‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 100 sur 208 · PAS DUCI · texte numérisé non relu

PAS DUCI

Phœdor et Waldamir pouvaient fournir le sujet d'un roman, non d'une tragédie.

Un roman peut, par ses descriptions^ rendre très-sensibles les circonstances d'un climat étranger. Il peut le faire d'une saison excessivement rigoureuse. Il peut faire connaître en détail les mœurs extraordinaires de ses personnages. Il vous transporte sur la scène entre les personnes; il vous montre les influences qui doivent réagir sur celles-ci ; il vous prépare à tous les efTets qui doivent en résulter.

Mais tout cela ne peut entrer dans une pièce. Quand au lieu d'exposer l'action il faut exposer toutes ces circonstances, faire la topographie du lieu de la scène, en faire connaître la température, on fatigue le lecteur, qui veut entendre de la poésie dramatique et non de la poésie descriptive. Et encore on n'a pas dit la moitié de ce qu'il fallait dire ; car on n'a pas encore mis dans la tête du spectateur l'effet que doit produire tout cela, joint aux circonstances de la solitude, du désert et de l'exil sur des jeunes cœurs. Et c'est déjà un grand effort de l'art du discours, même quelquefois des discussions, de rendre présent le lecteur à toutes ces circonstances, et de faire qu'il y reste toujours placé avec les personnages. Le poète laisse donc en suppositions et en sous-entendus une foule de choses, faute desquelles on ne se place pas dans le point de vue nécessaire pour considérer ses personnages. Qu*arrive-til ? On les juge d'après soi , non d'après leurs circonstances ; et dans tout ce qu'ils disent, on ne trouve que des contre-sens, ou des exagérations, ou des extravagances.

De là, la nécessité pour le poète tragique , de prendre ses sujets dans des mœurs qui nous soient familières, et sous des influences de climat qui nous soient connues. Conmient nous identifier avec de^ passions que les lois de la nature physique nous rendent presque étrangères? Donnez-nous des passions que nous puissions concevoir et partager. Ce n'est que par retour sur notre propre intérêt que les infortunes exposées au théâtre nous intéressent. S'il faut que le sable brûle sous mes pieds pour que je comprenne l'amour de . • . pour So-

DE LA REPRÉSENTATION

léma , ou que mon corps transi soit toujours prêt à geler pour entendre les fureurs de Phœdor, je ne vous entends pas.

Les tragédies ne peuvent se passer de Pillusion des noms, des mœurs ^ des habits.

La question entre trois individus sans parents , sans famille , sans patrie, dans un désert, se réduit à une question de p!aisir physique... ( Le surplus manque, )

LETTRE DR CJttlSTOVHE LEEOND,

AUX AimEUBS DU JOURNAL ,

Sur BiysarUhropie et Repentir.

Il y a, citoyens, des choses bien bizarres. Le jour même où le jeune homme dont il est ques^ lion dans votre feuiHe d'hier [i\ pluviôse) renonçait à la main d'une jeune fille qui n'avait pas pleuré à la représentation de Misanthropie et Repentir, mon fik m'a déclaré quMI voulait rompre avec sa fiancée, parce qu'elle y avait trop pleuré. Il m*a donné pour raison, qu'une fille de dix-sept ans, qui entendait assez bien tous les sous-entendus de cette pièce, pour s*y intéresser avec passion , était trop entendue pour lui. Une dispute assez vive s'est engagée entre nous sur ce sujet; et, je Tavoue, je suis demeuré convaincu que mon fils avait raison. Comme il est frais émoulu de l'école , il me cita cent fois ce vers, qui explique, dit-il, les émotions que les spectateurs éprouvent à la vue d'une pièce pathétique : Bfaud ignora mali, miseris sueeurrere disco; et il en tirait cet argument : Ceux qui pleurent tant à Repentir et Misanthropie f connaissent donc et le repentir, et la faute qui en est le sujet; ils ne sont donc pas tout à fait innocents. Or, quand on épouse une fenmie de dix-sept ans, on ne demande pas si elle est vertueusey on la veut tnnoeente.

En y réfléchissant, citoyens, je trouve que mon fils a raison. Comment le sentiment du repentir pourra-t-il être partî^é par une âme parfaitement pure, de qui n'a jamais dû approcher ridée de la faute ? Comment la dégradation et ht résignation d'une épouse^ coupable seront-elles conçues par un cœur neuf qui ne conçoit pas ce que c'est que d'être coupable ? Comment une jeune vierge comprendra- t-elle et cette secrète offense que peut essuyer un

mari, et la douleur qu'il peut en ressentir, et le reoKMrds qui doit suivre la faute dans Tàme de la coupable, et la peine que l'opinion inflige tant à la femme qui s'oublie, qu'à Tépoux qui pardonne, et enfin la multitude des causes qui se réunissent en cas pareil pour les séparer, et s'opposer à jamais à leur réunion ?

Misanthropie et Repentir est certainement une des pièces les plus morales et les plus pathétiques du théâtre; mais, après tout, elle a pour but de faire n^fléchir les femmes sur des fautes qui n'appartiennent pas à tous les âges, ni même également à tous les états de la société.

