‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 4)Chapitre 98 sur 359 · SECOND APPENDICE · texte numérisé non relu

SECOND APPENDICE

GORRESPONDAICGE ENTRE M. LE COMTE DARU kT M. LE COMTE ROEDERER CONCERNANT LOUIS XII , ET PARTICOLIÉREMENT Li RÉONION DÉ LA BRE- TAGNE.

LETTRE DE M. ROEDERER A M. le comte Daru.

Au Boisroossel, le ii mars 1820.

Monsieur lb comtb^

Pendant que vous travaillez pour l'histoire , que vous êtes l'histoire même, ou du moins que vous en êtes pars magna dans tous les sens, je lis cette belle Histoire de Venise que vous avez faite quand vous n'apparteniez qu'à vous-même; et je suis pressé de vous exprimer le déplaisir qu^ je ress«'ns de me trouver en contradiction avec vous sur un ^point de l'histoire de Louis XU, fort important pour sa mémoire.

L'appel que j'ai soumis au temps présent, concernant les jugements portés sur ce prince dans les siècles passés, ne pouv^t être en opposition avec une autorité plus redoutable que la vôtre.

Je ne suis pas heureux. Au moment où je mets en mer une petite frégate contre des forbans avec lesquels j'ai cru pouvoir me mesurer, voilà qu'un vaisseau de haut-bord, de construction parfaite^ appareille, se déploie en haute mer^ et que l'ennemi trouve à s'y pourvoir de munitions, de guerre à discK'tiou ! Cependant je ne puis reployer mes petites voiles sans essayer une explication avec le commandant, s'il veut me recevoir un moment à son bord et avoir la patience de m'entendre.

Voici le fait. J'ai cru pouvoir sauver à Louis XH une grande partie du blâme que lui ont attiré ses guerres d'Italie, en établissant qu'elles n'avaient pas été infructueuses, ni entreprises dans des vues aussi chimériques qu'on le pensait généralement. J'ai dit que l'Italie avait été la voie par où Louis XII était parvenu à la conquête de la Bretagne, et que, toute détournée qu'était cette voie, elle était la moins coûteuse qu'il pût prendre pour arriver au but. J'ai dit que Louis XII n'avait aidé Alexandre VI à conquérir la Romagne que pour obtenir la dissolution de son mariage avec Jeanne de France, et la liberté d'épouser ensuite Anne de Bretagne. J'ai été bien aise, je l'avoue, de montrer que la seule des entreprises de Louis XII qui ait été accusée d'injustice, celle que plusieurs historiens ont qualifiée de basse et honteuse complaisance pour deux scélérats bien caractérisés, n'avait été ni gratuite, ni dégagée d'un grand intérêt personnel, ni môme d'un iiitéct vérilablcmcnl nalional. Je n'ai

FRANÇOIS l'

p'^uUôlre pas été fiiclié noii plus de faire voir à ceux qui, pour reconnaître de l'esprit dans un prince, veulent trouver en lui un certain dégagement des scrupules de la probité vulgaire, que Louis XII n'avait pus été tout à fait exempt de ce genre de mérite, et qu'il en avait même été accusé par deux juges trèscompétents, Nardi et Machiavel.

Me suis-je abusé? J'ai lieu de le craindre quand je lis ce que vous avez écrit pages 2t4 et 230 du III« volume de V Histoire de Venise.

« Il est si vrai, dites- vous, Monsieur, page 214, que

• Louis XII était entraîné par l'impatience de s'unir « à Anne de Bretagne, que, dans son contrat de ma- " riage, il oublia totalement les intérêts de la France. « Il y fut stipulé que la reine, pendant sa vie, con- " serverait la Jouissance pleine et entière de son du-

• cM; que, si elle avait plusieurs enfants, le duché " passerait apros elle au second de ses fils, et môme, « a défaut de niAles, à Vainée dts filles; que si elle " n'avait qu'un fils, la Brelagiie appartiendrait après " lui au puîné des enfants de celui-ci ; et qu'enfin, si f la reine mourait sans enfants, le roi, en lui survi- " vant, n'aurait que la jouissance viagère du duché, " qui reviendrait ensuite au plus proche parent de la « reine. De sorte que le second mariage de la du- '< chesse Anne détruisait l'effet du premier, c*est-à- » dire la réunion de la Bretagne à la France. •

Vous reprenez ce sujet. Monsieur, à la page 230, et voici ce que vous dites : « Dans son second mariage, •< Louis XIÏ se laissa dicter par la duchesse des con-

• ditionsqui détruisaient le seul bien qu'eût fait le « consi'il de Charles VUI. Le premier contrat d'Anne « de Bretagne, dit l'historien de France (\),/ut celui

• d'un souverain avec sa vassale; le second, celui d*ujie " reine qui consent de donner la main à son amant, »

11 est impossible d'être plus contrains en faits que nous ne le sommes sur ce point. Selon vous. Monsieur, Louis XII fit le sacrifice de la Bretagne par Timpatience de posséder la Bretonne; d'où il s'ensuit qu'en, négociant avec les Borgias, il était animé d'un intérêt tout personnel, et nullement de cet intérêt national que je lui suppose/et qui est nécessaire p4)ur excuser ses relations avec des scélérats.

Encore une fois, me suis-je trompe? Je n'en douterais pas si ce que je viens de transcrire appartenait immédiatement à l'Histoire de Venise, c'est-à-dire à la partie de votre livre dont tous les matériaux ont subi votre examen et votre critique, en un mot, si c'était tout à fait votre ouvrage.

Il est impossible, à mon sens, d'écrire l'histoire avec plus d'impartialité, de discernement et de méthode, et de porter une vue plus assurée sur des objets placés à de plus longues distances, élevés plus haut, recelés dans de plus ténébreuses profondeurs. Mais, heureusement pour moi, il ne s'agit ici que d'une partie accessoire de votre ouvrage, d'une partie

(i) Garnifr.

empruntée de rilistoire de France, et, plus heureuse* ment encore, empruntée à Gamier. C'est donc à Garuier que j'ai affaire. Cette i.lée me met à mon aise, et m'aide à rassembler Ks notions sûr lesquelles étaient fondées dans mou esprit les huit ou dix lignes de mon Mémoire sur Louis XII, que j'ai à cœur de soutenir. Je vais les soumettre à votre jugement.

