de prêter main-forte. Les Yaudois n'abjurèrent pas, et ne se présentèrent point à la réconciliation; cependant on les laissa tranquilles. Un magistrat juste et courageux arrêta la persécution; c'était le premier président du pariement, Chassanée : il prenait pour prétexte que le roi avait évoque l'affaire à soi; et le roi, qui aurait voulu laisser l'odieux de la proscription au parlement, ne pressait pas. Mais Chassanée mourut quelques années après.
Alors, François I^ nomma à sa place un homme d'une autre profession et d'un autre caractère : ce fut le baron d'Oppède. Le roi, par une alliance nionstrueuse, réunit dans les mains d'Oppède la charge de premier président, la commission de lieutenant général de la province, et celle de commandant militaire en l'absence du comte de Grignan. Il fut manifeste, pair cette triple mission, qu'Oppède était chargé de trouver coupables et de chàjtier les malheureux que son prédécesseur avait ménagés comme innocents. U se hâte en effet de fournir des mémoires contre les Yaudois; il leur prête dès projets qu'il s'efforce de rendre effrayants; il suppose des entreprises déjà conunencëes déleur part; il leur suppose une armée de seize mille hommes sur pied ; il an-^ nonc^ qu'ils vont envahir la Provence et s'emparer de Marseille! Les plus extravagantes accusations ne lui coûtent rien; il est sftr qu'elles recevront un bon accueil : peut-être lui ontelles été suggérées du point même où elles doivent arriver.
François !•' reçoit ce tissu d'atroces calomnies. Aussitôt l'ordre d'exterminer les Vaudois est donné, et accompagné des dispositions
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nécessaires pour que l'exécution de rarrét de 1540 soit complète. Il faut des troupes ; il faut du secret jusqu'à leur arrivée; il faut que les victimes ignorent leur destinée, pour qu'elles ne soient pas tentées de s'y soustraire. En conséquence le roi écrit d'un côté au baron de la Garde, l'un des chefs de son armée d'Italie^ de débarquer incessamment deux mille hommes de ses vieilles bandes à Marseille; de Pautre, il ordonne à d'Oppède de lever des milices en Provence. On suppose^ pour tromper les YaudoiS; que le roi a demandé des troupes contre les Anglais. Quand les deux mille hommes de l'armée d^ltalie sont arrivés à Marseille^ et les milices provençales sur pied, le baron d'Oppède, accompagné d'un président et de deux conseillers du parlement, et d'un avocat généra], nommé Guérin, fond sur la contrée abandonnée à ses fureurs.
« Les troupes, dit le père Daniel (1), au « nombre de six mille hommes, se mirent en a marche vers Mérindol. Tout se rassembla à a Cadnet, où le baron d'Oppède se rendit lui- « même. Les villages de Lamotte, de Martignac, a de Villelaure, de Lurmarin, de Genson, et a quelques autres, où lesYaudois et les luthé- « riens avaient tenu leurs prêches , furent « trouvés abandonnés, et on les réduisit en a cendres.
« L'armée étant arrivée à Mussy, elle se sé- « paraen deux corps, l'un pourdonner la chasse <f aux fuyards, et l'autre pour attaquer Mérin- « dol, où les hérétiques s'étaient vantés qu'ils a tiendraient ferme. Mais, voyant le feu de « toutes parts à leur voisinage, ils l'abandon- « nèrent, conmie ils avaient fait le reste, pour « se sauver dans les bois et dans les montaa gnes.
d On mit le feu à Mérindol ; on ne laissa pas a une seule chaumière entière, et de là les « troupes se répandirent de tous côtés. On fit 0 main-basse sur tout ce qu'on rencontra, a Hommes, femmes, enfants, sans distinction, a furent passés au fil de l'épée. Plus de trois 0 mille personnes furent égorgées. Le reste « périt de faim dans les forêts, excepté quel-
(1) Je cite Daniel, parce qu'il est le plus modéré de nos hîfttorieDS sur ceUe expédition, et parce qu'il est le meineur narrateur des faits de guerre.
ot que peu qui se sauvèrent en Suisse et à Ge- « nève. Il se commit, en cette occasion, de « grandes cruautés, dont il y en a qui fonthora reur à dire : car le soldat est toujours sola dat, et le motif de religion ne lui sert, en ces a sortes de rencontres, qu'à porter sa fureur « aux plus effroyables excès.
a De Mérindol on alla à Cabrières, où j'on a ne trouva pas plus de résistance, etlestrou- « pes ne s'y comportèrent pas avec plus de a modération et d'humanité. Ces deux cana tons furent entièrement désolés : il y eut « jusqu'à vingt-deux bourgs ou villages sacca- « gés et brûlés; et quelques-uns de ces mala heureux, qui avaient évité la mort, furent a envoyés aux galères (I).
« Un châtiment si rigoureux fut désapa prouvé de bien des gens; et sous le règne « suivant, où le cardinal de Tournon n'était pas a en faveur comme sous celui-ci (de France çois I«'), on en fit à la cour une grosse afa faire au parlement de Provence et au préa sident d'Oppède, au baron de la Garde et à a Guérin, avocat général... Oppède, qui avait a conduit toute cette affaire , et présidé à « l'exécution de Parrôt, se tira d'intrigue par <f la faveur des amis qu'il trouva à la cour, (c aussi bien que le baron de la Garde; mais a Guérin, qui n'avait pas le même appui, eut a la tète coupée, en conséquence de l'arrêt de a la grande chambre du parlement de Paris, a le 13 février de l'an 4552 (2). »
Oppède se sauva, ou parce qu'il montra, ou parce qu'il pouvait montrer les ordres du roi, en vertu desquels il avait agi.
