ET DANS LES HAUTES- PYRÉNÉES
Je viens de lire ce voyage, et il m'en reste de vives et d'agréables impressions. J'ai assisté aux plus grands spectacles de la nature avec un des hommes les plus louables de la société, avec un vieillard, homme d'esprit et de talent, avec un citoyen vertueux, avec Dussaulx. Je l'ai suivi dans ses contemplations et dans ses périls; et mon plaisir s'est accru tout à la fois par l'intérêt que m'inspirait l'auteur et par l'idée que je partageais ses émotions.
Cet ouvrage me paraît offrir une lecture non-seulement agréable, mais encore utile. D'autres avant Dussaulx ont observé les Pyré-
VOYAGES. — NOTICES SUR QUELQUES OUVRAGES QUI ONT PARU DE 1706 A 1894. 327
nées; les uns les ont décrites en naturalistes^ les autres en poètes ; Dussaulx , quoique poète aussi , parait s'être donné encore une autre tâche: il a observé, décrit, dépeint tous les divers états de l'âme à la vue de ces montagnes, ou dans les périls que font rencontrer leur escalade ou leur descente. Son livre est un recueil d'observations sur Thomme étonné, enthousiasmé, inquiet, étourdi , épouvanté. C'est une source d'instruction pour le moraliste, car il lui oflre des faits , et c'est ce que demande tout esprit sage qui ne veut pas prendre de vaines combinaisons de mots pour des principes.
C'est une très-bonne peinture de Vefjfùi et la terreur, que le cbap. vu du premier volume, intitulé De mes perplexités sur le torrent de la montagne de Liens. Des philosophes, dit Montaigne, se sont étudiés jusque dans les bras de la mort. Dussaulx a fait la même chose dans un moment où il s'attendait à une mort violente. Il a fait Thistoire de sa peur avec une précision parfaite ; il en montre la marche, les progrès, la suspension, la (in, selon les circonstances qui l'occasionnent. On voit dans ce tableau comment toutes les idées se confondent, comment tous les souliens de la raison s'ébranlent à la fois par l'effet d'une seule sensation. Là, peut-être, on puisera quelque indulgence pour tant d'hommes qui, plus malheureux que les simples victimes de la terreur^ ont été contraints par la terreur elle-même à se rendre complices au moins de son langage et de son appareil.
La marche de l'ouvrage est facile ; le style en est pittoresque, animé. Les réflexions y naissent toujours naturellement des faits, et la chaîne des faits n'est point rompue par les réflexions. iUen qui soit di^e de remarque ne laisse passer indifférent; rien n'arrête trop ni trop peu. Le poète et le moraliste s'y montrent tour à tour avec une égale convenance et un parfait accord ; et ce qui ajoute au charme de l'un et de l'autre, c'est qu'en eux, comme je l'ai déjà dit, se montre toujours l'homme de bien.
(Journal de Paris, du 10 frimaire au v. — 30 novembre 1796.)
VOYAGE BANS L'IltrÉRtEUE DE LA CHINE
ET E!f TAETARIB,
Fait dans les années 1792 , 1793 et 1794 , par lord Macartney , ambassadeur du roi d'Angleterre auprès de Vempereur de la Chine ,. etc.
Rédigé sur les psplers de lord Macariney . sur ceux de sir Erasme Gower, eommandaiit de Texpédltion , pur sir Georges Stannton, de U Société de Londres, secrétaire dfc-rambassade d'Angleterre, et ministre plénipotentiaire auprès de Temperenr de la Chine.
On sait que k)rd Macartney a eu le rare avantage de traverser la Chine dans toute s& longueur, et de faire le chemin de Canton à Zhé*Hol, maison de campagne de l'empereur, située au delà de la grande muraille, en Tartarie. Quoique la défiance du gouvernement chinois ne permette pas im grand essor à la curiosité des étrangers, tant d'hommes, tant de choses, tant de faits s'offrent à la vue dans un si long trajet, qu'il ne faut que des yeux pour recueillir les plus importants détails; et l'ambassade de lord Macartney était composée d'observateurs éclairés et d'hommes versés dans des connaissances de tout genre.