("Garuier. pour établir qu'Anne avait à peu près assuré son duché à Charles VIII , avance que, dans leur contrat de mariage, U avait été expressément stipulé que^ si Charles venait à mourir sans enfants, Anne nt pourrait se remarier qu*à son successeur,

La conséquence d'une semblable stipulation aurait été de réduire la princesse à l'alternative d'un veuvage éternel, 'ou d'un mariage avec le successeur de Charles VIII. Je veux reconnaître que c'aurait été à peu près obliger Anne à ce mariage, qui, d'ailleurs» n'était pas sans attrait pour elle.

Cependant il n'était pas impossible que la princesse préférât le veuvage au mariage indiqué; or, en restant veuve, elle remplissait la condition du con* trat comme en épousant l'héritier du trône. Le duché passait, eu ce cas, à ses héritiers, sans réclamation de la part de la France ; ainsi, la clause dont il s'agit était loin d'assurer positivement la réunion.

2° Quand celte clause aurait eu la vertu de contraindre Aune au mariage stipulé, elle n'aurait pas pour cela assuré la réunion du duché à la courouDe; elle aurait seulement ajouté à la possibilité de cette réunion. Il ne suffisait pas, pour que la réunion s'effectuât, que la reine se remariât avec le successeur du roi ; il fallait encore qu'elle eût un fils de ce second mariage, sans cela le duché retournait à sa mort à la maison do Bretagne.

3" La stipulation du contrat n'est point absolue, comme Garnier l'a supposé. Elle porte seulement que le roi ne se désiste des prétentions de la couronne sur la Bretagne qu'à la condition qu'Anne ne se remariera qu'au roi de France son successeur, s'il consent à l'épouser ; et en cas qu'il soit déjà marié, au plus prochaiu héritier delà couronne. Lecontrat laissait donc à la duchesse Anne la liberté de se remarier avec qui il lui plairait ; mais il révoquait le désistement des anciennes prétentions de la France sur le duché de Bretagne, si la princesse disposait de sa main en faveur d'un autre que l'héritier du trône de France. Se réserver des droits prétendus sur le duché, n'est pas la même chose que de réunir effectivement le duché; pour sentir la différence, il faut considérer ce que devenait le duché, Charles VIII mourant sans enfants : Anne, ipso facto, rentrait dans la jouissance et administration de la Bretagne ; et elle en avait le droit, et elle l'a exercé sans contradiction au moment de cette mort. Ainsi, dans le cas d'un second mariage avec un autre que l'héritier de la couronne de France, l'éviction de la duchesse ne s'opérait pas de piano; il y avait seulement ouverture aux anciennes prétentions de ta France, et prétexte plausible, ou , si l'on veut, motif legitiïne de recommencer la guerre, que la France

APPENDICES

avait faite à plusieurs reprises sans aucun résultat. Or, il est probable qu^Anne, en contrevenant au contrat, aurait choisi pour époux un prince en état de la défendre.

- Je conclus de ces remarques qu'il n'est pas exact de dire, comme le fait Garnier, que le contrat de mariage de Ctiarles YIU, avec celte princesse, eu t assuré la réunion de la Bretagne à la France ( i ).

(i) Oaruier n'a [Mê enteudu lea actes relatifs à lu réunion de lu Bretagne , et ue s*est pas entendu lui-méue en les citant. L^iiistoire de Venise, en adoptant une de ses erreurs, en relève une autre. Selon Garnier, Aune avait sli|}uléf daus »(m contrat a\ec Louis XII, qu'après sa mott, le second en. JiiiU mâle qui i>iuviendiaii de son mariage avec Louis , on , au déjiittt de mdùt, la secoiidk fille, sentit duc ou dw chesse t aux mêmes couditious et droits qne Tavaieut été ses .incétrcs. Ici encore, Garuier n^est point exact. L'acte ue |>orte poiut qne la seconde JilU sera duchesse, et riiisturieu de Venise a reconnu Terreur de l'instorieu de France, puisqn*il dit qu*à défaut d'enfants mâles le duché passera a l'aînée désjilles, II faut cependant reconnaître arec Gaillard {Histoire de Fivnçois 1er) que l'airte, après avoir énoncé que le duché passerait au fils puiné, n^a pas aussi claiiement spécifié a laquelle dés filles le duché passerait ^ s'tl a y avait que lUs filles; et il est certain qu'à la suite, Anne affecta d'etemdre aux filles la clause qui transportait la Bretagne au secomd de ses fils {Uist. de François l^ry Ne serai t>ce |>as une fausse inteqirétatiun d'Aune, qne Garnier a prise et donne pour une stipulation positive? Avec un peu de réflexion, il était aisé de voir qu'à ré|H>que de la rédactiou du contrat, Tintention d'Auue était qu'à défaut d'enfants mAlcs le duché passât à Tatnée des filles, et qu'elle ne s'est mis vn tèto de le transmettre à la puînée qu'après que madame Claude, sa fille aînée, eut été mariée à François, duc de Valois, pour qui Louis XII avait rompu les engagements contractés aveir Charles d'Autriche, qu*Anne affectionnait.