Quelques historiens essayent de rejeter sur le chancelier Poyet et sur le cardinal de Tournon l'odieux des exécutions de Cabrières et de Mérindol : mais d'autres font valoir le repentir qu'en témoigna François l" à l'extrémité de sa vie; et ce repentir est un aveu du crime. Quoi qu'il en soit, rien ne peut dérober sa mémoire à la tache que ce crime lui imprima. Tel roi, tels ministres. D'ailleurs, par une déclaration formelle du 18 août, il parut approuver lechâ^ timent qu'on avait infligé aux Vaudois (3). Eii-
(1) Garnier en porte le nombre à sept centa, (Q) Daniel, Histoire de France, t. IX, p, 584. (3) DeThou, 1. 1, p. 544,
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fin, il avait été infopméd'avancc de l'impression que faisait en Europe Tarrét du parlement de Provence, et Ton ne peut pas croire qu'il ait été surpris et trompé. « En vain, dit de Thou, <x lesétatsderEmpire^asseniblésàRatisbonne, « et \e& cantons protestants (de la Suisse) pres- « sèrent ce prince de révoquer, non-seulement « la peine à laquelle ils étaient condamnés, « mais encore la condition qu'on leur avait « imposée de reconnaître leur faute, parce a que c'était faire violence à leur conscience; « il demeura ferme à ne rien accorder; et « lorsqu'ils le supplièrent, ensuite, d'avoir du a moins qwtlque compassion pour les misera^ « blés restes de ce peuple dispersé, il leur ré- (( pondit, assez br usqi^m^nt, qu'une se mèleài « pas de leurs affaires, et qu'ils ne devaient « pas non plus entrer dans les siennes, ni « s'embarrasser de quelle manière il jugeait à « propos de châtier ses sujets coupables. »
L'effroi que répandaient parmi les gens de bien les supplices ordonnés par François !•', n'était pas le seul malheur qui affligeât la nation. Les moyens employés par la persécution pour découvrir les coupables avaient fait pénétrer le danger jusque dans la vie la plus solitaire, la plus retirée, la plus innocente. Les confiscations promises aux délateurs avaient semé les défiances dans les relations les plus intimes de société et de famille. Les perquisitions exercées par des inquisiteurs de profession dans les domiciles, pour y découvrir des écrits hérétiques, avaient rempli les âmes d'une sombre et continuelle inquiétude. Le spectacle d'horribles exécutions faisait prévoir pour soimême un sort pareil. A l'effroi de la compassion se joignait la consternation d'âmes résignées. &i un mot, la police de la persécution était pour la France une affliction plus grande et plus générale que les supplices mêmes.
On ne concevait pas une situation plus déplorable : et cependant, François I" prouva qu'elle pouvait l'être plus encore. Jusqu'ici rien n'était légal dans la persécution; tout était abandonné au caprice : mais par cette raison même elle pouvait finir; elle pouvait s'adoucir, se relâcher; l'espérance jetait encore quelques lueurs au fond des âmes. François I" la fit cesser en organisant, comme on va le voir, un système de persécution régulier et complet.
Nous avons dit qu'en 1535, le roi, par des
lettres patentes, avait prohibé rimprimerie, sous peine de la hart. Cette prohibition ne pouvait subsister longtemps; néanmoins elle ne fut pas révoquée, elle fut seulement suspendue par d'autres lettres patentes. Mais cette nouvelle loi ordonna au parlement de choisir dans son sein vingt-quatre membres, sur lesquels le roi en nommerait douze, pour censurer les ouvrages qui serai^t imprimés à la suite (1). Ce fut là le premier établissement d'une censure pour les livres. Toutefois, ce ne fut qu'un essai. Une censure exercée par des magistrats ne pouvait satisfaire les passions qui avaient fait prohiber l'imprimerie; des théologiens étaient seuls capables d'atteindre au but : ils y parvinrent.
En 1543, la faculté de théologie exposa, en vmgt-neuf articles, une profession de foi précise sur les points controversés entre les catholiques et les luthériens. Cet écrit fut signé par soixante-quatre docteurs; le roi l'adopta par un édit, le fit imprimer et publier à son de trompe dans Faris. De ce moment, on ne reconnut pour véritables enfants de l'Église que les personnes soumises à la doctrine de la faculté; de ce moment, il y eut danger de mort pour toute personne qui hésitait à une adhésion, ou avait laissé voir une opinion différente.
La faculté de théologie ne se borna pas à cette profession de foi : elle composa un catalogue des livres qu'elle avait censurés depuis l'invasion du luthéranisme, et le publia en 1544, après l'avoir présenté au procureur général, ^n qu'il empêchât la publication et la vente des ouvrages réprouvés. Le livre de Rabelais, un ouvrage de Scaliger, omxage de pure critique, une Bible imprimée par Robert Estienne, la traduction des psaumes de David par Clément Marot, y étaient compris (2), L'autorité royale s'empressa de sanctionner ce catalogue. Il fut défendu, dit Crévier, à tous les imprimeurs de France de donner au public aucun livre, sans que le recteur et le doyen des facultés supérieures en fusant avertis ; et le recteur fut chargé de choisir deux maUres de
(1) Extrait des registres numuscrtts du parlement de Paris; Dulaure, t. III, p. 26 et 17.
(2) Crevier, nistolre de ITniversUé, t. V, p. 387.
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chaque faculté pour examiner Us nouveaux litTes^ chacun dans son département (1). Cette disposition compléta un système de domination sur les consciences. La profession de foi exprimait ce qu'il fallait croire; le catalogue apprenait ce qu^on devait rejeter. Le roi défendait ta vente des livres anciens et Vimpres* sian des livres nout^avx qui n'auraient pas reçu l'approbation des censeurs : était déjà réputée criminelle, et punie comme telle, la simple possession d*un livre ancien réprouvé ou non approuvé. Llnquisilion en faisait la recherche dans les domiciles: les délations, intéressées parla promesse anticipée des biens qui seraient c<mfisqués sur les hérétiques, provoquaient les recherches de Finquisition. Une commission illégale, mue par une influence ultramontaine, attendait les personnes accusées d'hérésie, non pour les juger, mais pour en ordonner la mort. Le supplice du feu, plusieurs fois répété sur la même victime par Testrapade, terminait sa vie. Rien ne manquait à cet ensemble pour Toppression des consciences : Tart de la tyrannie ne peut aller plus loin.
