‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 4)Chapitre 88 sur 359 · SI · texte numérisé non relu

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N'est-ce pas une commissicm^ enfin, qui a condamné le chancelier Poyet^ lui qui avait été le promoteur et Papologiste de tant de conmiissions auxquelles il aurait dû s^oppo* aer?

Et quels crimes avaient commis ces graves personnages^ et quelle peine a été prononcée contre eux? Oq voit la tyrannie dans les comnûssions, on là voit monstrueuse dans leurs œuvres.

J'ai déjà parlé du procès du connétable de Bourbon, des viles passions^ des prétentions injustes, des persécutions outrageantes qui Tavaient poussé au désespoir et à la révolte. Le roi assista à son jugement, et y opina ; ses biens furent confisqués, et distribués ensuite à la duchesse d'Angouléme et au chancelier Duprat (1). Pasquier représente François 1" a séant en son lit de justice, dedans son parti lemeni de Paris ( dénaturé comme je Tai « dit), cusisté de SES princes et pairs, bien « content d*avoir cbatié a la royale son sU' ujel (2) qui, déserteur de sa patrie, s'étoitjeté

(1) Il est difficile de deviner pourquoi Gaillard dit que le duc ne fut jugé qu'après sa mort, et pourquoi il a fixé la date de rarrét au 26 juillet 1527. Le connétable est mort au pied des murs de Rome, le 5 mai 1527, et Tarrét est du 16 janvier 1523. Voyez Gaillard, Histoire de François I*r, 1. 1!, p. 250 et 26a ; et les Recherches de Pasquier, p. 5S8 et 599.

(2) Le connétable était, comme je l'ai déjà dit, vassal du roi par ses domaines. Il Tétait même par sa charge de connétable ; car on voit dans les Inventaires de Dutillet qu*il avait, comme connétable, la garde de Vépée du roienfitf. Encore une fois, ce n*est donc pas la trahison ni la désertion d*un sujet que Ton peut voir dans la conduite du connétable : c'est la rupture d*un vassal avec son suzerain ; et le temps n'était pas encore bien loin où les vassaux , dans leurs querelles avec leur suzerain, prenaient les armes an lieu de recourir à la justice des pairs, ou faisaient la guerre après avoir été jugés et condamnés, ou faisaient même descendre le juge du tribunal pour se battre avec lui. D'ailleurs, la cour avait réduit le connétable au désespoir. Le désespoir peut jeter dans des fautes punissables; mais, de sa nature, c'est un état de convulsion dont la justice ni la raison ne peuvent demander compte. Le désespoir n'est point un crime, c'est un malheur. Les crimes qu'il fait commettre sont de ceux que la justice ne punit qu'en gémissant, et en détournant les yeux de dessus le coupable. Pasquier dit fort judicieusement que , dans le procès civil intenté au connétable pour les biens dont

tt entre tes bras de son ennemi; une mère de

« roi PLUS CORTBNTB DB SB VOIB JOWIB BT DO

et BiBN BT DB l^absbucb de celui auquel elle a avait voué une inimitié mortelle, et un chan^ a celier tbès-contbnt d*avoir été leur protoa cote... » La mère du roi, ^instigatrice du procès, du moins n'était pas juge; mais le roi qui pr^de, et le chancelier qui prononcel'arrét! quel tableau que celui qui les peint bien contents ,^ irès-contents , d'avoir châtié à la roya/« le connétable! Ce tableau présente-i-il Faspect auguste de deux ministres de la justice, ou le spectacle d'ennemis puissants qui foulent aux pieds leur ennemi sans défense, après ravoir dépouillé?

Qui ne sait que Beaune de Samblançay, surintendant des finances, sage économe des revenus de TÉtat, fidèle serviteur de François l", pour qui il avait compromis plus d'une fois sa fortune et son crédit, et à qui il avait le courage de représenter souvent Ténormité des déprédations de sa mère, de ses maîtresses, de ses favoris, et que le prince appelait son père, fut condamné à une mort infâme, comme dilapidateur de la fortune publique, pour une somme de quatre cent mille livres qu'il devait faire passer à Tannée d'Italie, mais que la duchesse d'Angouléme se fit remettre et qu'elle garda? Gaillard ne ménage pas les expressions quand il parle d'elle à cette occasion , et de l'arrêt qui, après cinq années de prison, condamne le surintendant à être pendu* a Elle « vola lâchement, dit-il, et les gens de finance, « et son fils, et l'État. Elle fit plus que voler « TÉtat, elle le perdit... Elle voulait faire « échouer l'expédition de Lautrec (siu* le Mice lanais} pour le détruire, et avec lui le crédit « de la comtesse de Ghâteaubriant, sa sœiu*... (( Samblançay était innocent Le peuple en ju- «gea ainsi, en le voyant marcher au sup- « plice... Est-ce là le sort du père du roi « et du peuple ? s'écriaient les spectateurs, a Quel exemple de l'inconstance de la faveur

il était en possession , il y avoit de quoi exercer esprits, langues et plumes des avocats; mais qu'il y avoit une raiswi secrète de décider, non peut-être à eux eognOe, ni à celui qui les fit mettre en besogne : c'est que sur toutes choses il faut se garder de réduire un prince en désespoir, et singuUèrement unprince du sang, dont les François sont naturellement idoldtres.

FRANÇOIS !•'

a royale! » La coup ne croyait pas plus que le peuple à la justice de la condamnation. Brantôme rapporte que la duchesse dUzès, fort jeune aloï^, se mit à pleurer, un jour que le roi rappela sa fille. Elle s'excusa sur le traitement qu'il avait fait subir à ce vieillard qu'il appelait son père. Ses larmes étaient la naïve expression de Teffroi qu'avait jeté dans tous les esprits cette abominable exécution.

Ai-je besoin de rappeler que Montecucullo fut écartelé vif, comme empoisonneur du Dauphin, mort d^une pleurésie, parce qu'il était nécessaire à François !•', prince alors décrié dans toute TEurope, qui le laissait à la merci de Charles-Quint, que Montecucullo eût commis un énorme crime par complaisance pour Charles-Quint, et que ce prince en portât Todieux?

Qui ne sait que Tamiral de Brion fut accusé par ordre du roi, et condanmé à cent cinquante mille livres d'amende et à un bannissement perpétuel, pour des crimes dont le roi savait qu'il n'était pas coupable, et pour lesquels il avait néanmoins fait agir. une commission? Il voulait seulement, disent les historiens, humilier Pamiral, parce qu'il était orgueilleux, et parce qu'il était en faveur près de la duchesse d'Étampes : a Ce procès, dit Gaillard, était une espèce de gageure entre le roi qui avait menacé Brion , et Brion qui, se sentant irréprochable, lui avait répondu fièrement qu'il ne craignait rien (i). » Le tyran rougit de honte en apprenant la rigueur du jugement; il fit réviser l'affaire au parlement , et Brion fut réhabilité; mais le coup qui l'avait frappé avait porté au cœur, et il mourut peu de temps après sa réhabilitation.

Poyet, qui avait poursuivi Brion avec une chaleur que la duchesse d^tampes ne lui pardonna jamais, fut poursuivi pour des malversations imaginaires, et puni d'une amende de cent mille francs, et d'une prison de cinq ans (2). La justice eût pu lui trouver des crimes réels; mais la justice était étrangère aux passions, criminelles elles-mêmes ; qui poursuivaient Poyet.

(1) Gaillard, Histoire de François r', l. IV, p. 70 et suiv.

(2) Gaillard, Histoire de François I^, t. IV, p. 81.

Enfin, quel était le crime de Berquin, brdlé vif en vertu du jugement d'une commission royale (1)? 11 avait refusé d'abjurer l'hérésie dont cette commission l'avait jugé coupable psgr un premier jugement; il avait appelé au roi et au pape. Sur cet appel il fut déclaré hérétique opiniâtre , et, à ce titre, condanmé au feu.

Au feu ! tel était le supplice que François I*' avait ordonné d'infliger aux hérétiques. Le roi Robert, dans des temps moins éclairés, avait porté cette peine contre l'hérésie; saint Louis l'avait renouvelée : mais la loi , depuis saint Louis, était restée sans exécution, et n'était plus que comminatoire. Elle était oubliée, quand François I" la remit en vigueur. Ce fut lui^ dit Brantôme , qui le premier montra le chemin au brûlement des hérétiques. Rénovateur de la peine du feu, nous avons vu qu'il était aussi l'inventeur d'une nouvelle manière de l'infliger, celle de l'estrapade, dont nous avons parlé, et au moyen de laquelle il mit PLUSIEURS supplices en un seul. Ce serait affaiblir l'impression de ces faits, d'ajouter que François P' rétablit le supplice de la roue, qui était aussi tombé en désuétude ; mais, c'est en combler l'horreur, de rappeler que le monarque et sa cour eurent V impitoyable courage d'assister au supplice de Pestrapade, et à l'écartèlement de Montecucullo.

Se peut-il qu'après ces affreux détails il me reste encore quelque chose à dire! Oui, et ce qui reste à dire enchérit, encore, sur ce qu'on vient de lire : c^est que François l®' se passait sans difficulté de parlements, de commissions, de jugements, pour ordonner la mort d'un de ses sujets; il se passait même de bourreaux pour la donner; il disait, et se croyait en droit de dire , que son épée tranchait autant pour la justice que pour la guerre. Le dey d'Alger et le pacha de Syrie ne parlent pas autrement de leur sabre. N'avons-nous pas vu

(1) Gaillard, t. Y, p. 436 et suiv., 8*exprime ainsi : « On lit dans V Histoire de la magie en France, p. 120, que Berquin fut brûlé vif, par arrêt du parlement de Paris; » et cependant, le même Gaillard dit, d'une manière positive, que le roi nonuna pour le juger douze commissaires, presque tous tirés, il est vrai, du parlement, mais triés; et il cite V Histoire de Paris, p. 985.

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que, dans un transport de respect pour l' honneur des dames, il avait commandé aux archers de sa garde d'aller prendre sans délai un gentilhomme de sa maison, qui avait tenu «n propos léger et gai sur les prostituées de la petite bande, et de le pendre ?

Ucondamna, de son chef, à être pendus,deux malheureux qui, ayant été envoyés aux galères, s'étaient coupé la main l'un à l'autre, dans Tempérance d'être renvoyés comme incapables de servir. Quel crime pour mériter la mort, que celte conamutàlion volontairement prononcée par les condamnés contre eux-mêmes; commutation qui substituait à un supplice prolongé, mais supportable, un supplice tellement cruel, que la justice, même dans sa rigueur, n^eût pas cru pouvoir l'imposer !

Ici revient encore , sous un nouvel aspect, cette citation de Brantôme, déjà mvoquée plus haut comme témoignage d'incontinence effrénée. Elle nous présente le tyran cruel qui porte son épée à la gorge d'un mari qu'il outrage, et le menace de le tuer ou de lui faire couper la tête, s'il s'oppose au désordre de sa femme.

Les Tarquins et les Appius furent moins criminels, et ils furent punis. Le duc d'Orléans fut moins coupable envers le duc de Bourgogne, et il fut puni. Saint-Mégrin paya de trente-trois coups de poignard l'outrage qu'il avait fait au duc de Guise... Et François I" est illustré de nos jours par ses attentats mêmes! Nous lisons, dans une de nos hisloires à la mode, que a depuis longtemps les « Français riaient, p/tt5que toute autre nation a de TEurope, des infidélités conjugales (1). » 11 se peut qu'on ait vu des maris trompés, surtout s'ils étaient vieux, bizarres et jaloux; mais jamais on n*a vu, chez aucun peuple, un liiari chassé du lit conjugal , et remplacé auprès de sa femme par un roi Fépée à la main, en vertu de Pautorité royale et du pouvoir de faire pendre.

Et encore l'écrivain qui nous assure que, sous François P', on riait depuis longtemps des infidélités conjugales, ne croit pas aux in-

fidélités conjugales. Selon lui, on se moquait hautement des maris trompés; mais les femmes ne trompaient jamais. Ces plaisanteries malignes ne faisaient, dit-il, qu'entretenir l'inr quiétude et la vigilance des maris. Cependant l'auteur nous apprend que l'objet de la galanterie était quelquefois coupable, mais qu'alors les formes en étaient respectueuses, a Les « chevaliers affectaient une généreuse servi- <stude envers leurs dames; les rendez-vous « étaient très-mystérieux, les faveurs se lais- « saient rarement deviner. On cherchait les a voiles les plus ingénieux pour déclarer son « amour, sans alarmer une pudeur qu'on sup- « posait farouche : et de là vient, sans doute, (( que le siècle de Louis XIY n*a rien produit « d'une galanterie plus délicate et plus naïve (c que plusieurs des poésies de Clément Marot, (c et de François 1^ lui-même (1). »

Ce n'était donc pas la faute des amants de ce temps-là, si l'on riait des maris trompés. Ce n'étaient pas eux, sans doute, qui en riaient, ni leurs amis, ni leurs confidents.

De quel œil l'écrivain, qui a pu se faire des idées si charmantes des mœurs du temps de François I", et des poésies délicates et naïves de ce prince, doit^il considérer des lettres de sauvegarde données aux femmes qu'il déshonore , contre les maris qu'il dégrade , et qu'il opprime au sein de feurs familles?

C'est ici le lieu de rappeler ce que dit le maréchal de Tavannes de la conversion de François P' vers la fin de sa vie, et de l'application qu'il commença à donner aux affaires, quand il ne lui fut plus possible de faire 1*0mour. Je me bornerai à une remarque : c'est que le temps où finit l'inapplication du roi fut celui où sa tyrannie se fit sentir le plus cruellement. L'application d'un tyran aux affaires n'opère que l'appesantissement de la tyrannie. Le jour où François P' cessa de prodiguer l'argent, il commença à prodiguer le sang. Ce fut en 1545, deux ans avant sa mort, que les fléroces exécutions de Mérindol et de Cabrières révoltèrent l'humanité, et donnèrent aux hommes de bien de tous les temps le droit d'être irréconciliables avec sa mémoire!

(1) C'est un étrange accouplement de mois que celui à'infidéaiés conjugales. Comment l'infidélité peutelle être conjugale? Conjugal veut dire qui unit sous un joug commun; l'infidélité soustrait k ce joug.

(1) Introduction à VHistolre de France pendant les guerres de religion.

FRANÇOIS I"

§ rV, Conclusion de la troisième section.

Pour fonder une accusation de despotisme contré François I*% il n'est pas nécessaire d'examiner quels ont été ses actes arbitraires^ ni même quelles ont été ses lois; il suffit de dire : qu'il a fait des lois sans le concours des états généraux, qui représentaient la nation; des parlements, qui représentaient la nation et les états généraux; ei que ces lois étaient des lois politiques des plus hautes conséquences , et qu'elles renversaient des lois fondamentales de la monarchie, et qu'elles étaient subversives de l'ordre social.«£n un mot, il suffit de dire : que François P' a cumulé la plénitude du pouvoir exécutif avec la plénitude du pouvoir législatif. Qu'il ait fait de bonnes ou de mauvaise» lois, qu'il en ait ensuite bien ou mal usé, il n'importe : c'est un attentat sur les droits de la nation , que de s'assurer le pouvoir de lui nuire, quand on n'aurait d'autre intention que celle de la servir. Si un prince peut répondre de lui-même , il ne peut répondre de ses successeurs. On peut être un despote sans être un tyran , mais non transmettre le despotisme sans engendrer la tyrannie.

Pour fonder une accusation de despotisme , il faudrait moins que ce que je viens de dire, n suffirait que François P' se fût emparé de plusieurs branches du pouvoir exécutif que la nation a toujours tenues sous sa main ou sous ses yeux, qu'elle n'a pas déléguées sans réserve , telles que la disposition arbitraire des finances de l'État , et l'administration de la justice ; ou qu'il eût réuni dans ses mains et exercé l'autorité judiciaire, avec les pouvoirs du gouvernement : car il est, à peu près, inutile pour une nation d'avoir des lois équitables , si leur application est laissée à l'arbitraire du gouvernement; et il lui est funeste d'avoir un trésor, s'il n'est bon qu'à épuiser le peuple, et à l'opprimer.

11 n'en faudrait pas encore tant, peut-être, pour autoriser et reconnaître un pouvoir despotique dans les mains d'un roi d'un grand peuple : il ne faudrut qu'y trouver un pouvoir au moyen duquel il pût gouverner tous les autres, s'y insinuer, les faire ployer ou les relever à son gré; un pouvoir moral, religieux, spirituel, conmie on voudra le qualifier; et, par exemple, un grand pouvoir sur un grand clergé, ou |

sur une grande et nombreuse affiliation aux places d'une grande et splendide cour, telle qu'un corps de nobles de différents degrés, dont les derniers se perdraient dans la haute roture.

Mais si le prince réunit tous ces pouvoirs dans son pouvoir, royal, il a certainement une grande surabondance de moyens de domination absolue; il est en pleine possession du despotisme parfait. Or, tel a été le pouvoir de François I«% après quelques années de règne.

n a fait des lois d'ordre politique, telles que celle qui abolit les élections ecclésiastiques; telles que la création d'un trésor et d'offices intermédiaires entre le trésor et les trésoriers de l'État et ceux de son domaine, au moyen duquel il les a confondus tous les trois; il a créé, doublé, triplé les impôts; il a aggravé les formes de la perception de plusieurs ; il a aliéné les domaines de la couronne; dénaturé, dégradé, anéanti la magistrature judiciaire, sans avoir jamais assemblé les états de la nation, sans avoir écouté les représentations du parlement, sans avoir jamais obtenu, souvent même sans avoir demandé l'enregistrement de ses volontés : Voilà le despote.