Le bon sens suffisait pour écarter l'idée qu'Anue de Bretagne eût voulu, en se mariant, déshériter l'aluée des filles qu'elle pourrait avoir un jour, en faveur de la puînée. Pour intervertir l'ordre naturel de succession dans sa famille future, ordre qui était en même temps conforme aux lois et coutumes de la BreUgne, il lui aurait fallu uu grand mutif. Or, Anne n'en avait point en ce qui regardait ses filles. Qu'attachée comme elle l'était aux intéréu de son iiays , et jalouse de |>erpétucr la souveraineté de sa maison, elle ait voulu assurer à la Bretagne un souverain qui lui fût propre, qui fàt puissant à la cour de France, qui n'eût pas d'iutérét plus grand que celui d'y protéger le peuple breton, et qui maintint l'indépendance d'une couronne qu'elle portait, cela se conçoit; qu'elle ait fait en conséquence ses efforts pour éviter l'incorporation parfaite de la Bretagne à la France, empêcher le roi de France de devenir duc de Bre* tague, «t la royauté d'absorber le dnché, rien de ]>Iuh naturel; qu'elle ait stipulé, pour cet effet, l'hérédité du duché en faveur du puîné de ses fils ou petits-fiU, à l'exclu- MOU de l'aîné qui était appelé au trône, c'était être consé* qnente, et tout cela s'entend fort bien ; mais à quoi lui servait d'exclure l'aînée de<i filles dans une constitution qui, comme celle de la monarchie française, n'admcr point Ipj.

Voyons maintenant si celui de Louis XU y élait aussi contraire que le dit le même écrivain.

Le contrat de Louis XII et d*Anne de Bretagne assurait^ selon Garnier, le duché de Bretagne au puiné de leurs fils ou petits-lils, et parla privait la France de l'avantage d'une réunion. Si rhisloricn avait voulu voir ce que permettaient, ce que défendaient les lois et coutumes bretonnes, il aurait appris que le contrat prome//ai/, mais n'assurait pas, et qu'il ne pouvait assurer, ni conférer, ce qu'il promettail. Ces lois et coutumes ne permettaient pas de disposer du duché en faveur du second Hls, au préjudice du premier-né. La stipulation dont on fait honte à lamcmoire de Louis XII était donc nulle de plein droit: aussi, a-t-elle toujours

femmes à l'héritage de la couronne ? La préférence sliimlée en faveur de la poluéeeût été un effet sans cause. On peut donc croire que Garnier a pris (Mtur une stipulation positive du contrat d'Anne, ce qui n'a été que la fausse interprétation donnée par cette princesse, dans sa mauvaise humeur et daus son entêtement tout à fait breton, pour uue stipula^ tion contraire.

Les idées de Garnier étaient si peu éclaircies sur ce Hujet, qu'après avoir dit qne la fille puînée avait été appelée par Aune à la couronne de Bretagne, il met ensuite eu scène sa fille atuée, madame Claude, comme duchesse de Bretagne; il rapporte le testament par lequel elle dispose du duché, et en dispose d'une manière tout opposée au contrat de ma* riage d'Anne, et il ne lui vient pas dans l'esprit de demander ou de dire commeut et pourquoi ce n'est pas Reuée, fille puînée, qui.e^t duchesse. S'il s'éiait fait cette question, comme il l'aurait dû ptuir être conséquent, il aurait appris que toute stipulation en faveur d'une fille puînée au préjudice de l'aînée, à plus forte raison toute interprétation donnée eu ce sens à une stipulation douteuse, s'évanouissiiit devant la h>i du pays, qui assurait le duché à l'aînée des hllcs à défaut d'héritiers miles. Garuier paraît avoir ignoré cela.

Ou peut encore présumer son iguorauce à cet é};ard, à la manière dont il parle du testament de madame Claude. Cette princesse avait trois fils de son mariage avec François I***, et elle laisse le duché de Bretagne à l'aîné. Garnier a lair étonné de cette transgression des volontés d'Auuc : C'est, dit-il, a« mepiis de^ sa convention avec Louis XII, que sa Clle dispose de la Bretagne en faveur de son fils fine. Ces actes eon/tradictttit es pouvaient, devaient même occasionner h la suite une guene civile ou étrangère. Ce que Garuier aurait dû remarquer comme illégal, comme occasion de guerre civile, ce u'était pas l'opposition d'un acte de la hlle arec celui de la mère, c'était l'opposition de l'acte de la mère avec les lois du pays, lois dans lesquelles la fille était rentrée, et en vertu desquelles elle jouissait du droit de tester en qualité de duchesse de Bretagne.

J'ai relevé les fau»:>c» notious de Garnier sur ce qui regarde les filles, quoique leurs droits héréditaires louchent moins à la question que les dispositions concernant les ni Ales; je lésai relevées, et parce qu'elles prouvent la confusion de ses idées et des lacunes qui s'y trouvent, et parce que la même cause d'erreur se reproduit dans ce qu'il dit des mâle!>. c'cst'à-dire sur le véritahie objet de la discussion .

FRANÇOIS l*^

i'tc regardée comme telle ; aussi, n'a-l-ellejamaisabusé qu'Anne de Bretagne ; aussi, n*a-l-elle jamais eu le i!ioindre effet, et a-t-elle fini par être autbentiquenient anéantie, en vertu d'un acte solennel des étals de Bretagne, sur lequel ont été données des lettres patentes vérifiées au parlement de Paris en 1532, lesquelles ont consommé la réunion de la Bretagne à la France.

Garnier, je le répète, parait avoir ignoré cette opposition du contrat d'Anne avec les lois bretonnes. Il dit que le chancelier Duprat, craignant des troubles pour la succession à la souveraineté de la Bretagne, fit intervenir, pour la réunion à la France, les états, sans le consentement desquels la reine n'avait pu validement disposer de son duc/ié. Le motif de leur intervention fut qu'elle n'avait pu en disposer au préjudice de son fils aine : elle n'aurait pas eu besoin d(s états pour laisser aller les choses suivant leur ( ours naturel.

Que résulte-t-il de ces observations? c'est que Louis Xn ne fit qu'une concession illusoire et sans conséquence, un acte de vaine complaisance, de courtoisie, infructueux pour la duchesse qui l'avait exigé, un acte sans lequel, peut-être, elle eût refusé sa main au roi, qui la demandait en amant soumis, je veux le croire, mais sûrement aussi par une sage politique.