Alors aussi, l'oppression des consciences s'étendit à tous les exercices de Tesprit; la conscience n'est qu'une partie de l'intelligence humaine appliquée à des devoirs religieux ou moraux. L'intelligence ne se scinde point : elle ne peut être paralysée dans une de ses fonctions, et s'évertuer dans une autre; l'oppression ne peut peser sur elle par un de ces exercices, sans les empêcher tous. Mais, sous François P', la tyrannie les poursuivit tous séparément; les hommes de lettres furent livrés en proie aux théologiens.
Budée se plaignait à tous ses amis d'être sans cesse traversé par les théologiens, qui répandaient jusque sur le grec le soupçon redouté de luthéranisme ; et souvent raillé, par les courtisans, qui, comme on sait, ne raillent jamais les honmies en faveur.
Scaliger fut mis en accusation comme suspect d'hérésie, parce que la théologie voyait rbérésie dans toute littérature et dans toute distinction de l'esprit.
Robert Estienne, l'auteur du Thésaurus lingux latinœ^ dont la France, l'Angleterre, l'Al-
(I) Crevier, UisUÂre de VUnivers^fé, t. V, p. 387.
lemagne, la Suisse, ont à Tenvi multiplié et perfectionné les éditions, fut persécuté du vivant de François I«% et à sa connaissance, pour une Bible qu'il avait imprimée avec une version jugée répréhensible. A la suite, cette Bible fut supprimée, et l'auteur obligé de se retirer à Genève, où il mourut en 1559, laissant ses biens à celui de ses enfants qui se fixerait à Genève, tant il était certain que la France était devenue la patrie des lettres depuis que François I«' avait commencé à y régner î
Ramus,^citoyen généreux, qui avait fondé de son patrimoine une chaire de mathématiques dans l'université; Ramus, à l'exemple d'Érasme, avait attaqué Aristote. Les péripatéticiens s'étaient mis en défense. La querelle s'étant échauffée avait amené les parties au parlement. Le roi évoqua l'affaire à lui, la fit juger par des commissaires dont il nomma une partie, et Ramus l'autre; mais le roi y fit entrer son procureur spécial. Les li>Tes de Ramus furent condamnés. L'enseignement lui fut interdit par le roi. François l" voulait, dit Pierre Galland, son panégyriste, envoyer Ramus aux galères (i); et ce môme Pierre Galland, pané-
(1) Comparez cette conduite de François I^ avec celle de Louis XII, dans une affaire concernant une doctrine autrement importante que celle de la présence réelle.
Thomas de Vir, dit Gaétan ou Gajetan^ dominicain dévoué aux prétentions les plus outrées de la cour de Rome, avait fait un livre dont le but était d'établir le pape, non*seulement chef, mais monarque absolu de l'Église, seul législateur, seul juge suprême, sans jamais pouvoir recevoir d'elle la loi, ni être jugé par elle, si ce n'est dans le cas d'hérésie. Comme cette doctrine est bien contraire aux décrets des conciles de Constance et de Bàle, il tâchait d'affaiblir l'autorité de ces saintes assemblées... Pour ce qui est du concile de Pise, il le traitait nettement de schismatique... Les pères de ce concile, alors assemblés, envoyèrent l'ouvrage à l'université de Paris, l'exhortant à l'examiner;... ils qualifient l'auteur d'écrivain audacieux et dangereux, qu'il faut punir selon ses démérites : c'est pourquoi, disent-ils, nous vous exhortons de nous envoyer promptement votre jugement doctrinal. Le roi joignit une lettre à celle des pères , le 19 février 1512. « Nous vous prions très à certes, « dit-il, que vous, reçu ledit livre, le visitiez et exa- (t miniez diligemment , et le confutiez (réfutiez) par ce raisons et points et articles èsquels il vous sem- « blera être contre la vérité. Sy n'y veuillez faire « faute, et vous nous ferez service très-agréable en ce
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FRANÇOIS I''
gyrisle de François l", ne s'épargna pas pour rendre Ramus suspect et odieux. Ramus se retira, se tut, se voua à l'étude de la philosophie socratique, la pratiqua, et souffrit sans se plaindre. Le cardinal de Lorraine, dit Bayle, lui obtint, sous Henri II, la main-bvée de sa plume et de sa langue. Mais sous Charles IX, ami des lettres comme François I**, il fut compris dans le massacre de la Saint-Barthélémy, avec tant d'autres victimes que François T' avait comme désignées à celui de ses successeurs qui lui ressemblerait.
Clément Marot fut obligé de s'enfuir de France, de l'ingrate, ingratissime France^ suivant son expression, parce qu'un ou deux versets de sa traduction rimée des psaumes hébraïques le tirent soupçonner d'hérésie. Il fut obligé de se réfugier à Genève; il alla mourir à Turin, en 1544.
Les œuvres de Rabelais furent prohibées.
François I®' avait eu la volonté d'interdire la lecture du Dante, parce que ce poète, qui suppose Hugues Capet dans le purgatoire, lui fait dire qu'il est fils d'un boucher.
Érasme, le premier des hommes de lettres de son temps, habitait la Flandre, sa patrie. Ses amis, autorisés par François I", qui désirait moins de le posséder que de l'enlever à Charles-Quint, le pressèrent de venir en France. Érasme leur déclara qu'il craignait la persécution des théologiens français. Il ne vint point, et eut raison ; car la Sorbonne censura ses ouvrages, les condamna, les prohiba. Qui peut dire ce qui serait arrivé de sa personne, si les inquisiteurs avaient pu s'en rendre maîtres?