S'il a bien usé de son pouvoir, si la raison, la justice en ont réglé l'usage, ce n'est qu'un despote. Mais s'il a donné l'essor à toutes ses passions, s'il ne s'est attribué la nomination aux emplois et aux dignités ecclé^astiquesque pour corrompre le haut clergé par sa cour, et autoriser la corruption de sa cour par celle du clergé; s'il n'a pris le gouvernement absolu des finances que pour les dilapider; s'il n'a voulu la faculté d'établir des impôts que pour fournir à ses profusions; s'il n'a dégradé la magistrature, par un alliage impur, que pour faire fléchir l'opposition des magistrats à des lois odieuses, ou l'impartialité dans l'exercice de la justice; s'il la dépouille de son autorité quand elle use de sa légitime indépendance; s'il lui substitue même des commissions violentes et soumisMSS à ses fantaisies ; s'il fait pis encore, s'il introduit dans sa justice une justice étrangère, ultramontaine ; s'il aggrave de son chef les peines prononcées par les juges; s'il en prononce, lui-même, sans forme de jugement; s'il ordonne d'assassiner, s'il menace d'assassiner lui-même en violant les droits les plus sacrés de la famille ; s'il est coupable de

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faits de ce caractère^ c'est un tyran^ un affreux tyran; et il faut être unstupido^ ou un bel-esprit en démence, pour ne pas 1^ voir^ ou un lâche pour le taire, ou un fripon pour le déguiser.

SECTION IV

Du samonî de grand roi qui fui donné à François I*' de son vivant. — Revue des jugements portés sur ce prince par ses divers historiens. — De l'opinion de ceux qui ont regardé Henri IV comme formé sur le modèle de François l^. — Que Louis X!I est le

. prince à qui Henri IV aimait le plus à être comparé. — Parallèle de Louis XII et de Henri IV.

V%MtcoK Vr. Où m'appelle ie grand roi François. Ix>ui8 XII. On voas a flatté pour votre argent. PàsEixnf, DUtloçues detwwrts.

Aux imputations dont est chargée la mémoire de François P', on opposera^ sans doute^ un fait qui parait les démentir ou les atténuer : c'est qu'il fut surnommé le grand roi, et que ce titre imposant fut quelque temps attaché à son nom.

Si Françoils !•' a obtenu le surnom de grand, c'est, dira«t-on, qu'il a marqué du sceau de la grandeur des actions importantes qu'on ne fait point assez valoir, ou que la grandeur était empreinte au moins dans ses idées et ses sentiments.

L^ surnoms des princes sont ordinairement, il est vrai^ l'expression abrégée des jugements portés par les peuples. Mais qu'appelle-t-on surnom? quelle autorité, quels faits sont nécessaires pour donner un surnom? Ck>mment est-il constant qu'un surnom est réellement adapté à un nom propre? Voilà ce qu'il faut savoir.

Le surnom de Père du peuple fut déféré à Louis XII^ au nom des états généraux^ par l'orateur du tiers état. Cet orateur ne faisait que répéter ce que disait le peuple^ et la nation confirma ce qu'avait dit l'orateur ; je demande qui a donné le nom de grand à François P? où^ et quand il lui a été donnée

La vie entière de Louis XII justifie son surnom : où trouver ce qui justifie celui de son successeur?

Le surnom de Père du peuple est demeuré à Louis XII; pourquoi François I*' a-t-il perdu le titre de grand roi ?

Le surnom de grand a été donné à Fran-

çois !•' par ses professeurs royaux^ qu'il avait faits commensaux de sa maison; par ses prédicateurs à ses gages, par ses architectes, ses sculpteurs, ses orfèvres, tous Italiens, et par les grands de sa cour.

Les prédicateurs et les artistes, pour son argent, coname dit Fénelon ; les grands, pour son argent et pour les places qu'il leur donnait, pour les plaisirs dont il les rassasiait à sa cour, et pour les insolences qu'il souffrait dans l'exercice des pouvoirs dont il les avait revêtus.

Les orateurs qui célébraient le roi pour son argent, étaient ce Latomus qui faisait des vers pour tous les rois du temps; ce Pierre Galland, successeur de Latomus; les professeurs royaux, qui ravalent qualifié de Père et de Restaurateur des lettres, pour les six cents écus d'or qu'il leur donnait. C'était aussi Pierre Castellan ou Duchàtel, évéque de Màcon , qui avait été son secrétaire et son lecteur, et qui fit deux fois son oraison funèbre, une fois à Notre- Dame, et l'autre à Saint -Denis. Suivant Crevîer(l), cet apologiste de François P' ne craignit pas de prêcher que François P' avait mené une si sainte vie, qu'il n'y avait lieu de douter que son âme n'eût été tout à coup transportée au ciel y sans passer par le purgatoire. La louange de la sainte vie du monarque était tellement démentie par la notoriété, que les docteurs en théologie, au lieu d'y voir. le langage d'un prélat de cour, y trouvèrent ime protestation contre la doctrine du purgatoire, une hérésie, une preuve de luthéranisme, et en allèrent porter plainte à Henri II.

Voilà la première espèce de gens qui appelaient François P' le grand roi, et à laquelle s'appUque en premier lieu le mot que Fénelon met dans la bouche de Louis Xll : On vous a flatté pour votre argent.

Si Ton veut se faire une idée du langage des artistes italiens que François P' employait, il faut ouvrir les Mémoires de Benvenuto Cellmi, dont j'ai parlé. Le mot de grand roi, de grand prince, de grand monarque, est répété à chaque ligne où il s'agit de quelque grand ouvrage commandé ou grandement récompensé par le prince. La grandeur des princes se mesure ordinairement par les artistes à la dépense qu'ils font, à l'étendue des ouvrages qu'ils oitlon-

(I) Histoire de V Université, t. V, p. 416.

FRANÇOIS l-

nent. Des toises ajoutées aux toises dont se compose la mesure ordinaire d'im palais^ d'un château^ d'un parc, d'un jardin^ en font le palais, le château, le jardin d'«n grand prince, d'un grand roi, d'w» grand monarque.

Mais ce quedisaientles théologiens et les artistes italiens était avoué, répété, peut-être môme suggéré, par les grands de la cour. Momac nous apprend que ces grands, à qui étaient départies les places importantes dans les provinces , provinciales cujvsque loci reguli, les petits rois, appelaient François !•' le noble roi, regem nobilem, d'abord par opposition à Louis Xn, qu'ils nomment regem roturarium, le roi roturier; ensuite, en considération de l'indulgence avec laquelle ce premier voyait leurs désordres, subvenait à leurs profusions à la cour, et favorisait leurs oppressions dans les provinces : Quia la^civiis eorum imperiisr que lic^nciosissimis indulgeret.

Brantôme, admirateur passionné de François l'^, l'appelle le grand roi, surtout quand il fait réloge des grandes dépenses et somp^ tuosités qui autorisent les reproches de Mornac. Après les avoir détaillées avec toute la complaisance d'un homme qui a connu les délices de la cour, il s'exprime ainsi : « Auparaa vaut ce grand roi, les autres faisoient bien a paroltre leur cour en toutes façons, mais . a non jamais en de telles somptuosités que ce « grand roi : et en a été le premier auteur, a dont aucuns l'ont blasmépour tel gast (dégât a ou gaspillage). «>

Ici le mot de grand roi ne signifie évidemment que fastueux, somptueux , magnifique. En style de cour, ce prince est vraiment grand, qui donne grandement, largement. C'est de la cour qu'est venue l'acception dans laquelle le mot degénérftu; est synonyme de libéral. Faire les choses grandetnenl, généreusement, c'est donner à pleines mains, sans discernement, sans mesure, en profusion. L'épithète de grand n'est donc, dans la bouche de Brantôme, qu'une impertinence d'honmie de qualité et d'abbé de cour.

Mais, dans un autre passage, il essaye de justifier ex professo le surnom de grand roi : a Le nom de grand,dit il d'abord, lui fut donné, a non tant pour la grandeur de sa taille et cora pidence, qui estoit très-belle, et majesté a royale très-riche , comme pour la grandeur

a DB sesyeutvs, valeurs, beaux faits et hauts et MBBiTBs, ainsi que jadis fut donné à Alexana dre. Pompée, et à d'autres. »

Si l'auteur s'était borné à parler des valeurs et beaux faits de François I*', on se rappellerait Marignan, peuUétre même Pavie, et l'on dirait: «Brantôme attache le titre de grand roi à la bravoure personnelle, dénuée de toute autre qualité ; » et cette opinion se réduirait d'elle-même à ce qu'elle vaut. Mais on cherche ce qu'il veut dire, quand il parle des vertus et haufs mérites de son héros : et on ne tarde pas à découvrir le sens peu honorable qu'il attache à ces mots, et le peu d'estime qu'A ressent pour les qualités qu'ils rappellent à son esprit.

n avait lu un livre nouveau, a aussi bien fait, a dit-il, et aussi éloquent qu'il en ait point vu. a II n'en connoist point l'auteur, mais c'est un a docte, habile et bien disant personnage.' Ge- « pendant, continue-t-il, je ne puis m'engar- <x der que je ne die qu'il a un grand tort, que a parlant, en un~ petit coin de son livre, de ce n notre OBâND roi Fbançois, il ajoute : vbaia MENT GRAND, cdf il avott dc grandes vertus a et de grands vices aussy. x> De grands vices ! ce mot étonne Brantôme; ce qui m'étonnafort , dit-il, quand j'ouys parler de grands tices. Et pourquoi cet étonnement? Voici la raison qu'il en donne : Pour n'avoir jamais ouy dire à de grands seigneurs et dames gui estoieni de ce temps-là, qu^il enfust si atteint. Cela veut dire : parce que les gens qui avaient profité de ses vices ne s'en plaignaient pas ; ou parce que les gens pour qui il épuisait la nation ne tenaient pas sur son compte le même langage que la nation. Dans la bouche d'un autre, ce langage passerait pour ime ironie amère ; sous la plume de Brantôme, c'est une naïve impertinence, dans laquelle il est sousentendu que, quand les seigneurs et les dames de la cour de François I*' n'ont qu'à se louer de lui, on ne doit pas faire état des maux dont il accable la patrie, la nation, le peuple...

Canaille, sotte espèce...

Vous leur fites, seigneur, En les croquant, beaucoup d'honneur.

Une autre raison de ne pas croire -aux vices du roi, c'est, dit Brantôme, qu'il nejuroit ni ne blasphémoit; conduite fort décente, sans doute.

SECTION IV

mais qui ne fait pas un grand roi ; n'affirmant jamais que sur sa foi de gentilhomme, cette foi à laquelle il fut si fidèle envers Charles-Qnint^ Soliman U et tous ses alliés d'Italie. De plus^ continue Tauteur^ il a été très^on catholique^ sans tache de luthéranisme : témoin son adhésion à la ligue de Smalkade^ la protection donnée à Genève contre la Sardaigne. Mais bon catholique^ soit : c'est un titre fort recommandable, mais qui n'est pas synonyme de grand roi. De plusy dit toujours Brantôme, très-grand justicier. Ceci ne serait que ce qu'il fjaut pour n'être pas un mauvais roi. Pour preuve de sa justice^ ie roi disoii souvent que son épée tranr choit autant pour la justice que pour la guerre. Belle justice^ sans doute , que celle qui s'adnûnistre par l'épée ! témoin ce mari que la justice de l'épée royale força à la retraite, lorsqu'il voulait empêcher le roi de déshonorer le lit conjugal. Au demeurant, Brantôme ne prétend pas nier que les protestants n'eussent à se plaindre du grand justicier. Il en a fait faire, dit-il, de grands feux, et il épargna peu de ceux qui vinrent à sa connoissance, et c'a été le premier qui a montré le chemin à ces brtUements. Cb gband boi, continue Brantôme, nonobstant tous ces feux et brûlements, se rendit protecteur de Genève contre le duc de Savoie. Notez qu'alors Genève était le foyer du calvinisme, et que cette ville était pleine de Français réfugiés ; de sorte que François I" protégea dans cette ville des hommes qui n'y étaient que parce qu'il les aurait fait brûler en France s'ils y étaient restés. Accordez-moi un peu, dit Brantôme, ces feux avec cette protection ! Ici l'on peut dire à Brantôme : Accordez-moi un peu avec ces feux le titre de grand roi , que vous croyez si bien acquis à votre héros ; accordez avec ces brûlements, dont vous croyez qu'il ouvrit le premier le chemin, l'assurance avec laquelle Vous parlez de ses vertus et hauti mérites; accordez ces feux avec l'association à la ligue des luthériens de Smalkade, avec l'alliance des armes françaises au pavillon et aux armes des musulmans j accordez-les, surtout, avec la plus faible apparence de respect pour les plus chères libertés des hommes en société, celle de la conscience et de la pensée, avec les premières et les plus inviolables notions de la morale et de la religion, avec les premiers devoirs d'un roi.

Malgré l'autorité de Brantôme, aucun historien digne de quelque estime n'a donné à François !•' le surnom de Grand : ni de Thou, ni Daniel, ni Mézeray, ni Hénault, ni Robertson, ni Millot, ni Anquetil. Gamier le lui a donné, mais seulement dans le titre de l'histoire de son règne, et jamais dans le cours de l'ouvrage ; encore n'a-t-il pas dit , François le Grand, comme Péréfixe dit Henri le Grand, mais François, dit le grand roi, ce qui exprime uniquement ce fait, que François l" a été dit grand. Malgré le détour de Mézeray pour exprimer son opinion sur François I*% et l'imputation qu*il fait de ses fautes à ses ministres et aux femmes qui avaient de l'empire sur lui, il ne peut ni ne veut le sauver du blâme qui s'attache à un mauvais roi. a C'eût été, dit-il, un a grand prince de tout point, s'il ne se fût pas a laissé posséder aux mauvais conseils dé ses a ministres, et à la passion des femmes. Les « ministres, pour se rendre tout-puissants eux- « mêmes, poussèrent son autorité par delà les a anciennes lois du royaume, jusqu'à une doa mination déréglée. Les femmes qu'il aima, a étant vaines et prodigues , changèrent en « faste et en vanité l'amour qu'il avait pour la « belle gloire, et lui firent souvent consumer a en folles dépenses l'argent qu'il avait destiné a pour de grandes entreprises. » C'est conune si l'auteur eût dit : Les femmes lui firent perdre l'amour de la gloire, et en firent un prince Main et prodigue; les ministres en firent un despote : les uns et les autres eitipéchèrent qu'il ne fût un grand prince.

Je répéterai ici une réflexion que j'ai déjà faite dans une autre occasion : la formule de bienséance et de sage politique qui fait imputer à de mauvais ministres, à de perfides conseillers, les fautes et les crimes des rois vivants, ne doit point être à l'usage des historiens qui parlent des rois morts, et en parlent à la postérité. La politique admet des fictions, son but est de gouverner; l'histoire n'admet que la vérité, son but est d'instruire. La vérité est que si les ministres sont responsables à la nation qu'ils gouvernent des volontés du roi, c'est le roi, le roi seul, qui est responsable devant la postérité des actions des ministres; qu'il est coupable de tous les crimes qu'il n'a pas punis; que cette responsabilité royale est la conséquence inévitable du droit de choisir et

FHANÇUI8 r

de renvoyer les ministres^ de les punir et de les récompenser. La vérité est que la postérité regarde tous les mauvais règnes comme Tonvrage de mauvais rois. La vérité est que les mauvais rois ne peuvent vouloir que de mauvais ministres; que c'est le caractère d'une royauté malfaisante d'employer des agents pervers. Voilà ce que l'historien dqit se mettre dans l'esprit. 11 faut bien qu'il y ait une justice qui punisse l'abus de la prérogative la plus dangereuse pour les peuples, l'inviolabilité de leur chef.

Gaillard s'est cru obligé d'ajouter au nom de François I*% dit le grand roi, en tête de l'hidtoire de ce prince. Cela ne tire à aucune conséquence, comme je Vax obser\'é en parlant de Gamier ; mais on ne sait pas pourquoi, dans le corps de son ouvrage, où il ne déguise pas les fautes du prince, où il ne se refuse même pas une censure sévère^ il l'appelle fréquemment ce grand roi. Il semble, ou qu'il ait voulu racheter aux yeux de la censure^ qui défend de mal parler des rois, ce qu'il dit de sévère sur François P% ou qu'il ait été machinalement l'écho des courtisans du temps; et que ce soit une espèce de tic, contracté par l'habitude, dont il n'était pas m^Utre. Il n'est pas rare de lire, au conunencement d'une phrase qui récapitule une longue suite de fautes graves, de bé\iies désastreuses, ce grand roi, ce grand prince (i); et ce malheureux mot empêche ou détruit, sans cesse, Teffet de ce que l'auteur écrit de plus sage.

(I) J'en citerai un seul exemple : A roocasion de la défection d*André Doria, qui, en 1538, mécontent d'une injustice de François l*', fit manquer la conquête de Naples, il dit qu*au lieu de réparer cette injustice, le prince eut la folie de céder à de vaines représentations de courtisans. Il récapitule, ensuite, plusieurs bévues désastreuses qui procédèrent du même principe, et il commence sa phrase par ces mots : « Ce (prand prince ne s'attachait pas assez à con* naitre les hommes. Seckingen el Lamark^ méconnus, lui avaient fait manquer TEmpire et perdre la supériorité de FEurope. Le connétable de Bourbon, poussé à la révolte par d'indignes traitements, lui avait fait perdre le Milanais et la liberté. Il fallut encore qu'il perdit le royaume de Naples et une armée victorieuse, pour n'avoir pas su connaître quel homme était AndréDorla. » Ëtait-cele cas de commencer sa phrase par, Ce grand prince?

Voltaire, à qui Gaillard avait envoyé son ouvrage , le fit repentir de sa confiance : « Je « n'aime guère François I*% lui écrit-il. Vous « avez beau dire et beau faire, Cbarles^Quint a n'a jamais brûlé de luthériens à petit feu; on a ne les a pas guindés au haut d'une perche « en sa prince, pour les descendre à plua sieurs reprises dans le bûcher, et pour leur « faire savourer pendant cinq ou six heures les a délices du martyre. Gharles^uint n'a jamais « dit que, si son fils ne croyait pas la transsub* « stantiation, il ne manquerait pas de le faire c( brûler, pour l'édification de son peuple. Je « ne vois guère dans François /*' que des ac- « tions ou if^ust^s, ou odieuses y ou folles. Rien a de plus injuste que le procès int^té au cooa nétable, qui s'en vengea si bien, et que le a supplice de SamUançay, qui ne fut vei^ « par personne. L'atrocité et la bêtise d'accua ser un pauvre chimiste italien d'avoir empoî- « sonné le Dauphin son maître, à rinstigatioa «de Charles-Quint, doit couvrir François I" (c d'une honte étemelle. Il ne sera jamais ho- « norable d'avoir envoyé ses deux enfants en a Espagne, pour avoir le loisir de violer sa pâte rôle en France.