Vous dites qu'Anne avait stipulé aussi , dans son contrat, qu'elle conserverait pendant sa vie la jouissance pleine et entière de son duché. En effet, l'acte fait entre elle et Louis XII, relativement aux intérêts de la Bretigne, réserve à la duchesse l'autorité sur cette province ^l); mais cette convention n'a pas été exécutée. Vous en trouverez la preuve. Monsieur, dans la lettre de Louis XII au sieur de Chièvres, au sujet des états généraux de 1500(2). Apres lui avoir fait connaître que les députés des principales villes de son royaume sont venus le supplier de marier madame Claude avec le duc de Valois, il ajoute : Depuis leur requête, sont venus les (tarons et seigneurs

DB MON PAYS ET DUCHÉ DE BRETAGNE , qui Ont adhéré

à la requête desdites grosses villes de France. Ces mots mon pays et duché montrent assez clairement que le roi se croyait bien maître du duché en possédant la duchesse, et que les contrats le gênaient peu, étant maître de la contractante.

En dernier résultat. Monsieur, la Bretagne a été acquise à la France, la France a été en possession de la Bretagne depuis ce mariage de Louis XII , qu'on suppose en avoir été l'abandon , et cette possession n'a pas été interrompue un moment. Il était indubitable à l'époque de ce mariage, quelles qu'en fussent les conditions, que le roi de France, maître du cœur de la duchesse, ne serait pas plutôt en possession de sa personne, qu'il le serait aussi de son duché. Comme duc d'Orléans, il s'était fait un grand parti en Bre-

(0 D'ArgenIré, PriviUgfs de la Bretagne.

ff) CcWv lettre r>it imprimée ri «le%Mis, j'afi»' i «^

tagne; comme époux de la duchesse, il devens^it ad* ministrateur de son domaine, soit en vertu de la cou' fiance de la princesse, soit comme curateur de son patrimoine, soit comme usufruitier. Comme roi , il était aidé des anciennes prétentions de la couronne de France; il était dispensateur de grâces de tout genre ; en un mot, il lui suffisait de mettre le pied dans cette belle possession pour en être maiire C'est ce qu'ont vu très-distinctement Nardi et Machiavel , d'après qui j'ai avancé que le projet de s'y introduire avait été le principal but de la liaison de Louis XII avec Alexandre VI et César Borgia.

Quand Garnier compare les stipulations de Charles VIII avec celles de Louis XII , pour montrer dan» les premières la hauteur du roi puissant qui épouse sa vassale, et dans les autres la faiblesse d'un amant vulgaire qui reçoit des lois d'une reine, il attribue au caractère propre à chacun des deux princes, la différence de procédés qui a été uniquement déterminée par leur position, l^e mariage de Charles VIII fut arrêté à la tête d'une armée victorieuse en Bretagne. C'était la capitulation accorde^ par le vainqueur au vaincu. Celui de Louis XII se contractait librement des deux parts ; et pour qu'il s'effectuât, il fallait que les conditions convinssent à Anne, princesse jalouse de son indépendance et de celle de la Bretagne. Pour avoir la Bretagne, il fallait obtenir te Bretonne. Pour obtenir la Bretonne, il fallait promettre ce qu'elle souhaitait pour la Bretagne ; et cela était d'autant plus facile qu'elle n'exigeait que des promesses de nulle valeur, et que la duperie dans cette négociation était non d*y souscrire, mais de l'exiger.

Entre nous. Monsieur le comte , s'il ne fallait attribuer à Louis XII qu'un peu de rouerie pour obtenir qu'on le reconnût pour un homme d'un peu d'esprit, je pourrais dire qu'il se tenait bien assuré du duché, du moment qu'il entrerait dans le lit de la duchesse; et j'ajouterais qu'ayant été pendant plusieurs années gouverneur de Normandie , il y avait appris cette prière des Normands : Mon Dieu, Je ne vous demande pas de me donner du bien; je vous prie seulement de me mettre à côté de ceux gui en ont. Mais je me garde bien d'avoir pour sa vertu une coquetterie qui aille jusqu'à prétendre lui concilier le suffrage de gens corrompus ( i ), et ce ne serait pas le moyen de lui obtenir le vôtre.

Ce que je vous demande pour Louis XII, Monsieur, c'est de vouloir bien arrêter votre sage pensée sur ce qu'a de funeste l'opinion qu'un beau règne peut être l'ouvrage d'une plate et vulgaire bonhomie; opinion que je viens de retrouver encore dans un article ,

{i) A la gloire d'une certaine dose de ivuerie^ oo pcarmit ajouter celle d*un peu de crâne-ie, afiu que rien ne manquât pour ton triomphe. Vous Rarez que la cause des mallieur» de sa jeune^^c (que je u'Hp|>elle pas ses écarts) fut le brcret de p ... qu*il donna à \a réj;eule, Anuc de ncaujciu en joM.inl a la paume (^//fn/omr).

APPENDICES

d ailleurs très-judtcieux, de la 3iinerve^ fait par M. Aignan.

Quand on refuse à Louis XU de l'esprit, des lumières, une grande àme, ce qui est autre chose qu'une bonne àme, on dépouille le titre de Père du peuple de tout éclat, de toute autorité, je dirais presque de tout intérêt. 11 n'y aura jamais de gloire ui de mérite à n*ctre qu'un bon homme, dans quelque rang qu*on soit placé , à plus forte raison sur un trône.

Si l'on veut que l'exemple de Louis XII soit bon à quelque chose, il faut que sa renommée soit de quelque valeur.' Ou ne doit pas espérer que les vertus de ce prince entraînent jamais parleurs propres charmes ses successeurs au trône ; on ne peut rendre ses maximes respectables, et amener les princes à les pratiquer, que par la considération qui en sera la récompense. Comment espérer que les rois se laissent aller à l'exemple de Louis XU , si l'on consent que les grands le regardent comme un plat bourgeois, et les gens dVsprit comme un sot? Le beau titre de Père du peuple sera toujours un objet de dédain pour les princes, tant qu'on s'obstinera à l'associer avec l'idée d'une certaine infirmité d'esprit et de caractère, qui est tout à fait propre à en dégoûter.

