‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 139 sur 208 · SUR LES ROMANS · texte numérisé non relu

SUR LES ROMANS

pensées?— Sans doute. ^ Et vous êtes difficilement dupe des efforts qu'on fait pour vous tromper? — Je m'en flatte. — Allons, je vais essayer de suivre votre exemple ; il vaut mieux que celui de Lavater. Je vais^ dès aujourd'hui, faire un petit livret de papier blanc, qui ne me quittera point tant que je lirai des romans, et qui sera toujours prêt à recevoir les portraits que je voudrai y consigner. Je vais môme lire exprès des romans : c'est la première fois peutêtre qu'on en aura lu par projet d'utilité. Mais cette besogne n'a-i-elle pas plus de difficultés qu'elle n'en présente au premier coup d'œil? — Elle n'en a point du tout. Un recueil de portraits a encore cela de bon, que c'est un ouvrage que tout le monde peut faire sans peine , à bâtons rompus , et presque sans y songer.

Voilà, mon cher ami, un précis de ma conversation avec madame ... Ne trouveriez-vous pas bon de le publier, dans ce moment où la lecture des romans est si à la mode? Ne serait-il pas plaisant d'amener tant de désœuvrés à tirer quelque utilité de leur futilité?

J'oubliais de vous dire qu'entre les romans nouveaux, dont madame ... a tiré des portraits, qu'elle m'a lus pour me donner des exemples de ce travail, je trouve celui de Camilla, par miss Burney. Il y a là un homme usé y mais bon humain, en opposition avec trois jeunes fiUes qui éprouvent les premières impressions de Tamour, l'une avec un esprit gai et un cœur fendre, l'autre avec une tête vaine et un cœur froid, Tautre avec une âme sensible et un esprit sérieux. Ce que j'ai vu de ces trois caractères me fait désirer de suivre dans le livre

toutes les épreuves par où ils ont passé. Je vous prie de me l'envoyer.

(Journal de Paris^ du 1 1 pluviôse an vi. — 30 janvier 1798.)

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Quand je considère cette immense quantité de romans , qui forme à elle seule une grande bibliothèque, je me dis : Voilà les archives des souffrances les plus sensibles auxJiommes; et en effet, un roman n'est-il pas l'histoire de quelque peine du cœur? Y a-t-il un de c^s volumes qui ne présente au moins un malheureux? Cette idée m'afflige.

Mais si je mets la tête à ma fenêtre , je vois passer en une heure des milliers de personnes à qui tous ces maux seront éternellement étrangers; ces voituriers, ces porte-faix, ces fiacres, ces marchands, ces gens d'affaires qui se suivent, se croisent et se heurtent dans les rues, n'en sentiront jamais la moindre atteinte; toutes ces personnes qui ont passé trente ou quarante ans, ne les souffriront plus. Qu'est-ce donc que ces peines? Les infirmités de la jeunesse, le tourment du loisir, l'occupation des esprits actifs qui n'ont rien à faire. De tels maux ne, sont que des contrariétés éprouvées dans l'habitude du bonheur. Quel est l'être assez favorisé par les circonstances, pour n'être pas bien plus près de les envier que de les plaindre?

(Journal de Paris, du 21 germinal an nu, — 10 avril 1800.)

OPUSCULES

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