CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
ire? On peut apprendre là à connaître la nature humaine? — Sans doute; mais ce qui est bien plus utile encore que de considérer cette galerie^ c'est de la faire^ c'est d'en composer les portraits par la réunion des traits épars dans tout un livre; c'est de les mettre en ordre, de les classer, pour ainsi dire, par familles; de ranger, suivant leur degré de parenté, ceux qui appartiennent à la même, et de ranger ensuite les familles diverses suivant leur affinité et la gradation de leur importance : on apprend par là à tout mettre à sa place, et à tout priser à sa valeur dans le monde moral. Comme les peintres conservent dans leurs ateliers des figures ou ëtvdes qui représentent les quatre grandes passions de l^me , pour en emprunter quelques traits au besoin, le moraliste peut trouver de l'avantage à réunir des caractères qui représentent les principales combinaisons des qualités de Tesprit et du cœur. En apprenant par l'étude des éléments qui composent chaque vice et chaque vertu, quelle est sa nature, on se met sur la voie qui conduit à leurs princii>es, etpar conséquent aux moyens de porter remède aux uns et de propager les autres.
— Ce serait certainement une facilité bien précieuse pour la connaissance de l'homme, que d'avoir, sous chaque mot applicable à un caractère moral, une sorte d'empreinte ou d'effigie, qui rassemblât sous la vue de l'esprit tous les traits dont ce mot est l'expression abrégée ! Te serait un dictionnaire d'une espèce nouvelle, qui vaudrait bien ceux où l'on entasse des définitions froides, incomplètes, souvent môme fausses et ridicules ! — Les mœurs pourraient gagner aussi à la publicité d'une collection complète de portraits bien faits. En mettant, pour ainsi dire, en peinture le sens des mots qui ser\'ent à désigner les qualités des hommes, en empochant ainsi Tabus de ces mots dans la société, elle pourrait empêcher d'usurper les qualifications honorables qu'on mérite le moins, et de se soustraire aux qualifications odieuses qu'on mérite le mieux. Les arts eux-mêmes ne pourraient-ils pas retirer de grands avantages de ce trésor d'observations? Ne fournirait-il pas à nos auteurs dramatiques une foule de nouveaux sujets et une grande abondance de moyens pour les traiter? N'offrirait-il pas des traits au peintre
d*histoire^ et ne contribuerait-il pas à assurer la vérité de son expression? Nos acteurs même n'y trouveraient-ils pas des indications précises^ qui les préseiTcraient de ces écarts on de ce vague où ils tombent si souvent en jouant les pièces de caractères? Je pense depuis longtemps que si nos acteurs avaient étudié les Caractères de la Bruyère^ nous n'aurions pas vu si souvent confondues au théâtre toutes les nuances; jouer V Inconstant comme le Volage, le Misanthrope comme le Bourru , le Tartuffe alternativement conmie le Fanatique et le Patelin, etc. — Rien de plus frappant que ce que vous dites là. Ce serait même pour les artistes qu'une bonne collection de portraits aurait sa plus grande utilité littéraire, ce serait par eux qu'elle atteindrait à sa plus grande utilité morale. Des portraits ne peuvent mieux influer sur les mœurs , qu'étant exposés et mis en action sur la scène. Il a fallu que l'hypocrisie , l'orgueil , l'avarice même y fussent traduits, pour que le mépris de ces vices devînt un sentiment général, et le plaisir de s'en moquer, un plaisir populaire. *- Les Caractères de la Bruyère formeraient le premier volume d'une collection complète en ce genre? — - Sans doute ^ et ce serait vraisemblablement la partie la mieux exécutée. Mais la Bruyère a peint beaucoup de défauts, peu de vices, point de qualités aimables. D'ailleurs , il n'a peint les vices que du côté ridicule : leur côté odieux est pourtant celui qui se présente le plus naturellement^ et c'est le plus nécessaire à connaître.
— Je serais bien curieux de voir votre collection , s'il n'y avait pas d'indiscrétion à
vous la demander... —Très-volontiers. Il n'y a point de secret à cela. Si au portrait d'un sot vous reconnaissez B..., à celui d'un fou, A..., à celui d'un intrigant, D..., à celui d'un méchant, C..., ce ne sera ni ma faute, ni la vôtre, ni celle du portrait; ce sera la leur.
— Ainsi, quand vous rencontrez dans la société quelque original qui mérite d'être observé, vous savez tout de suite où trouver son portrait, ou à peu près^ — Oui. — Vous pouvez tout de suite pénétrer son caractère, le définir, le dépeindre? — Cela m'arrive quelquefois. — A la faveur de ce que laisse voir le personnage, vous voyez ce qu'il voudrait cacher?—Très-souvent. — Quelques mots échappés vous découvrent une longue chaîne de ses