Cependant, Monteur, ce n'est pas parce que ce système est contraire à l'intérêt des peuples que je l'attaque, c'est parce que je le crois faux. Je suis loin de l'idée que les historiens soient en droit de composer d'imagination des hommes merveilleux , pour les montrer comme des modèles aux princes présents et à'venir; mais je suis encore plus éloigné de penser que l'histoire puisse méconnaître, ou seulement négliger, les qualités d'un prince que la reconnaissance publique désigne comme grand, par cela seul qu'elle l'a déclaré bon ; et je crqis les historiens dans une déplorable déception, ou en pleine prévarication, lorsqu'ils dépouillent de la gloire, des talents et d'un beau caractère, un prince qui , en faisant le bonheur d'un grand peuple , a su accomplir la tâche la plus difficile et la plus vaste qu'il soit donné à la nature humaine de remplir ; car ce problème , /aire le bonheur du peuple (surtout dans un pays qui reconnaît des grands et une noblesse héréditaire), est l'assemblage de toutes les difûcultés de la morale et de la politique.

Je voudrais bien que, dans un conseil composé des hommes d'État qui sont devenus fameux en France depuis quatre à cinq ans, on proposât quelqu'une des questions que Louis XII eut à rendre; qu'on rédigeât les opinions de ces merveilleuses tètes, et qu'ensuite on les comparât avec ce qu'il a dit et fait. On serait, je pense, bien surpris de voir quel ama^ d'idées neuves et fines , de considérations graves, imposantes^ majeures, cet esprit médiocre et privé, dit-on, de lumières, a d'avance réduites à l'absurde. Pour nous faire une idée des vives lumières que Louis XII devait à sa grande âme, et des méchantes puérilités de nos pénies du jour, supposons qu'ils

sont de son temps et de son conseil, et qu'ils se sont assemblés pour délibérer entre eux sur la Uberté du théâtre, à l'occasion d'une farce où l'on a joué là personne du roi.

On commence par distinguer entre prévenir, empêcher^ réprimer la licence du théâtre, et la punir.

On examine profondément s'il ne vaut pas mieux aller au-devant de la licence que de l'attendre; s'il ne convient pas d'examiner les pièces avant la représentation, plutôt que de rebuter les mauvaises après qu'elles auront été jouées ; de tenir les ouvrages et les auteurs en interdit, ne leur accorder la publicité que par exception et précairement, plutôt que de punir des auteurs coupables; enfin, s'il ne convient pas de présumer tous les auteon coupables , pour leur éviter le malheur de l'être, et leur donner la censure, pour leur épargner les dangers de la justice. On établit, ensuite, que punir n'est pas, comme Pont cru nos pères, pauvres gens, sotte espèce, le moyen de réprimer, d*empécher et de prévenir les crimes ; que les lois pénales, les tribunaux criminels, ne sont que des institutions de vengeance et d'expiation, sans profit pour la société, puisqu'elles n'empêchent ni ne préviennent les crimes, et dans lesquelles l'intérêt public n'entre pour rien ; qu'en un mot, dans un État civilisé, la justice n'est d'aucun secours, et que la police seule est quelque chose.

On tire, enfin, de ces principes toutes les conséquences qu'ils présentent.

Le président résume, le secrétaire rédige. L«s ministres se rendent chez le roi. On lui dQ^ne lecture d'un mémoire du conseil.

Le roi, sans attendre les conclusions, dit : Messieurs, je vous sais gré de votre zèle; mais à quoi bon cette doctrine et cette éloquence?

Les ministres s'interrompant les uns les autres. — Sire, vous ignorez donc... Votre majesté n'est donc pas informée... la clémence... l'indulgence de V. M. ne peuvent pas aller jusqu'à permettre... Le roi. — Eh bien ! achevez donc ? « Un ministre. — Puisque votre majesté l'ordonne, nous lui dirons... qu'on la joue elle-même en plein théâtre!

Le roi. — Je le safs.

Un autre ti^istre. — Une pièce abominable ! Le roi. — Abominable !

Deux ministres ensemble. — Abominable! exécrable ! épouvantable l Le roi. — Je l'ai vue.

Un ministre. — Ah, sire ! votre majesté en personne a pu souffrir un tel spectacle !

Le roi. — Il m'a diverti.

Un minUtre. — Ah, sire! nous mériterions cette amère ironie , si nous avions eu le droit de censure avant la représentation ; mais nous manquons d'autorité préventive, discrétionnaire, arbitrcÀre. Nous n'avons que ces misérables moyens de \d^ justice contre les malintentionnés. Nous sommes dénués des secours de la police, les seuls puissants , les seuls effi-

FRANÇOIS 1-

cace6,let8eul8qui soient, U^ui ensemhXe, salutaires et sanUiUres.,. Néanmoins, sire, nous avons décoavert les auteurs; ce sont des grands de votre cour, qui se croient sûrs de Tinipunité. Nous allons les poursuivre devant les tributaaui.

^ roi' — Pourquoi donc, si les exemples que fait la justioe ne servent à rien?

Un minisire, — Une punition sévère vengera le roi. Le roi, — Le but des lois n'est pas ta vengeance. La vengeance ne doit pas plus entrer dans Tàme des rois que dans les lois.

Un ministre. — Une punition sévère sera l'expiation du crime.

le roi. -*- Le but des peines n*^t pas l'expiation. L'expiation regarde Dieu et non la société , et ce ne sont pas les peines qui expient devant Dieu ; c'est le repentir. Le repentir ne se donne point par les lois pénales.

Un nUtHstre. — Insulter la personne sacrée du roi I

Lé roi, *- Et s'ils ne m'ont point insulté? s'ils m'ont fait la cour sans le vouloir ?

Un ministre. — Ah, sire! daignez nous épargner...

Le roi. — Ils m'ont servi, vous dis-je. En sedivertiuant de mon avarice, ils ont appris au peuple qu'il n'avait point à gémir de mes profusions.

Un ministre. — Leur intention!...

Le roi. — On ne punit pas l'intention.

Un ministre. — Cependant, sire, l'insolence des grands...

£e roi. — Est un titre au respect des citoyens.

Un minigtre. ~- Ils vous appellent le Roi plébéien.

Le roi. — C'est, peut-être, ce qui m'a fait appeler le Père du peuple.

Un ministre. ^ En insultant le roi, ils insultent le public.