Quand on repasse dans son esprit toutes les persécutions qui procèdent du concordat; quand on considère cette longue suite d'exécutions qu'elles ont amenées, le nombre et la
tt faisant. » L^université chargea de cet examen Jacques Aimai n , jeune docteur éminent en savoir et en raison^ De sa plume sortit, non une réfutation violente el injurieuse, mais un livre utile, national, sous le lilre : De VautorUé de V église et des concUes, contre Thomas Gajetan, ci dans lequel sont puissamment défendues les précieuses maximes de l'Église gallicane. (Crcvier, Histoire de l'université de Paris, liv, IX, t. V, p. 81.)
qualité des victimes qu'elles ont sacrifiées, la dispersion de cette multitude de familles épouvantées qui ont cherché des asiles dans toute PËurope; quand on se figure la consternation et la terreur se répandant en France à mesure que la persécution elle-même s'étend à plus d'objets, agit par plus de motifs, opère par plus de moyens; quand on voit le domaine des lettres entrepris par la théologie et la scolasticpie jalouse et furieuse, et les hommes de lettres^ les plus étrangers au;c dissensions publiques, frappés des plus sensibles coups; un Scaliger, un critique, un conunentateur de profession, qui ne se m<^lait point de théologie, mais qui avait eu le malheur de heurter un théologien par une opinion littéraire; un Robert Estienne, illustre auteur d'un dictionnaire justement nommé The.aurus, savant imprimeur, mais qui avait eu le malheur de faire une traduction suspecte des Psaumes de David; un Ramus, un mathématicien , mais qui avait eu le malheur d'être un raisonneur excellent, et par cette raison d'écrire contre la dialectique d'Aristote ; quand on voit de tels hommes interdits de toutes fonctions, bannis de leur patrie comme hérétiques, pour leurs œuvres; quand on réfléchit que la simple possession de leurs ouvrages, ou d'autres pareils, est réputée aussi criminelle que leur composition, qu'une perquisition inattendue peut en découvrir de tels dans le donûcile, qu'il ne faut qu'une délation secrète ou un soupçon pour la déterminer^ et que le prix de la délation est promis et assuré sur le bien de la victime; en un mot, quand la persécution est parvenue à un tel point, que d'avoir dans sa mûson, sans le savoir peut-être, un livre qu'on croit irréprochable, même étranger aux questions qui divisent les partis, est un danger d'exil, de prison, de confiscation, de mort même...; si l'on jette alors un regard sur l'auteur de ces calamités, sur François I*% et que la mémoire rappelle le titre de Père des lettres, dont il a •été décoré, on est stupéfait!...
François I«', père des lettres! Qu'est-ce donc que les lettres? Si les lettres consistent dans les écrits frénétiques des théologiens et des scola8tiques,dans leurs accusations monstrueuses, dans leurs censures, tout à la fois futiles et menaçantes, François I*** est le père des lettres. Mais, si les lettres sont la raison, la jus-
8KGÏ10N ni.
Uce^ la vérité^ écrites^ développées sous des formes diverses^ ici gracieuses^ là sévères^ ailleurs menaçantes et terribles y mais toujours vouées au bonheur des hommes; si elles font la consolation du malheur et le châtiment du crime^ Tencouragement ou la vengeance des opprimés^ la terreur ou la punition des oppresseurs, François !•' ne leur a fait que des outrages, et sa mémoire n'a droit qu'à leurs vengeances. 11 n'y a rien de commun entre les lettres et la tyrannie. Le tyran qui opprime llntelligenoe hiunaine dans son application à ses plus chers intérêts, ceux de sa conscience, en arrête tout autre exercice. L'oppression des consciences paralyse les esprits faibles et révolte les forts. U n'appartient qu'à la tyrannie de croire qu'elle puisse partager à l'esprit le domaine de Tesprit, lui en interdire une partie, et faire qu'il s'exalte et s'évertue dans l'autre; lui ravir ses droits les plus chers, et faire qu'il se délecte dans ceux qu'elle lui veut bien laisser (I). La tyrannie a pu protéger les arts d^imagination, même la poésie, et quelquefois surprendre leurs hommages; mais l'imagination, souvent infidèle à la raison, à la justice, à la patrie, a été justement nommée la folle
(1) Je ne sais quelle prévention fait souvent rapporter au règne de François l'Ma publication de plusieur» bons ouvrages du seizième siècle , tels que le Tléédire d'agriculture d'Olivier de Serre, la traduction des Hommes illustres de PhUarque^ par Amyot, même les Euais de Michel Montaigne, Un ouvrage récent et justement estimé de M. Dulaure, en rassemblant dans une même série les ouvrages qui ont paru depuis le règne de Louis Xll jusqu'à la Ligue, sans distinguer le règne auquel chacun d'eux se rapporte , pourrait aussi accréditer cette erreur. Il m'importe de la prévenir. Amyot n'a publié la traduction des Hommes illustres que sous Henri II, à qui il l'a dédiée ; il n'a publié la traduction des Œuvres morales de Plutarque que sous Charles IX, à qui il Ta aussi dédiée. Le Théâtre d'agriculture n'a été publié que cinquantecinq ans après la mort de François l*"", et Olivier de Serre n'avait à la mort de François l"" que huit ans. Montaigne n'en avait que quatorze à la même époque. Les bons ouvrages qui nous sont restés du temps de François l'** sont en très-petit nombre, et il n'en est pas un dont l'auteur n'ait été persécuté. Leur mérite, leur rareté, le sort de leurs auteurs, concourent à montrer qu'il a empêché la production d'un grand nombre de bons écrits, et que sa mémoire, sans titre h la reconnaissance pour les écrits de son temps, doit être punie pour ceux dont il nous a privés.
de la maison, et encore, si elle s'en écarte quelquefois, elle y revient. Les lettres, les arts, la poésie surtout , punissent, dans un temps ou dans un autre, ses déplorables écarts. La vengeance des lettres est toujours suspendue sur les atteintes données aux droits des hommes, quelque assurées qu'elles semblent être do l'impunité; et François V>^ n'y échappera pas.
Le titre de Père des lettres n'a pu êlre doimé à François !•" que par un vil intérêt et une basse flatterie, et ne peut lui avoir été conservé jusqu'à présent que par la grossière ignorance des uns et les calculs de quelques autres, qui ont jugé à propos de récompenser de ce titre un prince dont la magnificence fut quelque temps de bon exemple.
