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LES DEUX AMIS, CONTE IROQUOIS, PAR 8AIKT-LAMBBRT

De vrais amis se partagent, dans l'occasion, le logement, la table, le lit; mais jamais le lit de leur femme ou de leur maîtresse. L'amitié n'accorde pas deux amanU rivaux; l'amour entre eux détruit l'amitié. L'intérêt de la société civile a autorisé en ce genre la préférence de soi sur son ami; il a même com-

EXTRAITS RAISONNES

mandé Texclusif à Tégoïsme et à l'orgueil des hommes; et l'opinion a flétri ceux mômes qui consentiraient trop manifestement à ne pas voir les partages que les fenmies font quelquefois d'elles-mêmes^ Tintérét de leur vanité étant quelquefois de posséder seules plusieurs hommes. La nature a jeté dans le cœur des hommes les semences de jalousie que l'état social y a développées. En faisant de Pamour le principe des plaisirs les plus vifs, elle lui a donné un grand ascendant sur lamitié^ qui n est la source que des plus doux et des plus nobles.

Aussi, chez les peuples civilisés', on ne peut voir l'amitié et l'amour aux prises dans un même c<£ur que pour faire un sacrifice ; jamais pour un partage. L'ami héroïque cède sa maltresse à son ami , l'ami ordinaire la dispute tout entière ; nous ne pouvons admettre un autre arrangement.

Beaucoup de gens connaissent cette anecdote d un matelot anglais : Sa femme l'ayant cru mort à la suite d'une traversée d'Angle terre en Amérique^ se remaria. Quatre ou cinq ans après cette nouvelle union , le premier mari reparut tout à coup, et revendiqua près de sa femme ses droits d'époux. De son côté le second mari ne voulant pas céder les siens, il s'ensuivit un petit arrangement qui , dit-on, fit le bonheur des trois personnes.

Cette histoire ne peut s'expliquer que par la bassesse d'âme des trois personnages, ou par un égal mépris de la part des deux hommes pour la femme qui se partageait entre eux.

Cependant on peut concevoir un état de société barbare, dans lequel l'amitié des hommes entre eux sera plus puissante que dans la civilisation, parce qu'elle y sera liée à toutes les idées religieuses et à toutes les habitudes, et où l'amour le sera moins. L'amour, dans nos mœurs, reçoit tous les genres de consécration imaginables; le contrat civil, l'engagement religieux scellent les promesses des amants, et ni la loi ni la religion ne font rien pour l'amitié. Déplus, dans des mœurs trèscivilisées, Kamour est plus que l'amitié, attendu qu'il est aussi l'amitié. Mais il en est tout autrement entre des demi-sauvages dont la religion consacre les amitiés, et ne fait rien pour leur amour; où l'homme, toujours en guerre avec l'homme et avec la nature entière, a plus be-

soin du secours d*un ami que dans aucane âtuation de la vie civilisée.

Aussi, là, un spectacle tout étranger pour nous peut s'oflnr. Les idées du partage, qui sont repoussées par toutes nos idées , doivent trouver accès parmi les leurs; et comme les sacrifices absolus, dont on met au théâtre ou dans les romans les préliminaires^ ont un grand intérêt pour nous, les prélimmaires et les ci^ constances d'un partage doivent en avoir aussi. C'est ce qu'a vu Saint-Lambert , c'est ce qull a essayé de montrer dans le conte des beux ^mtV. C'était une tâche difficile à remplir; elle demandait une profonde connaissance du cœur humain , de la nature des passions , de leur langage, et des modifications qu'y apportent les grandes circonstances de l'état social on vivent les personnages. Il fallait de plus une extrême délicatesse de pinceau , pour reculer ou voiler à propos les situations , et montrer les phénomènes de l'âme sans trop laisser voir les circonstances physiques qui en ont été l'occasion. C'est à quoi le talent ne suffisait peut-être pas; une sorte de bonheur était nécessaire au succès. Voyons comment le savoir, le talent, le bonheur, ont servi Saint-Lambert.

On trouve , à la fin du 5* volume des œuvres philosophiques de Saint- Lambert, un conte iroquois aussi intéressant par le fond qu'ilest touchant par la manière dont il est traité. Chacun sait quel talent cet illustre écrivain a mis dans ce genre de contes qu'on peut regarder conuue des essais sur les mœurs de Ihonime sauvage, et quel succès ont obtenu Ziméo et... Le conte des Deux Amis est le développement d'une grande idée philosophique.

Le prodige de la civilisation était sans doute de montrer dans toute sa force l'amour de deux hommes pour la même femme, et de nous faire voir ces deux amants, également combles des faveurs de la même maltresse, vivre heu* reux et amis. Il existe cent romans dont le foo roule sur l'idée contraire. Saint-Lambert est e premier, je pense, qui ait voulu nous montrer ce prodige , non chez l'honune civilisé, iw" chez le sauvage, c'est-à-dire chez l'homme ou la raison ne peut avoir d'empire sur ^^^^ sions. C'est, de toutes les manières de rés<^ dre une question, choisir la plus dimciie. voilà assez pour dire qu'il fallait du talent

du bonheur pour traiter ce sujet; nous

allons

DE QUELQUES ROMANS PUBLIÉS DE n95 A 180i.

tâcher de faire voir que Saint Lambert n'a manqué ni de l'un ni de l'autre.

