DES
CrrOTENS LEREROURS, FlÉVKR, ET AUTRES,
SUR LR MOBAL DBS COMftDlBS ,
Notamineol sur la Petite faille et Duhautcours OH le Coiitriil d*»Hion , par Picard.
»UR LA PKTITF VILLK.
J'ai vu hier la Petite Ville au théâtre de la rue de Louvois. Il y a delà gaieté et du mouvement dans cette comédie; mais c'est le seul éloge que je puisse lui donner.
Que l'auteur ait voulu représenter ce qu'il y a de ridicule dans les mœurs des petites villes, l'esprit minutieux, trarassier, jaloux de quelques-uns de leurs habitants, on ne peut qu'applaudir à son intention. Le ridicule du vice est l'objet de la comédie, c'est même ce ridicule seul qui constitue hcnmique; tout autre n*esl que plaisant. Mais l'exécution de Picard répond-elle à l'intention? Je ne vois dans la conduite des habitants de sa Petite Ville rien qui appartienne plus aux mœurs d'une petite ville qu'à celles des bourgeois des grandes. Deux jeunes gens arrivent dans celle-ci : on les croit riches, garçons, de bons partis. Une dame qui a une fille à marier leur offre un logement dans sa maison ; mais bientôt on lui fût accroire que le plus riche des deux est marié , et elle trouve le moyen de les mettre à la porte. Ce trait aurait pu tout aussi bien arriver à Paris qu'à Romorantin. Une autre dame de la ville recueille chez elle les deux voyageurs ; mais c'est une jeune veuve qui a un amant prêt à l'épouser. Cet amant, inquiet et jaloux, exige qu'elle les éconduise aussitôt; ceci pouvait arriver à Paris dans le plus bel hôtel du faubourg Saint-Germain, comme à Senlis ou à Meaux. Une fille de trente-cinq ans se croit un enfant de quinze. Elle a la tête perdue par les romans; elle lorgne tous les jeunes gens qui arrivent dans une auberge , vis-à-vis laquelle est sa demeure, et elle donne un rendez vous à l'un de nos voyageurs : cela n'est pas plus dans les mœurs de Poissy que dans celles de Bordeaux. Ainsi , dans la peinture que Picard nous fait des mœura d'une petite ville, il n'y a rien qui les caractérise. Quel est donc le ridicule qu'a peint l'auteur?
dl: imècks nouvelles et anciennes.
Le ridicule «les manières , des habit.*, du langage.
En toute chose, il n'y ade ridicule que Taffectation , que la prétention manquée;or, l'affectation, la prétention n'est pas le ridicule général des petites villes , mais seulement de quelques personnes. Avoir de vieilles manières, des habits d'une vieille forme , et employer des mots surannés, n'est pas ridicule, pour\'u que cela ne«oit pas accompagné de prétentions. Il est misérable de se moquer d'une personne , parce que la taille de sa robe ou de son habit est un peu plus longue ou un peu plus courte que ce' le des habits et des robes de Paris. Ce qui est aujourdluii à la mode en province , était, il y a deux ans, à la mode à Paris. Ce qui sera dans deux ans l'objet de votre risée en province, c'est la mode que vous suivez aujourd'hui à Paris comme la loi suprême du goût. Tandis que l'homme de la banlieue de Paris va niaisement se moquer des habits de province, Fhabilant du faubourg se moque des habits du Parisien de Pantin ou de Montmartre ; et le bourgeois de la rue Saint-Denis se moque de la mise du citoyen du Marais ; et le faubourg Saint-Germain se moque de tous les autres. Et tous ces moqueurs- là sont tous très-moquables.
Si l'auteur pouvait observer les spectateurs, il verrait que les personnages de sa pièce qui paraissent les plus ridicules sont ses deux Parisiens, qu'il n'a pourtant mis sur la scène que pour faire ressortir le ridicule des provinciaux. Toute comédie doit avoir un but moral. Or, je demande à quoi sert de corriger les mof/es et les manières des peiiies villes? Je demande comment on peut réussir à faire que les modes y soient aussi mobiles qu'à Paris? Je demaf)de surtout à quoi bon les rendre ridicules aux yeux de la capitale? Est-ce pour augmenter l'impertinence des gens de Paris qui vont en province? Est ce pour autoriser le clerc de notaire ou le courtaud de boutique qui va tous les ans passer huit ou dix jours dans sa petite ville, à se moquer de son père, de sa mère et de ses cousins? Est-ce pour persuader à toutes les filles de boutique de Paris qu'elles sont des créatures privilégiées entre toutes 1rs femmes de la nature humaine? Oh! s'il est un ridicule qui ait besoin d'être châtié, c'est celui des badauds de Paris, qui se croient de grands
personnages en province , et regardent comme disgraciés par la nature et par la société les bonnes gens qui n'ont pas justement la tournure qui se fait distinguer à Tivoli ou sur le l oulevard du Temple.
Pour moi , je blâme beaucoup la pièce de Picard; je le dis hautement, et je signe mon nom eu toutes lettres.
Lebeboubs.
P. S. On dira que je porte bien mon nom ; mais j'en fais gloire, et je vous préviens que je suis de la famille des marchands de lunettes^ ce qui fait que je vois aussi clair qu'un autre.
(Journal de Paris , du 5 prairial an ix. — 25 mai 1801.)
AU GlTOTElf LBRBBOURS (I).