Le roi. — Le public, au théâtre, est sur son tribunal; qu'il les juge.

Un mirUstre. — Sire, votre indulgence sera pour eu^ un triomphe.

Le roi. — Dites qu'elle les accablera.

Un ministre. — Le public les croira plus puissants que vous. .

Le roi. — Le public se montrera plus puissant qu'eux.

Un ministre. — Encore une représentation , et ils seront...

Le roi. — Siffles, hués.

Un ministre. — La contagion de l'exemple est à craindre.

Le roi. — Oui, pour eux. Ils m'ont joué, on les jouera, et ils ne me joueront plus.

Un ministre. — Du moins, V. M. permettra que nous prohibions la pièce, et que nous défendions d'en représenter désormais aucune sans approbation?

Le roi. — Gardez*vou8-en bien. Quand leur insolence pourrait m'atteindre, ferais-je un bon marché d'acheter une garantie contre les méchants ouvrages , par le sacrifice des avantages que je puis retirer des bons?

Un ministre. — Notre censure guidera le génie sans empêcher son essor ; elle sera boussole et non lisière, sûreté et point obstacle.

Le roi. — La censure préalable suppose les auteurs coupables jusqu'à la preuve du contraire, tandis que tous les autres citoyens sont présumés innocents jusqu'à la preuve du délit : bel encouragement pour le génie! Je veux pleine liberté au théâtre; oui, pleine liberté, p<wrt>u qu'ils respectent Vhonneur des d(0nes. J'apprends au théâtre des choses que je n'aurais pu savoir d'ailleurs.

Un ministre. — Sire, V. M. ne peut douter de notre exactitude à lui rendre compte de la conduite de ses sujets marquants.

Le roi. — Qui me rendra compte de la vôtre?... de la vôtre, dont je réponds à l'opinion? Qui rendra compte aux Français de ce que vous faites pour éclairer la mienne, dont vous êtes responsables devant les lois?... Persuadez-vous , Messieurs , que le devoir de bons et fidèles ministres ne consiste pas en si peu que de poursuivre , de réprimer, même de prévenir l'audace d'un offenseur ; mais qu'il consiste à mettre le prince au-dessus de l'offense. Prévenir l'insulte par les moyens que vous proposez , serait un petit avantage qu'il faudrait acheter bien cher : me mettre en état de défier l'offense avec sécurité, est un avantage inestimable qui s'acquiert par un peu d'amour pour le bien public. Prévenir l'insulte, même les poignards, n'est pas toujours possible, parce qu'il y a des fous dans le monde ; mais il est facile de mettre un prince en sûreté contre l'injure et la calomnie. Il en coûte moins pour armer un bon roi du respect et de l'amour de la nation entière , que pour organiser une police capable de tranquilliser un mauvais prince. Il ne faut, pour obtenir l'affection d*un grand peuple, que ce que ne veulent point les grands : la liberté publique et des lois. Je vous le déclare, Messieurs; je ne vous tiens quittes envers moi, je ne vous tiens quittes envers la France, que quand vous pourrez m'assurer que mon plus violent ennemi, que Jules n pourrait courir les boulevards, la cuirasse sur le dos et le casque en tête, sans plus de danger pour moi que vous n'en voyez à ce que madame de Beaujeu, qui m'a tenu trois ans en prison, se promène, comme elle fait en ce moment, dans le jardin du palais, ou, comme elle le fait tous les jours, sur le quai des Orfèvres.

On peut supposer que Louis XII eût parlé ainsi , car on sait qu'il agit conformément aux principes que je viens de lui prêter.

Je ne vous demande pas. Monsieur, si vous trouveriez ce discours au-dessus de la doctrine et de l'industrie des ministres.

Vous vous rappelez cette anecdote du grand Frédéric : Il voyait de son appartement une foule de curieux lire une affiche attachée fort haut à une niu raille. Il apprit quelle était contre lui 11 ordonna h un page d'aller la détacher et de 'la placer plus bas , afin qu'on pût la lire plus commodément. Cela anéan-

APPENDICES

(it l'âuleur. La Prusse ne finit pa^ de parkr de Pesprit et de 1a modération du roi , sans demander ce que I>ortait Taffiche.

Nous avons vu , vous et moi , d'asses près, un gouvernement qui, durant deux ou trois années, fut sage et respectable à tel point, que, pour se défaire de ses compétiteurs, il n*aurait eu besoin que de leur ouvrir les portes de la France , ot de les trouver assez téméraires pour y rentrer.

Depuis, nous avons vu un autre moment où ces mémos compétiteurs auraient pu voir le chef de cet ancien gouvernement se promener aux Tuileries sans que personne s'en émût; et ce momentéiait celui que la cour, elle-même, a troublé par ses prétendus besoins de changement, dans la loi des élections.

Le danger des poignards qui menneent les meilleurs princes , parce qu'il y a des fous furieux , n*a rien de commun avec les ouvrages de l'esprit , avec le théâtre, la presse, la tribune. Il n*y avait pas de journaux quand Henri III, Henri IV et Louis XV fu* reut assassinés.

Par quelques Icgioiui qa* Auguste soit gardé,

Quelque soin qu'il se donne et quelque ordre qu'il tienne.

Qui méprise la vie est maître de la sienne.

({^*>sc. de Cimna.)

S'il y a un gouvernement qui puisse préserver un lK>n roi du fer des assassins, c'est un gouvernement franchement représentatif. Avec une tribune nationale, le prince n'a rien à craindre d'un ambitieux, d'un chef de strélitz ou de janissaires, d'un héritier pressé de succéder. Il a moins à craindre un fanatique que dans un gouvernemeot où les haines sont muettes et se concentrent, et où les maux sont sans remède, parce que les mécontents n'ont point d'avocats pour se faire entendre.

Je m'aperçois trop tard , Monsieur, que j'abuse de votre temps, et peut-être de votre patience. J'en ai dit, en effet, bien long à l'occasion d'un seul (ait de la vie de Louis XII. Cependant, je voudrais encore réclamer en faveur de deux de ses amis.