« Quelques pensions données et mal payées 0 à des pédants du collège de France ne coma pensent point tant d'actions odieuses. Toirtes a ses guerres en Italie sont conduites avec dé» a mence. Point d'argent, point de plan de <x campagne; son royaume est toujours exposé et à la destruction; et, pour comble de honte, U c( se croit obligé de s'allier avec les Turcs, daas a le temps que Charles-Quint délivre dix-huit « mille captifs chrétiens des mains de ces mè- <c mes Turcs. En un mot, vous me paraisses « meilleur historien que l'amant de la Ptssdeu il ne me parait un grand roi. »

Pourquoi les historiens les plus favorables à François V^ ne lui ont-ils pas donné le surnom de grand roi ? C'est qu'ils auraient eu honte de le lui donner; c'est que la pudeur, moins accommodante que leur consdeoee, ne leur permit pas de rendre hommage aux vices les plus odieux, et aux actions les plus criminelles.

Mais si les historiens n'coit pas voulu confirmer les acclamations des théologiens, des artistes italiens et des courtisans français du temps de François l*% ils les ont démenties par

SECTION IV

cela même. La suppression du surnom de Grand est une protestation contre la flatterie qui Ta voulu attacher au nom de François V\ Pourquoi donc les gens de bien céderaient-ils aujourd'hui à une jonglerie qui veut faire revivre^ coomie un jugement solennel de l'opinion nationale^ une qualification prostituée par des intérêts éphémères^ dont les uns furent méprisables^ les autres odieux et coupables^ et qui est tombée dans les sobriquets les plus dérboires?

Si je ne me trompe sur l'époque où la pudeur des historiens arrêta leur plume devant le titre de ^raiM^ roij qu'ils allaient ajouter au nom de François l'% ce fut lorsque la plus juste admiration, la plus tendre reconnaissance eut décerné à Henri IV ce même surnom de Grtxnd, et que ce prince généreux eut déclaré qu'il était plus jaloux du titre de Pàbi du peuple que de tel autre plus spécieux que ses travaux pourraient lui mériter (1). Ce titre qu'il appela spécieux, était celui de Grand, qu'on attachait ao nom d*un roi qui n'était que spécieux luimême, avec qui le vainqueur, le modérateur, le pacificateur de la France, Fami du citoyen et du paysan, n'avait rien de commun. Il fallait bien alors que le surnom de Grand reprit la valeur dont on l'avait dépouillé, et qu'il se détachât de la mémoire de François P', pour n'être plus indigne de Henri IV. Le même titre ne pouvait convenir à deux princes si différents.

Je ne laisserai point passer une occasion si fevorable pour démentir je ne sais quel historien, qui a osé dire que Henri IV se plaisait à ressembler à François l*». Il eut en effet le malheur de lui ressembla par les défauts qui se mêlèrent, sans les altérer, à ses belles qualités: la passion des bâtiments, du gros jeu, de la chasse, des fenunes. Il avait été élevé à la cour des fils de François I*' et de Catherine de Médicis, sa bru bien-aimée ; il en avait conservé quelques habitudes dans sa vie privée : mais il était loin de s'en honorer, et d'en savoir gré à ceux à qui il les devait. Sa vie publique, qui rachetait si grandement ses défauts, prouva que le modèle qu'il se proposait d'imiter, celui dont il enviait la gloire et le surnom, était,

(1) Propres eipressions du préambule de l'édit de f «06, concernant les tailles.

comme il ledit dans sa loi, Louis Xll, le Père du peuple. En effet, Louis XII et lui sont les deux princes les plus ressemblants de l'histoire*, malgré la différence de leur position.

Tous deux furent d'une bravoure signalée. Ralliez^vous à mon panache blanc, disait Henri IV. On demandait à Louis XII : Oiicam-, perons-^iovs? Sur le ventre de l'ennemi, répondit-il. Que ceux qui ont peur se rangent derrière moi. Ces mots sont également des mots de bravoure française.

Tous deux eurent une grande âme : Henri IV le prouva par sa clémence dans sa victoire sur des ennemis déclarés; il fit mieux que d'oublier les injures ettle les pardonner, il sembla ignorer les inimitiés. Louis XII prouva sa grande âme par l'oubli des injures particulières, par son amitié pour d'anciens ennemis, par la constance de ses regards toi^ours attachés sur les ennemis secrets de la nation, par sa persévérance à les contenir sans éclat, sans violence, sans contrainte, sans humilier, sans avilir.

Louis XII eut moins de cette vivacité de caractère et de cette gaieté qui montrent à tout moment le fond de l'âme, moins de ces mouvements prompts et indélibérés qui naissent de l'accord d'heureuses qualités, moins de ces saillies qui étonnent et ravissent; mais il eut la gravité soutenue que donne une application sérieuse aux intérêts dont les rois doivent être occupés, et cette auguste sérénité d'un prince toujours sûr de lui-même.

Tous deux furent doués d'un cœur tendre; mais Henri IV avait hérité du dérèglement de Françob I" et des derniers Valois : et Louis XII fut un modèle de mœurs pures durant son^ règne entier.

Henri était aisément ramené à la règle; Louis ne s'en écartait point.

Dans le gouvernement, Henri IV avait plus d'habileté ; Louis XII savait mieux s'en passer. L'un avait pénétré fort avant dans l'art de gouverner, l'autre était au-dessus de l'art.

La nation pouvait tout espérer du bon jugement de l'un, mais se reposer de tout sur la vertu de l'autre.

Henri savait, en homme d'esprit, ce que vaut pour le trône l'amour de la nation : Louis le savait en honune d'esprit et en homme d'âme; il le sentait.

FRANÇOIS I*'

Henri évitait d'offenser la liberté, Louis la respectait. Henri lui rendit hommage, mais, comme il le disait, l'épée au cô é : Louis XII fi); mieux; il déposa son épée devant elle , et elle s'arma pour lui quand il fut x)ffensé.

Le peuple comprit les deux princes, les jugea, les aima tous deux , sur un trait qui ne trompe point : Henri voulait que chaque paysan pût avoir tous les dimanches la poule au pot. Avant lui, les états généraux avaient béni Louis XII d'avoir /a«7 que les poules du paysan fussent en sûreté snr son fumier^ contre les pillards (i).

Si Henri montra un peu plus que Louis XII de cet esprit qu'on est convenu d'appeler, depuis le règne de François I", l'esprit français, et qui Test devenu par Henri IV, Louis eut davantage cet esprit antique qui convient à tous les temps et à tous les pays.

SECTION V

De l'esprit chevaleresque attribué à François I«', et de la chevalerie.

Cba:nplonf de iiiéUI , A qJi» Ipmw ganlclcls cl leur cuJraswe énorme. Leur» brauardii, leur vblére, ôtaienl rbuinalne forme.

Tels sont pourtant ces chefs des nobles carrousels, Par les dames fêlés, cbantés des ménestrels Lntteun bien au-dessous de l'élite héroïque Qui traversait Jadis la poussière olympique,

Combaltanh demi-nus

Qui livraient à la fois, sous b voûte céleste, Leurs fronts aui feax du Jour, leur sein aux coups du cesle. L.-M. LEMERCiBii, Pan Aypocrùtotfe.

Quelle que soit ma prévention contre les apologistes de François !•% j'ai plusieurs fois éprouvé le désir de leur trouver une excuse. L'indignation fatigue; quelquefois aussi, à la fatigue de l'indignation succède la crainte de s'être exagéré les griefs qui l'ont excitée. J'ai donc cherché si quelque motif irréprochable, peut-être même digne d'égards, quelque erreur innocente, même honorable, n'avaient pas inspiré les éloges prostitués à François I". J'ai aussi été frappé de la considération dont jouissent à juste titre quelques-uns des admirateurs de ce prince; et, sans me sentir ébranlé dans mes opinions, j'ai éprouvé le besoin de sonder le fond des leurs. Je me suis dit : S'il

(1 ) Discours de Vornteur des États de 1«06.

y a de bonnes raisons pour louer François I", elles sont là; il faut les connaître : s'il ne s'en trouve là que de spécieuses, il n'y en a point de bonnes ailleujrs, et elles seront au moins Pexcuse générale. Enfin, j'ai voulu mettre mon ouvrage et ma personne au-dessus de tout soupçon de malveillance particuUère, et convaincre que c'est principalement à mon respect pour Louis XII que doit être attribuée mon aversion pour Féloge de son successeur.

Les deux écrivains les plus remarquables entre ceux dont je ne partage pas les opinions au sujet de François ^% sont Gaillard et M. Charles Lacretelle.

Je crois avoir reconnu qu'une erreur con»mune a déterminé leur inclination pour ce prince.

Ils ont pensé que l'honneur avait été l'âme et l'esprit de François PS qu'il l'avait puisé dans la chevalerie, et qu'il l'avait répandu sur la nation entière. Voilà ce que je crois être l'erreur commune aux deux écrivains; elle est de nature à leur faire pardonner un peu de faible pour ce prince.

Des opinions accessoires modifient différemment dans chacun d'eux l'opinion qui les réunit.

Gaillard a cru que l'honneur, sentiment national, était né en France des règnes de Louis XII et de François !•% qui ont fait revivre l'ancien esprit de la chevalerie. M. Lacretelle croit que la chevalerie ancienne, dont l'esprit ne s'est jamais perdu, s'était signalée par un beau réveil sous Charles Vil, et que ce beau réveil s'est prolongé jusqu'à François !•'. Charles VI H, dit-il, Louis XII et François I^ furent animés de cet esprit qui faisait torgueil et le bonheur de la nation. Ainsi Gaillard et M. Lacretelle placent, l'un la résurrection, lautre le beau réveil de la chevalerie, à trois règnes de distance. Trois règnes forment mie période de près de quatre-vingts ans; ici il faut qu'il y ait erreur d'une des deux parts.

11 m'a été impossible de découvrir où GmIlard et M . Lacretelle ont pris, l'un , que Louis XII était animé de l'esprit de chevalerie; l'autre, « qu'il avait préparé par son caractère chevaa lerrsque cette puissance de l'honneur, ce <i caractère de gentilhomme et de chevalier « qu*on vit renaître avec plus d'éclat encore

SECTION V

a SOUS François /*'*; qu'aussi, l'esprit de che- <x Valérie n'avait jamais tant animé la noblesse, a n'avait jamais inspiré une valeur si romanesa que, ni produit tant d'actions généreuses que « sous Louis XII et François I". » Était-ce donc de cette valeur romanesque, et de cette multitude d'actions généreuses, que parlait Charles-Quint à Rome, en plein consistoire, quand il disait : Si f avais d'aussi mauvais soldats que le roi de France ,f irais , ia corde au col et les mains liées , implorer sa miséricorde? Était-ce le caractère de gentilhomme et de chevalier qu'exaltaient les grands dans Louis XII , quand ils l'appelaient le roi roturier y roturarium regem, et quand ils le représentaient sur Iç théàlre en malade atteint de la soif de For, parce qu'il aimait mieux /aire rire les grands de son avarice, que gémir le peuple de ses profusicOns ?

Je ne sais pas non plus où M. Lacretelle a trouvé que l'esprit de chevalerie faisait, comme il rassure positivement, l'orgueil et le bonheur de la nation : mais je crois connaître l'autorité sur la foi de laquelle il assure aussi posiliveinent que la chevalerie, sous Charles VII, a délivré la France de la domination des Anglais; et son opinion, sur un fait si capital, autorise celle qu'il a conçue des sentiments de la nation pour une institution qu'il croit lui avoir été si utile. En effet, si c'est la chevalerie française qui a successivement arraché nos provinces aux Anglais sous Charles Vil , M. Lacretelle a pu trouver raisonnable de croire qu'elle faisait alors l'orgueil et le bonheur de la nation^ quoique l'histoire ne nous apprenne rien de cet orgueil ni de ce bonheur.

L'autorité sur laquelle M. Lacretelle a dit que la chevalerie avait délivré la France des Anglais est Lacume de Sainte-Palaye , qui ^ dans son troisième Mémoire sur la chevalerie y s'exprime ainsi : Nous sommes redevables à la chevalerie du recouvrement de nos provinces^ envahies par les Anglais du temps de Charles Vil, Jamais, dit-il, elle ne fut plus en honneur parmi nous; jamais aussi la gloire du nom français ne fut portée à un plus haut degré. L'autorité de Sainte-Palaye est respectable, sans doute; mais si M. Lacretelle avait lu avec attention un passage qui suit; s'il avait lu aussi le cinquième mémoire du même auteur, et les notes de ses cinq mémoi-

res, notes qui en sont des errata ou au moins des correctifs en plusieiu*s points; s'il avait aussi consulté les mémoires de Caylus et de Duclos sur le môme sujet, la préface des Fabliaux de Legrand d'Aussy, et d'autres ouvniges encore, il aurait recx)nnu, à son grand étonnement, que la phrase citée de Sainte- Palaye devait être entendue dans un tout autre sens que celui qui s'est présenté d'abord. Nous reviendrons sur cet article; mais nous observons, avant d'aller plus loin, que Tunique conséquence que pouvait tirer M. Lacretelle de l'assertion de Lacume de Sainte-Palaye, entendue comme il l'entend, c'était que, du temps de Charlfs VU , la chevalerie faisait l'orgueil et le bonheur de la nation. Or , du temps de Charles VII au temps de François !•% il y a près d'un siècle d'intervalle. Ainsi, pour dérober François !•* aux reproches qu'il a mérités, et le mettre à couvert sous l'orgueil et le bonheur de la nation , qui souriait, dit-on, à son esprit chevaleresque , il faut supposer avec M. Lacretelle que la chevalerie jouissait encore de la même faveur sous François !•% et que François V possédait toutes les qualités qui passent pour en avoir été les attributs

Mais sur quel fondement M. Lacretelle établit-il ces deux suppositions? sur quelle apparence assure-t-il que le beau réveil de la chevalerie, sous Charles VII, s'est prolongé jusqu'au règne de Louis Xll et de François I«% etque François I" en a été animé? Ce n'est pas, comme nous le verrons plus loin , Sainte-Palaye qui lui fournira une réponse satisfaisante sur la première de ces deux cpiestions; et je crois avoir déjà répcmdu à la seconde en parlant des mœurs de François P^ Je crains donc que la pureté et la noblesse des motifs de M.- Lacretelle pour exalter ce prince, ne sauvent pas cet historien du reproche de s'être livi^é en poôte aux illusions d'un règne qui, par ses illusions mêmes, demandait un historien exact et sévère. Ce n'était pas pour un juge si éclairé, que François P' aurait dû être un roi spécieux.

J'ai déjà prouvé que François I" avait été par ses mœurs bien plus près de la crapule que de la galanterie chevaleresque ; par sa politique, plus près de la foi punique que de la loyauté attribuée à la chevalerie; et que la prouesse d'un chevalier, dans un roi qui com-

FRANÇOIS l*.

mande une armée ^ ressemblait plus à la démence qui veut perdre l'État^ qu'à la vaillance qui se propose de le servir.

Maintenant je suis obligé d'aller plus loin. Il me parait si important de dépouiller un mauvais roi d'un prestige qui le sauve d'une anîmadversion bien méritée, que j'essayerai de dépouiller la chevalerie, elle-même, des charmes mensongers que l'opinion lui a prêtés, et de réduire à leur valeur les faux titres qui lui ont été fabriqués pour lui obtenir la faveur de la nation. Pour ne laisser jour à aucune objection impcoiante, je parcourrai son histoire tout entière.

L'origine de la chevalerie, quoi qu'en ait dit M. de Montlosier^ est détestable; elle est née du gouvernement féodal. Les seigneurs , qui étaient quelquefois en guerre entre eux, y étaient firéquemment avec le roi, et habituellement avec les peuples. Les habitants des villes essayèrent de se mettre en état de défense. Louis le Gros favorisa leur émancipation, il se forma des communes : alors les seigneurs jugèrent prudent de se renforcer contre le roi et la nation.

Dans le même temps, le vertige des croisades s^empara de la France; les prêtres se mirent à les prêcher. Les prêtres et les seigneurs s'entendirent.

Du double intérêt de la seigneurie, et de ce qu'on appelait alors la religion, se forma cette espèce de congrégation, ou confrérie religieuse et militaire, qu'on appela la chevalerie. Les seigneurs trouvèrent bon d'obtenir une sorte de consécration du service qui leur était nécessaire pour faire face aux communes. Les prêtres trouvaient utile d'être établis en autorité sur des guerriers qu'ils espéraient pousser à la conquête des lieux saints. Mais l'objet avoué, le but réel était d'accroître la force des seigneurs. Les communes devaient être, tout ensemble, le salut de la royauté et celui du peuple. La chevalerie fut donc dans son principe une institution seigneuriale opposée à la restauration de la puissance royale d'un côté, à la délivrance nationale de l'autre.

La naissance presque simultanée des communes et de la chevalerie, prouve la destination primitive de la chevalerie. Au onzième siècle, le tocsin sonne dans les communes : les communes s'arment ; le roi de France leur donne son

appui; elles s'affiranchissent. De quoi s'affinnchissent-elles? de la tyrannie des seigneurs. Contre qui prennent-elles les armes? contre qui le tocsin appelle-t-il les habitants? contre les seigneurs. C'est alors que vous voyez les seigneurs s'attacher de jeunes vassaux par des liens plus étroits que ceux de la féodalité, s'attacher de jeunes guerriers qui n'étaient pas même leurs vassaux : pouvez-vous demander contre qui les seigneurs mettent sur pied ces petites troupes?

Le serment de chevalier n'engageait point, comme nos chansonniers le supposent, et comme tant de gens le répètent, à Dieu, au roiy à la mie; mais à Dieu, au seigneur du fief y dont le chevalier était vassal, ou devenait l'écuyer ou le bachelier, et à to mie. Les chevaliers des seigneurs étaient obligés de les défendre, par conséquent de* se battre les uns contre les autres, quand les seigneurs se faisaient la guerre : ils étaient obligés de les défendre contre le roi lui-même.