Avec du goût, il est impossible de ne pas être difficile ; et quand on est difficile, et qu'on se met à juger, on devient toujours un peu sévère.C'estcequi vous est arrivé en donnant votre avis sur la Petite Ville» Vous n^accordez à cette comédie que de la gaieté et du mouvement, soit ; mais il fallait peut-être aussi convenir que cette gaieté peut être avouée par la bonne compagnie: et comme celle-là est dcve* nue très-rare, on doit savoir gré à l'auteur qui la rencontre. Le public ne demande pas davantage , souvent il demande moins ; le reste est discuté par les gens de lettres , qui rient comme les autres, quoiqu'ils aiment assez, par contre-coup , savoir s'ils ont ri suivant les règles.
Mais ce n'est pas là l'objet de ma lettre.
Vous avez posé un grand principe , et les grands principes me font peur, surtout quand je vois que s*ils étaient suivis à la rigueur, ils réduiraient à un bien petit nombre de pièces notre répertoire dramatique. Vous avez dit :
Toute comédie doit avoir un but moral.
C'est positif; et je vois Amphitryon, C Étourdi, le Légataire , les Folies amoureuses , le Distrait, et beaucoup d'autres comédies déclarées telles, qui n'ont pas de but moral. ^
Comme une comédie est un fait, il n'y a
(I) Cette réponse est du citoyen Fiévéc, aulmr de la Dot de Suzelle.
DE LA REPRÉSENtATION
pas de comé<Iie dont on ne puisse tirer une moralité; mais je crois que nous aurions bien peu de pièces de théâtre auxquelles on pût donner le nom de comédie, si on ne l'accordait qu'à celles qui ont un but moral.
S'il était indispensable qu'une comédie eût un but moral, comme ce ne pourrait être que pour rinsfruction du public, je ne vois pas pourquoi on en dispenserait les tragédies, dont on ne peut tirer que des moralités; les opéras , les opéras-comiques et les vaudevilles , dont on ne tire rien que du plaisir, quand on en tire.
Êtes-vous bien convaincu que toute comédie doit avoir un but moral ?
Dans ce caà, persuadez-le au public, pour qu'il s'abstienne des anciennes pièces qui n'en ont pas, et aux auteurs, pour qu'ils n'en fassent plus sans but moral. On veut de la morale partout, ce qui n'est pas gênant, depuis que la morale n'est plus qu'un objet de conversation; mais au théâtre, est-ce indispensable, et y vat-on- bien sérieusement pour entendre de la morale?
J'ai connu bien des gens qui n'y allaient que par désœuvrement; d'autres, uniquement pour leur plaisir; et le plus sûr résultat de ce désœuvrement et de ce plaisir, est de former le goût. Il faudrait donc poser en principe de rigueur, qu'une comédie doit toujours être bien écrite. Tout autre principe, qui ne fléchirait pas, suivant les circonstances, nous imposerait trop de privations.
FlÉVÉB.
{Journal de Paris ^ du 7 prairial an ix. — 27 mai 1801.)
LBBBBOUllS, A L*AUTEUR DB LA LETTAB IlfSÊRÊB DAlfS LA FEDILLE DU 7 PRAIRIAL.
Oui, j'ai dit que toute comédie doit avoir un but moral, et j'ai cru que c'était une vérité généralement reconnue. Les comédies de Molière, de Regnard, de Destouches, de Piron, de la Chaussée, etc. , l'Avare, le Tartufe , le Misanthrope, le Dissipateur, le Joueur, la Métromanie, etc., c'est-à-dire le fond du répertoire de la Comédie-Française, ont évidenmient un but moral. Vous pensez qu'il y aurait bien peu de pièces de théâtre auxquelles on pût donner le nom de comédie, si on ne l'accor-
dait qu'à celles qui ont un but moral; et vous en citez plusieurs qui vous paraissent n'avoir pas eu un tel but. Je ne puis avouer le fait. L'Étourdi a pour but de corriger de l'étourderie; le Distrait , des distractions; les Folies amoureuses^ des amours surannées ; le Légataire, du célibat. Entre les pièces que vous'citez, Amphitryon est la seule qui paraisse avoir été faite sans but moral : mais aussi a-t-elle été blâmée et n'est-elle pas louable.
Vous croyez que si la comédie devait avoir un but moral , on ne pourrait pas dispenser de cette règle la tragédie, les opéras-comiques et les vaudevilles! Sans doute, vous répondraisje, et je suis bien loin d'être effrayé de cette conséquence. Le principe général est que le théâtre doit être une école des mceurs : et le fait est très*conforme au principe; car la tragédie, l'opéra-comique, le vaudeville ont reconnu cette obligation.
La tragédie ne doit-elle pas toujours représenter le crime puni? Souffrirait-on celle qui le montrerait triomphant, ou seulement heureux ? Quant à l'Opéra-Comique, je m'en rapporte à la devise de Santeuij , que je lis encore sur la toile de ce théâtre : Castigal ridendo moreSi Quand on écrivit pour la première fois ces trois mots sur la toile des Italiens^ ils jouaient beaucoup de farces qu'on n'oserait y représenter aujourd'hui. Aujourd'hui donc l'engagement de ce théâtre avec le public est aussi formel et mieux observé que jamais. Le fait et le principe sont donc également en ma faveur.
Vous demandez si Ton va bien sérieusement au théâtre pour entendre de la morale? Non, on ne va pas au spectacle pour entendre des sermons i aussi ne dis-je pas aux écrivains qu'ils y fassent entendre de la morale; je leur dis de se proposer un but moral, afin que l'utilité y sorte de l'amusement.
