DÉDICACE
^excellent en médiocre^ déguisé le mal en bien. Ce sont deux exemples frappants du vice qui altère la vérité dans toutes nos compilations historiques. Ces exemples vous serviront pour le dépouillement d'autres règnes; et mon ti-avail ne fût-il bon qu'à vous faciliter ia rédaction de ceux-ci, je ne pourrais que m'en applaudir. En me traînant dans des discussions fastidieuses ; je vous ai épargné le principal obstacle qui s*oppose à une marche rapide, à des récits véridiques, instructifs, intéressants. Qu'on dise de vos ouvrages : Là, sont d'éloquentes vérités; il me suffira que vous disiez du miea: Là^ reposent nos preuves, et les indications de celles que nous pouvons y ajouter.
Vous n'écrira pas Thistoire des princes, mais celle de la nation. Vous montrerez les rois dans leurs relations avec les peuples; vous les jugerez sur ce qu'ils auront fait pour rendre ces relations avantageuses ou funestes à l'humanité. Vous ne parlerez des mœurs et des habitudes privées des monarques, que quand l'éminence de leur caractère pourra rendre ia connaissance de leur personne utile à l'histoire du cœur humain, ou agréable aux cœurs généreux. Vous ne chercherez pas dans les détails de leur vie intérieure des compensations à ce qu'ils ont fait de mal, comme princes, durant leur règne. Vous ne travaillerez pas à donner le change à vos lecteurs sur les vices du roi, en peignant quelques qualités de la personne; vous vous abstiendrez de louer les avantages frivoles, la galanterie, la grftce, Télégance, la magnificence, l'air de grandeur, la prouesse même et l'honneur chevaleresque d'un tyran qui aura fait à la nation française, à sa population, à ses finances, à sa morale surtout, des plaies incurables. Vous ne supposerez pas qu'un mot de langage héroïque, une action héroïque, absolve de toutes les fautes et de tous les crimes; que le sang et l'oppression puissent se racheter par de futiles circonstances qu'on ne pardonne que dans l'histoire des bons rois.
Il ne suffit pas de vous tenir élevés fort audessus de toute servilité , de toute vénalité, de toute superstition; craignez aussi la vanité littéraire, l'ambition de théâtre, la prétentioa aux effets dramatiques ou romanesques. 11 se rencontre, sans doute, des parties dramatiques
dans l'histoire; elle amène fréquemment sur la scène de grands personnages, dont les entreprises intéressent à leur destinée; ne leur refusez pas ce que l'art d'écrire conseille ou au^ torise pour soutenir, accroître l'intérêt qu'ils inspirent; mais tenez-vous-en là. La société est, comme la nature, un grand spectacle. La composition et le mouvement de l'une et de l'autre sont la matière de grands tableaux; mais, dans ces tableaux, la partie dramatique, celle qui met en action des individus, n'est qu'épisodique.
Lors même que vous rencontrez de ces grands personnages dont lliistoire particulière fait partie de l'histoire générale, gardez-vous de l'esprit romanesque. N'allez pas créer des rôles, au lieu de représenter des hommes; ne donnez pas à vo« héros des proportions hors de vérité, pour obtenir de plus grands e({^. Ne subordonnez pas tous les faits de rhistdre à l'intérêt que vous voulez obtenir pour eux; ne mettez pas tout ce qui les entoure dans des rapports d'infériorité à leur égard ; en un mot, souvenez- vous que vous êtes historiens. Don poètes.
Jeunes écrivains, vous vous préserverez de l'esprit romanesque, par l'instruction sur l'état réel, sur le matériel de la société, et par Tob* servation sur sa situation morale. Apprenez les tetnps et les choses, si vous voulez connaître le rang qu'il convient d'assigner aux personnes. Les temps de l'égalité et de là cod* ourrence entre la propriété foncière et la pro* priété mobiUère, de la division et de la fertilité des propriétés foncières, de la division et des anplois divers des capitaux mobiliers, sont autres que ceux de la propriété de vastes déserts et l'absence de toute richesse mobi* lière, ainsi que de toute industrie. Les temps des correspondances maritimes d'un pôle à l'autre, d'un monde à l'autre, sont autres que ceux qui ont précédé la découverte de la boussole et de la navigation. Les temps de la poudre à canon, qui rachète les inégalités personnelles , sont autres que ceux de la lance , du heaume et de la cuirasse* Les temps de l'imprimerie, de la lithographie > de la sténographie, sont autres que ceux de l'écriture à la plume et en lettres alphabétiques. Les temps où d'innombrables bibliothèques renferment tout ce qui a été dit , senti, et pensé jusqu'à
FRANÇOIS I«'
Bou», sont autres encore que ceux où l'imprimerie n^a fourni que peu de livres. Les temps où la condition civile des fenunes est élevée tout près de celle des hommes^ et où elles doublent par leur éducation la force et la grandeur de la société^ sont antres que ceux où elles sont élevées dans la servitude^ ou dans d'indignes préjugés , ou dans les plus méprisables futilités* Les temps des lumières sont autres que les temps d*obscurité ; ceux où un hémisphère entier est couvert de nations libres, où le nôtre en est semé; ceux où la liberté a fait le tour du monde^ et laissé de profondes empreintes là même où elle n'a que séjourné^ sont autres que ceux où Ton n'a connu que des esclaves ou des maîtres.