Je ne voudrais pas de meilleure preuve de la sottise de ce qu'cm a dit tant de fois depuis quarante ans, en prose, en vers, et en chansons surtout, du dévouement des chevaliers au roif qu'une citation d'un des chevaliers les plus célèbres par son attachement poiu* le plus respecté des rois : je parle de JoinWUe et de saint Louis.

a Le sire de Joinville écrit que le roi saint a Louis, avant que d'entreprendre le voyage « d'Afrique en 1240, fit une assemblée de tous « les barons de son royaume à Paris, pour a donner ordre aux aflîdres publiques et aux « affaires particulières durant son absence, « et particulièrement s'il arrivait mal de sa 6 personne. Le roi fit l'honneur à ce seigneur a de le convier de s'y trouver; mais il s'en « excusa civilement, sur ce que, n'étatU pas a son sujet, il ne pouvait s'engager à lui faire a serment. »

Les arrière-vassaux, dit du Cange sur ce sujet, ne devaient ni serment, ni honmdage, à raison de leurs fiefs, à leurs seigneurs dominants ou chefs seigneurs; et, ainsi, le sire de Joinville n'aurait pu prêter serment de fidélité et faire aucun acte de soumission au roi, sans déroger au devoir de vassal, auquel il était tenu envers le comte de Champagne, dont il était homme lige, soit à cause de la sénéchaussée de Cham-

SECTION V

pagne^ soit {KHir ia seigneurie de Joinville et autres^ qu'il possédait dans ce comté (1).

Sans doute, le roi avait aussi ses chevaliers, et même en plus grand nombre que d'autres seigneurs, parce qu'il possédait les plus grands firfs du royaume , et qu'il était obligé de faire pour sa défense ce que les seigneurs faisaient pour l'attaque.

Ici on voit déjà se dissiper une autre opinion, aussi fausse que celle qui supposait à la chevalerie un serment uniforme de fidéUté au roi : c'est celle qui bit de l'ancienne chevalerie un corps unique^ composé de personnes liées entre elles comme tous les membres d'une même confrérie. Il est évident qu'il se forma autant de congrégations de chevaliers, qu'il y avait de seigneurs assez riches pour lever une bannière, recevoir et nourrir des chevaliers dans leur château. Elles avaient de semblable le serment à un seigneur différent^ par conséquent rien de commun. Dans une guerre entre deux seigneurs, deux confréries de chevaliers opposées étaient aux prises; dans les guerres de plusieurs seigneurs contre plusieurs autres, les confréries des seigneurs de chaque côté étaient confédérées. Quand un grand nombre de seigneurs étaient en guerre avec le roi, leurs chevaliers étaient confédérés contre le roi : en an mot^ autant de grands fiefs, autant de oorps distincts de chevaleries.

Les confréries n'étaient pas seulement distinctes suivant les seigneurs, mais elles étaient ausri diflR^entes par leur nombre, par leur proportion avec l'étendue de la seigneurie^ par leur régime, leur discipline^ leur esprit.

Le nombre des chevaliers ne fut jamais déterminé, même dans les terres royales; chaque seigneur les multipliait tant qu'il pouvait^ quand il avait besoin d'aide; il s'embarrassait peu de leur nombre, quand il était en repos.

Les conditions d'admission ne furent jamais renées chez aucun seigneur^ et ne furent jamais les mêmes pour les chevaliers de différents seigneurs^ et n'eurent jamais une certaine durée chez aucun seigneur.

Les formes de réception furent arbitraires comme les conditions d'admission.

Les moyens de constater la réception ont

(1) Du Cange, Dissertation XII, sur JoinvUlt.

toujours été nuls. Il n'y eut ni registres , ni matricules, ni brevets, ni patentes.

Les chevaliers assez riches pour lever une bannière, et qui, par cette raison, se nommaient bannerets, ayant fait beaucoup de chevaliers pauvres, qu'on appela bacheliers, par contraction de bas chevaliers , ceux-ci se crurent bientôt en droit de faire aussi des chevaliers, comme un chrétien en fait d'autres par le baptême (1). Alors, on vit des essaims de chevaliers dont la capacité n'avait pas été soumise à une vérification, et qui l'étaient devenus par la bienveillance gratuite d'amis qui n'avaient rien à défendre. Alors aussi, la cérémonie religieuse, qui dans le principe accompagnait pour l'ordinaire la réception du chevalier, tomba en désuétude.

Bientôt on alla encore plus loin : on en vint à se faire chevalier soi-même, et à se dire chevalier sans contradiction de personne. Il suffisait de prendre les armes pour se dire chevalier. U était naturel d'en venir à s'armer soi-même, quand tout le monde pouvait être armé chevalier par un goujat, et sans cérémonie.

Au conmiencement du quatorzième siècle , on voit s'établir un autre usage : c'était de conférer la chevalerie, non-seulement sans cérémonie religieuse, même sans l'accolade, mais par lettres de chevalerie que donnèrent les seigneurs bannerets. Déjà du temps do Louis Hutin, c'est-à-dire de 4314 à 1347, on voit la chevalerie conférée par lettres qui créent chevaliers (2). Sous Chartes VI, les cérémonies de la réception n'étaient même plus connues. Quand ce prince voulut conférer la chevalerie au roi de Sicile et au comte du Maine, les deux jeunes princes s'étant présentés dans le costume anciennement d'usage, e^la sembla étrange à beaucoup de gens, parce qu'il y en avait fort peu qui connussent les anciennes cérémonies de la chevalerie (3). Au temps de Charles VII, on ne faisait plus prêter le serment de réception aux chevaliers (4). Charles VI et Charles VU laissèrent longtemps

( i ) Comme une chandelle en allume mUle autres, di l Sancho.

(2) Laroque, Traité de la noblesse,

(3) Sainte-Palaye.

(4) Juvénal de» lîrsin».

FRANÇOIS I"

à leurs officiers le droit de faire des chevaliers à leur fantaisie dans les domaines royaux^ et ces officiers en fu*ent sans mesure. Alors la chevalerie perdit tout caractère religieux et de confrérie : ce fut un grade militaire, voilà tout.

Les œuvres de la chevalerie répondirent^ presque dès les commencements^ aux vices de son origine et de son institution.

Dès le douzième siècle^ dans les temps les plus voisins de sa création^ elle était en horreur et en mépris. Lâche et féroce tout ensemble^ elle évitait les combats^ et se livrait au brigandage.

Elle trahit Philippe-Auguste à la croisade de 1191. Ce prince fut obligé d'employer dans' ses guerres des troupes soldées , des soldats, des mercenaires^ au lieu de ses infidèles chevaliers.

Philippe le Hardi et saint Louis eurent continuellement sujet de se plaindre des leurs.

Dans le treizième siècle > ils se réunissaient habituellement en troupes de brigands , sous un chef de leur choix. Ainsi attroupés, ils ravageaient ^ pillaient/ incendiaient. Quorum dentés et arma omnem pêne Aquitaniam corroserunt.

Dès le commencement du quatorzième siècle^lesrois^ notamment Philippe le Bel^ étaient obligés de défendre les guerres privées et les gages de bataille^ quand il avait la guerre luimême. Ses propres chevaliers étaient si peu affectionnés aux intérêts de sa couronne^ quMls affectaient de se rendre à des tournois lorsque le prince avait besoin d^eux. Il fit plusieurs lois contre ceux qui se rendraient aux tournois^ au lieu de lui prêter secours quand il aurait la guerre. Ses défenses ne suffirent pas pour empêcher le désordre, pas même les peines légères; il fallut les aggraver par des lois subséquentes, et les étendre jusqu'à un an de prison, et menacer les contrevenants de la démolition de leur meilleure maison.

Dans ce même siècle, le roi Jean déclara douloureusement que la chevalerie était devenue insensible à la gloire et àThonneur même : Honoris etfamx, proh dolor! neglectâ pulchritudine; et, pour rétablir l'honneur et tordre de la chevalerie, il créa une nouvelle chevalerie dans l'ancienne, afin d'en rassembler Félite. Cet ordre fut Vordre de l'Étoile.

Tous les historiens reprochent aux cheva*

liers d'avoir lâchement abandonné ce même

roi à la bataille de Poitiers, et leur défection

I était un des griefs de ]& jacquerie, pendant la

captivité de ce prince en Angleterre.

La jacquerie fut une correction infligée par le peuple à la chevalerie, ou plutôt ce fut la faible vengeance des pillages qu'elle avait exercés si longtemps. Et conmie la chevalerie ne s'était pas moins rendue odieuse au roi qu'à la nation, tlharles V, encore régent, favorisa sous main cette jacquerie, qu'il fallut ensuite réprimer, et contre laquelle le secours des Anglais parut nécessaire.

Ce même Charles V, étant ensuite monté sur le trône /fut obligé d'envoyer des chevaliers en Espagne. En y allant, ils ravagèrent Avignon. A leur retour l'alarme fut si grande dans le royaume , que les états généraux s'asseniblèrent à Cliartres pour aviser aux moyens de prévenir leurs excès.

Enfin, sous Charles VI, ils livrèrent la France aux Anglais ! C'est le cas de répéter avec le roi Jean : Proh dolor ! honoris et famœ neglectâ pulchritudine.

Ici .finit l'existence religieuse et militaire de la chevalerie, et commence l'armée permanente qui sort du sein de la nation pour sa vengeance et pour celle du roi. De ce moment on ne trouve plus.de trace de chevalerie que comme une distinction nobiliaire, qui ne se montrait plus que dans des tournois de plaisance; amusements semblables à ceux de la chasse, des courses de chevaux, de la paume; exercices aussi naturels à la jeunesse et surtout à la jeunesse guerrière, dans des temps à peu près barbares, que le jeu d'écBecs ou de piquet à la vieillesse sédentaire. Nous viendrons à l'armée permanente, après quelques observations sur les faits qui précèdent.

J'ai osé dire que, dès le douzième siècle, c'est-à-dire presque à sa naissance, la chevalerie s'était montrée Idche^ Je l'ai dit sur la foi d'écrivains du temps.

On m'objectera les écrits où. sont vantées les prouesses de la chevalerie : je répondrai, d'abord, que ce sont des romans. On me citara Pasquier, qui disait : Les romans sont les images des coutumes anciennes. Je répliquerai, des coutumes générales, peut^tre : des actions , des mœurs des héros, nullement. D'ailleurs

SECTION V

autant de romans^ autant de méthodes. Les romans de chevalerie réunissent toutes les conditions requises pour en prouver la fausseté^ et toutes se confondent en une seule ^ l'intérêt des auteurs à mentir : ajoutez^ l'intérêt des lecteurs et auditeurs à accueillir les plus extravagants mensonges.

On peut distinguer deux classes de romans de chevalerie : les premiers^ qui se rapportent au temps de Gharlemagne ; les seconds, qu'on appelle les Amadis. Les premiers sont les plus anciens, et sont tout pleins de faits héroïques ou gigantesques; les seconds sont postérieurs^ et mêlés d'héroïsme et de galanterie.

Les premiers furent composés par des moines pour exciter aux croisades. Tel fut le premier de tous^ Turpin : ouvrage du moine Robert , qui en engendra beaucoup d'autres. Ce moine écrivait au onzième siècle^ dans le temps que Pierre TErmite prêchait la croisade^ pendant le concile de Clermont, en 4095 ; il avait le même but. Une fiction heureuse se présenta à son esprit pour faire le fond de son roman. Il voyait, les châteaux se remplir de chevaliers, de bacheliers, d'écuyers, que les seigneurs s'affiliaient à l'époque où les communes se donnaient le signal de Tafifranchissement : c'étaient ces hommes-là qu'il fallait déterminer à marcher vers la Palestine. La tradition des hauts faits de Charlemagne était encore récente , et remplissait toutes les imaginations. Charlemagne, entre autres exploit^ avait exterminé les Arabes musulmans en Espagne, dans la dixième année de son règne : le moine supposa qu'il avait porté ses armes en Palestine, qu*il était accompagné de héros comme lui. U fallut attacher du merveilleux aux actions de cette troupe sainte et héroïque; on en prit dans la Bible. Les historiens de l'Ancien et du Nouveau Testament étaient toute Fértidition de ce temps-là; les fictions dont elles fournirent l'idée n'étaient que plus imposantes. De Goliath naquirent les géants ; d'après l'écroulement de Jéricho, le moine fit écrouler les murailles de plusieurs villes. Comme dans la Bible, Robert fit des journées longues de trois journées. Ces merveilles enivrèrent les chevaliers, et l'ordre de la chevalerie fut religieusement constitué. La fiction du moine, doublement heureuse , atteignit le but poéticpie du romancier et le but politique de |

l'homme d'Église, et parvint même à passer pour vérité historique. De là, l'obligation imposée par le premier article du serment originairement prescrit aux chevaliers, de combattre povr la foi de toutes leurs forces... de défendre la foi chrétienne à la sainte Église (1). De là aussi, la prestation de ce serment à l'Église entre les mains des prêtres, et autres cérémonies religieuses qui ont fait mettre en doute par quelques écrivains si l'institution primitive n'avait pas été monastique (2). Toutefois, le plus ancien manuscrit de Turpin ne parle point de chevalerie ni de chevaliers; ce qui feit présumer à Caylus que l'institution pourrait bien n'avoir été que postérieure. Son opinion peut être juste pour l'institution religieuse, pour la forme religieuse donnée à la chevalerie; mais elle existait avant , et il faut bien reconnaître son existence antérieure au roman de Turpin, pour que ce roman ait eu le but que lui reconnaît Caylus lui-même. Au reste, la traduction publiée en <527, époque où François I*' revint de sa captivité de Madrid, ne se fait faute de qualifier de chevaliers tous les officiers de l'armée de Charlemagne, et de les habiller comme les chevaliers du temps où le roman fut composé.

Voilà l'histoire du premier roman de chevalerie, qui, comme je l'ai dit, en a produit bien d'autres, et d'où sont venues les compositions de Boyardo et de l'Arioste.

Les romans de galanterie héroïque sont encore plus éloignés de toute vérité historique. En 4743, Saînte-Palaye lut à l'Académie des

(i) Le Jàuvencelf fol. 93. Théâtre d'honneur de la Columbière, première partie, page 22.

(2) Boulainvilliers dit que les ecclésiastiques 8*attribuèrent le droit de conférer la dignité de chevalier, d'y apposer le sceau de la religion, de le rendre plus respectable, de le distinguer des autres hommes qui portaient les armes du gouvernement de France , t. I«% ch. V, p. 326 et 327.

Caylus s'exprime ainsi sur le roman de Turpin : « L'objet de ce roman a été d'échauffer les esprits» et de les animer contre les infidèles. » Histoire de TAcor demie des inscriptions,

Legrand d'Aussy, dans sa préface des Fabliaux : « Ce fut la dévotion et non Tamour qui produisit les premiers romans en France... Les trois premiers romans connus furent faits par trois moines, pour chanter des expéditions contre les Sarrasins; on Qt ces romans dans le même esprit que les croisades. *>

FRANÇOIS l«

inscriptions un mémoire sur la Ucture des tmeiefis romans de chevaierie, qui ne fait point partie de ses mémoires sur la chevalerie. Voici des passages extraits de cet ouvrage : « La ft plupart des romans étaient composés par les « hérauts d*armes et par les trouvèreSy qui les «allaient réciter, déclamer ou chanter dans « ies cours des seigneurs. Pour flatter davan- « tage ceux à qui ils étaient destinés^ ils choic sissaient souvent leurs principaux personna- « ges parmi les ancêtres de ces seigneurs... « Souvent méme^ c'était leur propre seigneur « et leur propre province qu'ils étaient bien « aises dlllustrer par leurs compositions... Ges « ouvrages peuvent être suspects de flatterie... « Les auteurs peuvent avoir voulu faire leur « cour à un seigneur... gagner l'affection de « ceux pour qui ils travaillaient^ et^ ce qui « n'était point indifiérent aux romanciers^ aboi tenir des présents et des grâces de ces sei- « gneurs. » Sainte-Palaye ménage beaucoup l'expression lorsqu'il se borne à déclarer possible la flatterie des trouvères et des hérauts d'armes. Le brave la Noue avait bien raison de les regarder comme l'ouvrage de la plus ignoble flatterie. Ce sont, disaitril^ inventions de courtisans^ pour plaire à des princes de leur temps. Montaigne en parle avec un profond mépris : e Des Loneeloi du Lac, dit-il^ des « Amadis, des Huon de Bordeaux y et tels a fatras de livres à quoi l'enfance s*amuse, je a n'en cognois seulement pas le nom (l'auteur « parle du temps où il faisait ses études), ni ne « fais encore le corps (1). » Le savant Labbe i4>pelle les romans de chevalerie les immondices des bibliothèques. Voltaire a dit très-judicieusement de la chevalerie tout entière: qu'elle appartenait plus au roman qu'à Vhistaire. Voilà ce dont il aurait été désirable que toutes les personnes qui ont écrit sur François P' fussent persuadées. Voltaire ne lisait pas^ à beaucoup près^ tout ce qu'il aurait fallu avoir le courage de lire pour écrire l'histoire : mais^ si' l'on peut s'exprimer ainsi^ il lisait attentivement dans les choses. Il considérait avec une studieuse application les faits principaux qui étaient généralement reconnus vrais^ et c'était par le raisonnement qu'il admettait

(I) EiscMp liv. i«r, ch. XXV.

ou rejetait les faits accessoires ou subordonnés. Le jugement l'a souvent mieux servi que n'eèt fait l'érudition. La perfection^ dans l'examen des faits douteux^ est de soumettre les écrits aux scrupules de l'érudition^ et les faits euxmêmes à ceux de la logique et du droit sens.

Usant ici de cette méthode^ je m'arrête à quelques faits indubitables; je les con^d^ attentivement^ j'en tire les conséquences^ sans m'embarrasser des écrits des historiens; et je me crois très-sûr de trouver, ensuite, dans ces écrits mêmes, une foule de détails épars qui confirmeront des vérités que m'aura fournies l'observation.

Un fait indubitable, c'est que les chevaliers combattaient emboîtés dans des armures do fer. Nous avons tous vu de ces armures, non pas en dessin seulement, mais en nature, dans nos arsenaux, dans les cabinets d'antiquaires. Ce sont des monuments qui parlent aux yeux, et c[ui sont exempts des inexactitudes de la parole. Je m'arrête donc devant le simulacre d'un chevalier français du quinzième siècle, armé complètement et de pied en cap; je l'exar mine ; j'interroge ensuite mes souvenirs historiques, mon jugement, mon bon sens; je me demande si tel a jamais été l'accoutrement d'un brave^ l'armure d'un combattant, chez aucune nation célébrée comme brave ; si c'est ainsi que des Grecs et des Romains se sont jamais présentés sur un champ de bataille, ou dans un combat particulier ; si c'est ainsi que nos Francs saliens ou ripuaires étaient affublés, quand ite ont franchi les marais du Rhin, et traversé ce fleuve pour conquérir ou plutôt délivrer les Gaules; si c'était là la forme de nos bagaudes gaulois, de nos braves paysans de la Bretagne, quand^ las du joug des Romains^ ils fondirent avec les Francs^ et même avant eux, sur les légions qui les opprimaient ; si c'était là l'habit des Romains eux-mêmes, quand ils résistaient dans les Gaules à l'irruption des Francs, et des bagaudes de l'Armorique?

