LRTTRB DR LA REWE JULIE A M. ROEDERER, A PARIS
Plombières, le 10 juillet 1810.
J'ai reçu. Monsieur, votre lettre du 29 juin; je vous remercie des bonnes nouvelles que vous me donnez de mes enfants. Je voudrais pouvoir vous dire que ma santé est entièrement rétablie ; mais, malheureusement, je n'ai pas encore obtenu cet heureux résultat des eaux. Je viens de commencer une troisième saison. Je ne prolongerai pas au delà mon séjour à Plombières.
Achille à Scyros est transformé en chasseur à cheval, guêtres grises et souliers rouges.
Adieu, Monsieur; je vous prie de faire mes amitiés à madame Rœderer, et d'être persuadé de mon attachement.
Julie.
17 octobre 18 lo.
Je me tenais prêt à partir avec la reine pour Madrid, lorsque j'ai appris avec une grande surprise que l'empereur avait jeté les yeux sur moi pour diriger, sous ses ordres immédiats , l'administration du grand-duché de Berg, et me plaçait au rang de ses ministres. Lorsque M. Maret m'annonça l'intention de Sa Majesté, je crus d'abord qu'elle m'envoyait dans le grand-duché, et cette idée m'affligeait; mais quand il m'eut fait connaître les circonstances de la destination qui m'était donnée , j'avoue que, malgré la disproportion des objets, je ne pus m'empêcher de voir des rapports entre les vrais sentiments de l'empereur pour Votre Majesté, et cette faveur qu'il accorde de son propre mouvement à un serviteur dont votre bonté. Sire, et votre indulgence ont si souvent fait valoir près de lui le zèle et les faibles talents. Vivant dans une retraite profonde, ne rendant de devoirs qu'à l'empereur, ne faisant ma cour qu'à la reine , m'estimant assez riche de ce que je tiens de Sa Majesté, assez favorisé par sa bonté pour mon second fils, et assez grand, Sire, par la certitude de votre bienveillance particulière, et de son estime, que je dois plus à vos témoignages qu'à mes travaux : ce sont vos témoignages. Sire, qui m^ont tenu présent au souvenir de l'empereur; c'est mon attachement pour votre personne comme pour la sienne qu'il a voulu récompenser. Ce que Sa Majesté veut de moi, c'est probablemait ce que j'ai fait à Naples sous vos ordres; et ce sera peut-être une satisfaction pour Votre Majesté de voir que tandis qu'à Naples on déprécie son ouvrage. Sa Majesté en veut fixer les principes dans le grand-duché de Berg.
La santé de la reine est toujours bien chancelante ; elle fait quelquefois craindre que quelque soulagement qu'elle puisse espérer à Madrid, il lui soit difficile de s'exposer à la faUgue du voyage.
Je suis, etc.
A M. ROBDERER, A PARIS.
Marrac,le26juiii 1811.
Votre fils vous donnera de mes nouvelles, et de celles de l'Espagne. Il est des faits qui prou-
LETTRES DU ROI JOSEPH, DE LA RELNE JULIE, ETC
vent à quel point la désertion est grande dans les corps, même français. Les Anglais n'épargnent pas l'argent; il faut aussi que la France fasse les sacrifices convenables pour empêcher son ennemi de corrompre des gens qui sont dans le besoin. J'écris à Tempereur dans ce sens, et lui parle de votre fils comme d'un honmie qui n'a aucun intérêt à taire la vérité, ou à faire des fables. Il peut se faire que l'empereur vous en parle : dans ce cas, faites-vous instruire par votre fils, qui m'a raconté des choses q\\\ m'ont étonné, et qu'il importe tant que l'empereur sache et que personne ne lui dit.
Mon arrivée ici parait avoir déjà fait quelque bien sur la frontière.
Je me porte bien. Votre affectionné,
Joseph.
LBTTRB DB LÀ BBIIIB JVLIB A M. BOBDBllBB, À PARIS.
Plombières, le 28 juillet 1811.
J'ai reçu avec beaucoup de plaisir, Monsieur,
votre lettre du 22 juillet. Toutes les nouvelles
que vous me donnez m'ont fort amusée , même
celle du départ de l'amant désespéré, qui laisse
à Paris une amante inconsolable. Je ne puis
rien vous écrire de bien gai de ce pays-ci ; tout
le monde y est très-malade cette année, et l'on
ne pense guère à s'amuser. Je grimpe tous les
jours les montagnes, et, de plus, je monte
beaucoup à cheval , d'après l'ordonnance des
médecins.
Je suis bien aise que votre fils soit arrivé en bonne santé ; j'espère le retrouver encore à Paris à mon retour.
Vous ne me dites rien de madame Rœderer; j'espère que vous profiterez de la première occasion pour m'en parler, et me donner encore des nouvelles de Paris.
Adieu, Monsieur; soyez assuré de mon attachement. Julie.
LBTTRB DB M. BOBDERBR AU ROI d'bSPAGNR.
29 septembre 1811.