J'ai déjà montré, dans mon mémoire sur le règne de Louis XII^ que la renaissance des lettres en France était antérieure à François !•'; qu'elle était antérieure, en Italie même, au règne do Léon X; que le pontife n'eut d'autre mérite que celui de céder à l'éclat des lumières, dont rien, depuis l'invention de l'imprimerie, ne pouvait empêcher l'expansion ; qu'entre le règne de Françoise' et la destmction de l'empire d'Orient , dont on veut que ce prince ait recueilli les sciences et les arts à leur émigration, trois règnes formant plus de quatre-vingts ans s'étaient écoulés; que les lettres se sont répandues d'elles-mêmes, par leur propre force, et les lumières par leur propre éclat; que les sciences et les lettres, depuis l'invention de l'imprimerie, planent fort haut pardessus les têtes royales et leurs couronnes, ne craignent rien de leurs volontés, leur dictent au contraire, leur répètent les volontés do leurs peuples, celles des nations, les vœux de l'humanité, et les forcent à les respecter; que Louis XII leur avait rendu hommage, avait recomm leur autorité, en avait fortifié la sienne au lieu de la compromettre dans une lutte inégale; j'ajoute que, si François I^Mui-mêmc, dans sa jeunesse, paya quelque méchant tribut au goût qui se répandait généralement pour les lettres, ce fut parce qu'il était entraîné par le mouvement que la coiu* de Louis Xll avait favorisé, auquel céda aussi Marguerite de Valois, sa sœur, auquel céda plus tard Charles- Quint, dont l'esprit était naturellement enclin à des oc>cupations moins douces et moins paisibles. Nous avons vu que, quatre-vingts ans
FRAiNÇOIS !•'.
avant le règne de François !•% le duc d'Orléans avait mérité le surnom de Restaurateur de la poésie française; ajoutons que, si Ton compare deux pièces de vers faites dans deux circonstances semblables. Tune par le duc d'Orléans prisonnier à Londres après la bataille d'Azincourt, l'autre par François P' prisonnier à Madrid après la bataille de Pavie, au lieu de voir dans François P' un talent qui annonce le Père des lettres, on trouvera le langage d'un mauvais écolier, déshérité des talenls de sa famille (1).
(L) Vers (aits par François P% pendant sa captivité à Madrid , de 1524 à 1525. (Voyage aux environs de Paris, t. II, p. 182.)
Triftto penser en prison trop obscure ! L*bonneur, le soiug, le devoir et la cure Que je sootiens des malheureux souldars. Devant mes jeulx desquels ]*ay la figure. Que par raison et aussi par nature Dévoient mourir entre piques et dards Plutôt que veoir fouir leurs estendards. Me font perdre de raison la trempance.
Quant de te voir j*aj perdu Tespérance.
Tousjonrs amour ftar fermeté procure Qu*à desespoir point ne face ouverture ; Mais tous malheurs viennent de tant de parts. Qu'ils me rendent indigne créature.
Tant que derreur en mon chef faicts sainture. Les yeux baignez vers toy sont mes regards , Ne faisant plus contre ennuy ramparts, Si n^est d^avoir ton nom en révérance.
Quant de te voir j*ay perdu Tespérance.
Ballade de Charles, duc d'Orléans, père de Louis XII, pendant sa captivité à Londres, de 1415 à 1440. {Recueil manuscrit de la bibUothèque du Roi,)
Fortune, veuilliez-moi laissier
En paix, une foiz, je vous prie;
Trop longuement, à vray compter,
Avez en sur moi seigneurie :
Toujours faites la renchérie
Vers moy, et ne voulez cuir
Les maulx que m*avez fait souffrir.
Il a ja plusieurs ans passez. •
Doy-je tousjonrs ainsi languir?
Uélas ! et n'est-ce pas tuez ?
Plus ne puis en ce point durer A a mercy, mercy je crie.
Sonspirs m*empeschent le parler :
Veoir le pones sans mocquerie. Il ne fault ja que je le dye.
Pour ce vous veuil'je requérir Qu'il vous plaise de me tollir Les maulx que m'avez amassez ,
Vous citez les témoignages des panégyristeô de François P^ Quels étaient-ils? des théologiens du parti persécuteur. C'était un Barthélémy Latomus^ professeur d'éloquence latine^ qui avait la manie de faire des vers pour tous les rois de son temps^ et qui en accaJ[)la François I«' (1). C'était le successeur de Latomus^ Pierre Galland^ ardent péripatéticien^ et^ à ce titre, ennemi des lettres et de ceux qui les cultivaient. C'étaient ces hommes doctes et ces personnes saintes^ dont Montaigne raconte (2) que son père recherchoit avec graind soin et dépense l'accointance, estant échauffé de cette ardeur nouvelle de quoy François /•■■ embrassa LES LBTTBBs et Ics mit cn crédit. Tel était l'esprit de ces temps de persécution, que les écrits théologiques composaient seuls les leltresy et que toute autre application de Tesprit était hérésie, ou suspecte d'hérésie.
Vous citez les marques de bienveillance que François I*' a données au commencement de son règne à Ramus, à Robert Estienne, à Scaliger, à Marot; et vous dissimulez que, de ces quatre hommes de lettres, trois sont morts en exil, et que le moins maltraité a langui dans la disgrâce, ou plutôt dans une avilissante répro-
Qui m'ont mis jusques au mourir. , Hélas ! et n*est-<'e pas assez ?
Tous maulx suis content de porter, Fors an senl qui trop fort m'ennuye :
Cest qu'il me fault loing demourer De celle que tiens {lour amye.
Car pie^ en aa compaignie Laissay mon cuenr et mon désir; Vers moy ne veulent revenir. D'elle ne sont jamais lassez ; Ainsi suy seul, sans nul plaisir.
Uélas ! et n'est-ce pas assez ?
De balader j'ay beau loisir.
Autres deduiz me sont cassez.
Prisonnier suis, d'amour martir.
Hélas! et n'est-ce pas assez?
(1) Je ne sais si Latomus n'est pas Latome dont il est parlé dans le livre appelé le ZM», livre dont d'Aabigné a fait un extrait dans son Histoire universetie, p. SI ^S2. A la suite d'une longue liste de persécuteurs, l'auteur remarquait leurs mwts horribles^ avec une notable analogie de leur vie et de leur mort. Le désespoir de Latome y était compris.
(2) Essais, ch. IX.
SECTION Ilï.
batioD^ tant qu'a vteu François l*^ Vous donnez les commencements de son règne pour lliistoiTe de son règne^ quoique vous les voyiez longuement et constamment démentis par plus de vingt années de tyrannie.