Il me semble que vous traitez Guillaume Briçonet avec une exa^ive rigueur, et je ne connais aucun fait qui appuie l'accusation de cupidité ou d'avarice, que je trouve contre lui, à la page 230 du livre XXI de votre ouvrage; mais je n'ai jamais fait de recherches sur son compte.

Quant à Georges d'Amboise, il en est de lui comme de son prince. Parle-t-on de sa personne, c'est toujours

Ce ministre fidèle Qui seul aima la France, et seul fut aimé d*elle. {Henriade.)

Parle-t-on de ses œuvres? c'est un ambitieux et un intrigant, qui a sacrifié son pays et son roi au désir d'être pape.

Je crois que I^uis XII a désiré que Georges d'Am-

boise fût pape, autant que Georges le désirait luimême. Je crois, de pins, qu'il était de l'intérêt du roi et de la France qu'if le ÎAi. Je crois que, si Georges d'Amboise avait réussi à se faire nommer lorsqu'il fit approcher du conclave l'armée de Naples, il aurait bientôt regagné le terrain que cette manœuvre lui fit perdre. Mais, cette considération à part, s'il importait au roi et à la France que le cardinal s'assit sur la chaire de saint Pierre, ce qu'il a fait pour y parvenir n'est point condamnable, au moins quant à l'intention.

Vous ne doutez pas, je pense. Monsieur, que le |fontifioat de Georges d'Amboise n*eût assuré le succès des entreprises de Louis XII; je pourrais ajouter que, si les affreuses traditions du règne d'Alexandre Vf et les odieux souvenirs qn'il a laissés, avaient été interrompus par le règne d'un pape vénérable assisté du plus puissant et du plus vertueux monarque de l'Europe, la réformation de Luther, et les horribles guerres qu'elle a engendrées, n'auraient pas eu lieu. Mais je me borne à l'infiuence que la nomination de Georges d'Amboise au pontificat suprême aurait eue sur le règne de Louis XII. Il n'y aurait pas moyen d'en contester aujourd'hui l'éclat, non plus que l'utilité. Donner à l'Église un chef respectable, était tout ce que pouvait alors ambitionner un roi de France.

I^ temps n'était pas encore venu où le chef de cette monarchie pouvait prétendre à opérer la dégradation du pouvoir ultramontain parle chef même de la chrétienté, ainsi qu'en avait conçu l'idée celui qui ne s'en cacha point à vous et à moi, à l'occasion du pape aujourd'hui régnant. Vous n'avez, probablement, pas oublié cet entretien qu'il eut, avec vous et moi, dans son cabinet à Cologne, après une audience générale où le curé de la ville s'était excusé, sur une décision du cardinal Caprara, de quelque contravention à la loi civile, concernant les enfants nés de mariages de catholiques avec des protestants ou protestantes. . Vous le voyez, nous disait-il en se promenai|t en diagonal^ et très-vite dans son cabinet , vous le vojfe^ , c*est le pape, c*esi son légat , c'est son Caprara, qui régnent icL On dU que fcù un pouvoir imunense. Sur quoi vous me dites à demi voix. Excuser du peu ; oe qu'il entendit fort bien et le mit en verve, et si bien que, quand je m'avisai de lui dire, sur les plaintes ' qu'il faisait du pape, // est malade; à sa mort, wms en fere^ un autre quk vous conviendra mieux, il me répliqua : Vous êtes un pauvre polUique. Vous n'avet pas l'esprit de voir que nul atUre ne peut rendre des services tels que ceux que m'a dégà rmdus et que me rendra encore celui-ci. C'est parce qu'il est lui, qt^il me sert à détruire et avilir ces prétentions uUramon- (aines que ^ ne pourrais détruire et avilir par eeiui qui serait ma créature. Du temps de Louis XII, un prince ne pouvait porter la vue si haut

Pour revenir et finir, je vous demanderai , Monsieur le comte, si vous ne trouvez pas qu'il serait bon de mettre enfin d'accord ces traditions de respect qui nous viennent du fond de la nation, en faveur de

FRANÇOIS !•'

Loois XII et du cardinal d'Amboise, et qui datent des temps où la France les avait sous tes yeus, avec les faits dont on a, depuis, compose leur histoire, et les paroles dont on compose aujourd'hui leur jugement? Ou les faits sont dénaturés, mal présentés, mal entendus, mal expliqués, ou la nation fut elle-même atteinte d'une bonhomie presque imbécile, lorsqu'elle les jugea si fayorablement. De deux chose Tune : ou il faut faire le procès aux historiens, ou le faire à la nation et au quinzième siècle. ^

Que n*avez-vous eu l'idée, Monsieur, de faire l'histoire de Louis XII, au lieu de l'emprunter? L'histoire de Venise, si belle, si parfaite, aurait été aussi un redressement et un modèle pour l'histoire de France. Je ne sais si, dans le malaise que j'éprouve en me voyant en opposition avec vous au sujet de Louis XI!, je ne me fais pas illusion ; mais il me semble que ce qui le concerne dans votre excellent ouvrage est conmie un corps hétérogène qui s'y est introduit par accident, et que ce qui y serait bien à sa place, ce serait l'opinion qui en fait un grand prince. Je suis, peut-être, comme les médecins malheureux, qui, ne sachant comment s'y prendre pour sauver leur malade, le souhaitent dans un meilleur pays et entre de meilleures mains.

Recevez, Monsieur le comte, l'assurance de mon attachement respectueux.

Signé RoBDBnBB.

LETTRE DE M. LE COMTE DARU A V Auteur.

Paris, a arnl i8ao.

Monsieur le comte.

Il y a quatre jours qu'on m'a remis la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 12 du mois diM'nier : je commence par vous en adresser mes remerciments, en attendant que je corrige la faute que vous avez bien voulu me faire apercevoir dans VHistoire de Venise.

n est très- vrai que je n'ai cité les deux contrats de mariage d'Anne de Bretagne que sur la parole de Gamier, et il parait que la citation est inexacte. Je chercherai ces deux pièces, après quoi je verrai s'il y a quelque chose à répondre aux inductions que vous tirez desciroonstances diverses où se trouvaient Charles Vni et Louis XII.