Alors^ se représente fort distinctement à ma

mémoire

Gelta élite héroïque Qui traversait jadis la poussière olympique , Combattants demi-uus, qui, debout sur des chars, Laissaient lire en leurs traits leurs belliqueux hasards, Et 1 ivraient à la fois, ^ous la voûte céleste, [ceste ! Leurs fronts aux feux du jour, leur sein aux coups du

SECTION V

Alors^ apparaît aussi à mes yeux un Franc du temps de Clovis : les pieds, les jambes, les cuisses découvertes; sous les pieds une semelle de cuir attachée par deux courroies qui se croisent autour des jambes et des cuisses, et s'attachent à la ceinture; un habit étroit et court, qui couvre à peine le haut des cuisses; un ceinturon de cuir, qui serre le milieu du corps ; à la gauche une épée, à la droite un poignard; la tête haute et nue, le cou nu, la barbe rase, les cheveux rassemblés et noués sur le haut de la tête, et formant une touffe ou aigrette qui monte vers le ciel ;

Crinïbus in nodum Tortis venere Skambri (I);

à la main, un javelot ou une hache qu'il lance sur l'ennemi, et qu'il suit de si près qu'il semble le précéder :

Et prêxedcre saltibus hastas, Inque hosiem venlsse priùs (2).

Tel se présente un Franc du temps de la première race;

Tel , et plus brave encore , il se reproduit dans un grenadier de nos jours, que je- vois s'avançant au pas de charge, et la baïonnette en avant, sur une batterie de canon qui foudroie tout ce qui est devant elle.

Que mes regards se reportent ensuite sur le mannequin d'un héros de la chevalerie : puisje me défendre d'un sentiment de honte et de mépris, et ne pas rougir pour ces prétendus braves et pour leurs admirateurs? Non, et je défierais le plus déterminé de ceux-ci de con~ templer sans rougir un tableau qui réunirait un Fntùc du temps de Clovis, un grenadier de nos jours, et un chevalier banneret du temps de Philippe-Auguste.

Enfin si, laissant passer la première impres- ^on produite par le parallèle, je veux asseoir mon opinion sur le raisonnement, je me dis : Le sentiment de mépris qu'inspire cette armure n'est point trompeur; pourquoi m'en défierais-je? le bon sens 1^ justifie. Au soin de se rendre invuhiérable, puis-je reconnaître le courage qui repoussé ou dompte la crainte de

(1) Martial.

^2) Apollinaire.

la mort, la bravoure qui ne connaît pas cette crainte et se joue delà vie , Tintrépidité qui voit la mort présente et qui se précipite audevant d'elle sans s'émouvoir? Henri Hallam, auteur de Touvrage anglais intitulé t Europe au moyen âge, a observé, en pariant des armures de la chevalerie, que par elles l'art de la défense avait dépassé Tart de la destruction; qu'aussi jamais n^a-tK)n fah la guerre avec si peu de risque, et qu'en aucun autre temps les batailles n'ont été aussi peu sanglantes. Un chevalier était-il renversé? pendant que Tépée du vainqueur cherchut le joint fort serré de sa cuirasse, il proposait une rançon, et il sauvait sa vie. Ainsi, l'enceinte de fer qui entourait sa personne était pour lui ce que les murs de son château étaient pour sa personne, sa famille et sa troupe : elle laissait toujours la ressource d'une capitulation (4). Peut on citer comme des hommes héroïques, des guerriers qui, opposant Tart du fourbisseur à la vigueur ou à l'adresse des attaques, ont réduit la guerre à l'avantage de désarçonner son ennemi, ou au malheur d'être désarçonné, à la gloire d'im-

(1) Voici les paroles de Hallam : « Vart delà éé- ^fenu avait iurpaué Vart de la destruction; daas a une charge de lanciers on voyait tomber un grand • nombre de cavaliers démontés par la violence du « choc ; ils étaient exposés à être étouffés ou écrasés « sous leur pesante armure , mais la pointe de la « lance ne pouvait percer leur cuirasse , le sabre s'éa moussait sur leur casque ; et le vainqueur, dans le « premier mouvement de sa passion» ne pouvait porte ter un coup mortel à son ennemi renversé, mais « toujours couvert. On avait encore moins à redouter « les archers ou les arbalétriers, qui composaient une « grande partie de Tinfanterie... Jamais, dit plus loin « l'auteur, on n'avait fait la guerre avec si peu do « risques personnels pour le soldat... » Cette rare effusion de sang a été pour quelques historiens un sujet de risée. {Extrait de V Europe au mopen âge, traduit de Tançais de Henry Hallam , t. III, p. 201 à 203.)

Pourquoi est-ce un écrivain anglais qui a l'honneur de cette remarque ? C'est qu'en Angleterre on observe avant d'écrire. H n*y a que cette méthode qui serve à rajeunir l'histoire. Chez nous, on prétend y réussir par de nouvelles formes de style, et sans s'embarrasser du fond. Aussi, nos histoires à la mode ontelles toutes un air suranné : la vieillesse de nos mé^ thodes compilatrices perce à travers les ornements du jour, comme les rides des vieux visages sous le fard qui les oolore.

FRANÇOIS l'^

poser une rançon^ ou au chagrin de la payer ?

Ici la justice oblige à se demander si Finvention des armures impénétrables est du temps de la chevalerie^ si elle n'est pas antérieure à son existence, et si la honte de s'y être renfermé n'est pas sauvée par un usage généralement établi quand elle a pris naissance ?

Les historiens répondent à cette question qu'à la chevalerie seule, à la haute chevalerie, aux chevaliers bannerets, appartient l'invention des armures défensives ; qu'à eux seuls en a été réservé l'usage , et qu'ils ont usé de ce privilège avec une lâcheté digne de l'invention.

Ni le casque, ni la cuirasse, comme nous Tavons dit, n'étaient en usage parmi les Français du temps de nos premiers rois. On conmience seulement à voir sous la seconde race, dans Grégoire de Tours, des cottes, des manches et des chausses de mailles. Sous la troisième race, au milieu du douzième siècle, durant le règne de Louis le Jeune, on voit les armures à mailles perfectionnées, et se composer de trois parties : le heaume, qui couvrait la tête dans le combat; les chausses de mailles; le haubert, qui couvrait le corps; et le chaperon, ou capuchon du haubert, qui se mettait sur la tète à la place du heaume dans les moments de relâche. Ici j'observe, d'après Daniel, que le haubert était réservé aux chevaliers bannerets exclusivement. Dans le treizième siècle commencent les armures pleines, de fer battu, lesquelles prennent peu à peu la place des armures à mailles, qui n'ont tout à fait fini qu à la fin du quatorzième siècle. Mais les armures pleines du treizième siècle étaient imparfaites; les combattants parvinrent à trouver le joint des différentes pièces de l'armure. V application de nos anciens chevaliers, dit Daniel, fut à remédier à cet inconvénient; ils réussirent à se rendre presque invulnérables, par la manière quHla imaginèrent de joindre tellement toutes les pièces de leur armure, que ni la lance, ni /Vpée, ni le poignard, ne pussent guère pénétrer jusqu'à leur corps, et à les rendre si fortes qu'elles ne pussent être percées.

Rigord et Guillaume le Breton rapportent des circonstances de la bataille de Bouvines qui prouvent que ces perfectionnements étaient alors nouveaux. Voici ce que dit Rigord : «Gi- « rard Truye, chevalier, porta à l'empereur

a Othon un coup de poignard dans la poitrine; a mais il ne put le blesser, à cause de l'é- <( paisseur des armes dont les chevaliers de « notre temps sont impénéirablement co^ « verts,..» Voici un autre fait rapporté par Rigord : Le comte de Bologne étant abattu et pris sur son cheval, un fort garçon, nommé Gommota, lui ôta son casque, et le blessa au visage. U voulut lui enfoncer son poignard dans le ventre; mais les bottes du comte étaient tellement attachées et unies aux pans de sa cuirasse, qu'il lui fut impossible de trouver uq endroit pour le percer.

Sic magis attenti sunt se munire moderntr Quam fuerint olim veteres...

Daniel, dans la description qu'il fait de 1» bataille de Bouvines, dit : « que la cavalerie « légère ne pouvait entamer la gendarmerie, « non-seulement à cause de la valeur des che- <i valiers, mais encore à cause de Vavaniage « de leurs armes défensives, qui les rendaient « presque invulnérables; de leurs longues lance ces, qui empêchaient la cavalerie légère d'a- « border, et de leurs grands chevaux de ba- « taille (4).»

« Les blessures que les chevaliers rempor- « taient alors des combats^, dit ailleurs Da- « niel (2), n'étaient d'ordinaire que des contu- « sions causées par des coups violents qui « faussaient quelquefois l'armure; e^ rarement <i étaient-ils blessés jusqu'au sang. » Ceux qui pouvaient supporter les armes les plus pesantes avaient l'avantage...; de sorte qu'alors la force du corps faisait le héros.

Ne nous refusons pas à l'évidence. La chevalerie a la première habité ces forts mobiles, qui attestent la prudence et la modération de son courage : c'est pour elle que l'art des fourbisseurs s'est interposé entre la Vigueur des attaques et la vigueur de la défense; c'est pour elle, et par elle, que les dangers personnels de la guerre se sont un moment réduits à la nécessité de quelque sacrifice d'argent, sous le nom de rançon. C'est elle, c'est elle seule qui interrompt l'éclat de la bravoure que les Français tiennent des Francs, que les Francs

(1) Histoire de la milice française , t. 1", liv. >\ p. 304.

(2) La même, t. !«% liv. VI, p. 384.

SECTlOiN V.

ienaienl de ces anciens Gennains dont Tacite i nous a peint si admirablement les mœurs généreuses. Je me trompe; elle n'interrompt point la gloire militaire de la nation^ elle fait seulement tache de lâcheté dans notre histoire ; car Tinfanterie, la cavalerie légère, ne cessèrent point de signaler la bravoure française contre la chevalerie étrangère, et même dans les combats particuliers ordonnés par justice entre un chevalier français et un bourgeois. On a vu, tant qu'a duré l'usage du combat judiciaire, le bourgeois combattre à pied contre le colosse de fer à cheval ; et Ton se plaît, d'autant plus, à admirer la bravoure du premier, quMl rachète l'indignité de l'autre.

Je n'ai pas tout dit sur cette fameuse chevalerie. Nous allons la retrouver à Tépoque des armes à feu ; mais ici, la discussion demande quelques mots sur les romans qui l'ont célébrée.

La lâcheté^ qui a fait inventer les armes de la chevalerie, a fait inventer aussi les fictions des romans de chevalerie. Le comte de Caylus attribuait l'invention des géants, et des autres prodiges dont les premiers romans sont remplis^ au merveilleux de la Bible, dont la lecture était la seule qui fût familière aux moines, auteurs de ces romans. Cette opinion n'est pas sans apparence dé vérité; mais la lecture de la Bible n'est pas la seule cause qui ait enfanté ce merveilleux : a Cest de la peur, dit Mon- « iesquieu , qu'est né le système merveilleux n de la chevalerie.,. Gomme dans les combats c particuliers les champions étaient armés de « toutes pièces, et qu'avec des armes pesantes, a offensives et défensives, celles d'une certaine et trempe et d'une certaine force donnaient a des avantages infinis, l'opinion des armes « enchantées de quelques combattants dut a tourner la tête à bien des gens... Tous «les esprits s'ouvrirent à ces idées (d'ena chantements) : on vit dans les romans des « paladins, des négromants, des fées, des che- « vaux ailés ou intelligents, les hommes invicr sibles ou invulnérables, les magiciens qui a s'intéressaient à la naissance et à Téduca- <f tion des grands personnages, les palais en- « chantés et désenchantés, dans notre monde a un monde nouveau, et le cours ordinaire de « la nature laissé seulement pour les hommes « vulgaires. » Montesquieu avait remarqué

dans les lois des Lombards l'opinion , commune parmi eux , qui regardait les enchantements comme très-possibles dans les combats particuliers. C^eU la peur, dit-il, la peur, qu'on a dit avoir inventé tant de choses, qui fit imaginer ces sortes de prestiges.

Le merveilleux des romans de chevalerie est donc formé des illusions grossières d'un peuple ignorant. De misérables préjugés ont été érigés en fictions par des moines ambitieux de la couronne poétique. Certes, cette ressource était nécessaire pour chanter des héros, tels que ceux dont ils avaient entrepris l'illustration ; des guerriers, entre lesquels la question était de savoir si cette épée serait d'assez bonne trempe pour percer cette cuirasse, ou si cette cuirasse serait assez épaisse pour résister à cette épée, ofiraient peu de richesses aux compositions poétiques. N'était-il pas fort heureux que la peur eût découvert Venchantement de la cuirasse qui résistait à l'épée, et l^enchantement de la lame acérée qui pénétrait la cuirasse?

Je reviens aux chevaliers. Je les ai laissés combattant sans danger les uns contre les autres, et à cheval, en combat singulier, œnice le bourgeois à pied. Au milieu de ces nobles habitudes, on entend, à Crécy, à Poitiers, tonner les armes à feu ; on apprend les nouveaux usages auxquels s'applique la découverte de la poudre à canon; on reconnaît, on éprouve ses effets prodigieux. Il est enfin indubitable que la poudre, les armes à feu, sont venues rétablir l'égalité du combat entre la chevalerie et la cavalerie légère et l'infanterie, entre le chevalier et le bourgeois, entre le grand et le petit, entre le faible et le fort; en un mot, que la poudre à canon est un don fait par le ciel à l'égalité des droits contre l'inégalité des moyens (1). Quel parti vont prendre nos che-

(i) « Malheur, s^ccrie don Quichotte, à celui qui a R trouvé cette damnable invention (de la poudre), et « qui a donné à tous les lâches le moyen de venir à « bout des plus braves, tranchant, par un coup im- « prévu et qu'on ne peut éviter, le cours de leurs R belles actions et celui de leur vie! • Llmprécation de don Quichotte n'est pas fondée. L'arbalète méritait aussi bien que l'arme à feu le reproche de tuer les braves sans qu'ils pussent l'éviter. Les embuscades étaient même plus dangereuses et plus inévitables quand elles décochaient sans bruit des flèches,

FRANÇOIS I"

valiers? dépouiUer de bonne grâce ces bardes de fer devenues inutiles contre le boulett partager, affronter les dangers communs? Ils n'ont garde^ ils n'ont rien à opposer au boulet : mais estr-il impossible de sauver le danger de la balle ? On se hâte de faire fabriquer de nouvelles armures ^ dont on double l'épaisseur. Mais^ ô contrariété déplorable! les cuirasses deviennent si lourdes^ qu*il n'y avait homme de trente ans, dit la Noue^ qui n'en/fit estropié ; c'est-àrdire qu^il n'y avait chevalin de trente ans qui ne s'estropiât lui-même pour éviter d'être estropié par un autre. Les armures devinrent donc ridicules^ et il fldlut y renoncer.

Les chevaliers y renoncèrent en effet; mais ils ne s'en tinrent pas là : lorsque la cuirasse cessa de les protéger, ils cessèrent de servir le prince : plus de cuirasse, plus de chevalier;

Le casque tombe... .,

Et le héros t'évinooit (1) !

J'ai dit que la chevalerie avait cessé d'exister sons Charies VI ; j'ai voulu dire, d'avoir une existence militaire, un ralliement : le progrès des armes à feu et la retraite de la chevalerie sont du même temps.

Ce n'était qu'un sommeil, à ce qu'il semble à M. Lacretelle ; et ce sommeil ne devait pas être long; car quand les Anglais eurent occupé la France une vingtaine d'années seulement, un beau réveil signala de nouveau son existence; les chevaliers chassèrent les Anglais dans leur lie, et firent de nouveau r orgueil et le bonheur de la nation, jusqu'à la fin du règne de François I•^

que quand les armes à feu furent en usage. Alors la première décharge d'une embuscade avertissait ceux qu'elle n'avait pas atteints; comme une embuscade d'hommes armés de fusils à vent, ferait beaucoup plus de mal que celle qui serait armée de fusils à poudre.

(1) M II semble, dit Montaigne, liv. II, cb. ix. Des « armures des Par thés, à voir le poids des nostres, « et leur espesseur, que nous ne cherchons qu'à nous • deffendre... A présent que nos mousquetaires sont « en crédit, je croy qu'on trouvera quelqu' invention « de nous enmurer pour nous en garantir, et nous « faire traisner à la guerre enfermez dans des bas- « tions, comme ceux que les anciens faisoient porter « à leurs éléphants. »

M. Lacretelle se tron4>e sur le sommeil et sur le réveil de la chevalerie, et surtout sur la gloire qu'il lui attribue d'avoir chassé les Anghiis. J'ai déjà prouvé, dans mon ouvrage sur Louis XII, qu'à l'époque de l'invasion et de Texpulsion des Anglais, les chevaliers s'étûent retirés des champs de bataille pour n'y plus revenir que longtemps après, en petit noiid»e, et parmi les Français du fond de la nation; mais, qu'en attendant, ils ne s'étaient pas endor-' mis pour cela; que sous Charles Vn la chevalerie s'était partagée en trois parties : les bri^ gonds formés en bandes ou compagnies ; les sédentaires, qui se faisaient traitants , voiturierSy fermiers, tavemiers; les courtisans, qui entretenaient le roi dans la plus honteuse dissolution. J'ai prouvé que les brigands étaient subdivisés en deux parties : ceux qui ae contoataient du [Hllage, et ceux qui, en pillant ei saccageant, faisaient en outre la guerre à leur malheureux roi; que ceux-ci étaient te phis grand nombre et les plus redoutables ; que les états assemblés en 1439, à Orléans» firent une effroyable peinture de leurs ravages, et supplièrent le roi d*y mettre ordre; enfin, que le roi, sur ces doléances, fit nne pragmatique qui retrace avec la même énergie, mais avec plus de détail que n'en avaient donné les états, le tableau des crimes que commettaient les compagnies, et y applique des peines proportionnées à leur gravité. J'ai prouvé aussi, que Charles VII n'a recouvré ses provinces qu'à l'aide de troupes tirées du fond de la nation, parmi lesquelles, il est vrai, se sont trouvés quelques^ seigneurs, mais de ceux, en trop petit nombre^ qui en tout temps font exception aux vices de leur classe. J'ai cité les nobles bourgeois qui firent rentrer les grandes villes sous l'autorité de Charles VII, malgré les garnisons anglaises et les seigneurs français qui les défendaient contre la France. En un mot, j'ai établi que le commun état et un petit nombre de seigneurs de fie&, nobles et autres, avaient rendu la France à elle-même et à la couronne, malgré la chevalerie, obstinée à sa perte. J'ajouterai ici ce que les états de 1484, assemblés sous Charles VQI, disent expressément, que les »obles de ban (c est-à-dire les nobles et autres non nobles, tenant fief noble, ou autrement tenus au s^rice militaire, ce qui n'est pas la chevalerie) ont suffi, avec le nombre de gendar^

SECTION V

mes qui étaient payés pour servir Chartes VII, pour chasser les enneinis de Normandie et de <juyefme (I).

