‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 127 sur 208 · LA RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

LA RELIGIEUSE

PAS DUHmOT.

Une religieuse échappée de son couvent, poursuivie par ses supérieures, cherchée par la police, dénuée de parents et d'amis, réfugiée à Versailles chez une fenune compatissante» près de laquelle elle n'a d'autre titre que sa détresse, adresse à un M. de Croismare, qui habite la Normandie, l'histoire des vœux qui l'ont enfermée malgré elle dans le cloître, et des persécutions qu'elle y a éprouvées. Ce M. de Croismare s'était intéressé pour elle»

sans la connaître^ dans un procès qu'elle avait soutenu avant son évasion^ pour obtenir la cassation de ses vœux y et dans lequel elle avait échoué. Instruite de cette conduite généreuse, elle a eu recours à lui pour être placée, comme gouvernante ou simple domestique , et c^est à cette occasion qu'elle a écrit ses mémoires.

Suzanne (c'est le nom de Tinfortunée) est d'abord placée comme pensionnaire au couvent de Sainte-Marie. La supérieure, femme artificieuse, confidente des vues des parents de Suzanne, emploie toute son adresse à la gagner. Un père Séraphin , son confesseur, l'exhorte à embrasser la vie religieuse. Elle y répugne, elle s'afflige des instances qu'on réitère près d'elle. Cependant elle consent, à force d'obsession, à entrer en noviciat, se réservant de ne pas s'engager plus loin.

Écoutons ce qu'elle nous dit d'abord de ce temps d'épreuve ; ici déjà se développe le caractère du régime monastique.

a Si l'on observait, dit Suzanne, toute l'austérité du noviciat^ on n'y résisterait pas ; mais c'est le temps le plus doux de la vie monastique. Une mère des novices est la sœur la plus indulgente qu'on a pu trouver. Son étude est de vous dérober toutes les épines de l'état , c'est un cours de séduction la plus subtile et la mieux apprêtée. C'est elle qui épaissit les ténèbres qui vous environnent, qui vous berce, qui vous endort en vous séduisant, qui vous fascine. La nôtre s'attacha à moi particulièrement. Je ne pense pas qu'il y ait aucune âme jeune et sans expérience, à l'épreuve de cet art funeste. Le monde a ses précipices ; mais je n'imagine pas qu'on y arrive par une pente aussi facile. Si j'avais toussé, j'étais dispensée de l'office , du travail , de la prière, je me couchais de meilleure heure, je me levais plus tard; la règle cessait pour moi. Imaginez^ monsieur, qu'il y avait des jours où je soupirais après l'instant de me sacrifier. U ne se passe pas une histoire fâcheuse dans le monde qu'on ne vous en parle ; on arrange les vraies, on en fait de fausser; et puis ce sont des louanges sans fin et des actions, de grâces à Dieu , qui noua^ met k couvert de ces humiliantes disgri^ces. Cependant approcha ce temps que j'avais quelquefois hâté par mes désirs. Alors^ je devins rêveuse, je sentis mes répugnances se réveiller et s'accroître..,. »

Le temps des vœux arrive. La mère de Suzanne, le pèi'e Séraphin, la supérieure n'épargnent rien pour la décider ; sa mère ordonne et menace; le moine représente, la supérieure séduit. Suzanne, obsédée, déclare enfin qu'elle consent à ce qu'on exige. La cérémonie est annoncée. Les cloches sonnent pour apprendre à tout le monde qu'on va faire une malheureuse, t-a victime est préparée. On la conduit à l'autel. Tout le monde était debout; il régnait un profond silence. L'évéque qui présidait à la profession , dit : Marie-Suzanne Simonin , promettez -vous de dii*e la vérité ? — Je le promets. — Est-ce de votre plein gré et de votre libre volonté que vous êtes ici î — Non. Celles qui accompagnaient Suzanne répondent, Oui. — Marie^uzanne Simonin , promettez-vous à Dieu chasteté, pauvreté et obéissance ? — ... Non , monseigneur. -»- Il recommence : Marie-Suzanne Simonin, promettezvous à Dieu chasteté, pauvreté et obéissance. — Non. — Mon enfant, remettez-vous, et écoutez-moi. — Monseigneur, vous demandez si je promets à Dieu chasteté, pauvreté et obéissance; je vous ai bien entendu, et je vous réponds que non.., Le voile de la grille tombe ; les religieuses entourent Suzanne, l'accablent de reproches, on l'enferme dans sa cellule ; après un mois de réclusion, sa mève vient la chercher, et l'emprisonne à son tour dans une chambre de sa maison; elle l'y tint six mois. Enfin , un confesseur commun de la mère et de la fille découvre à Suzanne, dans un entretien particulier, les motifs secrets qui font souhaiter à ses parents qu'elle entre en religion , et les risques qu'elle court à s'y refuse». Une conversation que Suzanne a ensuite avec sa mève, la décide y elle se résigne à être religieuse,.