Le premier volume de Pouvrage renferme le récit du trajet de l'Angleterre à la Chine. On y trouve des détails utiles sur les colonies espagnoles, portugaises et hollandaises, et d'autres plus utiles encore sur la navigation dans l'Océan indien, la mer Orientale et la mer Jaune. Les trois autres volumes sont entièrement consacrés aux arts, aux mœurs, aux lois de la Chine, et à Fhisto'u^ naturelle du, pays.
On sent qu'un pareil ouvrage n'est pas sus^ ceptible d'extrait , dans une feuille aussi res? serrée que celle où nous écrivons; elle ne nous . laisse guère que l'espace d'une notice.^
Prenons au hasard quelques détails*
Nous avons déjà osé dire qu^ tort on attribue au despotisme la stabilité du gouvernement de la Chine et la prospérité de ce pays; cet hommage est dû à plusieurs institutions républicaines, qui, dans la constitution chinoise , surmontent et font fléchir les institutions despotiques. Voici une anecdote du voyage de Macartney, qui prouve à quel point l'égalité de naissance y est consacrée :
a II y avait, parmi les présents destinés à l'empereur, un volume de portraits de la principale noblesse d'Angleterre. Afin que l'empereur eût plus d'agrément en parcourant ce
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volume y uii mandarin se chargea de tracer sur les marges, en caractères chinois ^ le nom et le rang des personnages qui y étaient représentés. Quand ce mandarin en fut à Testampe représentant un duc anglais , gravé d'après le portrait peint par sir Josué Reynolds , lorsque ce duc était encore enfant^ on lui dit que Toriginal était un tazin, c'est-à-dire, un homme d*un rang élevé, et même d'un très-haut rang. Le mandarin concevait si peu qu'un enfant possédât par droit héréditaire une pareille distinctiony qu'il jeta un regard de surprise; et, posant le pinceau avec lequel on trace les caractères chmois, il s'écria qu'il ne pouvait pas mettre une telle inscription à ce portrait^ parce que l'empereur savait fort bien distinguer un homme d'un rang élevé , d'un enfant.n
Notre horreur actuelle en France pour les distinctions de naissance, est moins républicaine peut-être que cette ignorance totale d'une institution telle qu'une dignité héréditaire , et cette impuissance de comprendre ce que c'est.
Les femmes de Paris savent très-bien , par leurs éventails , que les Chinois cachent absolument la forme de leurs corps dans leurs robes larges et flottantes; et qu'à cet égard il n'y a aucune différence entre les vêtements des deux sexes. Mais co qu'elles ignorent , c'est que la pudeur, la modestie, la décence, l'aversion pour tout ce qui accuse le nu, sont le principe de cet usage; le voyage de Macartney assure positivement qu'il y a encore de tous ces travers-là à la Chine : « tellement, dit-il, que la délicatesse chinoise s'offense à la vue des ou- \Tages de l'art qui imitent le corps humain , soit nu, soit couvert , et seulement des draperies qui suivent et déploient ses contours.» Bien plus : ce lord Macartney, ou sir Staunton, ont la pédanterie de faire à ce sujet les réflexions suivantes : a Si la décence n'est ni un sentiment naturel, ni un sentiment nécessaire, c'est au moins un heureux artiflce de la société! elle n'exclut pas toujours le vice, mais elle cache sa turpitude; elle ajoute au oharme et à la délicatesse des jouissances naturelles... Ce sentiment s'accrott en général avec les progrès de la civilisation et le perfectionnemçnt des inœurs. » Si cela est vrai, où en sommes-nous donc?
Il parait qu'on a beaucoup exagéré le sacri-^
fice des enfants à la Chine. A en croire les détracteurs de ce pays, on les jette par milliers à la rivière , et le gouvernement est complice de ces efTroyables parricides. Lord Macartney rectifie les idées à cet égard. D'abord il n'est pas exact de dire qu'à la Chine on jette les enfants à l'eau pour les noyer : on en expose sur l'eau, mais de manière que la tête surnage , et que ces innocentes créatures puissent intéresser la pitié. En second lieu, le gouvernement entretient des personnes pour dérober ces victimes à la mort. Et puis ces victimes, c'est la misère seule qui les dévoue, et non une superstition féroce, comme on l'a dit. Enfin, le nombre des enfants- exposés n'est pas aussi considérable qu'on l'a supposé. Lord Macart* ney a su d'un missionnaire, qu'à Péking on exposait chaque année environ deux mille enfanis. Il faut savoir qu'à Péking on compte seize millions d'âmes. Barbares que nous sommes! nous mettons notre vertu à outrer les vices et les crimes des autres ; nous traitons les Chinois de parricides: eh bien, à Paris, où il n'y a que sept cent mille âmes, les enfants exposés en 177ii furent au nombre de 7,676, et depuis 1772 jusqu'en 1786, de 6,000 par année. Ne calonmions pas, et tâchons de valoir mieux.