Talho et Mouza^ deux jeunes Iroquois du village d'Ontaio> furent liés dès leur plus tendre enfance par les nœuds de Tamitié.

Le temps et l'ftge^ loin d'afTaiblir ce lien^ ne firent que le resserrer davantage ; et lorsqu'ils eurent assez de force et d'expérience pour attaquer dans la forêt le loup , le carcajou et le tigre^ ils pensèrent à se choisir un manitou. Disons que les Iroquois, ainsi que tous les sauvages^ adorent un Être suprême , et que le mnnttou , c'est le génie que le Grand-Esprit donne à chacun des sauvages pour veiller sur eux et les protéger dans tout le cours de leur vie; et ils croient qu'ils sont les maîtres d'attacher ce génie à tout ce qu'ils veulent. Chacun des deux amis attacha donc son génie à la personne de son ami. Mouza fut le manitou de Tolho^ et Tolho fut le manitou de Mouza.

Dès ce moment leur amitié leur devint sacrée; leSf soins qu'ils se rendaient avaient quelque chose de religieux; chacun d'eux était pour l'autre un objet de culte, un être divin. Us trouvèrent un courage plus ferme , une audace plus intrépide ; ils attaquèrent avec succès les animaux les plus féroces, et tous les jours ils revenaient dans Ontaio chargés de proie et de fourrures.

Les jeunes tilles des sauvages aiment beaucoup les bons chasseurs, qu'elles préfèrent même aux guerriers, parce que, chez les femmes sauvages, l'abondance vaut mieux que la gloire. Parmi les jeunes filles qui tentèrent la conquête de Tolho et de Mouza, Érimé était la plus aimable: elle avait dix-sept ans ; vive et gaie, elle aimait le travail et le plaisir; elle était coquette avec les jeunes gens, respectueuse et attentive avec un oncle nommé Ghériko, qui avait pris soin de son enfance.

Érimé essaye de plaire alternativement à chacun des deux amis. Mais les Iroquois étaient menacés d'une guerre avec les Ontaionis. Le moment des grandes pêches arrivant , Mouza et Tolho, soumis au préjugé des sauvages qui leur défend les plaisirs de l'amour avant vingt ans (ils n'en avaient que dix-huit), occupés des préparatifs de leur pêche, parurent faire peu d'attention aux agaceries de la jeune fille. Ils s'embarquèrent sur le fleuve Saint-Laurent, et abordèrent sur le rivage qui borde la partie du

fleuve la plus abondante en poisscns. C'est là qu'ils se surprennent mutuellement l'aveu de la passion qu'ils ressentent pour la même femme, pour Érimé , et qu'ils se peignent en détail la manière dont ils la sentaient. Ni l'un ni l'autre n'imaginaient encore de la combattre et de la vaincre. Tolho avait dans le caractère plus de fierté et d'impétuosité que Mouza: celui-ci était plus tendre; ils étaient également généreux, l'un par élévation d'âme, l'autre par tendresse. Ils avaient au même degré le courage, l'amitié et l'amour.

Après plusieurs discours par lesquels ils se rappelaient la conduite des jeunes sauvages qui avaient vaincu leur passion, ils forment le projet de ne retourner dans Ontaio que lorsqu'ils seront l'un et l'autre en état de revoir Érimé sans émotion. Ils se construisent donc une cabane sur le bord de la mer, et ils vécurent de leur chasse et de leurs fruits. De temps en temps ils se demandaient des nouvelles de l'état de leur âme, et d'ordinaire ils ne se répondaient que par un soupir.

Ils étaient plongés dans la plus profonde mélancolie, lorsqu'un jour Mouza adressa ces mots à son ami : « Je me suis interrogé, et je cr me suis dit : Si Tolho goûtait dans les bras ad'Érimé les. plaisirs de l'amour, pourquoi a mon âme en serait-elle affligée? mon àme c< qui est heureuse des plaisirs de Tolho? C'est a parce qu'Érimé serait à Tolho et ne serait « pas à moi. Mais si Érimé le veut, ne pouvons- <c nous pas être heureux l'un et l'autre? elle « serait à nous, et alors... » Tolho a aussi interrogé son cœur; il parle comme celui de Mouza, et si Érimé donne le sien à l'un et à Tautre, ou si elle leur laisse ignorer qui des deux elle préfère, Tolho et Mouza seront heiu*eux du bonheur Tun de l'autre.