On la conduit à Longchamp. La supérieure, madame Demoni, est une femme rare, qui unit la bonté à la sagesse, la chaleur de l'ânve à la force de l'esprit. Elle était née poqr être prophétesse; elia en avait le caractère. Ses pensées, ses expressions, ses images pénétraient jusqu'au fond du cœur; d'abord on l'écoutait^ peu à peu on était entraîné, on s'unissait à elle, l'âme tressaillait, et l'on partageait ses transports. Son dessein n'était pas de séduire, mais certainement c'est ce qu'elle Caisait toujours. Elle aime bientôt Suzanne,

EXTRAITS RAISONNES

et bientôt Suzanne lui donne toute sa confiance.

Le temps du postulat se passa doucement. Suzanne fit ensuite son noviciat sans dégoût. Quand un sentiment trisCe Taffeclait, elle avait recours à sa supérieure, qui Terabrassait, développait son âme, exposait ses raisons, se prosternait, priait haut avec tant d'onction, d'éloquence, d'élévation et de force, qu'on l'eût crue inspirée de l'esprit de Dieu... Mais le temps de la profession s'approchant , Tinvin cible aversion de Suzanne est prête à surmonter ses résolutions. Des scènes du plus touchant intérêt se passent entre elle et sa vénérable supérieure; celle-ci fait d'inutiles représentations à la roèrede Suzanne. Le jour fatal est arrivé : Suzanne devenue stupide , réduite à i'itat d'un automate , est conduite à l'église : la cérémonie se fait sans qu'elle y prenne part ; son esprit est absent. Elle dispose d'elle-même à son insu, ses vœux sont prononcés.

Elle est plusieurs mois dans une sorte d'aliénation ou plutôt de léthargie, et dans cet intervalle sa supérieure meurt, ainsi que sa mère.

A la mère Demoni succède la sœur sainte Christine , caractère petit , tête étroite et brouillée de superstitions , donnant dans les opinions de ce temps-là, prenant parti dans les questions du jansénisme^ du molinisme, favorisant, disgraciant les religieuses selon leurs opinions, rigoriste, prescrivant le cilice, la discipline, et surtout ennemie de celles qui avaient été aimées de la supérieure précédente. Suzanne tracassée, humiliée, tourmentée de mille manières par cette femme méchante, méditant sans cesse quelques moyens.de s'arracher la vie, résolue enfin à se jeter dans un puits du jardin , ne se résigne à conserver la vie qu'en voyant ses compagnes, devenues ses ennemies, souhaiter sa mort.

Bientôt relevée de son abattement , elle conçoit le projet de faire résilier ses vœux. On la pénètre, au seul changement de sa physionomie ; on exerce sur elle toutes sortes d'inquisitions ; on veut savoir ce qu'elle a fait du papier qui lui a été donné pour écrire sa confession, et sur lequel on soupçonne qu'elle a écrit le mémoire de ses griefs; on la fouille, on visite sa cellule; on la déshabille. Elle avait confié son écrit à une jeune sa»ur; on exige d'elle la révélation de ce qu'il contient ; elle la refuse. La supé-

rieure menace , Suzanne refuse toujours ; elle est condamnée à aller en paix. De cruelles compagnes se saisissent d'elle ; on lui arrache son voile ; on la dépouille sans pudeur ; on se saisit du portrait de son ancienne supérieure . qu'elle portait sur son sein ; on la couvtc d'un sac, et on la conduit , la tête et les pieds nus, à travers les corridors semés de verres cassés, dans un souteirain , où on la jette sur une natte à demi pourrie. On la laisse là trois jours.