Au reste, il faudrait que ceux qui s'indignent si violemment de la cruauté des pères pour les enfants à la Chine, y admirassent aussi le respect des enfants pour les pères. Le sort réservé à la vieillesse, importe bien plus à la sécurité et au bonheur de l'existence, que celui des enfants. Aucun peuple n'a offert un spectacle aussi touchant des mœurs patriarcales; et le voyage de lord Macartney donne sur ce sujet des détails pleins d'intérêt. Combien il nous serait nécessaire, dans notre corruption, de contempler la vie domestique des Chinois , pour apprendre à honorer nos pères 1 Nous nous applaudissons d'être compatissants pour l'enfant qui perd , à quatre mille lieues de nous , une vie qu'il ne connaissait point , et nous abrégeons , par notre délaissement et nos mépris, celle des. vieillards à qui i^OMs devons la nôtre, notre fortune, notre éducation !
La déformation des pieds des femmes chinoises n'est ni aussi cfiioUe , ni aussi générale qu'on S'est toujours plu à le dire. C'est le privilège dçs dames, et les (eo^pies des artisans
n'osent prétendre à une si belle distinction. Le Voyage de lord Macartney explique, fort bien comment s'opère et en quoi consiste cette espèce de mutilation : elle se borne à ployer quatre doigts et à les coucher sous la plante des pieds. Les bons cordonniers de Paris en feraient presque autant.
Les Chinois excellent en plusieurs arts. Mais nous nous garderons bien de dire ici comment ils impriment; comment ils font leurs belles étoffes^ comment ils travaillent Hvoire et préparent leur excellente poterie* comment ils suppléent au verre par la préparation de la corne^ comment ils vernissent les bâtiments, comment ils élèvent les eaux , construisent les canaux, et y naviguent. Avec de ces détails-là , par le temps qui court, on n'est passer de faire beaucoup rechercher un livre y et on fait sûrement rejeter avec ennui le journal qui les contient. Pour ne pas trop nous éloigner des grands intérêts qui paraissent occuper en ce moment la belle compagnie de Paris , nous dirons seulement que le Voyage de Macartney prouve ti èsbien que la Chine est le pays du monde où Von prend le plus de thé , où Pon mange le plus de glaces et de confitures ^ où il y a le plus de beaux jardins anglais, et où Pon tire les plus magnifiques feux d'artifice.
Terminons par une citation relative à ce dernier objet.
En Chine ; on fait des feux d'artifice pour le jour comme pour la nuit. L'ambassade en vit tirer un de la première espèce. On assure qu'il fit plus d'effet que ceux de nuit. Voici une des pièces de ce spectacle : a Une grande botte fut enlevée à une hauteur considérable ; et le fond s'étant détaché; comme par accident ^ on vit descendre une multitude de lanternes de pa« pier. En sortant de la boite , elles ét^ent toutes pliées et aplaties; mais elles se déplièrent peu à peU; en s'écartant l'une de Pautre. Cha«> cune prit une forme régulière ^ et tout à coup on y aperçut une lumière admirablement cor lorée. On ne savait si c'était une illusion qui faisait voir ces lanternes ^ ou si la matière qu'elles contenaient avait réellement la propriété de s'allumer, sans qu'elles eussent aucune communication extérieure. La chute et le développement des lanternes furent plusieurs fois répétés; et chaque fois il y eut de la différence df^ns leur forme, ainsi que dans la cou-
leur de la lumière qu^elles renfermaient. Les Chinois semblent avoir Part d'habiller le feu à leur fantaisie. De chaque côté de la grande botte il y en avait de petites , qui y con-espondaient, et qui, s'ouvrant de la même manière, laissèrent tomber un réseau de feu , avec des divisions de formes différentes, brillant conune du cuivre bruni et flamboyant comme un éclair, à chaque impulsion du vent. Le tout fut terminé par l'éruption d'un volcan artificiel dans le plus grand genre, »
Avis à Ruggiéri!