Cette maxime, qui ne peut être dangereuse pour la morale, ne l'est pas davantage pour le plaisir. Je m'en rapporte à la devise Casiigat , etc. Vous savez qu'elle est l'ouvrage d'un chanoine qui tenait beaucoup au ridendo.
Dire que la comédie peut être dispensée d'avoir un but moral, est très-dangereux pour la morale, sans être profitable au plaisir.
Au reste, soutenir que la comédie n'est pas obligée d'avoir un but moral ne suffit pas
DE PIÈCES NOUVELLES ET ANCIENNES
pour Justifier la comédie de la Petite Ville; car je l'ai acx;usée, non-seulement de n'être pas morale^ mais, de plus, de blesser la morale ; et sûrement vous ne voulez pas soutenir que le théAtre puisse ofTenser la morale. J'ajouterai une observation à celles de ma dernière lettre pour appuyer mon opinion : c'est que celle pièce, représentée dans une petite rille, ne peut qu'y révolter ou humilier les personnes formées, inspirer à la jeunesse un mépris pour père, mère, parents, voisins, et exciter en elle un désir malade de venir se former à Paris. Représentée à Paris, cette pièce ne peut (|u'ajouter à Timpertinence des provinciaux qui s'y trouvent, entretenir leur éloignement pour leur ville natale, et fortifier dans les plus minces bourgeois de la capitale, la ridicule idée qu'ils sont une espèce privilégiée dans la na^ ture humaine. Je trouve très-pernicieux tout ce qui tend à dégoûter un grand nombre d'hommes de leur existence, à placer pour d'autres un titre d'oi^eil dans des circonstances qui , par elles-mêmes, n^ont rien d'ennoblissant, à livrer les premiers au mépris des seconds pour des défauts aussi indifférents que ceux des manières ; et surtout à faire aflluer dans la capitale une |)opulation parasite, tandis que la politique doit travailler à renvoyer m province une foule de gens qui y seraient mieux placés.
Lebeboubs.
(Journal de Paris, du 9 prairial an ix. — 29 mai 1801.)
AU CITOTEN LBRBBOVBS,
Sur ta Petite rUle, de Picard. (Voy. la feaille du 6 prairial.)
Oui, citoyen, tout ce que Picard nous montre en bloc dans sa Petite Ville peut ôtre vu en détail dans notre grand Paris; mais si je suis d'accord avec vous sur ce point, je suis loin d'adopter vos conclusions.
Les ridicules, les vices môme, qui sont propres à une petite ville, y étant réunis, et presque sans mélange, lui donnent un caractère de localité à peu près fixe, et conséquemment facile à saisir ; tandis que ces mêmes ridicules, ces mêmes vices, étant épars dans un vaste espace, où ils se trouvent confondus avec d'autres éléments (multipliés à Tinfini et continuellement en action), n'ont que peu de part
à la physionomie vague et changeante de la grande ville , ou plutôt n'y sont pas même aperçus.
La maman qui cherche un gendre, la petite fille qui ne dit que a Oui , ma mère ; » le gentillAtre qui ne se bat qu'avec des célibataires, la demoiselle de trente-cinq ans qui se croit un enfant, le vieux militaire qui ne parle que de kioskes et de points de. vue, enfin , tous ces originaux comiques ne portent pas isolément le cachet de leur petite ville, mais, pré- . sentes ensemble et dans le même cadre , ils composent cette physionomie locale dont je viens de parler, et c'est là précisément ce qui fait illusion et plaisir dans la pièce de Picard.
(Journal de Paris, du 10 prairial an ix. — 30 mai 1801.)
AC ClTOTEIf LEBEBOUBS.
Vous n'avez pas tort, certainement, car vous raisonnez principes en maître; c'est dommage seulement que les principes et l'expérience ne soient presque jamais d'accord.
Vous prétendez que le Distrait, le Légataire, l'Étourdi, etc., ont pour but de corriger; ainsi soit-il; mais j'affirme q\ie si Destouclies eût cru pouvoir corriger de la distraction, qui n'est ni un vice du cœur, ni une passion , ni un travers de l'esprit, mais seulement une situation , il n'aurait pas ensuite fait le Glorieux ; car vouloipcorriger ce qui ne peut Tétre, c'est annoncer qu'on ne connaît pas les hommes; sans cette connaissance on ne fait pas de bonnes comédies, et le Glorieux en est une. Que voulait Destouches en traitant le Distrait ? Peindre un caractère, et il y a beaucoup de caractères qui, n'étant que des situations, n'offrent point de moralité, mais qui pourtan t sont propres à la comédie. Ne reU*anchons rien de son domaine, il n'est déjà pas trop étendu.
Vous avez cru que dire que toute comédie doit avoir un but moral, n'était que répéter une vérité généralement reconnue. Erreur de mots, à mon avis; ce n'est réellement qu'une vérité de convention, et ces vérités-là sont plus exigeantes que les autres, puisqu'elles prétendent s'asservir jusqu'à Pexpépience.
Vous avouez (^Amphitryon n'a pas de but moral; vous^ ajoute? quç cette comédie a été
DE LA REPUÉSENTATION
blâmée et n'est pas louable; d'accord pour les moralistes; mais Amphitryon n'en est pas moins une comédie applaudie par les anciens et par les modernes.
Faut-il citer le^ Menechmes , qui n'offrent ni but morale ni moralité? C'est pourtant aussi une comédie reconnue telle depuis des siècles.