Si l'on pouvait mesurer au baromètre la différence d'impressions que doivent recevoir des femmes de différents âges, à la pièce dont il s'agit, enverrait sûrement les filles de douze à quinze ans, au très-sec; celles de quinze à dix- huit, au variable; fa pluie commencerait aux jeunes femmes de vingt à vingt-cinq ans, et la grande pluie, à celles de vingt-cinq à trente-cinq. En appliquant le baromètre aux femmes de tout âge, partagées suivant les fortunes, celles du paradis seraient au variable; celle des galeries, à la pluie ; celles des premières et secondes loges, à la granc/e pluie; quant à celles des loges à l'année, elles seraient à la tempête.

Cette météorologie sersât la censure de nos mœurs, mais elle serait 1 éloge de notre nature, qui, dans le désordre, tend toujours à rentrer dans l'honnêteté; et elle serait le triomphe de la pièce, puisqu'il serait prouvé qu'elle opère en raison des torts et des mauvaises habitudes des femmes qui l'écoutent.

Mais, citoyens, j'oublie ce qui m'a fait prendre la plume. Voici ce dont il s'agit : Je vous prie de demander, par votre journal, l'adresse de la famille disgraciée par le jeune homme dont il est question dans votre feuille d'hier; mon fils veut s'y faire présenter, et connaître la jeune fille qui ne pleure pas à Misanthropie et Repentir; j'offre en échange l'adresse de celle que mon fils a jugée y avoir trop pleuré. Sa demeure est riie des Grands-Hurleurs, entre un marchand de musique et un marchand de romans.

Signé : Christophe Lebond.

(Journal de Paris, du 17 pluviôse an vu. — 5 février 1799.)

DE PIÈCES NOUVELLES ET ANCIENNES

êVn Vn ABTICLB DB SKCTACLB.

(Sur V Auteur dans son ménage,)

Sans doute, citoyens, les critiques vétilleuses, auières, dénigrantes » fussent-elles justes au fond, nuisent au talent, qu^elles découragent, et affaiblissent l'annourde l'art, qu'il faudrait au contraire échaufTer. Mais les complaisances outrées, les louanges excessives ne nuisent pas moins à Tun et à l'autre; et, de plus, elles nuisent beaucoup au journal qui en prend rbabitude, parce que le public, malin de sa nature, aime presque autant la critique un peu mordante, que Féloge le mieux mérité.

Je vous avoue que je ne suis nullement de votre avis sur la pièce de l'Auteur dans son ménage. Il y a dans cet ouvrage une scène où nn mathématicien et le poète, qui est le principal personnage, ont une dispute vive sur la prééminence de leur talent. Vous dites que cette scène «est pleine de chaleur, de verve, « de vérité de nature, et du plus excellent co- « mique. i>

Onn*en dirait pas autant avec justice de quatre scènes, depuis Molière; on ne dirait pas même de Molière du plus excellent, parce qu*il n'y a ni plus, ni moins dans Y excellent , et qu'il n'y a point de comparatif dans le superlatif.

A moi, cette scène m'a paru tout à fait mauvaise; d'abord, elle fait du mathématicien un déclamateur aussi emporté que le poëte , ce qui assurément n'est pas la vérité de nature^ ce qui d'ailleurs fait évanouir tout le comique dont la situation et les caractères étaient susceptibles. Le comique pouvait résulter là d'une forte cq[>position entre la sécheresse du mathématicien, la dureté de ses noonosyllabes et la véhémente abondance du poète. Le comique courte à donner à chaque caractère son ridicule; il n'y avait pas moins de contresens à faire le mathématicien emporté, qu'il n'y en aurait eu à faire le poëte modéré.

J'ajouterai que le poète tire toute son arpi«meniation de l'influence de l'auteur dramatique sur les spectateurs au théâtre ; or, l'acteur est pour moitié dans les eflets dramatiques. A ce sujet le poëte dit, en se tournant vers les loges : Voyez telle femme qui pleure, voyez telle autre qui rit... 11 est tout à fait hors des con-^ vçnances que le théâtre mette ainsi les spec-

tateurs en jeu. Ces licences-là ont été justement reaavoyées aux théâtres de la foire, où le public exige moins d'égards.

11 y a une scène vraiment c<Hnique dans cet ouvrage, et dont on pourrait dire une partie des choses que vous apfdiquez à l'autre; c'est celle où le poète, célébrant à son bureau les douceurs et les devoirs de l'hymen, renvoie durement sa femme qui a un mot à lui dire ; ces hémistiches au céleste hymen... coupés par ces mots, Au diable ma femme! sont du vrai comique ; et je suis bien aise d'avoir à louer aussi , en critiquant des éloges que je crois outrés.