Sire,
La lettre pleine de bonté que Votre Majesté
m'a fait l'honneur de m'écrire le 17 juillet (1),
■ (1) (I^ote de Védïlmr. ) Celte lettre ne s'est pas re-
nous a pénétrés, mon fils et moi, de la plus vive et de la plus respectueuse reconnaissance. Nous osons espérer qu'elle voudra bien rendre à l'empereur de bons témoignages de la conduite qu'il a tenue pendant les cinq années qu'il a eu rhonneur de servir sous ses ordres. Je sais par expérience avec quelle facilité et quel succès votre indulgence se communique à Sa Majesté Impériale; quelques mots favorables de votre main. Sire , suffiront pour me faire obtenir de l'empereur que la carrière militaire soit rouverte en France à mon fils avec quelque faveur. Votre Majesté a des droits si étendus à notre reconnaissance par les marques de bontéqu'elle nous a données, par celles qu'elle m'a fait accorder par l'empereur, qu^en daignant croire aux sentiments dont nous sommes pénétrés ; elle ne fait que se confier à son ouvrage et ne pas le méconnaître. Daignez néanmoins , Sire, nous permettre d'en renouveler à vos pieds la respectueuse assurance.
Je suis, etc.
{Note de VÉdUeur,)lA pièce suivante a été adressée à mon père par le roi— S. M. a écrit en marge , de sa main, les mots suivants : « Si la vérité est bonne à lire, il serait bon que cet article fût inséré dans les papiers publics , ou dans le volumineux 3fl8cellanea de M. Rœderer. »
Extrait de la Gazette de Madrid, du 30 décembre 1812.
Nous avons inséré fidèlement les extraits des gazettes anglaises relatifs aux événements qui ont eu lieu dans la Péninsule depuis la bataille de Salamanque jusqu'à la retraite précipitée des Anglais dans le Portugal, sans relever aucune des erreurs qu'elles contiennent, chacun de nos lecteurs étant à même de les apprécier en les comparant aux faits dont il a connaissance , soit qu'il en ait été témoin ou acteur, soit qu'il n'ait fait que lire les divers articles insérés dans les feuilles qui se publient en Espagne, et plus particulièrement les articles contenus dans les
trouvée. Le roi y parlait de mon frère , qui avait depuis peu quitté le service d'Espagne , et était rentré en France à la suite de blessures très-graves et qui avaient mis sa vie en grand danger. — Dans les recherches auxquelles cette publication m'a contraint, je me suis assuré que plusieurs lettres importantes du roi Joseph manquent dans cette collection, que je croyais absolument complète, sachant avec quel soin mon père les recueillait.
LETTRES bU ROI JOSEPH, DE LA RELNE JULIE, ETC.
n** 228 et 245 de la Gazette de Madrid. Nous espérons que celte comparaison, que chacun peut faire, donnera la juste mesure de la confiance que méritent les gazettes anglaises précitées.
Lord Wellington fut vainqueur aux Arapiles le 22 juillet, parce que le général français n'attendit pas le roi, qui , avec 15,000 hommes de Farmée du centre, arrivait le surlendemain sur te flanc de l'armée anglaise.
C'est donc à une circonstance fortuite qu'est dû ce succès, et non à la supériorité de Parmée anglaise dans la Péninsule.
Cependant, et lord Wellington, et les gens irréfléchis de l^pagne, et la gazette de Londres , ont agi et parlé comme s'ils n'avaient pas été firappés de cette vérité.
Ainsi , l'on a vu lord Wellington victorieux s'avancer jusqu'au Duero et s'y arrêter* Il laisse l'armée de Portugal se reformer, et le corps sorti de Madrid occuper tranquillement la province de Ségovie , jusqu'à ce que, après avoir fait expédier, le 29 juillet , à l'armée du Midi, l'ordre de se porter sur le Tage, le roi rentre à Madrid sans inquiétude sur Parmée de Portugal, et dans l'attente de celle du Midi, au-devant de laquelle il se propose de marcher. Le général anglais semble partager l'engouement du vulgaire, et se croire tellement maître du lemps^ qu'il ne se presse pas de Femployer. Enfin il se décide : et ce n'est que le 42 août qu'il parait devant Madrid.
La division de dragons du général Treilhard l'arrête tout court à Majudahonda, lui met hors de combat 800 hommes, et lui enlève trois pièces de canon.
Cependant le roi, poursuivant l'exécution de son projet, passe le Tage le 44 août. Ce mouvement de Farmée du Centre était appelé une fuite par les journaux ennemis ! Comment caractériser aujourd'hui celui de lord Wellington rentrant en Portugal?
Le général anglais, étonné de ne trouver dans Madrid rien de ce qui constitue une capitale, conçoit que les gens sensés sont ou pour le roi , ou avec le roi , et s'aperçoit enfin de la nouvelle faute qu'il a faite en laissant partir tranquillement le roi , la cour nombreuse qui le suit, et les troupes qui l'accompagnent, fl croit la réparer en marchant alors contre l'armée de Portugal.