Descendrons-nous aux Fausses Confidences de Marivaux^ auquel on accorderait plus ûa talent^ si de mauvais imitateurs n'avaient gâté un genre dont il tirait bon parti? On aime cette comédie quand elle est bien jouée^ et Pon ne peut en tirer d'autre moralité, sinon qu'une femme qu'on agite violemment peut faîre^ le soir^ une sottise dont elle ne se doutait pas le matin.
Q}xe dirons-nous des Étourdis, sinon que les jeunes gens emploient mille ruses pour tirer de l'argent de leurs parents, et que ces parents payent encore leurs dettes, en leur pardonnant? Cela n'est pas moral ; mais pourtant c^la est si vrai, qu'on le voit avec plaisir au théâtre comme dans le monde.
Mais le but moral même de nos meilleures comédies est resté si douteux, que le Mlsan- Mrope mettait J.-J. Rousseau en colère, parce qu'il y voyait la vertu livrée au ridicule, tandis que l'homme le plus vertueux de la cour de Louis XIV répondait à ceux qui prétendaient que Molière l'avait voulu jouer sous le nom d'Alceste : Je voudrais lui ressembler. Comment espérez-vous que le public saisira tout à coup l'intention morale d'une comédie, quand Rousseau en doutait, et que le plus sap;e des courtisans n'y voyait pas le ridicule que Molière, a-t-on dit longtemps après, y avait attaché? Moi, je reste convaincu que, dans/^ JU Lsanlhrope fMoMëre n'a eu d'autre intention que de peindre un caractère très-théâtral.
N'outrons rien. On a mis la vérité dans un puits ; cela ne fait rien si le puits se trouve entre tous les extrêmes. L'art dramatique est né de la joie des vendanges, on voulait rire; le goût a perfectionné les moyens comiques, mais on veut rire encore, ce qui est très-moral. Je ne suis pas fou des gens qui rient beaucoup , mais je fais grand cas des gens qui rient bien.
C'est par désespoir que la morale s'est glissée dans la comédie; il fallait bien qu'elle se glissât quelque pari ; on n'en voulait plus dans
les sermons. Cette manie de morale a |)erdu le drame, parce que les auteurs de ce genre, oubliant sans cesse de faire parler les personnages suivant leur situation, les arment de sentences que ceux-ci jettent violemment à la tète du parterre; le parterre, tremblant, lève les mains pour se garantir, et applaudit, tout fier de n'en être pas atteint.
Résumons. Une action dramatique qui amuse, est bonne ; une action dramatique qui amuse et instruit, est meilleure ; celle qui ne fait qu'amuser, reste comédie ; celle qui ne ferait qu'instruire, n aurait pas de nom. Aussi, lorsque le.-; comédiens italiens demandèrent à Santeuil une inscription pour leur toile , il fit comme ceux qui composent des compliments pour les fêtes, ou des vers pour les grands: il ne s'arrêta pas au bon , il alla jusqu'au meilleur, et ce meilleur est incontestablement : Castigat ridendn mores. Mais si les Italiens, par respect pour leur toile, n'eussent alors donné que des comédies à but moral, leur salle déserte eût rendu le Castigat inutile.
11 y aurait peut-être un peu de cette méchanceté qui amuse, à observer que du moment qu'un chanoine, qui composait des can> tiques, se chargeait d'une inscription pour un théâtre, il était indispensable qu'il la fît morale, il savait peut-être aussi que l'inscription qui est sur la toile, ne prouve plus rien quand la toile est levée.
Je discute avec vous sur la comédie ; je vous attaque sur la tragédie.
tf Ne doit-elle pas toujoursy dites-vous, représenter le crime puni? Souffrirait-on celle qui le montrerait triomphant , ou seulement heureux? d
Votre diminutif de triomphant est trop fort, car il augmente. La tragédie n'a jamais mo»tré le crime heureux, parce que jamais le crime n'a été heureux, qu'il ne peut l'être, ou il n'y aurmt pas de remords. Mais le crime est quelquefois triomphant aux yeux des hommes, et la tragédie se permet de le montrer ainsi. Le crime triomphe dans Mahomet^ dans Brilannicm. Dans Zaïre et autres tragédies, il n'y a pas de crimes et il y a bien des punitions ; tout cela n'est pas moral, et tout cela est vrai. Dirat-on que de Zaïre il faut tirer, pour moralité , qu'on ne doit jamais tuer sa maîtresse, soit ; mais rVst un avertissement de police encorft
DE PIÈCES NOUVELLES ET ANQENNES
plus qu^un conseil moral ; aussi ne permet-on le meurtre^ même au théâtre, qu'à ceux qui sont au-dessus de la police.
Je ne connais qu*une tragédie vraiment moi*ale, c est Bérénice.. On estime Tilu9, mais on ne va pas le voir : voilà les hommes. Encore faut-il rendre cette justice à Racine, qu'il n'a pas fait Bérénice pour prêcher, mais par complaisance.
C'est parce que vous admettez que le théâtre € t Cécole des mœurs, que vous concluez que / < Petite Ville blesse la morale : moi je dis tout simplement que la Petite Ville est une comédie, parce que je ne fais pas au théâtre plus d'honneur que le public ne lui en fait, et que je vois qu'il n'y va chercher que des émotions. A la rigueur même, je soutiendrais qu'un père de famille qui rentre chez lui après avoir bien ri à une comédie sans but morâl, porte dans son ménage un sentiment d'aménité plus efficace, que lorsque! revient d'un drame bien moral.