Lisez encore ce que les doléances des mêmes -états disent de la situaticm déplorable oii la -chevalerie avait jeté la France sous Charles VII^ -et vous aurez la certitude complète qu'elle fit obstacle à la restauration ^ loin d^en avoir le mérite et la gloire. « Chacun sait^ portent les a doléances de 1483 , en quelle poureté estoit 4g ce royaume Tan 1450^ que le roi Charles VU u réduisit tous les pays en son obéissance; et à <i la vérité^ si la pragmatique qui fut reçue et « accordée à Bourges^ Fan 1439^ n^y eust re- « médié; et que le roi n'emt mis justice seure et a discipline en chevalerie, ce royaume eust été « à totale perdition^ sans jamais pouvoir se réa soudre. » U y a loin de brigands^ que les lois parviennent difficilement à contenir^ à de fidèles et braves serviteurs qui, par leur zèle et leur dévouement, repoussent dans leur lie des Anglais établis en France depuis vingi-un ans. Les monum^ts les plus certains contredisent donc les assertions de M. Lacretelle.

Je suis obligé de m'arrôter un moment sur celles de Lacume de Sainte-Palaye^ qui ont servi d'appui à M. Lacretelle. Après avoir dit que nous sommes redevahUs à la chevalerie du rectmvremerU de nos provinces envahies par tes Anglais^ ce savant académicien ajoute queT sous Charles VII ^ la chevalerie portait seule tout le poids de la guerre de campagne; qu'elle enfîmçait et di^rsait les troupes ennemies^ et ensuite laissait aux archers le soin de les tuer et de les dépouiller. Il est évident que l'auteur met ici sur le compte de la chevalerie ce qui n'est vrai que de la c(xvalerie* U est certain que la cavalerie décidait alors du sort des hatmlies; mais qu'était-ce que la cavalerie qui combattait avec Charles Vil ? C'étaient les gendarmes d'ordonnance, c'était la gendarmerie soldée, extraite du corps de la nation (2). Com-

(i) Daniel, dans V Histoire de la mUke française, dit que Charles Vil , avant de former ses compagnies d'ordonnance ou de gendarmerie, n*étaii redevable du peu de troupes qu'il avait qu'à la bonne volonté de quelques seiqneurs, et surtout des frupues d'au delà de ia Loire.

(2) Les lettres de Charles YH, du 2 novembre 1439, qui créent les capitaines de gendarmes et de trait ^ a

ment Sainte-Palaye a-t-il perdu de vue ce fait si éminemment historique : et la révolte des chevaliers c(»itre cette institution; et^ après une révolte inutile^ leur résistance à son établissement; et, après une résistance inutile comme leur révolte, leur répugnance à en faire partie, même à y pr^dre des commandements; enfin, leur aversion si persévérante pour cette troupe, que ce fut un des griefs dont les états de 1484 demandèrent le redressanent? La taille, la taille, dont le nom rappelle tant de douleurs et d'humiliations , n'a-t-elle pas été établie à perpétuité précieément pour donner au roi, comme le dit Hàdault, le moyen d'entre^ tenir des armées inélépendemtes des nobles (i)? Encore un mot sur le mémoire de Sainte- Palaye. Voulant prouver les inunenses services qu'il croit avoir été rendus à Charles VU par la chevalerie, il avance que ce règne (à l'exemple de celui de Charles VI) fit naItbe kncore UN PEUPLE DE cHEVixiBBs* Et voici commcut il explique ce fait : Une place avait-elle capitulé sous la condition de ne se rendre qu'à une époque déterminée, et dans le cas où durant l'intervalle il ne viendrait pas de nouvelles troupes k son secours? alors les chevtUiers se multipliaient à rinfisU dans la même journée, pour venir devant la place, tandis que les gendarmes enbataille les attendaient depiedferme. Ces paroles expriment une vérité, mais qui renverse tout ce qu'a dit antérieurement le même auteur : elles signifient : alors des Aommes du commun état s'armaient, montaient à

ïé nomination du roi ; qui instituent la gendarmerie permanente à la place des capitaines de bandes volontaires qui désolaient la France, défendent, art. iv, qu*aueun des capitaines de gendarmes et de trait qui seront nommés par le roi, ne traye ou ne reçoive en sa compagnie les gens d'autre capitaine sans son consen' tement; et qu'aucun homme d'armes, gentilhomme ou Aurmi , ou gens de trait, ou autres gens de guerre , ne se départent de leurs capitaines ni de leurs compagnies sans leur consentement , à peine d'être privés d'honneur et de confiscation de biens, et de perdre chevaux et hamois, lesquels seront acquis au capitaine qu'ils auront délaissé.

Les compagnies d'hommes d'armes ou gendarmes étaient manifestement composées de gentilshommes et AinmBs qui n'étaient pas gentilshommes; et ceux-ci étaient le plus grand nombre.

(1) Voyez le Mémoire concernant Louis Xll, p. 24.

240 FRANÇOIS I"

cheval, se faisaient ainsi chevaliers (et alors il ne fallait pas d'autre cérémonie pour se faire noble ou chevalier) pour accourir au secours de la place, faire manquer la capitulation. Cela veut dire : Alors^ au défaut des chevaliers existants , des hommes du conunun état qui étaient touchés du sort de leur patrie^ qui peut^tre étaient bien aises aussi d'acquérir la noblesse et de se faire chevaliers^ venaient remplir des devoirs méconnus ou dédaignés par ceux qui auraient dû s'empresser de les remplir. Dans ce sens^ Sainte-Palaye pouvait dire que la chevalerie, la distinction de la chevalerie^ avait servi la France sous Charles VII, par l'ambition qu'elle inspirait, par l'émulation qu'elle excitait dans le commun état^ eiFet or^ dinaire de toute distinction marquée parmi les Français. Mais, dans ce sens aussi, les chevaliers qu'il a vantés perdraient les éloges qu'il leur a donnés ; et il demeurerait incontesté que, si tes chevaliers ont failli à perdre la France, le conmiun état et des nobles très-distincts de la chevalerie Font sauvée.

Sortons donc du règne de Charles Vn, et voyons les temps postérieurs.

Ici Sainte-Palaye a été moins heureux que M. Lacretelle : au lieu de jouir des charmes de ce beau réveil de la chevalerie qui se prolongea jusqu'à François I*% il l'a vue souffrante sous Charles VI, déjà défaillante sous Charles VII, et, enfin, expirante sous François \*\ a Qui croirait, dit Sainte-Palaye, que, sous les trois règnes de Charles F/, Charles VU et François /***, qui devaient naturellement être si favorables à la chevalerie , on dût trouver les changements qui opébà&bnt bnfin sa buinb ? Ces changements étaient antérieurs à Charles VI, comme nous Tavons vu; mais il est vrai que Charles VI, Charles VII et François I" auraient anéanti la chevalerie par leurs œuvres, si elle ne l'avait été antérieurement. Sous Charles VI, les princes du sang, toujours en guerre les uns contre les autres , ne cessaient de faire des chevaliers, comme de nos jours on fait en temps de guerre des enrôlements de gens de bonne volonté, et des conscriptions volontaires^ dont les registres sont ouverts au premier venu. On s'assurait de la jeunesse, de Tenfance, en faisant des chevaliers de dix ans, même de sept ans. On donnait la chevalerie à des hommes mal famés, à d'autres enrichis des

dépouilles de l'État. La chevalerie ainsi profanée et prostituée ne pouvait manquer, dit Sainte-Palaye, de tomber dans le discrédit et presque dans l'avilissement.

Nous avons vu, sous le règne de Charles Vil, les chevaliers se multiplier à l'infini dans la même journée, comme sous celui de Charles VI, et, par celte multiplicité, précipiter la .chute de l'institution.

Sous le même règne, nous avons vu l'usage des armes à feu commencer l'étabUssement d^une armée permanente et soldée. D'un service continu et soldé, naquit la discipline ; de la disdplineet de l'usage des armes à feu, naquit un nouvel art de la guerre, où la chevalerie n'eût pas été de mise quand elle aurait consenti de s'y adonner.

Louis XI, Charles Vffl et Louis XU ne se servirent que de troupes soldées.

Enfin, François F' vint. A Marignan, à Pavie, àCérignoles, on ne voit que gendarmes d'ordonnance et francs-archers de troupes soldées. Nous avons remarqué, en pariant des finances, que François I«' avait mis la grande crue sur la taille, sous prétexte d'organiser cinquante mille hommes en légion , sur le modèle des légions romaines. Nos recueils de lois citent une foule d'ordonnances de François l^ concernant les gendarmes et ses ordonnances, 11 convoqua cependant une fois le ban et l'arrière-ban , et il éprouva ce que Henri U, son fils, dit avoir éprouvé à son tour, dix années après la mort de son père (en 4557), savoir : que le service du ban et de V arrièreban s* était tellement abâtardi, quHl n'avait pu guère s'en prévaloir es affaires de ses guerres. De tous ces seigneurs et de tous ces chevaliers, qui auraient dû être toujours prêts à répondre à l'appel du roi, les uns, dit Henri 11(1), recherchaient avec ardeur les places qui donnaient le privilège de ne point servir; d'autres, qui jouissaient de la faveur de quelque prince ou de quelque grand, n'épargnaient ni l'importunité, ni la surprise, ni d'autres moyens pires encore, pour obtenir des exemptions particulières. D'autres, enfin, ont contemné (méprisé) le service, au point de faire servir en leur place des valets et autres

(I) OrdonDancedu 15 janvier 1557, dix ans après Fran<;ois I»"".

SECTION V

gens de la plus basse condition, qui devenaient nobles par ce service, sans que ceux qu^ils représentaient cessassent de l'être.

Dans cette totale absence de la chevalerie, sous François P', on ne peut se faire une idée, ni du réveil prolongé dont parle M. Lacretelle, ni du déclin dont Sainte-Palaye marque le terme au delà du règne de ce prince. Elle n'était ni déclinante, ni ranimée, sous le règne de François I**; elle n'était pas.

Ici j'entends qu'on se récrie. On demande : Estr-ce donc un personnage fabuleux que le chevalier Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche? Est-ce un conte que cette cérémonie de l'accolade que le jeune roi voulut recevoir du chevalier sans peur et sans reproche, le jour de la bataille de Marignan? Sont-ce des faux matériels que ces créations de chevaliers es lettres, de chevaliers es lois, dont nous avons tant de diplômes dans nos archives; de ces chevaliers qui ont été si souvent cités par les uns comme une preuve de la conâdération que le roi avait pour les lettres, et par les autres comme une des causes de la ruine totale de la chevalerie? Sainte-Palaye révait-il, quand il a écrit que François l^ avait porté le dernier coup à Tinstitution par cette création, et que le* chevaliers aimèrent mieux laisser déchoir la dignité de chevalier, que Sen partager l'honneur avec des légistes et des lettrés?

Non, il n'y a rien que de vrai dans tout cela ; mais il n'y a rien qui prouve l'existence de la chevalerie du temps de François I*'; rien qui ne prouve, au contraire, son anéantissement depuis Gharies VI : car, tout ce qu'on objecte se rapporte aux efforts de François P' pour (aire renaître l'ancienne chevalerie, dans ime nouvelle, dont il avait conçu l'idée en lisant des romans de chevalerie. Comme cette assertion demande des preuves, il est besoin pour leur application de lui donner un peu de développement, au risque de me répéter.

A l'époque oii commença le règne de François I*', l'imprimerie, qui prenait un grand essor, rassemblait et publiait les manuscrits dont le public était le plus curieux. Les rb mans des douzième, treizième et quatorzième siècles, notamment celui de Turpin, composé par Robert , et qui donna la naissance à tant d'autres, étaient à peu près toute la littérature

du temps. Le désir, Pespérance de les voir promptement répandus par l'impression, les fit beaucoup rechercher, relire, et même amplifier et refaire (i). Presque tous se composaient de faits de chevalerie. François I^ et Marguerite, sa sœur, se passionnèrent pour ces romans; le roi s'y enivra. La plupart furent imprimés de leur temps; plusieurs par les ordres du roi (2). Les prouesses et les belles maximes de leur héros lui parurent être la plus Bublime perfection. Ces héros étaient à ses yeux des êtres surnaturels. L'idée de faire revivre Tancienne chevalerie dans une nouvelle, qui serait formée sur des modèles si merveilleusement héroïques et d'une vertu si subUme, l'ambition d'en être le fondateur et l'exemple, s'empara de son esprit, a A force «délire des romans, dit Legrandd'Aussy, a François I*' avait conçu l'ambition de deve- « nir héros de roman. Il lui arrivait quelquea foi^ de se faire peindre la barbe, et de se «montrer ainsi à ses courtisans , habillé a comme les preux de nos romanciers. » Ce fut lui, dit encore le même académicien, qui fit traduire les Amadis de l'espagnol ; et nous avons vu que la traduction du premier livre lui était dédiée.

Cette maladie mentale explique tout ce qui s'est passé de chevaleresque dans la vie de François I**.

D'abord les Mémoires de Bayard nous apprennent que, quand François I*' lui proposa de l'armer chevalier, Bayard conmiença par le refuser, et lui donna une bonne raison de son refus : a Sire, celui qui est roi d'un si noa hle toyaume est chevalier sur tous les autres it chevaliers. x> Ce n'était pas là une observation de simple courtoisie : c'était une raison fondée sur les usages alors établis. Depuis le temps des gendarmes, dit Legendre, c'est-àdire depuis Charles VII, on n'entendait plus parler de chevaliers bannerets^ ni de bacheliers. Les gentilshonunes de vibillb bacb se

QUALIFIAIENT CHEVALIEE8 SANS AVOIR BEÇU

(1) Préface des Fabliaux et contes des douzième et treizième siècles, parLegrand d^Aussy, p. 3t.

(2) La Bibliographie instructive de Debure, qui cote avec soin la date des éditions faites dans les premiers temps de i*imprimerie, fournit la preuve de ce fait.

FRANÇOIS 1"

l'agcol4de. Et^ sans doute, Bayard fit valoir cet usage qui était devenu règle^ puisque le roi lui répliqua en ces mots : Bayard y dépêchezvous : il ne faut ici alléguer ne loix , ne canons. Faites mon vouloir bt commandement, si vous voulez être de mes bons serviteurs et sujets ({). Bayard obéit.

Il avait son intérêt à objecter la désuétude de Taccolade : lui-même ne l'avait jamais reçue. Jamais Bayard n'avait été armé cheva* lier, parce qu'il était né chevalier; Tancienne maxime, Nul ne nait chevalier y et cette autre, qui a le même sens, Pour porter éperons doréSy faut les avoir gagnés^ étaient tombées dans Foubli, ainsi que le serment et les cérémonies religieuses qui constituaient la congrégation ou confrérie militaire. La chevalerie n'étant plus alors qu*une distinction nobiliaire, il s'établit, en faveur des puînés des familles nobles qui n'avaient pas de fiefs, une maxime fort difTérente de celle de la chevalerie primitive : ce fut que nul ne pourrait être chevalier s'il n était gentilhomme de parage (2), c'est-àdire par son père.

Ainsi, pour être chevalier, il ne suffisait plus de ses propres œuvres, il fallait avoir celles de ses pères. Ce n'était donc plus un moyen d'anoblissement, mais un grade plus élevé dans la noblesse ; dès lors, la chevalerie entra dans l'institution de la noblesse, et ne fut plus rien par elle-même; devenue partie du système nobiliaire, il fallut qu'elle en suivit les principes, et que les chevaliers subissent les lois essentielles de la noblesse d'institution. Les principes originaires. Nul ne naît chevalier^ Nul ne porte éperons dorés s'il ne les a gagnés^ cédèrent donc à la maxime consacrée dans le système nobiliaire, qtte le fils est toujours plus noble que son père. Pour ne pas naître inférieur à un père qui était chevalier , il fallut donc naître chevalier. Naître chevalier, et prendre dès l'enfance le titre de chevalier, devint donc le droit des gentilshommes de parage, des nobles de race. Bayard opposait donc son privilège au désir de François P' : la

(1) Vie du capitaine Bayard, par Symphorien Champier.

(2) Cent trentième chapitre des Établissements de saint Louis^ en 1270. — Beaumanoir, p. 252 et 255 , en 1233.

chevalerie n'était donc plus qu'une distinction de noblesse (1).

Une autre anecdote de la même journée confirme ce que nous apprend celle de l'accolade. Le roi , en se faisant armer chevalier avant la bataille de Marignan, avait l'intention d'armer à son tour des chevaliers après cette bataille. En effet, revenu victorieux , il fallut qu'il rendît le soir l'accolade qu'il avait reçue le matin : et ce fut le jeune Fleuranges, depuis maréchal de France, qui fut destiné à recevoir de lui l'impression de chevalerie qu'il avait reçue de Bayard. Mais il fallait, pour l'exécution de ce dessein, prier Fleuranges comme il avait fallu prier Bayard. Je sens bien, lui dit le roi en le revoyant après la bataille, où il le croyait iné,je sens bien 9«i*bn QOEir

QDBS BATAILLES QUE VOUS AYEZ lÔTÉ, NE VOULU- TES ÉTBB cuBVALiEB. Jc l'ai été aujouréthut. Je vous prie que le veuilliez être de mamain (2). Fleuranges consentit, et fut armé chevalier.