Rendue à ses exercices religieux , elle fait parvenir son mémoire à un avocat; et bienlAt sa demande est signifiée juridiquement à sa supérieure.

Ici commencent des persécutions infeniales. Après quelques jours de prières pour la religieuse abandonnée de Dim; après quelques cérémonies funèbres dont elle est l'objet , et pendant lesquelles, étendue dans un cercueil au milieu du chœur, elle est considérée comme un cadavre, trempée d'eau bénite, etc., la communauté entière se sépare d'elle. On lui refuse à manger ; l'entrée de l'église lui est interdite. Couchée à la porte du chœur, au moment des oftices, ses compagnes la foulent aux pieds en entrant et en sortant. On dégarnit sa cellule, même son lit; elle couclie sur la dure. On lui ôte son bréviaire , on lui défend de prier Dieu ! On l'épie le jour, la nuit , jusque dans son sommeil ; on lui suppose toutes sortes de crimes. Enfin , on la déclare pousédée; et en conséquence, on demande un grand vicaire pour Texorciser et visiter la maison.

A l'approche de la visite , on emploie toutes les méchancetés qu'il est possible d'imaginer pour réduire au désespoir celte malheureuse , et lui faire perdre l'esprit ; on l'exténue par le jeûne et les veilles ; on la met à toutes les épreuves de la douleur. Quel tableau que celui où la supérieure , accompagnée de religieuses aussi cruelles qu'elle, portant l'une un crucifix, l'autre un bénitier, les autres des cordes, entourent leur victime dans sa cellule ! Levezvous! lui dit la supérieure d'une voix forte. — Elle se lève. — Mettez-vous à genoux , et recommandez-vous à Dieu. Elle croyait qu'on venait la supplicier. L'effroi la saisit; elle tombe. Qu'on la mette debout , dit la supérieure. « On me prit sous les bras, dit Suzanne

dans son récit ^ et Pon me releva. La supérieure ajouta : Puisqu'elle ne veut pas se recommander à Dieu^ tant pis pour elle ; vous savez ce que vous avez à faire^ achevez. Je crus que ces cordes étaient destinées à m'étrangler^ je les r^ardai. Mes yeux se remplirent de larmes. Je demandai le crucifix à baiser , on me le refusa. Je demandai les cordes à baiser , on me les présenta. Je me penchai y je pris le scapulaire de la supérieure, et je le baisai. Je dis : Mon Dieu^ ayez pitié de moi ! Chères sœurs ^ tâchez de ne pas me faire souffrir... Et je présentai mon cou. »]

On rassied sur sa paillasse^ on lui he les mains derrière le dos. On lui place un grand Christ de fer sur les genoux.

La supérieure 9 absente un moment, revient bientôt avec ses satellites. On fait lever la malheureuse, qui croit qu'on la conduit au supplice ; on la menait au grand vicaire. Les unes la poussent , les autres la tirent en arrière , comme si elle eût répugné à entrer à Téglise... Le grand vicaire l'interroge : — Renoncez-vous à Satan et à ses œuvres ? — Au lieu de répondre , elle fait un mouvement en avant, et jette un cri perçant, qui effraye tout le monde. Le grand vicaire se trouble, et s'attend à quelque chose d^extraordinaire: — Ce n'est rien, monsieur, lui dit la malheureuse ; c*est une de ces religieuses qui m'a piquée vivement avec quelque chose de pointu. — L'archidiacre, homme sage, fait éloigner les religieuses, il reprend ses questions. Suzanne y répond avec justesse, candeur, onction ; elle évite d'apcuser ses plus méchantes compagnes, même sa supérieure.

L'archidiacre est éclairé par ses réponses sur les horreurs exercées et tramées contre elle ; il réprimande lasupérieure, et Suzanne éprouve des traitements moins affreux.

Cependant son procès allait mal. Elle le perd.