Et si l'auteur de la Petite Ville avait voulu faire rire la grande à ses propres dépens^ que dirions-nous ? N'y a-t-il pas à Paris des mères c|ui prêchent la modestie à leurs 'tilles en leur mettant du rouge, et la décence en découvrant ce qu'on appelle leur poitrine? Dans ce qui forme une société à Paris ^ les caquets ne circulent4ls pas avec une rapidité merveilleuse t N'y voitron pas des filles qui ne renoQicent jamais à Tespoir d'épouser? N'embrasse-t-on pas, quand ils entrent, ceux qu'on déchire quand ils sortent? Il n'y a pas jusqu'aux trentetrois plats de dessert au thé de madame l'une, humiliés par les trente-cinq qui étaient à celui de madame Fautre, qu'on ne puisse mettre en cx)mparaison avec le beau bal donné par un ministre, et qui pourtant était moins beau que celui donné par le ministre dont on est un peu la coterie; c'est partout de même. Les hommes ne se corrigeront pas; mais c'est leur apprendre à se supporter^ que de les faire rire de petits détails auxquels ils attacheraient trop d'importance, s'ils ne craignaient le ridicule : même en discutant, rions aussi, pour qu'on ne se moque pas de notre discussion.
FlhVÉE.
{Journal de Paris y du l!î prairial anix. — r'^juin 1801.)
RftrLIQUB A LA LBTTRB DO CITOTBN FIÊVÊB (1).
Eh ! oui, vraiment; dire que toute comédie DOIT avoir un but moral, n'est que répéter une vérité de convention; je suis bien, à cet égard, de l'avis du citoyen F. Une seule chose pourtant m'embarrasse , c'est qu'il établit une différence entre les vérités de convention et les vérités reconnues: il me semble que la vérité dont on convient est celle qu'on reconnaît , et qu'il n'y a d'exceptions que pour ces maximes fondamentales qui s'appuient sur un sentiment ou un principe antérieur à leur existence même. Mais voilà de grands mots qui peuvent commencer ou finir une grave discussion, et il ne s'agit ici que de comédie. Doit-elle instiniire? ne doit-elle qu'amuser? et, dans l'impossibilité où souvent elle se trouve d'atteindre ce double but , doit-elle se borner à faire rire? Y a-t-il sur tous ces points des vérités démontrées? On cite des exemples, mais que prouvent-ils? Chacun les ajuste à sa manière, et si cela dure, nous n'aurons plus même de vérité de convention sur un art, où après tant de siècles et tant de chefs-d'œuvre , tout doit être à peu près convenu.
Que voulait Destouches en traitant le Distrait? demande le citoyen F. Je ne remarquerai pas que c'est Regnard qui a fait le Distrait, et qu'ainsi Destouches n'a rien à démêler dans cette affaire ; mais je répondrai pour Regnard, qu'il n'a point voulu peindre un caractère, comme le dit le citoyen F., mais un ridicule. La distraction commence par l'insouciance, se développe par l'inapplication, et s'accroît par l'habitude de ne point fixer sa pensée : lorsqu'elle est parvenue à ce dernier degré, elle est presque un caractère, du moins pour le théâtre, où les travers habituels de l'esprit sont, de tous les traits caractéristiques, ceux qui offrent la plus abondante moisson aux auteurs comiques. C'est par les situations qu'on les met en action , et c'est sans doute ce qu'entend le citoyen F., en disant qu'il y a beaucoup de caractères qui ne sont que des situations; mais alors le Distrait offre une moralité, et cet exemple ne serait pas heureusement choisi pour nous prouver les avantages de la comédie qui se borne à faire rire.
(0 Cette réplique est du citoyen Villeterque.
DE LA REPRÉSENTATION
Les mêmes obsenalions peuvent s'appliquer au Misanthrope. Ce caractère^ car c'en est un, n'est qu'un travers de l'esprit; il est ridi( |i!e, lorsqu'il commence; il est plaisant, lorsqu'il n'est pas soutenu ; et il ne doit échapper ni aux rires de la bonne pomédie, ni aux plair sauteries du moraliste, parce que V&mour de la vertu, qui semble l'excuser, le rendrait le fléau de la société, s'il en devenait le modèle.
Amphitryon, les Itiénechmes, etc., que le citoyen F. a raison de citer, prouvent bien plus en faveur de sa thèse pour le rire. Ces deux pièces et plusieurs autres du même genre, qui se rapprochent un peu de la comédie ancienne, n'ont aucun but moral, et l'on y rit beaucoup. C^est une excellente chose que la gaieté, et je suis même persuadé que le peuple qui rit le plus est toujours le m^illeui^; jaipais les Grecs ne furent si bonnes gens, qu'à l'époque où ils riaient des premières comédies d'Aristophane. Je serais donc tout à fait de l'avis du citoyen F., s'il m'était bien démontré que la comédie qui veut toujours faire rire, peut être préférée sans danger à celle qui veut toujours instruire. Malheureusement l'expérience dit le contraire, et nous plions recommencer c^lt^ expérience ; car aujourd'hui une opinion quelconque est décidée lorsqu'elle a les rieurs de son côté.
L'art dramatique est né de la joie des vendanges, on voulait rire; le goût a perfectionné les moyens comiques , m^is 07i veut rire encore^ ce qui est très-moral. Cette réflexion serait très-plaisante à souper; mais le lendemain, elle ne prouve pas plus que si on disait : L'art de faire des tourtes à la franchipï^ne est né de l'art de broyer le gland, on voulait manger; la Cuisinière bourgeoise a perfectionné les moyens, mais on veut manger encore, ce qui est très-nourrissant. Soit, répofldrait-on ; mais puisque nous avons des tourtes, pourquoi nous ramener au glane)? Nos estomacs ne pourraient le digérer. Et nous en sommes à ce point pour tout ce qui n'a pour pbjet que d'exciter la gaieté. Ce qui faisait rire aux éclats les premiers rieurs de la création sociale ne npus suffirait plus.