C'est dans les lois que vous trouverez des notions précieuses sur Fétat des choses. Les lois sont comme des miroirs où se réfléchissent les mœurs et les connaissances des nations. N'imitez pas ces compilateurs paresseux qui regardent nos anciens recueils de législation comme de purs éléments de discussions judiciaires, dignes tout au plus d'être étudiés par des avocats. 11 y a plus de véritable histoire de France dans le recueil de nos anciennes ordonnances du Louvre, que dans ces monstrueuses collections où sont encombrées annales sur annales et compilations sur compilations.
L'étude des choses vous assurera un autre avantage : ce sera celui de mesurer votre ton et de régler votre style. En vous proposant un modèle parmi les historiens considérés, vous serez disposés à l'imiter exclusivement et à limiter toujours. Or, la manière d'écrire l'histoire doit être aussi variée que la matière de l'histoire. Encore une fois, l'histoire de la société est diverse comme l'histoire de la nature, et n'est pas uniquement celle d'une suite d'individus qui gouvernent ou servent avec éclat les empires. Différentes parties d'une même histoire peuvent exiger un style différent. L'histoire d'un peuple qui s'agite quelque temps sous une démocratie orageuse, et qui passe ensuite sous le pouvoir absolu, ne doit pas être écrite du même style sous ces deux périodes si difTérentes. L'écrivain dont la tâche est de défendre l'esprit des peuples de la turbulence et de l'anarchie, doit avoir un autre ton que celui dont la tâche est de tenir leur
fierté attentive et soulevée contre l'engourdissement de l'oppression. Tacite vengeant la liberté opprimée par les empereurs, n*a pas dû écrire comme Tite-Live décrivant les malheurs de Rome déchirée par les factions. C'est sur un ton Véhément, et d'une voix éclatante, qu'un écrivain ami de la patrie décrira le honteux assoupissement d'un peuple avili par des despotes; c'est avec une imposante gravité et le calme d'une raison supérieure, qu'il décrira les conflagrations de ces passions furieuses qui sont la désolation des démocraties outrées.
Au reste, en vous proposant des modèles, gardez^vous de^ croire, d'après les rhéteurs vulgaires, que pour atteindre à leur hauteur il vous suffise d'observer studieusement leurs tours et leurs mouvements, de savoir dans quelles occasions ils se laissent aller au style périodique, dans quelles autres ils emploient l'incise; le cas où ils ont jugé convenable d'user de tours gracieux ou nobles et d'orner leur langage , et ceux où leur narration, simple et nue,' frappe et entraîne par sa rapidité. Voulez-vous écrire comme Tacite, ayant des événements de même nature à présenter? ne cherchez pas, en rhéteur industrieux, comment a écrit Tacite, tâchez d*être ce qu'il a été ; étudiez, au lieu du mécanisme de son style, son caractère, et assurez-vous du vôtre; acquérez Ja certitude de posséder son vaste et profond savoir, la pureté de ses principes, la profondeur de ses sentiments , l'énergie de son âme, son amour pour la liberté, son horreur pour la tyrannie; assurez-vous que votre âme est pétrie de la même substance que la sienne : le secret de son style est là; la couleur et le mouvement de son style passeront dans le vôtre^ s'ils sont dans votre âme. Écrivant sur un sujet semblable à ceux cpii l'ont occupé , vous réussirez d'autant mieux à lui ressembler, que, comme luf, au lieu d'avoir la prétention de ressembler à un autre, vous vous attacherez à rendre votre tableau ressemblant à ce que vous devez peindre.
Jeunes écrivains, souffrez encore un dernier avis. Depuis trois siècles que l'imprimerie multiplie les livres historiques, provoque et produit continuellement de nouvelles rédactions de notre ancienne histoire, il est temps d'apprendre aux historiens des temps à venir et de tous les pays, qu'ils deviennent eux-mêmes
NOTES ET PREUVES
personnages de l'histoire en récrivant, et que, comme leurs héros^ ils auront des juges dans la postérité. C'est à vous de faire connaître à vos successeurs que tel qui croit n'écrire que rhistoire des rois écrit la sienne propre; c|ue tel qui a l'odieuse prétention de rendre honorable la mémoire d'un tyran^ n'assure que sa
propre infamie. Pour donner aux écrivains à venir cette salutaire instruction y il suffit que vous vous imposiez la loi de ne jamais citer un crime^ sans ajouter : a Tel historien Ta dissimulé, ou a voulu en justifier Fauteur; » et de ne parler jamais d'un monstre^ sans citer les lâches qui l'auront loué.
NOTES ET PREUVES