Cette disposition prise , ils s'embrassèrent et se disposaient à retournera leur village, quand ils rencontrent dans leur chemin une troupe d'Otaionis, emmenant des prisonniers iroquois ! Bouillant d'ardeur, ne respirant que la vengeance, DOS deux jeunes gens, sans consulter le nombre, se précipitent sur leurs ennemis et les dispersent. Tolho court délivrer les prison^ niers. Quel est son bonheur quand il reconnaît Érimé parmi ceux qu'il vient de sauver!

Mais Mouza, en poursuivant avec trop d'acharnement les Ontaionis , a été fait prison-

3i2 EXTRAITS RAISONNES DE QUELQUES ROMANS PUBLIÉS DE 1795 A 1802.

nier. Tolho^ au désespoir^ court à la peuplade des Iroquois, demande des secours. On s'anne, etChérikO; oncle d'Ërimé, commande la troupe, qui , bientôt 9 se met en route. Ërimé, qui ne voulut plus quitter les pas de son libérateur, cueillait des fruits et les présentait à Tolho. Elle lui parlait et le consolait sans cesse. Celuici, touché et attendri , lui dit combien elle lui était chère : Érimé rougit. « Garde-toi , lui dit « Tolho, de me répondre; ne jette point sur a moi les yeux du mépris; ne me regarde point a des yeux de l'amour; garde-toi d'expliquer <K ton cœur. Si Mouza et Tolho se retrouvent « encore sur la même natte , ils viendront à « toi, te parleront; tu nous répondras alors; «jusque-là, gardons -nous d'expliquer nos a cœurs. »

Les Iroquois ont pénétré pendant la nuit au principal village des Ontaionis , dans la place destinée au supplice des prisonniers; ils sont entrés dans la loge où Mouza , pâle et couvert de plaies que des barbares vainqueurs lui ont faites, attendait la mort avec fermeté. Les deux amis sont dans les bras l'un de Tautre. On les ramène en triomphe à la peuplade, où Mouza et Chériko, quoique dangereusement blessés, guérissent promptement.

Mouza et Tolho révélèrent alors leur passion et leurs desseins à Ghériko. Ils osèrent le conjurer de leur être favorable. Le vieillard fut d'abord opposé à une sorte d'union qui, sans être contraire au caractère et aux mœurs des Iroquois, n'était pas dans leurs usages. Il sentit que cette union avait des dangers^ et il ne se détermina aies servir avec chaleur qu'en songeant que sa nièce aurait pour appui les deux plus braves guerriers de la nation : « Tous a deux méritent ton cœur, lui dit-il; qu'ils le a possèdent également. Ne souris point à Tun a sans sourire à l'autre. Réponds à leur amour ; a ne le préviens jamais. » Érimé, après un silence, répondit qu'elle devait tout aux deux amis, et qu'elle ne serait point coupable d'un si grand crime, l'ingratitude.

Tolho et Mouza avaient décidé qu'ils ne verraient leur épouse en particulier que la nuit; mais ils n'avaient point décidé auquel des deux appartiendrait la première. Mouza céda le premier à la générosité de son cœur. Tolho voulut être généreux à son tour; il refusa. Cette lutte de générosité entre les deux amis ne termine rien, et il fallut s'en rapportera Ghériko sur ce point. Celui-ci nomma Mouza... Après s'être abandonné à son ivTcsse, Mouza dit à Érimé: « Tu es la seule femme qui soit belle pour mon a ami et pour moi; c'est pour moi que tu es a belle aujourd'hui; tu le seras demain pour « mon ami. Dis-moi que tu aimes Tolho, et 0 demain garde-toi d'oublier Mouza. »

Tolho, pendant cette nuit, éprouvait les attelâtes de la jalousie; il était triste et agité; il s'impatientait, lorsqu'au point du jour il sévit dans les bras de son ami. a Tolho, soiscona tent, lui dit-il; Érimé nous aime l'un et Taua tre. 0 Et ils entrèrent dans la cabane. Tolho reprit sa gaieté, et ils passèrent enseinble une journée délicieuse. Cependant, vers le soir, Mouza parut un peu rêveur. La nuit vint, et Érimé parut répondre avec autant d'empressement à l'amour de Tolho qu'à celui de Mouza. On n'a point su lequel des deux époux lui était le plus agréable; elle était plus tendre avec Mouza, plus passionnée avec Tolho.

c Érimé, lui dit celui-ci après que ses transa ports furent un peu calmés^ tu es l'ftme de a nos ftmes ; nous vivons en toi : s'il est un de a nous qui soit plus cher que l'autre à ton « cœur, cache bien ce secret; un mot de ta a bouche ôterait la vie aux deux amis. Règne «surTalho, règne sur Mouza, et qu'ils cona servent jusqu'au tombeau les sentiments a qu'ils ont l'un pour Tautre et pour toi. »

C'est ainsi qu'amoureux, ardents, passion* nés, mais toujours amis généreux, Mouza et Talho aimèrent Érimé , qui , de son côté, fut toujours vigilante, douce, attentive, laborieuse, et le modèle de la fidélité conjugale.

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