Je voudrais bien savoir, par exemple, comment le parterre du Théâtre-Français écouterait cette scène, jadis si amusante, Us Grenouilles d'Aristopli^ne, Oji applaudissait à tout
rompre, lorsqu'à la fin du premier acte Bacchus, en traversant le Styx dans la barque de Caron , était accueilli par un concert bruyant, dont il se montrait fort importuné.
Les Grecs eux-mêmes, quoique plus près de l'art dramatique né de la joie des vendanges, ne rirent pas longtemps de ces bouffonneries. Chacune des causes du rire semble être un champ où l'on ne moissonne qu'une fois; on passe à un autre, et bientôt on arrive à celui du voisin. Il faut offenser, mordre , blesser, pour foire rire. La gaieté qui commence touche de près à la critique, et, pour se renouveler, elle finit par la satire, qui ne ménage plus rien ; les ridicules, les vices même ne suffisent plus, il faut immoler des hommes, et c'est ce qui arriva à Athènes. Les Cratinus, les Eupolis, les Aristophane, toujours pour faire rire, mettaient leur gaieté sous la sauvegarde de la malignité publique. Cette fièvre de rire, avec ses doux accès et ses aimables redoublements, porta le trouble dans les familles, la discorde dans toutes les classes de la société, et prépara la ciguë que Socrate fut forcé d'avaler pour la plus grande gloire de la comédie qui fait rire sans avoir un but moral.
C'est pousser les choses un peu loin, dira-ton ; mais c'est qu^aussi la gaieté, sans entraves, les pousse très-vite ; elle dévore ses moyens, il faut sans cesse lui en offrir de nouveaux. On se lasse bientôt des plaisanteries d'un mauvais genre, qui cependant font beaucoup rire, mais plutôt encore de celles qui sont de meilleur goût, et dont on ne rit pas longtemps; on ne peut se dissimuler que, même avec une large dose de bonté d'àme, on rit plus volontiers de ce qu'on désapprouve , que de ce qu^on applaudit.
La gaieté qui fait rire est donc, au théâtre, condamnée à la malignité qui offense; et, comme l'appétit vient en mangeant, elle (init toujoui*s par la méchanceté qui veut nuire. Ce n'est donc pas sans raison qu'on a exigé d'elle un but toujours moral; cette direction utile émousse les traits qui ne sont que dangereux. Forcée d'instruire, elle ne peut se permettre ce que la morale n'autorise pas. Plus circonscrite, la gaieté même s'anime devant les obstacles qu'elle n'ose franchir ; elle s'égare dans trop d'indépendance ; elle s'éteint quand elle soublic.
DE PIÈGES NOUVELLES ET ANCIENNES
Le Castigat ridendo mores du chanoine Santeuii n'est que le texte de la loi que TAréopage publia pour mettre un terme aux écarts de l'ancienne comédie grecque ; et les membres de l'Aréopage n'étaient pas des chanoines obligés , comme le citoyen F. le remarque en parlant de Santeuii , de faire des insr ( riptions morales dont on ne se souvient plus quand la toile est. levée.
Le Provincial (Villeterque).
{Journal de Paris , du 13 prairial an ix. — 2juio 1801.)
LKHBBOVBS AU CITOYfCIf FICABD, Siir sa comrdie de Duhauicoun, ou le Contrat dUmion.
Très-bien, citoyen Picard; à merveilles; ceci est de la bonne comédie ; l'odieux et le ridicule du vice, réfléchis l'un sur l'autre, ressortant l'un par l'autre, ridiculum acri: voilà le vrai comique, et ce qu'on trouve dans votre pièce du Conirat d'vnion. Enfin , votre talent est entré dans sa force, en marchant vers un but moral 1 N'est-il pas vrai que Taspect d'un vice à démasquer et d'un crime à punir, échauffe bien autrement la verve et féconde autrement l'esprit, que le plaisir de rire aux dépens de quelques mauvaises manières? N'est-il pas vrai qu'à ce rire du bout des lèvres, qu'excitent de petits ridicules sans conséquence, vous préférez cette gaieté joyeuse, intime, qui naît du fond de la conscience, à la vue des ridicules du vice? Jouissez du plaisir du talent honoré, et du plaisir de l'homme de bien : votre pièce va faire rougir et pAlir une foule de coquins.
J'ai cru remarquer hier, malgré les applaudissements qui ont été donnés à votre ouvrage, que beaucoup de mots excellents n'avaient pas été sentis ; il ne faut pas que cela vous étonne ; la plupart de vos spectateurs étaient les mêmes gens qui rient à gorge déployée aux lazzi sur la ùmiilloUe aux cinq sols, sur les sottises de notre endroit. Vous en méritez d'autres; ils ne vous manqueront pas. Votre ouvrage débauchera les amis les plus délicats de la Comédie-Française; d'hier vous avez pris rang entre les talents qu'ils estiment le plus; j'espère qu'à la première représentation de votre pièce nouvelle, où je me trouverai , je ne serai |>lus, à l'égard de vos spectateurs, ce que j'é-
tais encore hier relativement à la plupart d entre eux.
Lri&bbours.* {Journal de Paris, du 20 thermidor an ix. — 8 août 1801.)