Le lendemain de la nouvelle, la communauté tient conseil. Suzanne est condamnée à un mois d'affreuses pénitences, à une amende honorable répétée trois jours de suite. Sa santé ne peut résister à tant d'épreuves; elle tombe malade. Dans cette nouvelle situation elle éprouve quelque douceur : une jeune sœur, la même à qui elle avait confié son mémoire, de qui elle avait reçu plusieurs bons offices et d'utiles avertissements dans ses persécutions, lui

fait goûter toutes les consolations de l*amitié la plus tendre, les jours qu'elle est d'infirmerie. On ne peut lire sans une vive émotion tout ce que fait, tout ce que dit de généreux et de sensible la jeune sœur Sainte-Ursule , la seule Ame douce et compatissante qui se soit trouvée entre tant de caractères endurcis par la vie monastique.

Suzanne sent que ses forces l'abandonnent ; tout annonce sa mort prochaine. Elle demande la satisfaction de voir la communauté réunie près d'elle.

Quel spectacle attendrissant! Toutes ses persécutrices sont autour de son lit. Elle leur distribue les petits meubles de sa cellule dont elle peut disposer. Elle donne ce qui a le plus de prix, à celles qui lui ont servi de satellites lorsqu'on l'a conduite au cachot. — Chère sœur, souvenez-vous de moi dans vos prières , dit-elle à celle qui la tenait par la corde dans son amende honorable. Et en lui présentant son rosaire et son Christ : Soyez sûre que je ne vous oublierai pas devant Dieu.

Elle tombe en léthargie ; on la croit morte... Cependant elle est rendue à la vie. Mais sœur Sainte-Ursule est attaquée de la même maladie que son amie; et celle-ci lui rend les soins qu'elle a reçus d'elle.

Combien ce contraste de l'amitié compatis* santé et de la haine envenimée , au sein d'un cloître où toutes les affections sont concentrées par la solitude , donne de charme à Tune et ajoute à Podieux de Tautre! Sœur Sainte-Ursule succombe à la violence du mal; elle meurt entre les bras de Suzanne, après lui avoir fait tirer, d^un double fond placé dans un tiroir de son oratoire , un paquet de papiers dont elle n'avait jamais pu se séparer, et qui contenait sans doute le secret de son cœur. Voilà donc Suzanne retombée seule dans le monde , et ne connaissant plus personne qui s'intéresse à elle!

Cependant son avocat a obtenu qu'elle serait transférée dans une autre maison , et elle est conduite au couvent d'Arpajon.

C^est un autre monde pour Suzanne que ce couvent. Là , la discipline monastique est plus que relâchée; les mœurs y sont déréglées. Une supérieure dissolue a introduit dans la maison ces désordres qui sont, entre les personnes d'un même sexe, la fausse image et le triste

EXTRAITS RAISONNES

supplément de Pamour. Elle a obtenu de l'imagination d'une jeune religieuse y des affections que la nature ne lui permettait pas d^obtenir de son cœur ; à peine Suzanne est arrivée , et déjà elle a fixé la prédilection de la supérieure^ excité les alarmes et la jalousie de sœur Sainte-^ Thérèse.

Quelques scènes de désordre, quelques peintures assez vives de 1 abandon de la supérieure^ se rencontrent dans cette partie. Elles ont ser^'i de prétexte à des reproches injustes contre Diderot. Ses tableaux sont vrais ^ mais ils devaient l'être ; car sa tâche était de peindre les vices ainsi que les malheurs du cloître. Sans doute ^ ils devaient aussi être voilés; mais ils le sont^ et ils le sont d'une manière parfaite. C'est Suzanne y c'est l'innocence même qui les peint : la chasteté de son cœur^ de ses regards, de sa plume, sa candeur, son ingénuité^ sont toujours entre les objets qu*elle indique et Tatr tention de ses lecteurs ; l'on peut assurer que le langage de Suzanne intéresse plus les âmes délicates, que les choses dont elle parle ne peut les occuper. Et d'ailleurs cette supérieure elle-même n'est-elle pas aussi malheureuse? n'est-elle pas tr^s à plaindre? Ses fautes sontelles sans intérêt» sans excuse? ou plutôt ne sont-elles pas encore une accusation très forte contre la vie monastique, qui, contrariant tous les penchants de la nature et tous ses besoins , réduit les victimes de serments inconsidérés ^ à lui donner le change par tous les moyens qui sont en leur pouvoir ?

Quoi qu'il en soit, le confesseur de Suzanne lui ordonne de se refuser désormais à toute intiii ité avec sa supérieure ; il lui défend de la voir seule; il lui fait horreur des caresses qu'elle en a reçues et qu'elle avait jugé innor centes, parce que son âme n'en avait point été complice.

