‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 13 sur 208 · LETTRE DE M. ROEDBRBR AU ROI D'ESPAGNE · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. ROEDBRBR AU ROI D'ESPAGNE

Sire,

Paris, le 26 février 1813.

Entre les tristes circonstances des événements militaires de l'année passée, se présente en première ligne la grande influence qu'ils peuvent avoir sur la guerre d'Espagne et sur la situation de Votre Majesté. Le système défensif delà Péninsule, la force de Tannée destinée à la préserver, l'étendue des secours financiers que la France peut fournir, tout va être subordonné aux pressants intérêts du nord de la France, qui sont ceux de la France entière, de Tempereur, de sa famille, de ses alliés. Les changements opérés dans la constitution, sont aussi des suites des mômes ch*constances qui, au printemps prochain, devant entraîner l'empereur loin du centre de la France, l'ont forcé d'opérer et de prévoir et de prévenir le retour d'un attentat qui, l'an passé, a menacé l'hérédité de l'empire, et l'empereur même. Cette affaire, qui a prêté à rire aux frivoles Parisiens, a profondément affecté les hommes attachés à la dynastie, parce qu'elle est en France le premier exemple d'une conspiration toute militaire, qui rappelle les révolutions opérées par les gardes prétoriennes et les Strélitz.

La campagne prochaine rétablira les affaires qu'un ciel de glace a compromises. L'empereur se présente à ses ennemis avec une artillerie, iine cavalerie aussi formidables que celles qui ont été détruites. Son infanterie aussi nombreuse, mais encore faible, n'a besoin que de ménagements pour s'aguerrir et se fortifier.

LETTRES DU ROI JOSEPH, DE LA REINE JLTLÎE, ETC

Votre Majesté soutenant de son côté six mois d'efforts redoublés, on peut prédire qu'à l'automne des négociations de paix seront proposées par des ennemis à qui le printemps de 18i 4 ne pourrait qu'être funeste, et qu'alors, Sire, Votre Majesté se retrouvera en Espagne dans tous les avantages qui doivent être le prix de sa constance et de son courage.

Je la supplie d'agréer mes vœux et mes espérances pour son bonheur.

Je suis, etc.

À M. ROBDEABn, A PARIS.

Morfontaine, 30 juillet 1813.

Monsieur,

Je n'ai pas eu de vos nouvelles depuis votre départ de Rayonne. Il est possible que vos lettres aient été m'y chercher. Je serai bien aise de vous voir ici, où je suis arrivé aujourd'hui.

Ne doutez pas. Monsieur, de mon ancien et

sincère attachement.

Votre affectionné,

Jos&PH.

{Note de Védiieur.) Une lettre de mon père au roi d'Espagne, en date du 2 août 1813, est insérée au tomeUI, page 576.

Deux lettres du roi à mon père , en date des 10 août et 18 septembre I8i3, sont insérées au tome III, page 577,

Deux lettres de mon père au roi et à la reine , en date du 6 octobre et du 18 novembre 1813, sont insérées au tome lU, pages 579 et 584.

La réponse de la reine à cette dernière lettre , en date du 23 novembre , est insérée à la page 584.

Deux leUres du roi à mon père , en date des 2 et 3 décembre 18 13, sont insérées à la page 584.

Deux lettres de mon père au roi , en date de» 3 et 5 décembre l8 13, sont insérées aux pages 584 et 585.

A M. ROBDKRER, A PARIS (1).

Pointe Brèeze , le 26 novembre 1819.

J'ai reçu , mon cher Rœderer, votre petite lettre d'Anvers et la comédie qu'elle m'annonçait. Je l'ai lue dans la soirée même de sa réception. Il est fâcheux que le ridicule qu'elle signale soit aussi commun de nos jours qu'au siècle du

(1) (Note de Védiieur.) ici commence la série des lettres écrites d'Amérique à mon père, par le roi Joseph.

Marguillier. Il faut s*en consoler, en se disant que telle est Tespèce humaine. La résignation est la vertu de l'expérience. Il faut se réjouir des exceptions, et les recevoir comme des bienfaits de la destinée : sous ce point de vue, vous ne devez pas douter du plaisir que m'a fait votre lettre.

Pourquoi ne pas me donner le nom de l'Américain qui vous a parlé de moi ? J'aurais pu vous indiquer quel degré de confiance vous devez avoir à ce qu'il vous a dit de ma manière d'être dans ce pays. Vous ne pouvez pas avoir cru à ma dignité de citoyen américam. J'ai toujours cru plus aux devoirs des individus qu'à leurs droits ; mais je crois encore aux droits des nations, elles seules peuvent délier ceux qu'elles ont lié. En me rappelant l'époque de notre voyage à Anvers , vous me rappelez une époque que vous ne devez pas penser que je puisse oublier, tant que mon devoir me dira de m'en souvenir. Voici la vérité : J'avais acheté, sous le nom d'un citoyen américain, la propriété où je vis aujourd'hui. La législature de l'État du Jersey, où est située cette propriété, était alors réunie; elle en fut instruite, et par un mouvement spontané , et à l'unanimité , elle chargea le gouverneur de TÉtat de me fmre savoir qu'elle était contente de la préférence que j'avais donnée à cet État pour y fixer ma résidence, qu'elle levait à mon occasion les entraves qui jusque-là empêchaient les étrangers d'acquérir des terres : elle fit remonter celte mesure législative à la date de mon acquisition simulée. Le gouverneur de. l'État s'acquitta de sa commission en des termes qui durent me flatter beaucoup , puisque je crois les mériter. Cette loi a été, quelque temps après, adoptée en grande partie par TÉtat de Pensylvanie; elle le sera probablement par l'État de New-York, et par quelques autres. Pour devenir citoyen américain, il y a desdémarches prescrites par les lois, dont je n'ai pas eu occasion de m'occuper, puisqu'il me suffit d'être protégé par elles en ma qualité d'homme et de propriétaire, sans chercher des droits politiques dont je n'ai que faire. — Ce pays est tel que je n'ai pas encore éprouvé un seul dégoût depuis cinq ans; et il n'est pas un seul jour, durant les dix dernières années que j'ai passées en Europe, qui en ait été exempt. Les théories qui nous ont occupé pendant si long-