(Journal de Pari», du SI floréal an vi. — 10 mai 1798.)
VOYAGE A BOTAXT-BAY ,
AVEC DNB DBSCEIPTION DU PATS, DBS KOBUIM , DBS COIJTUMBS BT DB LA BBLIGlOIf DBS NATIFS,
Par le célèbre Georges Barr'mglon.
(Traduit de l'MfUis Mr la 3* MIUoq.)
Barrington est un voyageur d'un genre tout particulier; ce n'est ni un savant, ni un curieux, ni un ambitieux^ ni un cosmopolite inquiet ou capricieux , encore moins un philosophe : c'est un voleur déporté, mais un voleur homme d'esprit, et d'esprit cultivé. Grand artiste en filouterie plutôt que simple filou, légiste savant et subtil, et non menteur honteux devant les tribunaux , il a su mieux qu'aucun homme tirer de chaque poche ce qu'elle renfermait de précieux, et de la l^islation ce qu^elle renfermait de plus favorable à la liberté et à la sûreté individuelle qu'à la propriétés Nul n'a mieux connu la limite que le erime peut franchir sans rencontrer la loi pénale , et celle que la loi ne peut franchir sans être plus coupable que le crime même. Il savait^ si on peut le dire, enfreindre les lois sans les violer, conmie vider les poches sans les déchirer. H savait dérober à la justice l'indulgence qu'elle lui refusait, comme aux particuliers les bijoux qu'il n'eût osé leur demander. Tout ce qu*a pu longtemps la police de Londres contre cet homme, a été d'avertir le public par des affiches, à la sortie des théâtres, que chacun eût à prendre garde à soi, parce que Barrington se trouvait au spectacle. Un pareil homme aurait été fort utile et fort considéré à Lacédémone : on l'eût récompensé , non parce qu'il
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nai^uait la police publique^ mais parce qu'il en exerçait une admirable sur les négligences individuelles^ et devait finir par apprendre aux citoyens à bien garder ce qui leur appartenait.
Un seul honune en France aurait pu disputer la primauté à Barrington , c'est feu l'abbé ïerray. On disait à Louis XV qu'un de ses gardes, qu'on lui nommait, allait mourir surle-champ, pour avoir fait la mauvaise plaisanterie d'avaler un écu de six livres : — Ah bon Dieu I dit le roi , qu'on aille chercher Andouillet, Lamartinière, Lassonne.— Sire,ditle duc deNoailles, ce ne sont point les gens qu'il faut.
— Et qui donc? — Sire, c'est l'abbé Terray.
— L^abbé Terray! comment? — Il arrivera, il mettra sur ce gros écu un premier dixième , un second dixième, un premier vingtième , un second vingtième : le gros écu sera réduit à 36 sous, comme les nôtres; il s'en ira par les voies ordinaires, et voilà le malade guéri.
Quoi qu'il en soit de la prééminence des talents entre le ministre français et le voleur anglais, c'est le voyage de Banîngton à Botany- Bay, où la justice , peut-être plus lassée que légalement convaincue, l'a enfin déporté; c'est l'histoire de son séjour dans cette colonie et parmi les sauvages du pays que nous annonçons. Cet ouvrage a été écrit en anglais en 1773 , et il est à sa troisième édition, comme son titre l'annonce.
Barrington raconte d'abord un événement qui, dans la traversée, lui gagna la confiance et Testîme du capitaine chargé de le transporter avec deux cents autres condamnés. Ceuxci s'étaient révoltés; il arrêta leur révolte k son premier mouvement, et sauva ainsi tous les officiers de l'équipage. Ce service courageux ne fut pas perdu pour lui; le capitaine en instruisit, à son débarquement, le gouverneur de Botany-Bay , et celui-ci créa Barrington surintendant de la colonie.