Vous alléguez la distinction dont François I*' honora les lettres et l'étude des lois, en créant des chevaliers es lettres et des chevaliers es leis : institution bharre, qui se bomcul à Tinvention absurde d'un titre composé de deux mots insociables, et représentant des idées incompatibles : celle d'homme de cheval, et celle d'homme de cabinet; d'honmie de cheval armé et courant les champs de bataille, et d'honune de plume sédentaire dans le fauteuil de la méditation. Institution qui ne fut pas une distinction dans les lettres, mais au contraire fut la fin d'une distinction militaire; car, comme dit Sainte Palaye (i), les chevaliers (hommes de guerre) aimèrent mieux laisser déchoir la qua- Bté de chevalier, que de la partager avec des légistes et des lettrés : et les légistes et les lettrés en firent peu de cas, quand les honomes de guerre n'en voulurent plus. Mais à quelles gens de lettres, et à quelles gens de lois, François I" donnait-il ces prétendues distinctions? Aux légistes qui devaient occuper ou occupaient déjà des places dans ses commissions de sang, ou qui devaient être introduits par la vénalité dans les parlements; et aux étudiants bien imbus des doctrines théologiques, et bien diqM)sés h les soutenir par la persécution. Passant à Toulouse, il donna aux docteurs régents del'universîlé de cette viHe, la plus fanatique dû royaume , le privilège de promouvoir à l'ordre de chevalerie ceux qui auraient accompli un temps d'étude requin ; profusion €(ui s'accordait avec celle des anoblissements par lettres, pour fonoier au pouvoir royal la vaste clientèle dont la France fut couverte à la suite. La création dei chevaliers es lettres et es lois ne fut qu'une invention de la tyrannie, absurde et odieuse comme elle.
On parie sans cesse, comme d'un monument du rè^gne de François I*% de cet établissement littéraire que la France présente aujourd'hui aux étrangers oonune un de ses titres
de gloire, et à la génération naissante comme un des bienfaits de la royauté envers la jeimesse française. Je parie du collège royal de France. On exerce une facile déception sur les étrangers, et sur la jeunesse ; on attire aisément leur respect sur le Père des lettres^ en leur disant : a Voilà une de ses créations. » Â ces mots, on regarde, et Ton se figure que cet édifice, cette bibliothèque, ces riches cabinets, ces chaires nombreuses d'où se répand un enseignement encyclopédique, ont été élevés conrnie nous les voyons, par les mains, par les dons, par les sacrifices de François I*"". On croit entendre dans une chaire d'astronomie, ou de mathématiques, les Delambre, les Lacroix du temps ; dans deux chaires de physique, l'une expérimentale, l'autre mathématique, les précurseurs de nos Biot, de nos Lefèvre-Gineau ; dans une chaire d'anatomie, un Portai, un Corvisart; dans des chaires de chimie et d'histoire naturelle, un Vauquelin, un Thenard, un Guvier. On se figure un Guizot dans une chaire de morale et d'histoire ; un Andrieux, dans la littérature ; on entend déjà des préceptes et des exemples de Delille dans la chaire de poésie française Étranges illusions! Rien, non rien, ni du matériel, ni de l'intellectuel du collège royal, ne remonte à François I*"".
L'édifice n'a été commencé qu'à la fin du règne de Henri IV, et cette origine est bien aussi honorable que celle qu'on lui suppose. Voici ce qu'a fait, ce qu'avait promis de faire, ce que n'a fait ni voulu faire François 1*', pour l'enseignement public en France :Vers l'an 1530, il établit dans VuniverMé de Paris (i), remarquons ces mots dans Puniversitéy une chaire pour Thébreu, une pour le grec, une pour le latin, et nomma pour chaque chaire deux professeurs; ces professeurs se nommaient les trilingues, A la suite il établit, toujours dans Vuniversité, une autre chaire pour les mathématiques, une autre pour la médecine scolastique, une autre pour la philosophie scolastique : voilà tout. Avant d'aller plus lom, observons que ces deux dernière chaires ne peuvent compter dans l'enseignement que comme obstacles à Tinstruction. Nous ne les admettrons donc pas comme moyens. Et nous
(I) Voyez son cinquième discourt sur la c/tevalerie, et les notes qui s'y rapportent. '
(1) Garnier, t. XXV, p. 539,
FHANÇOIS I*'
demandons si dans l'enseignement du grec^ de l'hébreu^ du latin, et des mathématiques^ on reconnaît le vaste domaine des sciences et des lettres, et si le créateur des trilingues peut, à ce titre, être regardé comme le père des lettres? Nous avons vu, au reste, que Louis XI avait déjà établi dans Paris l'enseignement des trois langues (1).
Mais voyons ce que François I*' a fait pour les trilingues. Il les a très-bien traités; il les a qualifiés de professeurs royaux; il les a nommés, au lieu de laisser leur élection à l'université, comme celle des autres professeurs ; il les a fait placer sur Fétat des commensaux de sa maison, pour les soustraire à la juridiction de Funiversité, et leur donner le privilège d'être jugés au parlement; il leur a assigné six cents écus d'or de gages (qui vaudraient aujourd'hui environ 6,000 fr.), traitement alors sans exemple, et qui contrastait fortement avec celui des professeurs de Funiversité, bornés aux modiques rétributions de leurs élèves.
Mais il ne leur avait donné ni feu, ni lieu; il les avait dispersés dans les collèges de Fti^iiversité, et ne leur avait point donné de collège. Il avait institué* des professeur* royaux dans Funiversité, mais il n'avait rien fait qui ressemblât à l'institution d'un collège royal, ni qui l'annonçât, ni qui la supposât. U est clair qu'il avait, comme nous le dirons dans un moment, un tout autre but que la formation d'un collège quelconque. < Chaque chaire, dit Gamier (2), a formait un objet d'enseignement isolé. La a mesure, le temps, le lieu, étaient abandon- (f nés à la discrétion des professeui*s et des étua diants. Ils étaient dispersés dans différents a collèges , n^avaient aucun point de rallie^ a ment y ne pouvaient concerter leurs extra cices. »
Après huit ou neuf années, Pierre Duchâtel, alors un des secrétaires et des lecteurs du cabinet du roi, et depuis évêque de Mâcon, proposa au roi de réunir les professeurs royaux dans un collège assez vaste pour contenir six cents élèves, qui seraient entretenus et instruits aux dépens de FÉtat, et de doter ce collège de cent cinquante mille livres de revenus. Le roi
(1) Mémoire sur Louis XII, p. iOO, 1^« col.
