AUX AUTBI7BS DU JOURNAL DE PAEI8, SUR UN PRINCIPE DE L^ART DRAMATIQUE
Citoyens, à la première représentation de r Effort surnaturel y dont vous rendez un compte fort judicieux, je faisais une réflexion
que vous communiquerez, si vous le voulez, à vos lecteurs.
C'est que nous voulons toujours avoir quelque attachement à partager, lorsque nous allons au théâtre : soit l'amour proprement dit, soit l'amour filial ou paternel, soit l'amour de la patrie, soit enfin l'amitié , nuds toujours un sentiment d'affection^ Le plaisir du théâtre découle tout entier de notre disposition ( si bien observée par Smith) à sympathiser avec les affections tendres.
Cette disposition est très-honorable à la nature humaine; voilà pourquoi il me parait bon d'en offrir la remarque aux poètes dramatiques, dont le soin doit être de tourner au profit des mœurs les bons penchants du cœur humain.
Cette dis|K>sition est aussi un besoin très-impérieux, et c'est pour cela que les poètes dramatiques ne peuvent le méconnaître sans s'exposer à des disgrâces. Toutes les pièces tragiques où l'on n'a montré que des méchants et des haines , ont imprimé de Vhorreur, et non cette terreur exigée par les maîtres de l'art, et qui n'est jamais séparable de la pitié, car elle en est tour à tour la cause et l'effet. Toutes les {Hèces comiques dont l'intérêt a consisté à se défendre d'aimer, ou de montrer son amour, n'ont jamais eu qu*un faible succès, et souvent n'en ont eu aucun. Quel intérêt prendre au personnage qui ne veut intéresser personne? Comment échauffera-t-il le spectateur, ne négligeant rien pour refroidir la scène? L'auteur de l'Effort surnaturel aurait dû se faire ces questions avant de traiter son sujet; il aurait vu qu'il n*est pas possible de faire une pièce d'intrigue , avec des dispositions et des incidents qui ne peuvent mener qu'à une rupture.
Pour que la femme qui fait l^effort de déplaire à son amant, ne déplût pas aussi au spectateur, il aurait fallu que l'amour fût plus fort que son dessein , qu'elle ne réussît qu'à se faire aimer davantage, à mesure qu'elle voulait rêtre moins, et que, sa passion se mon-
LAUT DRAMATIQUE,
trant toujours plus que son artifice^ cet artifice ne servit qu'à rendre sa passion plus touchante et plus vive.
Aimer est une loi de la nature.
Faire que les hommes s*aiment mutuellement^ que les sexes surtout s'enchaînent d'un pur et constant amour^ est la grande loi de toute société.
Resserrer les liens des affections naturelles et sociales^ par le tableau varié de ces aflections^ est la loi fondamentale du théâtre.
L'ennui, rinexorable ennui ^ prend possession du parterre, et y distribue les sifflets ou les bâillements, dès que la haine ou TindifTérence, ou leurs combinaisons, prenant pour elles-mêmes possession du théâtre, ne se bornent pas à exalter des sentiments d'amour par les contrariétés , ou à le^ faire sessortir par le contraste.
{Journal de Paris, du 28 ventôse an vi. — 10 mare 1798.)