On s'attend à trouver dans son voyage des détails sur le régime de cette colonie, sur ses dépenses, sur les travaux, les produits de la partie du sol exploitée par' les déportés, sur les mœurs de ces malheureux, sur les rapports qui s'établissent entre eux , sur le genre de société dont sont susceptibles ces gens qui, au premier aspect, semblent ne pas pouvoir plus se confier les uns aux autres que s'estimer eux-
mêmes, mais qui peut-être aussi trouvent, ou dans les peines attachées à une défiance réciproque, un motif pour revenir d'un commun accord à la probité; ou dans le sentiment d'une condamnation légitime, un motif de repentir; ou dans le partage d'une peine commune, un motif d'intérêt réciproque; ou, enfin, dans la seule rupture d'habitudes perverses où ils ont pu être jetés à leur insu, une régénératioa des sentiments d'honnêteté qui sont plus ou moins naturels à tous les hommes.
Je me rappelle que, sous l'ancien régime, un ministre de la marine voulut établir, dans les ports où la justice envoyait des galériens, deux habits différents: l'un pour les malfaiteurs proprement dits , l'autre pour les contrebandiers , ou pour les soldats qu'un égarement passager avait pu entraîner à la désertion. Les forçats de Toulon se soulevèrent au premier bruit qui leur annonça ce changement; les malfaiteurs (c'était apparemment le plus grand nombre) déclarèrent qu'ils ne souffriraient pas qu'on les déshonorât; ils l'écrivirent même auministre, et l'iïmovation projetée n'eut pas lieu. En effet, tous se donnaient les uns aux autres , et aux habitants de Toulon , pour des contrebandiei*s, et le projet leur enlevait cet avantage. Mais pourquoi en étaient ils si jaloux? C'est ce qu'il serait curieux de savoir. Mettaient-ils quelque prix à la considération de leurs semblables? Ou bien étaient-ils attachés à une moindre mésestime de la part du public, par l'espérance d'obtenir plus facilement des secours sous le titre de contrebandiers que sous celui de malfaiteurs? Ou bien enfin, y avait-il dans leur ftmeun peu de respect involontaire pour cette puissance vague et indéfinie, qu'on appelle l'opinion? C^ questions mériteraient d'être résolues : car nous n'aurons véritablement de morale, que quand nous pourrons rendre compte de tous les phénomènes des mœurs. Barrington était à portée de faire toutes les observations nécessaires pour les éclaircir, et nous apprendre s'il est encore dans l'homme voué à l'infamie mi point par lequel il tienne à l'opinion, ou puisse y être rattaché ; mais son voyage renferme peu de chose qui se rapporte à cet objet, et c'est le reproche qu'on peut lui faire.
Tout ce qu'il dit des mœurs des ccmdamnés et de la police qu'ils observent ^pendant
leur exil , se réduit à très-peu de mots nulle* ment instructifs.
De leur existence, de leur vie après le terme de leur exil ^ il n'en parle que pour nous apprendre les circiHistances que voici : Le temps de l'exil fini , le gouvernement anglais donne trente acres de terres pour un homme seul^ cinquante pour celui qui est marié, et dix de plus pour chaque enfant. Pendant dix-huit mois les magasins du roi fournissent à ces colons des* provisions, des vêtements; de plus, ils donnent les outils nécessaires à la culture , et les semences de la première année, deux cochons , et quelques volailles. C^est à Prospect-HiK, près de Paramatta, que les fermes ont commencé à s^établir. Il y a environ mille acres de terres ainsi exploitées dans ce canton» dont le sol n'est pas mauvais, puisque deux acres bien cultivés suffisent à la subsistance d'un homme.
Il semble que Barrington ait d'autant plus évité de parler de l'existence des condamnés, qu'il était plus en état de la peindre fidèlement; et on conçoit quil ait répugné k arrêter sa pensée et à fixer celle de son lecteur sur des honmies dont il partageait llgnominie.
Ceux qui seront curieux de connaître l'origine, l'organisation, le régime et les mœurs de la cdonie de Botany-Bay, ne trouveront rien de mieux à cet égard que le Voyage à la Nouveile-Gailes du Sud, à Botany-Bay, au port Jackson, en 1787, 1788, 1789, par John White, traduit par Charles Pougens.