(2) Histoire de France, t. XXV, p. 540.
eut Fair d'approuver ce projet. On désigna pour les constructions du futur établissement l'ancien hôtel de Nesle, qui occupait le terrain où sont maintenant bâtis le coUége Mazarin et l'hôtel des Monnaies. On indiqua des revenus applicables à la dotation. Mais de la dotation, ni des bâtiments, ni de l'éducation des six cents élèves, rien n'a été eflectué. Le projet parut être tombé dans Foubli presque au moment où il avait été conçu. Le roi bâtit ses maisons de plaisance, ses palais, ses châteaux, et il ne fut plus question du collège proposé par Duchâtel. François l" vécut encore huit ans, sans témoigner la plus légère réminiscence de l'idée de réunir les professeurs royaux en un collège; même il prouva, en 1540, qu'il n'avait jamais eu l'intention de faire ce qu'il avait promis à Duchâtel; puisque alors il donna ime partie de Fhôtel de Nesle à Benvenuto Cellini, l'un de ses architectes et son orfèvre, pour y placer, comme nous l'avons dit, des ateliers d'orfèvrerie. U mourut, et les professeurs continuèrent^ comme dit Gamier, à vivre dispersés^ et à enseigner dans des écoles d'emprunt.
Les professeurs royaux ne furent pas plus heureux sous les quatre successeurs de François P' que sous son règne. Ils étaient encore professeurs royatix sans former un collège royal, quand Henri lY assiégeait Paris. On rapporta à ce prince, durant le siège, qu'au collège de Cambray , l'un des collèges de Funiversité, le professeur royal d'hébreu, en expliquant à ses élèves le psaume Exaudiai, s'était échauffé, et avait passionné son auditoire en faveur du légitime héritier du trône, au point qu'oubliant combien il était dangereux d'offenser la Ligue, les étudiants s'étaient mis à chanter des prières pour le roi. Cette marque de fidélité ne fut point oubliée. Après la réduction de Paris, les professeurs royaux étant allés supplier le roi de faire payer l^urs gages arriérés, le roi répondit : X ordonne qu^on retranche un plat de ma table jusqu'à ce que leurs gages soient acquittés; If. cle Rosny les payera. Ils allèrent trouver M. de Sully, qui les paya, a et se joignit au cardinal « Duperron, pour presser le roi de leur pro- « curer des écoles, un logement et une auga mentation de gages... On ne songea plus à a rhôiel de Nesle.LescoMégesconiigus de Cam-- (( brai et de Tréguier présentèrent un terrain
SECTION m.
« vaste et commode au centre de Tuniversité ; « le roi en fit Tacquisition... Les fondations « étaient jetées^ les murs commençaient à s'é- « lever, lorsqu'un bras parricide enleva à la a patrie le grand Henri. Louis XUI vint^ trois a mois après ; accompagné de la reine sa « mère, poser la première pierre de la seule et aile du bâtiment qui ait été achevée : c*était « celle destinée à loger la bibliothèque de a Fontainebleau (1)... » Voilà l'origine du collège de France, qui, comme on voit, ne. doit rien , absolument rien à François I*'.
Voltaire avait-il tort de dire à Gaillard (2) : Les bienfaits de François /•' en faveur des lettres se bornent à quelques pensions, données et mal pay^eny à d^s pédants.
Ce sont cependant ces bienfaits qui lui ont valu originairement le titre de Père des lettres. A Fépoque de leur création, les professeurs royaux, enivrés des faveurs du roi, émerveillés de se trouver commensaux de sa maison avec six cents écus d'or de gages, et d'avoir leurs causes commises au parlement, crurent qu*ils lie pouvaient faire moins que de lui déjérer, dune voix unanime, le glorieux nom de Père et de Restaurateur des lettres (deux titres contradictoires); et c'est ce qui arriva, comme nous rapprend Gamier (3). Ce sont donc les exagérations d'un premier mouvement de la reconnaissance des trilingues, qui sont le fondement d'un hommage rendu aujourd'hui à leur protecteur.
S'ils avaient pu prévoir l'indifférence que le roi leur témoigna depuis, et sa persévérance à les laisser dispersés dans l'université, ils auraient pu prendre une autre idée du but que s'était proposé François 1" en les instituant. Ce but n'est-il pas évident, après ce que nous venons de dire? En jetant dans l'université dix ou douze professeurs privilégiés, François !•' atténuait l'esprit d'indépendance qui caractérisait ce corps purement électif, et le rendait au moins importun pour le despotisme royal. L'université, à l'époque du concordat, avait manifesté une opposition plus véhémente, et peutêtre plus redoutable pour le pouvoir arbitraire.
(1) Garnier, Histoire de France, t. XXV, p. 540.
(2) Lettre du 28 avril 1769, Correspondance générale de Voltc^e.
(3) Histoire de France, t. XXV, p. 540.
que celle du parlement. Le roi craignait et détestait ce corps depuis cette époque. En plaçant dans son sein des professeurs favorisés, il humiliait une partie de ses membres; il attirait les regards et l'ambition des autres vers sa magnificence et sa protection, et s'assurait de leur déférence par les vœux et les espérances qu'il leur faisait concevoir. L'université sentit fort bien ce que l'établissement des professeurs royaux devait apporter de changement dans l'esprit du corps : aussi forma-trclle opposition à. cette nouveauté devant le parlement. Elle soutint cette opposition pai' les phis mauvaises raisons, parce qu'elle n'osait dire les véritables : elle prit pour prétexte le danger d'interpréter de nouveau la Bible grecque ou hébraïque, et mit en avant l'intérêt de la religion, parce qu'elle ne pouvait pas avouer le prix qu'elle mettait à son indépendance, à sa considération, et à l'autorité qu'elle tirait de l'une et de Tautre.