Il me parait résulter de votre lettre que celui-ci promettait à sa femme plus qu'il ne voulait tenir : au reste, si, pour son honneur, vous teniez à lui trouver un trait qui ne fût pas tout à fait d'un bon homme, vous avez à votre disposition le massacre de la garnison de Peschiera et le supplice du gouverneur André de Riva, qui fut pendu avec son fils, quoique son unique tort fût d'avoir défendu vaillamment et fidè-

lement la place qui lui avait été confiée. Voici com^ ment le maréchal de la Marck raconte le fait : « Cela « faict, les prisonniers furent amenez devant le roy , « lesquels présentèrent pour rançon cent mille du- « cats; mais le roy jura : Le diable m'emporte, si je « boy ni mange avant qu'ils soient penduz et estran- « glez! Ne jamais, pour prière que sceust faire M. le « grand-malstreChaumont et antres, n'y sceurentmet- « tre remède, que le roy ne les Qst pendre en la mesme • heure. »

Il m'est bien difficile de reconnaître des traits d'habileté dans la cession d'une province de Flandre pour tenter une conquête fort incertaine en Italie ; dans le traité fait avec le roi d'Aragon pour le partage du royaume de Naples; dans l'imprévoyance qui fit perdre deux fois le Milanais ; dans le projet de mariage entre madame Claude et Charles d'Autriche; dans cette politique versatile qui passait de l'alliance des Autrichiens à celle des Vénitiens ; dans cette confiance imprudente que trompèrent avec la même facilité l'empereur Maximilien, le roi Ferdinand d'Aragon, le pape Alexandre VI, Jules II et Léon X ; dans cette série de fautes par lesquelles Louis XII , qui se trouvait à la tête de la ligue de Cambrai, se vit seul bientôt après contre l'Empereur, l'Espagne et toute l'Italie; enfin, dans cette faiblesse pou rie cardinal d'Amboise, qui lui fit sacrifier le sang et les richesses de la France à l'ambition de ce ministre.

J'ai fait ce que j'ai pu pour ne pas généraliser ces reproches de manière à porter atteinte à la gloire que Louis XII s'est acquise par l'administration de ses États. Il semblait que je prévisse qu'un habile et savant écrivain se disposait à nous rappeler tous les droits de ce prince aux bénédictions de ses peuples ; mais je n'avais à traiter que la partie de l'histoire de ce prince qui appartenait à l'histoire d'Italie, et malheureusement dans cet épisode on ne rencontre guère que des fautes.

J'ai usé de la même précaution pour ce qui concerne Georges d'Amboise; j'ai eu soin de prévenir qu'il était digne de la tiare, tout en disant qu'il ne devait pas, pour l'obtenir, prodiguer les ressources de l'État dont l'administration lui était confiée. Je n'ai pu vanter son désintéressement, car sa fortune fut scandaleuse. Je conviendrai, sans peine, qu'il aurait pu être un meilleur pape qu'Alexandre VI et que Jules II; mais cela ne prouverait rien en sa faveur.

Au bout du compte, il faut se rappeler, puisque j'ai pris plusieurs fois le soin d'en avertir, que je ne peins ces personnages que de profil , et que ce n'est pas ma faute si je ne les vois pas de leur beau côté. Ces personnages sont, dans mon histoire, placés sur le second plan : je ne dois en dire que des choses vraies, mais mon affaire n'était pas de tout dire.

J'ai lu, avec une vive curiosité, l'ouvrage que vous avez publié sur I>ouis XII; c'est un fragment historique du plus haut intérêt , absolument neuf; et si l'on est convaincu par l'étendue des i-echerches, on l'est encore plu8 par la sagesse de Técrivain.

APPENDICES

Je n^ai garde de me mesurer avec vous sur votre terraiu ; mais lorsqu'il y aura lieu de publier une seconde édition de ÏHisMre de Venise^ je placerai votre lettre parmi les pièces justificatives, si vous me le permettez. Ce sera le meilleur moyen de rectifier mes erreurs, et mon amour-propre trouvera fort bien son compte à montrer que vous avez Uài à mon livre rbonneur de le critiquer.

J'avais entièrement oublié la conversation qui eut lieu à Cologne au sujet du pape , entre Tempereur, vous et moi, quoique Taneodote soit d'ailleurs assez piquante ; je vous remercie de me l'avoir rappelée.

Agréez, Monsieur le comte, Tassurance des sentiments d'attachement et de haute considération que je vous ai voués, et avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très-bumble et très-obéissant serviteur.

Signé le comte Daru.

LETTRE DE M. LE COMTE DARU A VAuteur,

Paris, 8 août i8ai.

M0]IS1£UR Ut COMTE ,

J'avais été trop reconnaissant de la lettre dont vous m'aviez honoré, au sujet de quelques propositions que j'avais avancées sur le contrat* de mariage d'Anne de Bretagne avec Charles VIII et avec Louis Xll, pour ne pas chercher à me justifier, ou du moins à montrer que ces propositions n'avaient pas été avancées légèrement. Bla justification est devenue un factum; depuis plusieurs mois je guettais votre passage à Paris; les réponses qu'on me faisait à votre porte ne me permettaient pas d'espérer votre retour, lorsque j'ai reçu les deux appendices que vous venez d'ajouter à votre ouvrage, et dont vous avez eu la bonté de me faire remettre un exemplaire.

Aujourd'hui ce ne sont pas mes propositions qu'il s'agit de justifier, j'ai à me justifier moi-même de mon silence.

Vous n'avez pas encore reçu ma réponse, parce que je voulais vous la porter moi-même, vous la lire, et vous la soumettre. Ne pouvant vous en entretenir de vive voix, je prends le parti de vous l'adresser : je ne sais si elle est solide, mais je suis bien sûr que vous la trouverez lourde. Recevez-la, du moins, comme une preuve du prix que j*attache à l'honneur d'avoir eu un critique tel que vous, et agréez avec bonté l'assurance de tous les sentiments et de la haute considération avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Signé le comte Daru.

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