ABTICLB PU CITOTEV FABIEN PILLBT*
Inséré dans la feuUle du 20 thermidor an IX, sur le même sujet (la comédie de Duhaulcours),
La comédie a pour but la correction des ridicules et des vices ;
Mais il est des objet que rart^udicieux Doit offrir à l'oreille et reculer des yeux.
Il nous semble que là où commencent les droits de notre justice criminelle, finissent ceux de l'auteur comique. Or un agent do banqueroutes , un banqueroutier frauduleux , des faussaires éhontés, ne sont point seulement des hommes vicieux; ce sont de vrais criminels que les lois doivent atteindre, et qui figureraient mieux au carcan que sur le théâtre ; donc la prétendue comédie représentée avanthier pour la première fois... Mais cette façon d'argumenter sent i>^v trop les bancs de Técole ; donnons d'abord une idée du fond do cette pièce; nous la critiquerons ensuite, s'il y a lieu.
Durville, riche banquier, conseillé par le fri|)on Duhautcours, a résolu d'assurer sa fortune par une banqueroute frauduleuse. Il fait signer à sa femme une séparation de biens qui la met à l'abri de toute poursuite ; et le lendemain d'une fête superbe qu'il a donnée dans sa propre maison, il déclare sa faillite, et présente son bilan, Duhautcours s'est fait d'avance inscrire au nombre des créanciers (pour 60,000 fr.), sous le prétexte de ne leur inspirer aucun soupçon de complicité, et ce fourbe consommé donne le mot à trois agents subalternes pour qu'ils produisent aussi des titres do converition, Tous les porteurs de créance se réunissent chez Durville; Duhautcours parle en faveur du soi-disant infortuné, et, se donnant un faux air de générosité, propose à l'assemblée un sacrifice de 80 pour 400: ce beau trait ne séduit ni ne trompe personne, et les vrais créanciers, stimulé» par l'un d'eux (Francval, négociant de Marseille), s'obstinent à exiger tout ou rien.
DE LA HEPRÉSENTATION
Ce Francval fait plus. 11 est si intimement convaincu de la scélératesse de Dubautcours , qu'il se charge de payer tous ses compagnons d'infortune^ et qu'il annonce l'intention de poursuivre au criminel le banqueroutier et ses fauteurs. Ace mot de criminel , un des coquins subalternes est tellement effrayé, qu'il oublie un moment son rôle de sfourd, et qu'il décx)uvre ainsi une bonne partie de l'imposture. Premier encouragement pour Francval. Dubautcours le prend à part, et a la maladresse de lui proposer des arrangements particuliers , dans l'espoir de lui fermer la bouche; Francval s'y refuse avec mépris, et ne veut pas même d'un remboursement total, qui l'isolerait des autres créanciei*s. Dubautcours, déconcerté, annonce ce contre-temps à Durville, et l'engage en même temps à prendre la fuite : celui-ci, tourmenté par ses remords, se révolte à cette proposition , et s'emporte violemment contre son soi-disant ami. Dubautcours, piqué, parle alors de la créance qu'il a entre les mains, et dont aucune contre-lettre ne détruit la validité. Un trait aussi affreux achève de dessiller les yeux du malheureux banquier; il n'ose avouer son crime à son épouse , qui est sa complice sans le savoir, mais il lui donne 800,000 fr. pour qu'elle paye tout , et qu'elle lui évite ainsi un procès déshonorant. Ce retour à la probité fléchit (un peu trop facilement peut-être) la sévérité de Francval > qui , dès ce moment, se charge des affaires de Durville. Dubautcours revient, muni de son titre qu'il veut faire valoir ; mais Francval le paye en billets, que ce fripon, chargé de dettes, a signés à diverses époques; puis, il lui montre un décret de prise de corps , fondé sur ce que ce coquin reste encore débiteur d'une forte somme. Celui-ci se retire confus, et Durville, corrigé, abandonne sa maison de banque à un neveu estimable, qu'il marie à la fille du généreux Francval.
Tel est le fond de la comédie, en cinq actes et en prose, qui vient d'être représentée pour la première fois au théâtre de Louvois, et qui a pour titre DuhaulcourSy ou le Contrat dunion. A ce corps d'intrigue, l'auteur a lié fort habilement un épisode qui y répand de l'intérêt et de la variété; mais les bornes de ce journal ne nous permettent pas d'analyser les accessoires. Il nous suffira dédire que, parmi les
personnages épisodiques , on a remarqué un marchand de modes, assez semblable à celui qui est maintenant en renom chez nos petites maltresses, et que ce rôle n'a pas peu contribué au succès des deux premiers actes. Mais revenons à notre première proposition : il en résulte , selon nous , que la pièce nouvelle n'est point du domaine de Thalie , malgré tous les grains de gaieté qu'on s'est efforce d'y semer; c'est un drame, un bel et bon drame dans toute la force du terme : encore sous ce titre Fouvrage n'est-il pas à l'abri do toute critique ; le plan est savamment conçu ; le caractère du fripon et celui de Francval sont dessinés de main de maître, et forment une admirable opposition ; la morale est forte et hardie , mais le style nous a paru prolixe ; le dialogue manque quelquefois de vis cotnica; les tableaux sont frappants de vérité, mais la ^couleur en est sèche et le dessin en est roide; enfin, pour parler sans métaphore, cette pièce est une leçon frappante, mais trop directe, trop dure, et quelquefois même révoltante. Après une représentation de ce genre , l'âme du spectateur reste douloureusement oppressée, et semble fatiguée d'humiliation ; car ces détails hideux de la perversité humaine, présentés sans réserve, sans ménagement, et multipliés à l'excès pendant deux grandes heures, ont quelque chose d'humiliant, de fatigant pour ceux même des spectateurs qui sont le plus étrangers au commerce et à ses abus; nous n'en dirons pas la raison précise , il est des effets qu'on ne saurait s'expliquer à soimême : mais ne suffit-il pas que celui-ci ail été presque général , pour que nous soyons autorisés à en faire l'observation? Quoi qu'il en soit, cette production neuve et hardie nous parait d'un ordre supérieur, et fera époque au théâtre. Ses plus grands défauts tiennent à son sujet ; mais la marche de son intrigue et le caractère de ses deux principaux personnages, sont des beaut^îs qu'on ne peut s'empêcher de reconnaître, et qui lui garantissent le succès le plus durable.