La supérieure est désolée de l'éioignement que lui montre Suzanne ; la malheureuse passion qui la consume dérange sa raison , sa santé. Elle passe de la mélancolie à la piété, et de la piété au délire. Dans le premier de ces états, tantôt elle cherchait, tantôt elle évitait Suzanne ; traitant quelquefois la conmiunauté avec sa douceur accoutumée , et passant subitement à une rigueur outrée; faisant sonner pour descendre au chœur, et un moment après faisant sonner pour se renfermer chez soi. En-

suite elle passe des semaines entières sans sortir de chez elle , ou bien elle erre dans les c(m*ridors; elle va frapper aux portes des religieuses, leur disant d'une voix plaintive : a Sœur une tt telle, priez pour moi, » Elle attache au voile de la grille un écrit portant ces mots : a Chères « sœurs, vous êtes invitées à prier pour une re- « ligieuse qui s'est égarée de ses devoirs , et a qui veut retourner à Dieu. » Une autre fois elle écrit : « Chères sœurs , vous êtes priées a de demander à Dieu d'éloigner le désespoir a d'une religieuse qui a perdu toute confiance « dans la miséricorde divine. » Elle jeûnait, se macérait. Elle entendait Toflice dans les stalles inférieures. Il fallait passer devant sa porte pour aller à l'église : lii, on la trouvait prosternée le visage contre terre ; elle ne se relevait que quand il n'y avait plus personne. Un jour Suzanne, sortant de sa cellule, la trouva prosternée, les bras étendus et la face contre terre ; et elle dit à Suzanne : « Avance^, marchez, foua lez->moi aux pieds; je ne mérite pas un autre a traitement. » Elle fait une confession générale; bientôt elle devient silencieuse, ne dit plus que oui ou non ; elle se promène seule , se refuse les aliments ; son sang s'allume , la fièvre la prend , et le délire succède à la fièvre... Elle voyait Dieu , le ciel lui paraissait se sillonner d'éclairs , s'entr'ouvrir et gronder sur sa tète ; des anges en descendaient en courroux... Le moment d'après, elle avait tout oublié... Ou ne tarda pas à la séquestrer... Après avoir vécu plusieurs mois dans cet état déplorable, elle mourut...

Une femme superstitieuse la remplace. — Suzanne est accusée devant elle d'i^voir ensorcelé sa devancière. Les persécutions se renouvellent.

C*est dans ces circonstances qu'elle s'évade de son couvent, et c'est là que finissent ses mémoires.

L'extrait que nous en présentons n'en donne qu'une faible idée. Ce sont les détails qui font tout l'intérêt d'un pareil ouvrage , c'est la vérité des discours et des tableaux qui en fait le charme ; et ces beautés ne peuvent passer dans un extrait.

Voici ce qu'a écrit, relativement à l'exécution de l'ouvrage , une plume élégante et judicieuse : « Cette production est une preuve de plus de la beauté du talent de Diderot. Elle a

la pureté de celles quil n'a point tourmentées : les personnes qui ont eu le bonheur de vivre dans son intimité savent que lorsque Timprimeur^ le temps le pressaient , il faisait tou-^ jours bien ; que lorsqu'il composait rapidement et sans ratures , rien ne troublait la net-« teté de ses idées ^ et n'altérait le charme de sa diction ; que ses défauts naissaient de ses cor*rections , et que la perfection , qui quelque-p fois a prévenu ses vœux , s'est constamment refusée à ses efforts. » {[Nouvelles politiques.)

Quelques personnes qui ont parlé de ce» mémoires ont regretté qu'à la fm ^ Téditeur eût révélé au public qu'ils n'étaient qu'une fiction. Pourquoi ce regret ? La vérité des détails et du style est si parfaite qu'on n'en croit pas Fédi^ teur; et on a bien raison. Certes^ si tous les événements rassemblés dans ces mémoires, si tous les sentiments qui y sont développés n'ont pas apparteim à l'existence d'une seule et même personne y ils ont composé celle de dix ou de vingt ; et ce roman est à la tête de ceux l'ont on peut dire qu'ils renferment plus de vérité que l'histoire.

