‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 119 sur 208 · SUR LE DRAME · texte numérisé non relu

SUR LE DRAME

Une lettre de Lacfaabeaussière à Amault, insérée dans les Veillées des Muses, condamne le genre du drame, genre dont Amault a fait Tapologie. a Je ne vois rien , dit Lachabeaussière, dans les pièces appelées drames, qui diffère, par le but et par les moyens, de la tragédie ou de la comédie, o Quel est, continue-t-il, le but de Tune? de peindre des passions exaltées, et d'effratfer ou d'attendrir sur leurs résultats. Quel est le but de l'autre ? de corriger par le ridicule, et de montrer les dangers des vices, des penchants vicieux, ou même des erreurs, par le tableau de leurs effets. Le drame a-t-il un autre but? La terreur et la pitié sont les ressorts de la tragédie ; le ridicule, la plaisanterie et la vérité sont ceux de la comédie. Le drame en fait- il jouer d'autres ? d

Nous hasarderons quelques réflexions sur ce passage :

Peindre les passions, n est pas le but , mais est un des moyens de la tragédie. Effrayer ou attendrir sur leurs résultats, n'est pas non plus son but, c'est son objet.

Corriger le ridicule, montrer les dangers des vices, des penchants ou des erreurs, pur le tableau de leurs effets, n'est pas davantage le

but de la comédie. Corriger le ridicule, serait peu faire contre le vice ; même ce serait peutêtre le servir, car l'affranchir du ridicule ne serait que le rendre plus dangereux. Montrer les dangers des vices par le tableau de leurs effets, appartient plus à la tragédie qu'à la comédie.

La terreur et la pitié sont les ressorts de la tragédie, cela est incontestable. Mais peutron dire que le ridicule, la plaisanterie et la vérité soient ceux de la comédie ?

D'abord la vérité n'est point un ressort; c'est une condition nécessaire du discours comme de l'action, de la tragédie comme de la comédie.

Ensuite la plaisanterie n'est point non plus un ressort de la comédie : c'est tout au plus un ressort de la conversation et du dialogue. Par cette raison, elle peut quelquefois être auxiliaû'e du comique; mais le plus souvent elle ne servirait qu'à le refroidnr et même à le détruire. Avec la plaisanterie on peut faire des pièces plaisantes sur des ridicules de manières : on ne peut en produire de comiques qu'en attaquant les ridicules du vice , et en les faisant ressortir par l'art de l'expression, et surtout par l'art des situations. Nous voyons au théâtre une foule de pièces pleines de plaisanteries, et qui sont tout au plus plaisantes sans être le moins du monde comiques, et beaucoup de pièces comiques où il n*y a pas une plaisanterie. Le poète plaisant met la plaisanterie dans la bouche de ses interlocuteurs : le poète comique l'inspire à tous ses spectateurs sans faire rire ses personnages. L'un donne au public quelques plaisanteries à répéter ; l'autre lui donne le sentiment qui crée à la fois les plaisanteries heureuses et les bons principes.

Le ridicule du vice^ou, pour parler exactement , le sentiment du ridicule du vice, nous reste donc pour unique ressort de la comédie.

Il me semble qu'on présenterait plus nettement les principes de l'art dramatique, si Ton disait :

La tragédie et la comédie ont un but commun : c'est de rendre les hommes meilleurs.

Leur objet est différent. Celui de la tragédie est d'inspirer rAo/T^tfr du crime, Vadmiraiion et Y enthousiasme de la vertu. Celui de la comédie est de montrer le côté ridicule des vices.

L'ART DRAMATIQUE

de leur imprimer le sceau du ridicule, et de montrer à tout homme qui a des penchants vicieux^ non pas indéfiniment les dangers du vice, mais le danger auquel expose le ridicule du vice» celui de tomber dans le mépris général.

Les ressorts de la tragédie sont la terreur et la pitié; le ressort de la comédie est le sentiment du ridicule.

En partant de ces principes , on répondra autrement que le citoyen Lachabaussière à ces deux questions : Le drame a-t-il un autre but que la tragédie et la comédie? le drame fait^il jouer d'autres ressorts?

Un autre àut? Non. Mais un autre] o6;W et un autre ressort? Oui.

