PAS DIDEROT
On se rappelle que l'Institut national, ayant demandé au prince Henri de Prusse un manuscrit de Gresset, dont on le croyait possesseur, le prince répondit qu'il ne connaissait pas l'ouvrage de Gresset , mais qu'il possédait un manuscrit de Diderot, intitulé Jacques le fataliste, et qu^il l'offrait à l'Institut.
L'Institut a accepté l'offre du prince , qui
bientôt a annoncé, par une seconde lettre, l'envoi du manuscrit..
D'après ces faits , plusieurs papiers publics ont supposé que c'était PInstitut national qui avait fait imprimer et publier Jacques le fatnliste. Ils se sont trompés. Le manuscrit envoyé par le prince Henri n'est pas encore arrivé ; rinstitut ne connaît point l'ouvrage ; et c'est sur une copie qui existait à Paris que le libraire Buisson a imprimé l'édition tlont nous parlons. Il peut être bon pour l'Institut, pour Diderot et pour le prince Henri que ce fait soit connu.
Qu'est-ce que l'ouvrage? Ces mots,/a<?ques et son jnaifre, annoncent un roman. Cet autre mot , le Fataliste, annonce du dogme. L'ouvrage est- il donc un roman dogmatique ou philosophique? Nullement; il n'y est question de fatalisme que dans un refrain de Jacques, qui, par habitude, par tic, et nullement par doctrine, s'écrie, à tout ce qui lui arrive : Cela était écrit là-havt.
Au fond , l'ouvrage est un assemblage d'anecdotes, d'historiettes, d'aventures toutes véritables , toutes connues des contemporains de Diderot. Plusieurs ne méritaient peut-être pas d'être racontées; plusieurs autres offrent des scènes très-libres. Ce n'est pas un de ces livres qu'un père ou une mère de famille puissent laisser traîner sur leur cheminée ; mais ce qui est libre- n'est pas pour cela obscène, licencieux, ni surtout immoral. L'écrit libre I>eut exciter des désirs, mais l'écrit obscène les tourmente; l'écrit licencieux désordonné l'imagination ; l'écrit immoral la corrompt. L'image vive des plaisirs de l'amour peut, en tombant dans les mains de trop jeunes gens , allumer des passions anticipées : c'est le danger des écrits libres; mais ils rendent aux hommes qui sont sur le déclin delà vie des plaisirs parles souvenirs, et ce n'est point un mal. Les lectures joyeuses sont les bonnes fortunes des vieillards. Ainsi , sans approuver cette espèce de livres, sans la condamner, contentons-nous de dire aux hommes mûrs de n'en pas trop faire de bruit devant la jeunesse, et de ne pas les laisser trop exposés à sa curiosité.
Quant à la forme, figurez-vous cent anecdotes, historiettes etavenlure.^, antées les unes sur les autres, et enchevêtrées de telle sorte que l'histoire de Jacqucs^et celle de son maître,
EXTRAITS RAISONNES
qui n'occupent pas en tout cinquante pages , sont disséminées dans plus de six cent c^u'on est obligé de lire pour arriver au dénoûment. Mais il faut ajouter tout de suite que, malgré la surchai^e et Tintemiption des événements, l'intérêt de chacun se soutient et le fil de tous se retrouve. L'auteur a poussé aussi loin qu'il est possible Tart de tourmenter la curiosité sans Paffaiblir, et de s'en jouer sans la lasser; art qui suppose sans doute beaucoup d'esprit, mais au fond peu louable , et dont l'exemple même peut être dangereux; car il ne serait pas étonnant, vu notre inclination actuelle pour les choses bizarres, que mille romans ne se fabriquassent dans le cours d*nne année sur ce modèle : qui pourrait répondre même qu'on n'en portera pas l'imitation jusque dans l'art dramatique, et que quelque jour Phèdre n'interrompra pas son entretien avec Hippolyte pour lui proposer d'aller voir Calus Gracchus^ et entendre /A Marsei/laise !
Le style de Jacqups le fataliste n'est pas toujours d'un goût délicat. Mais il a partout de la couleur et du mouvement : une couleur toujours vive et vraie, un mouvement toujours rapide et naturel. Ce que l'auteur raconte, il le peint; ce qu'il met en scène, il Tanime. L*épisode de madame Lapommeraye est un chef-d'œuvre.
Quand on considère à quel point Diderot avait l'esprit observateur, gai, moral, satirique, et l'imagination dramatique, on ne voit pas ce qui lui eût manqué pour être un excellent poète comique; et Ton est étonné qu'il n'ait pas cultivé le talent de mettre des caractères au théfttre ; surtout après avoir fait un heureux essai de ce talent dans son Père de Famille, où le rôle de commandeur est l'image fidèle du Trœassier.
Voici quelques-unes des petites histoires qui se trouvent répandues entre les plus importantes:
« Si je vous disais (c'est Jacques qui parle à son maître) qu'un limonadier, décédé il y a quelque temps dans mon voisinage, laissa deux pauvres orphelins en bas âge. Le commissaire se transporte chez le défunt^ on appose un scellé. On lève ce scellé, on fait un inventaire, une vente ; la vente produit huit à neuf cents francs. De ces neuf cents francs, les frais de justice prélevés, il reste deux sous pour cha-
que orphelin } on leur itiet à chacun ces deux sous dans la main, et on les conduit à l'hôpital. — Le Maître : Gela fait horreur. -^ Jacques : Et cela dure. »
Qu'aurait dit le maître de Jacques s'il avait vu le l^islateur, la loi même, plus impitoyables mille fois que les commissaires et les huissiers d'autrefois , conduire, traîner à l'hôpital , non pas seulement les orphelins de l'artisan malaisé, mais les citoyens opulents, les fem mes, les vieillards les plus habitués à l'abondance, après les avoir fait dépouiller par des scélérats qu'ils ont nourris? Nous avons vu cela^ nous... et cela dure!,,, et même on cite des gens qui voudraient ramener sur nos têtes les mêmes iniquités qui pendent sur nos fortunes. Mais... nous saurons nous préserver. Nous avons une grande ressource !... celle de cet enfant dont parle Jacques dans un autre endroit :
(c Un jour, dit-il, un enfant, assis au pied du comptoir d*UDe lingère, criait de toute sa ftirce^ La marchande, importunée de ses cris, lui dit : 'Mon ami, pourquoi criez- vous? — C'est qu'ils veulent me faire dire A. — Et pourquoi ne voulez-vous pas dire A ?«.. — C'est que je n'aurai pas »tôt dit A , qu'ils voudront me faire dire D. 0
De même lorsqu'on voudra nous faire recommencer l'alphabet révolutionnaire^ lorsque quelque orateur nous proposera ces mots èuspfcts et exclus y nous crierons à tue^te, et nous assourdirons la France entière, pour ne pas être bientôt obligés de dire réclms après exclus^ et assassinés après téclus,
(Journal d'économie publique , da 30 vendémiaire an V. — 21 octobre 1796.)