PAR MADAME DR FLAHAUT
On sera peut-être étonné de ne trouver dans cette jolie production ni métaphysique, ni politique, ni théologie 5 trois nouvelles muses dont nos écrivains ne peuvent presque plus se passer^ et qui depuis quelque temps semblent vouloir remplacer toutes les autres. Mais on ne sera pas fâché d'y retrouver toutes les grâces réfugiées près d'une compagne digne d'elles, et on les reconnaîtra au charme inexprimable qu'elles ont répandu sur ses moindres paroles. On verra la nature observée avec intérêt et sentie avec délicatesse^ qui n'a pas besoin pour plaire^ de tout ce qui n'e^t pas elle^ qui
(1) L'article est signé F.-M. de Fontanesa jugé convenable de le désavouer, quoique personne ne Teût soupçonné d'en être Fauteur. Il était fort clair que Fauteur était Fiévée.
EXTRAITS RAISONNES
s'embellit de sa simplicité , qui ne dit son secret qu'à ses vrais amis^ et à qui tous les cœor^ répondent; lorsqu'elle trouve une voix qui parle son langage.
Le lecteur voudra donc bien se passer pour celte fois de bourreaux , de victimes, de raines, de fantômes, de cachots, de chaînes, de guichets, de tempêtes, de naufrages, de cass^ têtes, de calumets, de bûchers, de caciqueîi, de capucins, de serpenis, etc., etc. Qu'on ne s'attende pas même à ces réflexions profondes, à ces détails étonnants qui annoncent une connaissance de l'homme si bonne à cacher; ceci est une miniature, et non une anatomfe; notre auteur montre, et ne démontre pas. Qu'on ne cherche point non plus ces images hardies, ces traits sublimes, ces mouvements victorieux qui se glissent jusque dans dos pins légères brochures; on devine, dès les premières lignes , que l'écrivain est plutôt une Omphale qu'un Hercule, et que son pouvoir n'est pas dans la force, mais dans ce qui la subjugue. Malheur, en fait de littérature, à la femme forte ! Je craindrais que son style ne fût hommasse ; et dans ce genre, la femme ne doit pas plus se mesurer avec l'homme, que la sensh tive avec le chêne.
Ce petit recueil de lettres est l'histoire toute simple d'un jeune homme et d'une excellente jeune fille, qui s'aiment tout de suite et qui s'aimeront toujours.
Charles est rappelé de l'université pour rendre des soins à une mère mourante. 11 la trouve morte, et reste pour la consolation d'un père affligé. Dans les premiers embrassements, une larme de cet excellent père est tombée sur la main de son fils. Je la sens encore , dilHi^ cette larme de mon père , qui est tombée sur ma main !
Quelques jours après, le jeune homme, pK>" menant sa tristesse aux environs du château, entre la nuit dans un parc voisin; il entend des accents dont la mélancolie s'accorde avec 1» sienne. (C'est alors, ou jamais, que Vorem est le chemin du cœur). A mesure qu'il approche il est plus touché. La romance finit, il entend applaudir ; l«s applaudissements lui déplaisent. 11 voudrait que la voix n'eût chante que pour lui.
Son père le mène, peu de jours après, dans le château du lord Seymours, dont ce parc
DE QUELQUES ROMANS PUBLIÉS DE 1795 A i802.
dépend. Le jeune Charles y voit une mère intéressante, maïs infirme^ accompagnée de ses trois filles; et le premier regard lui dit que celte voix qu'il croit toujours entendre appartient à la troisième. La première est une étourdie qui n'aime que le bruit, la chasse, les chevaux et les chiens, et ce sont là ses titres à la prédilection marquée de milord. La seconde est un bel esprit manqué, précieuse, dédaigneuse, et surtout jalouse de la troisième. La troisième est la véritable, c'est Marie, Marie vraiment pleine de grâces. Elle n'aime ni la chasse , ni Pesprit, mais elle aime sa mère; elle la sert, elle se plaît à tous ses devoirs, elle s*embellit de toutes les vertus, et ne trouve de plaisir que dans le bien qu'elle fait. Ghai'les ne croit pas encore Taimer, mais il dit : Cest fa fille que nia mère aurait choisit'.
Marie ne tarde pas à sentir^ju'elle est aimée de Charles, Charles ne tarde pas à sentir qu'il est aimé de Marie. Le père de Tun , la mère de Pautre , le savent ; tout le reste de la famille le voit , car ces bons enfants n'y mettent que de la décence et point de ruse. Ils se voient souvent, ils se cherchent toujours, ils craignent un peu , mais ils espèrent beaucoup ; et même des Bohémiennes ont prédit leur union : ainsi comment en douter ?
Mais la calomnie vient éveiller la jalousie dans le cœur de Charles, et changer le nectar dont il s*euivre en poison. Charles, jaloux, n'en est que plus amoureux ; Marie , soupçonnée, n'en est que plus touchante. La calomniatrice était notre bel esprit qui, en essayant d'éteindre le feu, n'avait fait que le souffler. Marie en est quitte pour une petite confession générale, et cette confession est celle d'un ange.
Le père de Charles, la mère de Marie étaient depuis longtemps d'accord , il ne manque plus que le consentement du lord Seymours; mais on sait qu'il ne mariera jamais la cadette avant les aînées, et milady jouit dans la maison de tout le discrédit que la femme la plus sensible doit avoir auprès de Fhomme le plus farouche. 11 faut donc que le jeune couple se résigne à ce qui coûte le plus à l'amour et à la jeunesse... la patience.
Ici Ton trouve dans les lettres de Charles une lacune de plusieurs mois ; en voici là cause : Un soir, revenant à cheval à la maison
paternelle» ne pensant à rien, ou plutôt ne pensant qu'à une chose, son cheval l'a emporté... Il n'en sait pas davantage par lui-même. On lui a, depuis, raconté qu'il avait été trouvé sans connaissance, et porté dans son lit. On lui a dit encore que la connaissance lui était revenue quelque temps après, mais non la raison , et que dans son délire il n'a jamais articulé que deux mots. Le premier avait été: HÊwi /ère! il en remercie le ciel ; mais l'autre était: Marie; jamais que Mon père et \iarie! Comme il n'avait pas d'autres affections, il n'a pas eu d'autres idées, et tout son esprit, pour un temps, s'est tenu renfermé dans son cœur. Cependant sa raison reparaît enfin, et, revenu comme d'un long sommeil, il avait son père, il avait lady Seymours auprès de son lit. Tous deux se sont jetés aux pieds de lord Seymours, qqi a cru devoir demander à Marie si elle voulait joindre sa destinée au sort d un fou ; la bonne Marie a été au comble de ses vœux. Ses sœurs, loin de lui disputer sa conquête, en ont été charmées, d'autant plus que par ce mariage elles voyaient cette importune Marie, qui leur avait enlevé jusque-là tant d'homma-^ ges, comme établie aux Petites-Maisons. Ainsi donc , plus d'obstacles ; et l'heureux Charles recouvre à la fois sa raison et sa maîtresse, tandis que tant d'autres, en pareil cas, seraient obligés de choisir.
Cet ouvrage ne serait rien , s'il n'était pas charmant d'un bout à l'autre. C'est un arbuste dont on ne voit ici que la tige et les branches; mais en lisant le roman on s'apercevra bientôt que ces tiges et ces branches ont passé par les mains de Flore.
(Journal de Paris, du 30 nivôse an x.
— 20 janvier 1802.)