LErrRES DU ROI JOSEPH, DE LA REINE JULIE, ETC.

àT

temps ne sont pas vaines : la liberté, Tégalité légale, sont ici le pain du pauvre comme celui du riche ; ici, je suis encore à savoir qu'il y ait un gouvernement, des magistrats, des agents publics, une police quelconque.

J'espère encore que ma femme et mes enfants viendront ici au beau temps. C'est dans ce pays surtout que Ton a besoin d'une famille : les mœurs domestiques sont le charme de la vie américaine. Il y a bien de grandes assemtalées dans les grandes villes , des spectacles publics où tout le monde est admis; les étrangers sont bien reçus dans un pays quils viennent fertiliser, par des Américains qui hier ou avant-hier étaient eux-mêmes étrangers. Un étranger reçoit un dîner, il est invité à tous les thés de la ville , mais l'intérieur de la famille lui est fermé ; tout homme est profane au sanctuaire intérieur, et l'étranger n'est jamais m- \\té sans façon.

J^ai reçu , il y a un an , les lois de Naples, dont je vous remercie. Je voudrais qu'il pût entrer dans vos convenances de m'envoyer un écrit que vous avez rédigé sur Fadministration de ce royaume , dont je ne ferais que l'usage que vous voudriez , mais qui, au pis aller, me servirait de renseignement pour une époque et un pays sur lesquels je n'ai pas la moindre note. Si vous trouviez l'occasion de faire la même demande de ma part à MM. de Girardin, Miot, Dumas, Saint-Anastase , tout ce qu ils pourraient m'envoyer pourrait me servir comme matériaux, puisque je n'ai plus que ma mémoire et les lois que vous m'avez envoyées, ce qui n'est pas assez pour ce que j'en voudrais faire. Parmi les quatre personnes ci-dessus, il en est deux qui pourraient avoir consené quelques notes sur TEspagne. Je ne leur écris pas directement , pour ne pas multiplier mes lettres en France , ce qui pourrait leur nuire dans un cas donné , et jamais leur servir.

Je ne vous ai pas parlé de mon séjour plus habituel : c'est un parc de mille acres enceint par la Delaware, qui est plus large que le Rhin à Cologne; par la Crosswich, plus large que la Seine à Paris; et deux ruisseaux, tels qu'il les fallait aux bergères de madame Deshoulières. Ma maison est au confluent des deux rivières, élevée sur un plateau qui les domine de cent pieds; la Delaware coule vers Phi- |

ladelphie , et me montre, à trois milles de mon habitation, le premier établissement de Guillaume Penn avant qu'il eût fondé Philadelphie ; à six milles devant moi , est la ville de Trenton, capitale du New-Jersey; la Delaware en vient; elle ne commence à être navigable que là. Sur la droite, s^étend la fertile Pensylvanie, cultivée comme un jardin , et parsemée de maisons de campagne des plus heureux cultivateurs du monde. Sur la gauche est New-Jersey, encore en partie sauvage, et le devenant davantage à mesure que l'on s'approche de la mer, dont les terres riveraines sont aussi mauvaises que celles des landes de Bordeaux, et comme elles couvertes d'arbres verts; mais à mesure qu'on se rapproche de la Delaware, les terres sont meilleures , partagées en une infinité de petites fermes de 4 à 600 acres, plantées de pommiers, et semées de maïs et de grains. Ce pays est sablonneux et peu riche. La Delavare le sépare de la Pensylvanie, où lès terres sont fécondes et très-productives. Six fois par jour, les sfeumhoots se présentent sous ma maison; en trois heures, ils vous mènent à Philadelphie , qui est sans contredit la ville la plus régulière, la plus tranquille, la plus commode, la plus belle du monde. En six heures, on esta New-York, la ville la plus bruyante, la plus commerçante, la plus men'eilleusement située, sur une baie plus large et plus grande que celle de Toulon , entre deux rivières navigables et immenses, qui la représentent comme une île chargée d'édifices somptueux, et entourée d'une forêt de mâts et de vaisseaux de toutes les espèces.

Je finis une bien longue lettre , en vous demandant des nouvelles de vos enfants. Ma femme m'a écrit, dans le temps, la perte que vous avez faite de madame Rœderer. Elle Ta vivement regrettée.

Je vous prie de ne pas douter de ma sincère amitié.

Votre affectionné ,

Joseph.

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