Entre Vhorreur du crime et Yenthottsiasme pour (es vertus héroiques, d'une part, et le mépris du vice, de Pautre, existe un troisième sentiment qui concourt à Tamélioration de l'homme, c'est la haine du vice et de l'erreur ^ et Vamour des vertus sociales et delà vérUé. Ainsi, entre la comédie qui rend le vice ridicule , et la tragédie qui rend le crime horrible , on conçoit le drame, qui rend le vice et les faux préjugés odieux ; entre la tragédie qui élève aux vertus sublimes, et la comédie qui ne montre la vertu que raisonnable et exempte des ridicules du vice, on conçoit le drame, qui rend la vertu aimable, intéressante, facile, et la vérité sensible et frappante.

Voilà pour V objet i voici pour les ressorts :

Entre la terreur et la piHé, d'un côté, et le sentiment du ridicule, de Tautre, il y a l'aimal)le inquiétude, les douces alarmes; il y a cet intérêt qui naît d'agréables sympathies et des aversions opposées, qui appartient aux délicatesses des Âmes cultivées plutôt qu'aux intérêts immédiats et universels de la nature humaine; il y a enfin ces émotions trop faibles, trop fugitives pour entrer dans la tragédie, et ces larmes délicieuses qui se mêlent souvent au rire naïf provoqué par les choses plaisantes, et se refusent au rire amer et vengeur que provoque le vrai comique. On conçoit donc entre la comédie qui fait rire aux dépens du vice caractérisé , et la tragédie qui fait sortir les larmes de l'effroi qu'inspire le crime, et de l'admiration qu'inspire l'héroïsme, le drame qui fait rire et pleurer, espérer et craindre pour la vertu sin^ple, aimable , tou-

chante, en entretenant une saluture aversion pour ces travers, ces errem's, ces défauts sans caractère qui produisent des fautes sans enfanter des crimes, et font souvent le malheur de la société sans pouvoir y être signalés par un nom odieux.

Le drame est, ce me semble, à la tragédie et à la comédie ce que le roman sentimental est aux autres romans.

Le Philosophe sans le savoir, Eugénie, le Père de Famille, la Mère coupable, ne sont ni des tragédies ni des comédies; ces pièces en diffèrent par l'objet et par le ressort; ce sont des drames, c'est-à-dire des ouvrages dramatiques du genre le plus étendu, du genre qui embrasse presque l'universalité de ces mœurs humaines, dont les passions tragiques et les ridicules comiques ne sont que les extrêmes. Je crois donc que si le drame devait être proscrit, ce serait par d'autres raisons que celles du citoyen Lachabeaussière ; mais jusqu'à présent je n'en connais pas de bonnes, et je m'en tiens à la maxime : Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.

(f volume des Opuscules, pages 390 à 39à.)

Comment se dissimuler qu'aucune pièce de la Chaussée, de Mercier, de Sedaine, de Diderot, aucun des drames de Beaumarchais, drames qu'il ne faut pas confondre avec ses comédies, aucun drame de Kotzebue même, malgré le prodigieux éclat de leur succès dans la nouveauté , ne sont point restés au théâtre, bien que toujours indiqués au répertoire; que tout ce qui a été fait dans le système ossianique est voué à l'oubli; au lieu que les comédies gaies de Piron, de Beaumarchais, d'Etienne, de Colin d'Harleville, de Picard même, surnagent dans le naufrage de cette foule de drames romantiques qui ont été hasardés depuis un siècle, et que plusieurs pièces de Dancourt, un grand nombre de celles de Régnard, un plus grand nombre de celles de Molière, quelques unes de Boursault même, enfin t Avocat patelin, en un mot toutes les pièces qui font rire aux dépens de vices auxquels le poète arrache le masque, jouissent encore des honneurs de la scène , et restent en possession de divertir les bons esprits et les honnêtes gens? Tant I il est vrai que la gaieté est un des éléments

L^ART DRAMATIQUE

principaux du caractère national. A Rome , le poëte satirique, le poète comique, avaient seuls l'autorité du ridiculuin acri. En France, les femmes Pexercent tous les jours, en toutes choses, Texercent toutes dans leur cercle, en toute occasion , et de toutes les manières. Elles ont besoin de la gaieté de leurs justiciables mêmes pour exercer leur justice suprême; elles ne laisseront pas perdre un moyen si nécessaire au soutien de leur puissance*

Page 1