Un mérite particulier à cet ouvrage , c'est d'être exempt de vaines déclamations contre les couvents ) et surtout d'exagération dans les choses qui les accusent. On y voit une supé-^ Heure digne du plus profond respect; des ecclésiastiques vertueux; plusieurs religieuses aimables^ bonnes, compatissantes. L'institutiop y est traitée comme les vices mêmes qui en procèdent, avec l'indulgence de la raison, bien différente de celle de préjugés complices. Nous remarquerons comme une preuve de l'impartialité qui a caractérisé Diderot, et qui convient si bien à un philosophe, qu'il rend à la religion chrétienne un grand hommage, lorsque, peignant Suzanne assise sur son lit, les mains liées derrière le dos , un grand Christ de fer sur ses genoux , il lui met dans la bou-^ che ces paroles :'a Ce fut alors que je sentis la a supériorité de la religion chrétienne sur tou^ «c tes les religions du monde , et quelle pro- « fonde sagesse il y avait dans ce que l'aveu- « gle philosophie appelle la folie de la croix ! « Dans l'état où j'étais, de quoi m'aurait servi a l'image d'un législateur heureux et comblé de « gloire ? Je voyais l'innocent couronna d'épi- « nés , les mains et les pieds percés de clous , « expirant dans les souffrances ; et je me disais :

a Voilà mon Dieu , et j'ose me plaindre ! » Le véritable philosophe ne craint point d'accorder aux erreurs mêmes , les avantages qui leur appartiennent, parce qu'il sait ce qui les balance aux yeux de la raison.

Quelques personnes ont paru croire que la . Religieuse avait perdu de son intérêt par la suppression des couvents, Malheui^usement l'état de l'opinion laisse encore à cet écrit le mérite d*une très-grande utilité. Les couvents n'existent plus; mais combien de gens en sont venus à les regretter! combien de vœux osent se déclarer pour leur rétablissement I L'on- • vrage de Diderot semble avoir été mis en réserve par la philosophie , pour réprimer la der^ nière tentative d'une superstition impie ou d'une hypocrisie barbare.

Au reste, la Religieuse peut avoir encore une autre utilité que celle de montrer les maux attachés aux vœux monastiques. Quelle est, en effet, l'origine à laquelle Taufeur fait remonter le malheur de Suzanne ? Comment , par quels faits explique-t-il la dureté de son père , la barbarie de sa mère , l'aveu que donnent des amis communs à la résolution de l'un et de l'autre pour la profession de cette infortunée? Par une circonstance qui n'influe que trop souvent sur la destinée des familles : l'illégitimité de sa naissance ; elle doit le jour à une infraction de la foi conjugale. L'infidélité de la mère de Suzanne est connue de sa fa^ mille , au moins soupçonnée de celui que les lois lui ont donné pour père , et oubliée du père que lui ont donné la nature et l'amour. Ainsi, c'est une action que nos mœurs corrompues nous permettent à peine d'appeler du nom de faute , c'est une infidélité commise en faveur d'un amant ingrat, qui a fait un époux malheureux et une mère criminelle, et a voué l'enfant le plus aimable et l'innocence la plus pure, à tous les supplices que peut endurer une créature humaine! Imi)ortante et terrible instruction, qui pénètre profondément les lecteurs les moins attentifs! La peinture des maux soufferts par Suzanne n'est pas moins une leçon de morale que de police publique; elle n'est pas moins éloquente contre l'adultère que contre le cloître ; car quand il n'aurait pas existé de couvents , on sent que Suzanne en aurait toujours trouvé les principales amertumes dans une famille dont elle était le

EXTRAITS RAISONNES

rebut. L'ouvrage de Diderot enseigne aux femmes que celles-là seules sont assurées d'être constamment bonnes mères, qui ont été fidèles épouses ; il les rappelle à la vertu par le double intérêt auquel la nature a voué leur âme tout entière.

La Religieuse restera , parce que c'est un monument des mœurs des cloîtres et une leçon de vertu pour les gens du monde, parce que tous les événements qu'il renferme sont pleins d'intérêt , que leur enchaînement est naturel, leur développement facile et vrai, et que le style est admirablement d'accord avec le sujet.

{Journal d'économie publique, 30 brumaire au V. — 20 novembre 179C.)

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