Encore une observation : c'est que Bayard ne s'est jamais appelé, de son temps, le chevalier Bayard. De son temps la qualité de chevalier ne précédait, n'accompagnait même aucun nom propre : on n'aurait pas plus dit le chevalier Bayard que' le gentilhomme Bayard. Je suis le capitaine Bayard, dit-il en rendant son épée au gentilhomme bourguignon dont il devint le prisonnier à la journée des éperons. Du Bellay de Langey, Brantôme, Montaigne, ne le nomment jamais autrement que le capitaine Bayard. Le premier ouvrage qui ait été publié sur cet illustre guerrier est celui de Champier, médecin. Il a paru en 1525; son titre est : Vie du capitaine Bayard, gentilhomme du Dauphiné. A la vérité, Champier,

(1) On lit dans les Mémoires de Bayard une anecdote de sa première jeunesse qui prouve bien quîl se prétendait chevalier par le droit de la naissance. François !•' ayant fait venir de Bourgogne on fameux combattant de tournois, Bayard, trois jours après avoir été mis hors de page, alla toucher à ses écus qui étaient exposés dans le champ clos; c'était déclarer qu'il voulait le combattre : sur quoi « Montj::ye, roy « d'armes, qui estoit là pour escrire les noms, lui R commença à dire : Comment, Picquet, mon ami, vous • n'aurez barbe de trois ans, et entreprenez-vous k Ci combattre contre messire Claude, qui est un des n plus rudes chevaliers qu'on sache? »

(2) Mémoires de Fleuranges.

SfeCTÏON V.

ii3

dans le cours de l'ouvrage^ se met à la mode du temps^ et parle de son héros comme d'un chevalier de roman; mais aussi^ Brantôme appelle-i-il Thistoire écrite par Ghampier un roman, quoiqu'il partage Fenthousiasme de Tauteur pour le brave chevalier (!].

En 1527, parurent les Mémoires de Bayard, rédigés par un de ses secrétaires, qui n'est connu que sous le nom de loyal serviteur, À cette époque le roi revenait de Madrid. Les Amadis avaient paru en espagnol durant sa captivité; il s*en était rempli la tète; le mal* heur, la solitude, avaient aidé le travail de son imagination. Son enthousiasme, ou son engouement, était au comble pour les romans de chevalerie. Le loyal serviteur du maître à qui François I" devait Thonneur d'être chevalier, crut honorer Fun et l'autre en chargeant continuellement le nom de Bayard du titre de chevalier; il intitula son livre : La très^joyeuse, plaisante et récréative histoire ^ composée par le loyal serviteur, des faits, gestes, triumphes et prouesses du bon chevalier sans paour et sans reprouche^ titres donnés alors, parce que c'était la mode, à d'Aubigny, à la TrimouiUe, à de la Cr(^te, à de Lalain, qui le méritaient, et à beaucoup d'autres qui ne le méritaient pas (2) . Ce ne fut qu'en 4616 et 1650, que deux édiUons nouvelles conunencèrent à porter le titre de Mé^ moires du chevalier Bayard : alors seulement la moàe avait fait précéder les noms propres du titre de chevalier, comme de ceux de ducs, comtes, marquis et barons.

Une preuve que ^intention du loyal serviteur était de se mettre d'accord avec la mode qui s'établissait, en parlant sans cesse du bon chevalier, c'est que, dans les discours cités à chaque page, comme sortis de la bouche de Bayard, ou comme lui ayant été adressés, ou conune tenus par des personnes du temps à son sujet, on ne rencontre jamais la qualité de chevalier. Cela est surtout remarquable dans les détails qui concernent le combat de Bayard et Sotto-Maïor : la qualité de gentilhomme est souvent ra{^lée, de part et d'autre, dans les conditions du combat, celle de chevalier jamais.

( I ) Discours sur Bayard, t. Y, p. 75 et 76. (2) Brantôipc.

Comme les mots sont la représentation des choses, l'histoire du mot chevaleresque nous donnera, peut-être, une idée de celle de la chevalerie. Ce mot n'est point dans le Dictionnaire étymologique de Ménage. Du temps do Furelière, ce mot était inconnu ; on se servait quelquefois du mot chevalerevx pour désigner les actions de la nature de celles qu'on attribuait à la chevalerie; mais l'Académie, dont la fonction est de certifier l'usage des mots en les adoptant, n'y inséra pas le mot de chevaleureux ou chevalereux, parce qu'il n'était pas d'un usage général; et elle ne le remplaça point par un autre qui exprimât la même idée, parce que cet autre n'existait pas, et que ce n'était pas une idée générale que la chevalerie fiA un noodèle de valeur, de vaillance, de bravoure. Don Quichotte avait efTacé les impressions qu'avaient pu faire les^ romans dont il était la parodie. Trois éditions du Dictionnaire^ de l'Académie se sont succédé depuis la première; la dernière est de 1762 : aucune ne renferme un mot qui exprime Fidée d'une bravoure propre à la. chevalerie. Ce ne fut qu'après 176Ï, lorsque les romans reprirent de la vogue , qu'il arriva à quelques écrivains d'employer le mot chevaleresque, qui ne se trouve ni dans les écrivains du siècle de Louis XIV, ni dans Voltaire, ni dans Montesquieu; encore faut-il , remarquer que ce mot ne fut d'abord employé qu'en mauvaise part, comme le romanesque, le grotesque, le burlesque, le gigantesque. Mais vers la fin du siècle les romans, et les romances, et l'opéra-comique, excitèrent un tel engouement pour la chevalerie, que le mot de chevaleresque a passé de la première acception, qui était moqueuse et dérisoire, à une toute flatteuse et honorable.

Est-il besoin maintenant d'expliquer la création des chevaliers es lettres et des chevaliers es lois? ne futrclle pas la suite d'un essai manqué sur les honunes de guerre ? Les gentilshommes de race, chevaliers nés, ne voulurent point devenir chevaliers par la grftce du roi ; les roturiers qui se dévouaient aux armes, assurés de faire par cela seul leurs descendants nobles de race, ne ae souciaient pas d'une faveur rejetée parles nobles. Alors, François I« se rabattit sur les bourgeois notules par les lettres et par la science des lois : il laissait par

Ui

FRANÇOIS 1"

ce moyen une trace de son système ; il flattait des vanités qui pouvaient s'acquitter en louanges de ce qu'il faisait pour elles ; et probablement sa politique^ peu royale, considéra qu'il pouvait se donner une clientèle par un moyen qui n*avait pu réussir à lui former une armée.

Il ne reste plus, ce me semble, qu'une chose à expliquer; c'est pourquoi des honunes tels que Gaillard et M. Lacretelle n^ont pas remarqué des choses qui paraissent si claires? C'est à moi-même plus qu'à tout autre qu'une explication est ici nécessaire ; juste envers eux et envers moi, je dois craindre de me faire illusion quand je trouve clair ce qui est resté pour eux dans l'obscurité.

Lorsque Gaillard travaillait à l'histoire de François !•% les romans, longtemps dépréciés par la haute littérature du siècle de Louis XIY, avaient repris faveur. Richardson, Prévost, Le Sage avaient donné à ce genre d'écrits un caractère nouveau, par des peintures fidèles et animées des mœurs du temps, et des passions de tous les temps. La vogue de leurs ouvrages avait ramené la mode de lire des romans, et la mode avait rappelé les anciens romans de chevalrrie : on conmiençait à les refaire , comme à Fépoque où l'imprimerie en avait publié les premiers manuscrits ; avec cette différehce, qu'au seizième siècle on les allongeait, et qu'au dix-huitième on les élaguait.

Les romans, épurés, embellis, rafraîchis, fu* rent lus avec avidité. C'était une nouveauté pour la génération existante , car les éditions originales étaient oubliées et méprisées depuis Don Quichotte y qui les avait frappées d'un insurmontable ridicule. Ces romans firent revivre les idées de la chevalerie héroïque et galante, dont on avait tant parlé dans le temps de François P'. Gaillard ne se défendit pas plus qu'un autre d'une lecture que le bon goût ne désavouait point; pas plus qu'un autre, il ne résista au charme d'une chevalerie représentée sous de si nobles et de si agi'éables traits ; et bientôt l'idée d'un chevalier fut dans son esprit, comme dans celui de tous les lecteurs , liée à celle de la plus sublinie perfection. C'est par cette illusion que s'explique , ce me semble, l'admiration que Gaillard a conçue pour François V\ De même que la première publicalion des romans de chevalerie au seizième siècle, exalta dans François !«' les idées qui en

firent une merveille de chevalerie digne d'être donnée en spectacle au dix-huitième, de même la publication des mêmes romans épurés, dans le dix-huitième siècle, a fait de Gaillard un digne admirateur de cette merveille ; si bien , que les mêmes ouvrages auront fait, à deux siècles d^intervalle, un héros pour l'historien, un historien pour le héros.

Le comte de Tressan, par sa traduction du Roland de l'Arioste, par la publication de la Bibliothèque des Romans y contribua à entretenir le goût des romans de chevalerie. Le théâtre, alors, voulut aussi en tirer parti. Sedaine, dans le temps de sa faveur, mit sur la scène un roi captif, délivré par un troubadour. Grétry ajouta les charmes de sa mélodie à des airs d'anciennes romances, les appropria à des paroles naïves, à des situations pathétiques. Clairval embellit encore leur ouvrage par une exécution enchanteresse. Alors Penthousiasmc fut au comble. La romance antique bannit le vaudeville de la société ; l'accent plaintif des chevaliers malheureux rendit intolérable la gaieté des chansons qui supposaient des cœurs insensibles. François P^ la comtesse de Cbftteaubriant, furent aussi donnés en spectacle à rOpéra-Comique. Enfin la peinture voulut aussi sa part du succès que ce héros de la chevalerie assurait à tous ceux qui offraient quelque trait de sa vie : un pinceau habile montra sur la toile Léonard de Vinci expirant dans les bras de François !•' ; un autre représenta la noble réception faite à Charles-Quint par le prince qui avait tant à s'en plaindre. On a vu, depuis, le pardon des révoltés de la Rochelle, le refus d^accepter la foi des Gantois, qui voulaient être réunis à la France. Enfin, c^est aujourd'hui une vérité convenue, comme beaucoup d'autres vérités historiques, que François I**" est un des héros de la chevalerie ancienne , et celui des rois de France qui en ait réuni au plus haut point l'éminent caractère. 11 était donc fort difficile que M. Lacretelle, qui ne pouvait se dispenser de consulter Gaillard, se défendit de l'illusion qui s'était emparée de cet écrivain, estimable à beaucoup d'égards. •

Il est piquant, sans doute, de remarquer trop tard que François P% en se passionnant pour la chevalerie des ronums et y choisissant ses modèles, se passionnait pour une chevalerie et des héros également imaginaires ;• qu^il ambi-

ojlCTION V.

iioDnait de ressembler^ non pas aux anciens chevaliers des douzième et treizième siècles^ mais aux peintures de fantaisie que des moines en délire en avaient tracées dans leurs romans ; et que^ dans sa prétention de restaurer Tancienne institution de la chevalerie, il n'était pas moins ridicule que ne le serait aujourd'hui le prince qui^ pour en rétablir les combats^ irait prendre ses documents au théâtre de Franconi ou de l'Opéra.

Ainsi^ l'histoire, la poésie , les arts font revivre aujourd'hui dans François !«' la copie de personnages merveilleux qui n'ont jamais existé^ et assignent un rang à ce grand et puissant roi de France entre des héros imaginaires devenus pour eux, comme pour lui , des personnages historiques : si bien, que les romans de chevalerie tiennent maintenant, de la mé moire de François P% un caractère historique, et que la mémoire du prince reçoit de ces romans un caractère fabuleux.

Malheureusement, le talent de M. Lacretelle conspirait avec Fautorité de Gaillard. Il était difficile à un écrivain doué d'une imagination aussi brillante, et d'un talent aussi gracieux, de dépouiller de tout prestige un héros enchanté et enchanteur, pour ne voir en lui qu*un prince dont le cerveau malade passa, des folies qui signalèrent sa jeunesse, aux atrocités qui firent détester le reste de sa vie I

La justice oblige de dire, au reste, que d'autres y ont été trompés avant M. Lacretelle. Des hommes de doctrine ont pris ^ dit Favin, pour monnaie de bon cUoy les contes fabuleux de Turpin, et semblables romans farcis de fables et de mensonges. François !•' ne s est-il pas mépris lui-même à la valeur de ces romans? Bayard ne croyait-il pas à l'existence des héros imaginaires de la chevalerie, quand il disait^ en donnant l'accolade à François F : Autant vaille que si c'était Roland/ Le roi Jean n'y croyait-il pas quand, entendant chanter la chanson de Roland, il dit : Il y a longtemps qu'on ne voit plus de Roland en France? Et ce vieux capitaine qui lui répondit. On en verrait encore s'ils avaient un Charlemagne à leur tête; ce vieux capitaine n'y croyait-il pas aussi , et avec lui tous les historiens qui ont rapporté cette anecdote? N'y croyons-nous pas tous quand nous lisons le Boyardo, et surtout l'Arioste? Il faut que je le confesse, je me suis

plu à y croire aussi en lisant M. Lacretelle, et c'a été une de mes raisons pour attaquer des erreurs auxquelles il avait donné un nouvel appui.

Qu'on me pardonne une dernière observation. Je dois prévoir qu'on demandera s'il est utile de dissiper Tillusion de la chevalerie ; s'il est bon de discréditer un système de mœurs nobles, généreuses et galantes; si nous avons trop de modèles de vertu et de grâces, trop de motifs d'émulation pour concourir au bonheur de la société ; si l'honneur est maintenant de trop dans une monarchie dont on a cru qu'il était lé moteur ; et si les traditions vraies ou fausses de la chevalerie n'alimentent pas cet honneur?

Je réponds qu'il peut y avoir des erreurs dans lesquelles se tix)uve quelque chose d'utile, mais qu'il n*y en a point qui ne fasse le très-grand mal de prendre la place d'une vérité, et qu'il n'y a point de vérité qui ne soit plus utile que la plus utile des erreurs.

Je pense, au fond, que Thonneur doit être un sentiment, et non une imitaUon; qu'il doit sortir de fond de l'âme, et non>de l'imagination; qu'il doit être le respect de soi-même, et non le désir de faire illusion aux autres. Je pense que l'honneur s'alimente par de solides vertus; que l'honneur se mesure sur les raisons qu'on a de s'estimer. Je pense que cet honneur, nouri*! des bons témoignages d'une conscience délicate et éclairée, est seul capable de ce bel enthousiasme qui fait, à propos, concourir toutes les facultés aux actions périlleuse» et profitables à la société : et que l'honneur romanesque n'a que des moments de délire^ que l'honneur sans lumières et sans direction vers l'utilité publique, l'honneur content d'étonner, sans s'inquiéter de servir, n'est qu'une maladie funeste à la société. En un mot, je crois l'honneur des fous moins so!ide, et moins utile , et moins capable de grandes choses, que l'honneur des hommes doués d'une raison forte et élevée. Je crois donc l'exemple de ceux-ci meilleur à citer que celui des premiers; et je crois celui des premiers nuisible, parce qu'il empêche de citer 4es autres.

Bayard, que personne aujourd'hui n'appellerait le chevalier Dayard, ni le chevalier sans peur et sans reproche, ci François l*' n'avait mis ce titre à la mode, Ilayard fut un illustre

FRANÇOIS I*'

guerrier et un excellent homme. Il ne dut rien de son mérite ni aux Roland^ ni aux Amadis ; il n'était ni un pourfendeur^ ni un amoureux en perpétuel délire; il'n'avait rien de ce qui caractérisait les héros de roman et la chevalerie romanesque. On n'eût jamais entendu parler de chevalerie^ que Bayaj*d eût toujours été lui-même; il eût encore été lui-même quand les romans auraient frappé un moment son imagination : ce qui n'est pas, car jamais il n'a lu un roman de chevalerie; il était déjà illustre , il était n^me à la 8n de sa carrière, quand Turpin fut imprimé. Il possédait éminemment les qualités de l'homme d'esprit et de sens, de l'homme de bien, et de l'homme de guerre. La raison, la justice, la modération, la continence, étaient son caractère personnel ; sa loyauté, sa générosité, compagnes de sa bravoure, constituaient en lui Chomrne de guêtre. De quel droit les romans fontrils honneur à la chevalerie de la franchise et de la loyauté, qui sont les attributs de Thonmie de guerre? Il est injuste de dérober à la profession des armes les mérites qui la caractérisent, pour en orner une institution fantastique. Il est bon pour la jeunesse nationale qu'on dise : la loyauté, la générosité militaires, la franchise d'un soldat, la bravoure d'un grenadier, plutôt que la loyauté, la bravoure, la générosité chevaleresques. On entend ce que signifient des mots qui expriment ce qu'on a sous les yeux, et qui répondent à des devoirs qu'on a soi-même à remplir. Ce sont des idées pures que ces mots expriment; et le moindre reproche qu'on puisse faire au chevaleresque, est d'allier la folie à la générosité, et d'étouffer la dignité par le ridicule.

Cervantes a publié son charmant ouvrage en 1606. Aussi, sous le règne de Louis XIII, et dans ce qu'on appelle le siècle de Louis XIV, on n'a parlé ni de chevalerie, ni de chevaliers. Quel temps fut néanmoins plus fécond en iK lustres guerriers, ainsi qu'en grands hommes de tout genre? Vauban, Villars, Catinat, Boufflers, Tourville, du Guay-Trouin, Jean- Bart , Fabert, Luxembourg, Condé, Turenne, ont-ils eu besoin des Âmâdis et des Roland pour être braves, humains et polis? Sous Louis XV et Louis XVI, Maurice de Saxe, Loewendahl, Broglie, la Fayette, la Rochejaquelein, d'Assas, Lamolte-Piquet, Suffren; et à la

fin du dix-huitième siècle et au conmiencement du dix-neuvième, Lefebvre, Jourdan, Kellermann, Masséna, Brune, Murât, Ney, Hoche, Marceau, Joubert, Macdonald, Desaix, Rleber, Lannes, Saint-Hilaire, Bernadotte, Lassalle, Suchet, Bonaparte, laTour-d'Auvergne-Corret, enfin, qui ne se trouvait pas digne du titre de premier grenadier de France, et qui dans sa modestie a fait un si grand éloge de la bravoure de tant de Français à lafois, tous ces honmiesrlà se sontrils formés à l'école des Amadis, des Lancelot du Lac et des Huon de Bordeaux? Et quand les pages de notre histoire, quand les annales de deux siècles consécutifs peuvent présenter de tels bomfnes à l'émulation des jeunes Français , se peut-il qu'il y ait place dans notre esprit pour un regret en faveur des grotesques imaginés par des moines du treizième siècle?