Ainsi s'évanouissent les illusions que des intérêts subalternes, et peu honorables, ont fait naître sur la prétendue protection donnée aux lettres par François !•'. Disons-le nettement : le tyran forcené des consciences, le proscripteur de l'imprimerie, l'oppresseur de l'esprit et de la raison humaine, ne peut être appelé le Père des lettres que par la vénalité qui s'acquitte ou qui mendie, ou parles échos qui répètent tous les sons qui les ont frappés.
§ m. Actes divers du pouvoir arbitraire.
J'ai dit que Fr/mçois !•' avait usurpé l'autorité judiciaire (j'aurais dû dire : renversé la justice), pour exercer les plus violentes persécutions contre les hérétiques, ou les personnes qu'on avait intérêt de juger telles. Ici j'ajoute, qu'il s'aiTOgea la faculté de prononcer arbitrairement, et en toute occasion, et sous toute espèce de prétexte, et pour toute espèce d'intérêt, sur les droits les plus chers au cœur de l'homme, l'autorité de famille, la propriété , l'honneur, la vie; et pour les frapper, même sans forme de jugement, avec iniquité et cruauté.
Dans mon Mémoire concernant le règne de Louis XII, je crois avoir prouvé (1) que, depuis
(i) Chapitre xx, Notions générales concernant l'histoire judiciaire de France,
FRANÇOIS F
Tabolition du gouvernement féodal^ l'exercice du pouvoir judiciaire avait été interdit à la royauté; que^ quand saint Louis et ses successeurs ont rappelé les Français à leur justice, ce n'a pas été à leur ^ti^^m^n^, mais à celui des tribunaux régulièrement constitués; que la royauté' ne s'est ressaisie du droit de justice qu*en en remettant Vexercice à des magistrats caractérisés , et en assurant aux peuples une justice impartiale et éclairée; que l'époque où s*établit contre le seigneur la maxime que iajuMice émane du roi, fut aussi .celle où s'établit cette autre maxime^ que le droit de jus tice est distinct de Pexercice de la justice (i). J'ai observé, aussi, que ces vérités ont été consacrées par la cliarte qui nous gouverne aujourd'hui. Toute justice y porte l'article 57, émane du roi: voilà pour le droit. Elle f administre en son nom, par des juges qu'il nomme et qu'il institue, mais qui sont inamovibles (art. 58)^ dont le nombre ne peut être changé que par une loi (art. 59), et dont les justiciables ne peuvent être distraits (art. 62) pour être livrés à des conunissions (art. 63) : voilà pour l'exercice de la justice, voilà pour le fait.
François !•», et à son exemple Louis XIII , dans le procès du duc de la Valette, ont seuls osé s^asseoir sur le tribunal pour prendre part à la justice. On sait ce que le président de Bel lièvre dit à ce sujet à Louis XIII : Cest chose étrange et sans exemple, voire contre tous les exemples du passé jusqu'à huy. Mais ce que fit Louis XIII semble à peine mériter un léger reproche, si on le compare à une multitude d'actes de François I*'.
Il a ravalé le parlement au rang d'une commission, en y introduisant des juges, sans autre titre que leur argent, et leur dévouement à ses volontés arbitraires (2) ; en y mêlant encore des commissaires choi^ pour les circons-
(i) Chapitre xx, Notkms générales concernant Vhkstokre judiciaire de France, p. 71, l"eol.
(3) Beaucaire parle de ces juges dans son Histoire, liv. XVII, n. 18. Hs étaient proposés au roi par le chancelier Duprat , que Beaucaire qualifie ainsi : Bipedum amnhtm nequissimus, le plus pervers des animaux marchant sur deux pieds. Il désigne ces juges par ces paroles : Judices quos s sua cohorte ad senatwn parisknsem promoverat, ces juges de sa bande qu'il avait éievés au parlement de Paris.
tances, c'est-à-dire pour prononcer les peines qu'il lui plaisait d'infliger à l'accusé, innocent ou coupable.
n a fait prononcer des peines capitales par des commissions toutes composées de gens choisis par lui, pour la circonstance.
Il a lui-même, sans forme de procès, prononcé des peines capitales, et commandé des exécutions qui étaient de véritables assassinats (I).
Et tous ces actes ont été d'atroces iniquités.
Et, pour comble, il a fait servir la terreur qu'inspirait cette justice, pour commettre luimême impunément, et à son aise, une offense que la loi punit du dernier supplice, et qu'elle n'a pas toujours interdit à l'offensé de punir lui-même.
Il n'est personne de celles qui ont lu l'histoire de François I*', même la plus adulatrice, à qui la mémoire ne rappelle ici les actes auxquels s'appliquent ces imputations générales.
N'est-ce pas une commisrion qui a condamné Beaune de Samblançay ? •
N'est-ce pas le parlement dégradé, jrié, et de plus infecté de commissaires étrangers, qui a jugé et condamné le connétable de Bourbon, par contumace, sur une procédure instruite par des conunissaires en partie étrangers au parlement, et nommés pour cet effet par le roi (2;î
N'estrce pas une commission qui a condamné MontecucuUo?
N'est-ce pas une commis^on qui a condamné l'amiral de Brion?
N^estr-ce pas une conunission qui a condanmé deux fois Berquin?
N'est-ce pas ime commission qui a condamné Etienne le Court, curé de Gondé ?
(1) 11 serait facile de prouver que, dans le temps de la féodalité même, les rois ne jugeaient pas leurs su- Jets, mais leurs vassaux, et ne les jugeaient qu'avec l'assistance des pairs du vassal. Cétait pour les rois une obUgatUm de la soseraineté, dont j'ai dit la raison au commenoement du chapitre xx du Mémoire concernant le règne de Louis Xli,
(2) ic Le roi voulait que les commissaires qu'il avait nommés pour l'instruction, et qui n'étaient pas tous du parlement, jugeassent. Ils lui conseillèrent de renvoyer l'affaire au parlement. Il leur témoigna qu'il désapprouvait beaucoup ce conseil, • (Voltaire, Histoire du parlement, p. 74.)
SECTION m.