L'auteur a été demandé et amené sur lascène; c'est le citoyen Picard (1). Il a été couvert d'applaudissements.
(I) Le citoyen Picard n'est pas le seul auteur de la pièce. Il a écrit dans les journaux qu*il avait eu pour
O\ole de l'éditeur.) Les deux articles qui précèdent et celui qui va suivre sont liés entre eux. Le premier est de mon père, et Tautre de Fabien Pillet; ils parurent; le même jour dans le Journal de Paris , et sont contradictoires.— L'article de Fabien Pillet a provoqué, de la part de mon père , celui qu'on va lire :
LEBEBOUBS, AUX AVTECBS DU JOCBNAL.
Je lis souvent avec plaisir les articles de va- Ire feuille qui concernent les spectacles, et j^ai vu avec peine, dans celle du 20, que je n'étais pas d'accord avec Tauleur, sur la nouvelle pièce de Picard. •
L'article commence par une proposition qui me parait fausse. Je crois que le but de la comédie n'est pas, comme le dit Tauteur, de corriger les ridicules et les vices, mais de corriger le vice par le ridicule; en d'autres mots, de montrer le ridicule du vice.
Ce qui distingue la comédie du drame, c'est que le drame n'en montre que le côté odieux, et que la comédie en montre tout à la fois l'odieux et le ridicule. Le drame fait naître l'indignation contre le vice ; la comédie inspire le mépris pour lui. Et c'est par cela que la comédie, sans autant parler de morale que le drame, a un effet plus moral. En effet, Tindignation n'est dans Tâme qu'un état passager, et le mépris est un état permanent. Avec le temps, rindignation transige; le mépris, jamais.
L'auteur de Tarlicle dit que la pièce de Picard est un bel et bon drame; si Ton n'y riait pas, il aurait raison. Mais on y rit, et aux dépens du vice, et c'est une comédie. La scène de l'assemblée des créanciers est pleine de bon comique. La scène de Dubautcours avec Francval qu'il veut jouer, mais qui se trouve plus clairvoyant que le premier n'est artificieux , et qui finit par refuser plus que le coquin ne voulait offrir, est de Y excellent comique.
L'auteur dit que les héros de la pièce /^?ireraient mievx au carcan qu'au théâtre. Je suis de son avis, et je souhaite de bon cœur au carcan tous les modèles elr toutes les copies de Dubautcours. Mais de ce qu'ils seraient mieux au carcan qu'au théâtre, il ne s'ensuit pas qu'ils
DE PIÈCES NOUVELLES ET ANCIENNES. 251
soient déplacés au théâtre. Us sont si bien , si nombreux, si impunis, si importants dans la société, qu'il faut bien que le théâtre ne répugne pas à les recevoir. Le théâtre est fait précisément pour les coquins, que les lois n'atteignent pas ; et l'expérience a prouvé que les banqueroutiers frauduleux sont dans ce cas. La morale publique est si relâchée, l'opinion si corrompue par la cupidité, les gens de bien si écartés par le faste, la licence et l'insolence des coquins enrichis de leurs dépouilles, qu'il faut bénir mille fois l'audace du talent qui les châtie et les abaisse devant le mépris général. Je suis fâché, je le répète, de me trouver en opposition avec le citoyen F. P. ; mais c'est une destinée^ sans doute, attachée à mon nom ; il faut que je loue quand les autres blâment , et que je blâme quand les autres louent.
Lekebours.
collaborateur un de ses amis, qui désirait garder l'anonyme.
{Journal de Paris, du 22 thermidor an ix. — 10 août 1801.)
PBOSEBPINE.
Depuis quelque temps on s'est mis à juger les pièces jouées à l'Opéra d'après les mêmes principes que les pièces du Théâtre-Français ; on confond ainsi deux genres fort distincts , et ce ne peut être qu'au préjudice de l'un et de l'autre. On va chercher au Théâtre-Français les plaisirs de la sensibilité, de l'esprit, de la raison ; ce qu'on doit demander à FOpéra , ce sont les plaisirs, les enchantements, les voluptés de l'hnagination. La tâche de U tragédie, proprement dite, est de passionner; celle de la tragédie lyrique est de charmer. L'une, pour aller à l'âme du spectateur, part de l'âme du poôte : l'autre, pour saisir l'imagination , s'adresse à tous les sens, et emprunte le secours du poëte, du peintre, du musicien, du pantomime. La première ne parle qu'un langage, ne dispose que de la parole; l'autre a de plus le langage d'action , l'expression musicale, l'éloquence magique des décorations: c'est donc de l'intérêt qu'il faut demander à la scène française ; et c'est de la magie qu'il faut demander à la scène lyrique.
Quinault avait mis la mythologie sur le théâtre de l'Opéra, et il a rempli la destinée de ce théâtre; voyez ce que nousavons gagné à chan-