Le roi apprenant que Tarmée du Midi était encore au delà de la Sierra-Morena, et que Valence était menacé par l'expédition tant prônée de Sicile, et débarquée effectivement à Alicante, se dirige vers Almanza , donne la main à l'armée d'Aragon, et paralyse par là tous les projets de l'ennemi.
Dans les premiers jours d'octobre l'armée du Midi se réunit par Murcie à l'armée du Centre, ayant été aussi peu inquiétée par les troupes de Maitland et de Hill que celle du Centre par le corps de lord Wellington.
Le roi , après avoir envoyé, par un de ses aides de camp, l'ordre à l'armée de Portugal de suivre le mouvement de fennemi, qui allait être obligé d'abandonner le Nord , ordonne la marche des armées du Midi et du Centre par Cuença, et par Albacète sur le Tage, où elles sont rendues à la fin du mois.
Les 4*' et 2 novembre, elles passèrent ce fleuve. Le roi était à Madrid le 3. Le 4, il en repartit à la poursuite du corps de Hill , auquel lord Wellington, éclairé enfin sur les projets du roi , et instruit du mouvement général qui s'opérait sur le Tage, avait prescrit de le joindre à Arévalo.
Lord Wellington, en partant de Madrid, était allé sacrifier 3 ou 4,000 hommes devant le château de Burgos, sans prévoir qu'il ne pouvait pas rester dans le Nord, eût-il pris Burgos et toutes les places, et tous les points retranchés, lorsque l'époque assignée pour le mouvement de l'armée de Portugal serait arrivée.
Cette armée reçut le 49 octobre les ordres du roi, expédiés de Valence le 4*'.
L'armée anglaise se retira en toute hâte, et fut sans cesse harcelée et battue par celle de Portugal.
Lord Wellington, arrivé aux Arapiles, pensa d'abord pouvoir s'y soutenir. Il réunissait 80,000 hommes; mais les Arapiles ne renouvelaient pas les prodiges de la Fable; elles ne donnaient aucune force au général anglais, que celle qu'il avait.
Ce général avait affaire à des forces égales pour le nombre, mais bien supérieures par la qualité des troupes.
Il s'est retiré en Portugal , il a perdu beaucoup de monde; surtout il a détruit le prestige qu'un instant de bonheur avait établi.
La vérité reste ; la voici :
LETTRES DU HOl JOSEPH, DE LA REINE JULIE, ETC.
Les Aûglaisont, et ne peuvent pas avoir plus de 40,000 hommes en Espagne. Les Portugais, les insultés, les bandes ne peuvent les mettre en état (te tenir la campagne tant qu'il y aura de l'unité dans la direction des armées irançaises.
La nation veut la paix ; elle sent qu'elle ne peut l'obtenir que par la consolidation du trône du roi, qui a apporté avec lui en deçà des Pyrénées la paix et l'alliance avec la France , la garantie de l'intégrité et de l'indépendance de l'Espagne ; les gens sensés de toutes les classes, prêtres, militaires, cultivateurs, nobles, négociants, sont de cet avis. Quelques têtes exaltées par les idées révolutionnaires de gens repris de justice de tous les temps, de jeunes gens cherchant à faire fortune, des déserteurs de tous les pays, composent en général le parti de l'insurrection. Mais ce parti reçoit surtout de la consistance par les encouragements que lui donne l'Angleterre, et par la terreur qu'il a adoptée comme principe de conduite, et qu'il imprime aux citoyens paisibles. Une victoire comme celle des Arapiles put le faire paraître immense ; les choses rétablies dans leur assiette naturelle , il redevient ce qu'il était.
Aujourd'hui , les journaux anglais accusent Ballesteros, les cortès, la nation, et les ministres anglais.
Toutes ces accusations sont injustes, elles reposent toutes sur un rêve.
Il n'y a point de cortès en Espagne ; les factieux de Cadix ne sont point nommés ni armés par le peuple espagnol ; ils ne peuvent rien ; ils ont pris à contre-pied l'esprit de la nation; ils professent ou la doctrine de 93, ou celle du diïième siècle.
BaUesteros ! Ballesteros ne pouvait rien contre l'armée du Midi.
La nation espagnole ! La nation ne veut aucune domination étrangère. Elle veut la paix et le gouvernement du roi, qui peut le plus tôt la lui donner.
Les ministres anglais ! Ces ministres ne peuvent pas faire que la France et l'Espagne ne se touchent; que 200,000 Français ne soient en Espagne; que 40,000 Anglais se multiplient au point d'égaler les forces françaises.
Us ne peuvent pas faire, enfin, que la nation espagnole devienne amie de la nation anglaise, qui a été et sera son ennemie tant que l'Espagne sera habitée par des peuples qui veuil-
lent sortir de leur presqu'île et se rappeler de l'Amérique.
Dernière lettre reçue du roi d'Espagne avant la catastrophe,
A M. RQEDEBBR, A PABIS.
Madrid, 23 février 1813.
Je suis fort reconnaissant. Monsieur le comte, de la lettre que vous m'avez adressée le 28 décembre.
Je vous prie de ne pas douter de mon ancien et constant attachement.
Votre affectionné ,
Joseph.