Citoyens, l'intérêt des auteurs, celui des acteurs, celui du goût, celui des lettres, demandent que la critique se réveille de son trop long assoupbsement. lies louanges, à foreo d'être répétées, ne louent plus. Les acteurs, les auteurs, à en crwe les journaux, ne reçoivent janms moins que les applaudissements universels, e'est-à-dire, de l'univers, dans leurs salles de soixante pieds carrés. Jamais un acteur n'a mal joué, jamais un auteur n'a fait une faute contre la langue, si l'on en juge pai* le silence de la critique. 11 n'en était pas ainsi autrefois. Aussi les journaux et les spectacles, qui tombent tous aujourd'hui les uns sur les autres, se faisaient-ils valoir mutuellement. On lisait le journal, parce qu'on avait été à la pièce nouvelle et qu'on en voulait voir un jugement motivé. On allait au spectacle, parce qu'on avait lu le journal. Allons, citoyens, un peu de guerre littéraire, pour aiguiser l'esprit des gens à talents et la curiosité de vos lecteurs!

Un de vos abonnés^ ci devant habitué du eajé Procope.

(Journal de Porii» du il germinal «a m. — 31 nars 1799.)

DON CARLOS, IUFANT D^ESPAGNB, 9AWL FRÉDÉRIG SCHILUni.

Traduit de Vallemand par Adrien Lezai.

Cette pièce, trop étendue pour être repté^ sentée sur nos théâtres, est moins une tragédie qu'une histoire tragique en action. Mais cette histoire est si fidèle, le fond en est si intéressant, les caractères y soiit sL fortement pro-

DE LA REPRÉSENTATION

nonces^ Taction en est si vive, le style si naturel et si éloquent , que la lii^e, c'est la voir et l'entendre.

Le lieu de la scène est en Espagne, à la cour de Philippe II, ce sombre tyran, qui établit l'inquisition religieuse dans les Pays-Bas, qui épousa Elisabeth de Valois, la fiancée de don Carlos, son fils, et le fit mourir sous ses yeux , pour avoir aimé cette princesse, et formé le projet de soulever la Flandre opprimée.

Ces événements forment le sujet de la pièce. Un personnage principal les conduit, c*est le marquis de Posa. Posa est passionné pour la liberté, comme Carlos, son ami , Fest pour la reine; il a conçu l'idée d'une révolution pour les Pays-Bas; il veut que la malheureuse passion de Carlos serve au salut de ce peuple; il nourrit cette passion, non pour faire de l'amant un heureux, mais un héros, pour l'élever à la plus haute vertu par le plus haut amour. En un mot , il veut former un nouvel empire par un jeune homme, et élever ce jeune honmie par une femme : dans cette vue, il se sacrifie lui-même , se dévoue aux fureurs du tyran, et y succombe sans pouvoir y soustraire Carlos. Voilà l'idée la plus abrégée que nous puissions donner de l'objet de Touvrage.

Schiller y a réuni, ou plutôt l'histoire y a réuni , et Schiller y a représenté toutes les passions qui peuvent échauffer et élever le cœur des hommes : l'amour dans toute son ardeur, lamitié dans son héroïsme, l'amour de la liberté, de la patrie, de Thumanité dans toute leur grandeur, en opposition avec la jalousie effrénée d'un vieux tyran, la servilité denses courtisans, sa cruauté envers ses peuples, et sa profonde abjection devant des prêtres encore plus sanguinaires que lui.

L'ouvrage de Schiller a été composé en 1787. C'est un fruit de cet amour de la liberté , qui prit alors un si prodigieux accroissement dans toutes les parties éclairées de l'Europe.

C'est aussi à l'amour de la liberté que nous en devons la traduction ; c'est pour nourrir et fortifier encore en lui-même cet amour malheureux auquel l'exil n'a pu donner atteinte ; c'est pour en réveiller en nous l'enthousiasme, qu'Adrien Lezay s'est appliqué à nous transmettre les beaux tableaux de Schiller. Dans ses notes sur le texte, et dans son discours préliminaire-, se montre cet amour pour la républi-

que, qui s'est si bien signalé ayant le 18 fructidor, et depuis, dans l'apologie de la constitution helvétique. Citons quelques passages de son discours préliminaire.

« Cette pensée de Posa d'élever son ami à la vertu par le pins haut amour , fut donc bien belle, et l'on ne comprend pas comment For gueil des femmes ne se l'est pas appropriée... Courber des caractères très-élevés pouvait avoir quelque éclat à leurs yeux, au moins l'hommage venait- il de haut; mais courber ces pygmées que Ton n'atteint qu'en se baissant, c'est, à mon avis, ou bien magnanime, ou bien humble... A qui s'en prendre de cette dégradation? A la condition de l'État monarchique, qui, détruisant tout à la fois la vie publique et la vie domestique , détruit les deux raisons de la grandeur de l'homme : l'action et la méditation... N'appartenant plus désormais qu'à son ménage et à sa patrie, passant nettement et sans intermédiaire de la vie domestique à la vie publique , l'homme formera son caractère dans l'action et son esprit dans la retraite; tiré de son ménage par les affaires , il viendra se reposer des affaires dans son ménage, y rentrera plein de souvenirs, en sortira plein de desseins. »

{Journal de Paris, du 2 complémentaire an VII. — 18 septembre i799.)

Page 1