RÉSUMÉ ET CONCLUSION

Je crois avoir prouvé que le caractère de François I*' s'était développé tout entier dans sa vie privée, et s'était concenti'é dans les intérêts dont elle se compose; qu'en lui l^omme public, le roi, fut toujours cohduit par le prince voluptueux et dissolu; que sa portée n'allait pas au delà des petits intérêts de sa domesticité ou de sa cour; qu'il était Thonune de sa mère, de ses maîtresses, de toutes les femmes, l'homme des romans qu'il lisait avec elles; le roi de France, jamais.

J'ai iiK)ntré l'influence de chacune de ses maîtresses et de sa mère dans ses guerres et dans ses traités. Dans la guerre, il i^ fut ni un capitaine sachant commander, ni un soldat sachant obéir. Il y allait comme un preux à un tournoi, non pour Fintérêt de TÉtat, mais par le désir de mériter les applaudissements de sa mère et de ses maltresses. Cette influence causa de grands désastres et des négociations honteuses.

Dans son gouvernement intérieur, nous l'avons vu saisir le despotisme par l'impuissance de gouvernement, et par l'amour effréné du plaisir. Il n'assembla point d'états généraux, il opprima les parlements conune autorité politique rt comme autorité judiciaire. Le despotisme qu'il s'arrogea fut violent et cruel ; il

RÉSUMÉ ET CONCLUSION

fallut qu'il se fit craindre^ ne sachant ni se faire respecter, ni se faire aimer.

Il exerça la tyrannie la plus effrénée sur les plus chers intérêts et les droits les plus sacrés des hommes en société. Il se joua avec une égale insolence de la vie, de l'honneur des particuliers, et de leurs droits sur leurs familles.

Il fut le plus fanatique des princes, et le plus cruel persécuteur en matière de religion.

Et, par une conséquence nécessaire de cette atroce passion, il fut le persécuteur des lettres. Son règne fut un long obstacle au développement des connaissances humaines, et une calamité pour tous les hommes de lettres, à conunencer par ceux qui passent pour avoir été ses amis. Il fut le protecteur de la scolastique contre toute véritable méthode d'mstruction; des théologiens fougueux, contre les hommes appliqués aux études utiles, et versés dans quelques connaissances littéraires. Sous son règne s'établirent Pinquisition de la foi , la censure des livres, la prohibition des livres censurés ou non soumis à la censure, la perquisition domiciliaire des livres non permis, la même peine contre les possesseurs de livres déclarés hérétiques, que contre les hérétiques déclarés ; enfin, et pendant plusieurs années, la prohibition de l'imprimerie (i).

Je ne me suis pas dissimulé, cependant, que son nom a été honoré durant sa vie du surnom de Grand; que si, après sa mort, ce titre ne lui a pas été conservé, il a été remplacé par celui de Père des lettres et de restaurateur des arts ; enfin, que son souvenir se présente encore à la postérité accompagné d'une certaine illusion, d'un certain intérêt, d*un certain aspect de grandeur.

Je me suis imposé la recherche difficile des droits qu'il pouvait avoir à cette faveur de l'opinion, malgré la conviction que c'était beaucoup faire pour sa mémoire que de la traiter avec indulgence. Je me suis défendu de l'impression que j'avais reçue des faits, pour étudier celle que son histoire a laissée dans le

(1) Il avait trouvé le remède radical (si vainement cbercbé de nos jours) aux abus de la presse. C'est à Tabolition de Timprimerie qu*il faut en venir pour gouverner arbitrairement.

grand nombre des lecteurs, et, surtout, pour trouver des excuses aux historiens qui ont contribué à la déception générale.

J'ai reconnu que François P% prince dissolu et vain , avait été magnifique jusqu'à la profusion avec ses favoris, ses maîtresses, et les artistes italiens qui, venus en France à la suite de Catherine de Médicis, y avaient apporté comme elle le désir de plaire au roi; qu'il avait été somptueux en palais, en ameublements, en fêtes; que sa stature était imposante et sa figure noble; qu'il était brave et chevaleresque à la manière des héros de romans, dans un temps où les romans étaient la lecture laj[)lus générale; enfin, qu'il avait été malheureux, et avait supporté le malheur sans un abaissement extraordinaire. Il n'en fallait pas davantage pour lui donner un aspect de grandeur qui frappe la multitude et fascine les regards.

Si c'est être restaurateur des beaux-arts que de les avoir employés, dans le temps de leur renaissance, à satisfaire l'ostentation et la vanité qui faisaient construire de grands palais, François !•' mérita ce titre. Recueillir les nobles tributs des arts n'est pas proprement les rétablir. D'ailleurs, ce mérite d'aimer les beauxarts, et de les employer à la construction ou à la décoration de grands palais, n'a rien qui caractérise un grand et un bon roi. Néron, aussi, a aimé les arts. Fontainebleau est un monument, sans doute; mais tous les tyrans de Rome en ont laissé d'une bien autre magnificence.

Quoique menteur et rusé, au point d'avoir sacrifié MontecucuUo au désir de déshonorer l'empereur, on se persuada queFrançoisI*' était loyal et franc, parce que ses ruses ne trompaient personne, et parce qu'il était dupe de tout le monde. On le crut vrai, surtout, par opposition à Charles-Quint, politique supérieur qui le jouait comme un enfant.

On se persuada qu'il avait empêché Charles- Quint de conquérir la France, parce que Charles-Quint ne la conquit pas. Le fait est que ce furent les fautes de François !•' qui firent naître l'ambition de Charles-Quint, et que ce fut ensuite l'ambition de Charles-Quint qui , donnant l'alarme à toutes les puissances de l'Europe, les détachant et les armaftt contre Uii, tint lieu à François l'^ de talent et d'habi-

FRANÇOIS

leté, pour déterminer Tempereur à la retraite.

On le voit toujours chevaleresque, c'est-àdire héroïque et galant, malgré son libertinage, ses roueries, sa crapule, la déplorable maladie qui termina ses jours: et pourquoi cette déception? parce que dans sa jeunesse il s'était rempli l'imagination des Ainadis, parce qu'il s'habillait en chevalier à sa cour, parce qu'il s'était fait armer chevalier à Marignan. On a fait d'une illusion de sa jeunesse le caractère de toute sa vie.

Quoiqu'il ait introduit en France la censure, l'approbation et les privilèges, Y index, les prohibitions des livres censurés ou non approuvés, l'inquisition, la perquisition des li- M*es non approuvés dans les domiciles, les condamnations capitales pour tout ce qui sentait l'hérésie; quoiqu'il ait enfin prohibé l'imprimerie, on le tient pour le restaurateur des lettres, parce que les livres se multiplièrent de son temps à la faveur de l'imprimerie, qui avait monté des presses dont le travail commença sous son règne. On confond la multi^ plication des anciens livres avec la production des livres, et la naissance des bibliothèques avec la ^renaissance des lettres. Le fait est que la presse ne publia sous François P' aucun ouvrage de son temps qu'on estime, ou du moins qu'on lise, si ce n'est ceux d'écrivains qui allèrent chercher contre ses persécutions un refuge en pays étranger.

Je ne sais ce qui autorise à vanter la constance que François !•' a montrée, dit-on, dans le malheur. On ne peut, sans doute, lui faire un reproche de ce que, dans sa captivité et dans sa maladie, il ne s'est pas montré plus fort que la nature humaine ; mais, j^ le répète, il n'y a qu'une adulation honteuse qui puisse appeler héroïsme dans un roi ce qui s'appellerait patience et résignation dans un particulier, et confondre le prince malheureux qui cède à sa destinée, avec l'homme dont Horace dit : Impavidum fertent ruinx, François !•' fut prisonnier, il désira des consolations comme un homme ordinaire. Sa sœur, qui vint partager sa prison, resta près de lui tant que Charles-Quint le permit. Elle le quitta; sa captivité se prolongea, son chagrin s'approfondit, et il tomba malade, ce qui n'a rien de merveilleux. Il se rétablit, il acheta enfin sa liberté par. un traité avilissant qu'il avait le

projet de ne pas tenir et qu'il n'a pas tenu, et il donna ses deux fils en otage à sa place, étant résolu de ne pas accomplir les conditions de leur délivrance. Si l'on admire un accablement dont il s'est relevé par une ruse qui équivaut à l'évasion d'un prisonnier vulgaire, que dirait-on de sa constance dans le malheur, si elle avait été jusqu'à étonner Charles-Quint, jusqu'à fatiguer sa politique et son ambition , jusqu'à le faire rougir de son manque de générosité, et le forcer à respecter le courage de l'Ame dans le prisonnier qui avait fait admirer le courage organique d'un guerrier sur le champ de bataille?

Quand , après avoir réfléchi mûrement sur toute la vie de François !•', on veut en venir à un jugement équitable sur sa personne, ou reconnaît qu'il faut s'en tenir au mot de Louis Xn , mot que l'autorité de ce prince sauve du reproche de contrevenir à la dignité de l'histoire : Ce gros garçon gâtera tout. François !•' ne fut, en effet, pour l'esprit et pour la conduite, qu'un gros garçon^ épais, borné, vain, et présomptueux. Pour les fenunes, ce fut sans doute un beau garçon; pour ses favoris", un bon garçon; pour les hommes de guerre, un brave garçon; mais ce fut pour ses ennemis, pour Léon X et Charles-Quint, un ivh^pettt g^trçon; et pour la France, ce fut un mauvais roi.

POST-SCMPTUM.

Anquetil a dit que les défauts et les fautes de François I*' n'avaient nui qu'à son siècle, et que nous jouissions maintenant de ses bonnes qualités. Il est impossible d'accéder à cette opinion, pour peu qu'on ait lu avec suite l'histoire des temps intermédiaires du règne de François I*' au temps présent.

Les conséquences du règne de François I^ furent longues et funestes; elles furent désastreuses, mais plus encore pour la royauté que pour le royaume, pendant le reste du seizième siècle; elles furent favorables à la royauté dans le dix-septième; elles la perdirent vers la fin du dix-huitième.

Les quatre règnes qui suivirent celui de François I*% et qui furent la fin de la branche des Valois, ne furent qu'une continuation du règne de François 1", de ses détestables mœurs, de

RÉSUMÉ ET CONCLUSION

ses affreux principes^ de ses odieuses lois; mais le dernier des Valois^ qui en étendît plus loin que les autres les développements , porta la peine des fautes de tous. Les temps de François I", de Henri II, François U, Charles IX et Henri III, forment dans l'histoire de France une ère distincte entre toutes les autres de la monarchie ; elle forme entre les deux meilleurs rois qui aient gouverné la France, Louis XII et Henri IV, entre deux époques de bonheur public et de civilisation, une période de dissolution, d'oppression, de guerrre intestine, sous des rois frivoles et sanguinaires, entre lesquels travaille presque sans relâche la politique de Catherine de Médicis, qui se vantait d'être la conservatrice des traditions de François I»', son beau-père. Cette ère tout entière peut être appelée du nom donné à l'un des règnes qui la composent , Vère des favoris , l'ère de la royauté de cour. Quand les rois de ( elte période croyaient régner par cette cour, c'était de son sein que s'élevait contre eux un parti redoutable (1).

(t) Quelques lois sages, telles que Tordounance de Moulins, ouvrage du chancelier de THôpital , ne doivent pas en imposer sur la subversion qui, alors, avait gagné le système politique.

On voit dans les EsstOs de Montaigne (mort en 1592), liv. m, ch. a, à cet article : Comment UspotUigues ammsetU le peuple dans le temps qu'Us le maltraUeni le plus , que de son temps la nation était fort malheureuse , et qu^elle était peu touchée des ordonnances pour la réformation du luxe, et même de la justice.

. . . • Il y a, dit-il, quelques années, qu'un person- « nage de qui i'ay la mémoire en recommandation « singulière O, au milieu de nos grands maulx, qu'il

• n'y avoit ny loy, py iustioe, ny magistrat qui feist « son oflice, non plus qu'à celle heure, alla publier « ie ne sçais quelles chestifves réformations sur les ha- « billements,4a cuisine et la chicane. Ce sont amu'

• soires dequap on paist un peuple malmené, pour dire

• qu'on ne Va pas du tout mis en oubly. »

Plus loin, l'auteur dit : « Quand ie suis en mauvais « estât, ie m'acharne au mat... ie m'obstine à l'empire- ■ ment, et ne m'estime plus digne de mon soing : ou « tout bien, ou tout jnal. Ce m'est faveur que to deso-

* Montaigne parle du chancelier de THôpital, mort en f 573.' L'ordonnance de Moulins est de lui. Elle concerne la réformation de b jostice. Le chancelier de i*b6pital, ne pouvant empéclier le mal, faisait tout le bien qn*on lui laissait faire.

Je ne prétends pas faire Téloge des guerres civiles qui remplissent l'histoire des quatre derniers Valois et de Henri IV ^ mais je dirai que ces guerres tiennent bien moins de place dans l'histoire de la nation que dans celle de ses rois; je dirai que ces guerres intestines, auxquelles les grands et la cour seuls prirent part, fruit amer et inattendu du système de cour établi par François !•% résultats mérités mais imprévus de Fabandon des affaires et du despotisme même à des favoris; ces guerres, qui pendant plus de cinquante ans mirent les rois et la royauté même en péril, n'étaient que des révoltes de cour contre le pouvoir royal, sous prétexte de religion. J'ajouterai qu'elles furent le salut de la liberté , et donnèrent le temps aux institutions populaires de se former, de s'enraciner; je dirai que durant ces cinquante années les peuples apprirent des grands, qui s'outrageaient sans mesure, à mépriser les grands. Non-seulement la nation apprit par chaque parti les débordements et les turpitudes du parti opposé, mais elle prit l'habitude de partager leurs mépris réciproques. Ils se dépouillaient à Tenvi de tous les prestiges de la grandeur , pour se couvrir d'une boue tenace, dont ils sont restés comme enduits à ses yeux. Je dirai que ces cinquante années fureftt une époque signalée par de grands progrès dans les arts utiles et le commerce, par l'accroissement des richesses, par le développement des esprits, par la discussion et le discernement des principes de l'ordre social. Je dirai que ce ne fut qu'à la suite de ces guerres civiles, sous Louis XIII, et surtout sous Louis XIV, que la destination originaire de la cour de François I*' conmiença à reprendre son cours, je veux dire à servir le despotisme; qu'elle fut puissamment favorisée par l'ascendant que donnèrent toujours aux princes des guerres heureuses et des victoires éclatantes, parce qu'elles leur assurent le dévouement de troupes enthousiasmées qui, se trouvant bien d'avoir obéi au commandement y ne conçoivent pas que le

« to^ioit de cet estât se rencontre à la désolation de mon « aage : ie souffre plus volontiers que mes maulx en « soient rechargez, que si mes biens en eussent esté • troublez... » (T. IV, p. 4«6 et 467 , ch. ix, des VanUés,Ldievn, tS7X)

gouvernement puisse être autre chose , et qui^ ayant Thabitude d'être commandées contre Tennemi^ croient aisément ennemis tous ceux contre qui on les commande.

- Passant du 'règne de Henri IV à celui de Louis XIU^ nous voyons les Goncini^ les Luy* nés, succéder aux Quélus, aux Maugiron^ aux Saint-Mégrin^ favoris de Henri III ; les Éper* non^ les Richelieu^ succéder aux Guises ; et le cardinal de Richelieu ^ plus heureux ou plus habile que ceux-ci> réussir à se faire nudre du palais.

Le faste^ les profusions, le scandale des maltresses publiquement avouées à la cour de Louis XV, sont aussi des traditions du règne de François I*', transmises par les derniers Valois et le premier des Bourbons. Si la li* cence des mœurs ne dégrada ni Henri IV, ni Louis XIII, ni Louis XIV dans l'opinion publique, ce Alt parce que ces princes et même le cardinal de Richelieu, qui fut généralissime des armées françaises, joignirent à l'influence de leur cour la gloire des armes; gloire , que les rois acquièi'ent à peu de frais, et par leur seule présence dans des camps où ils sont sans péril; gloire, dont le soldat ne dispute à p^v sonne la petite part qui pourrait lui en revenir, et dont les chefs revêtent avec empressement le fï^ïxcé qui peut en payer le sacrifice dans une cour voluptueuse et magnifique.

Mais, cette même gloire des armes, dans laquelle tous les vices d'un prince peuvent lever un front audacieux, s'obtenant par le commandement absolu, Pintroduil sans obstacles dans le gouvernement et Tadministration , et sauve ordinairement de tous les ridicules et de tous les abaissements par l'odieux de l'oppression publique. Aussi, Louis XIV fut-il un prince despotique : sous son règne le système de cour établi par François I"^ prodidsit tous les effets que ce prince s'en était promis. Ce système, après avoir cinquante ans trahi les espérances de la royauté pour l'opprimer elle-même du temps des Guises, commença enfin, sous Louis XIV, à jouer, selon sa destination, pour l'oppression du peuple français. Louis XIV fit aussi juger des innocents par des commissions. U fut aussi persécuteur; les Gévennes furent ensanglantées, par ses ordres, de massacres semblables à ceux de Cabrières et de Mérindol.

PRANÇOtS I«,

L'oppression de la France dura jusqu'à ce que Louis XV eût rappelé sur lui les mépris^ qui s'étaient attachés aux Valois, et eût recommencé leur règne par une cour et une vie toute voluptueuse, et toujours tendante au despotisme, comme la leur...

... Je m'arrête , en voywit approcher la catastrophe qui renversa, tout ensemble, le successeur de Louis XV et la nx>tiarchie. J'ai dit.

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