Ce qui est intéressant dans l'ouvrage de Barrington est la description des OMBurs des natifs, et c'est ce que son titre promet particulièrement.
Barrington appelle sauvages les natifs de Botany-Bay , parce qu'en effet ils ne forment que des hordes errantes. Mais cette dénomination nous parait impropre, puisqu'ils fomaent sous ce titre de véritables sociétés, et que plusieurs sont assez avancées pour avoir des arts, un langage , des usages, et même des modes» La mode, par exemple, fait que tous les natifs de Botany-Bay arrachent à leurs enfants, dans une cérémonie publique, deux dents- du devant, et leur coupent deux phalanges du petit doigt de chaque main. Une mode si contraire à la nature, si puissante contre elle, ne peut être produite et soutenue que par une
force d'opinion qui suppose une société ancienne , et dépravée par quelque superstition héréditaire.
Mais sauvages ou barbares , peu importe : on lit, avec un grand intérêt, le détail des soins toujours plus attentifs et toujours plus inutiles que n'ont cessé de prendre le gouverneur et ses subordonnés pour les gagner , et particulièrement pour s'attacher deux natifs. Quelque intérêt que l'on donne à la bonté, à la doucf'ur, aux vues sages et louables de ce gouverneur pour engager ses deux hôtes à la vie civilisée, on aime à voir les difficultés qui l'empêchent d'y réussir; on ne peut se défendre d*un sentiment d'admiration, peut-être aussi d'un retour secret vers le sentiment de l'indépendance naturelle, lorsqu'on voit Banalong et Coalby (ce sont les noms des deux natifs) dédaigner l'aisance de la vie européenne, la facilité de satisfaire amplement à tous leurs besoins, à toutes leurs fantaisies , se dépouiller des habits qui les ont d*abord flattés, renoncer à la nourriture excellente qui leur a été prodiguée, dédaigner les amusements qu'on a multipliés autour d'eux, oublier, ce qui est plus difficile, les caresses et les empressements dont ils ont été chaque jour l'objet, pour retourner, nus, pendant la nuit, dans les cavernes ou sous les huttes de leurs semblables; chercher, avec eux, des combats contre des hordes ennemies; braver le fer, la faim, la soif, et enfin le* froid et la chaleur, qui, dans ce climat, se succèdent excessifs d'une heure à l'autre.
Les impressions que l'on reçoit de ce tableau deviennent plus vives encore lorsqu'on voit une jeune native, la douce Araboo, élevée dès sa tendre jeunesse chea l'aumônier et par sa femme, instruite aux usages des femmes européennes, notamment à l'usage des vêtements et à la décence qui en est la suite , déclarer un jour, a avec cette naïveté qui ne peut rougir d'un aveu qu'elle ignore être criminel , qu'elle a besoin d'être mariée,» s'en aller ensuite, se marier sans doute, revenir quelques jours après, avec plusieurs natifs, faire 4me visite à la colonie, et revenir toute nue: tant la pudeur, qui se désapprend si aisément, est difficile à apprendre aux femmes elles-mêmes, quand l'exemple ne leur en a pas fait une espèce de religion dès la plus tendre enfance !
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Après avoir admiré cet attrait de la liberté pour toutes les âmes que n'a point détrempées l'habitude de la dépendance, on est agréablement ramené à considérer l'attrait que la société et la civilisation ont à leur tour pour les âmes les plus libres , lorsqu'elles ne leur présentent ni chaînes ni oppression. A peine Banalong et Coalby se sont-ils évadés de la colonie, que, contents de ne plus y être dépendants et comme piîsonniers, ils reviennent sans o^sse y foire des visites, y embrasser des amis, y faire des échanges, y chercher des remèdes pour leurs blessures ou leurs maladies, s'y confier à tous les soins de l'hospitalité.
C'est un spectacle curieux que ce combat de Famour de la vie sauvage, avec l'amour de la vie civilisée; du goût de l'indépendance et de l'égalité absolues, avec l'esprit de soumission à des devoirs résultant de Fégalité des droits ! Ce combat prouve qu'il y a dans l'une et l'autre existence des choses très-d*accord avec notre nature, et en même temps un instinct de défiance, au fond très-raisonnable, pour toutes les institutions inventées par les hommes pour les concilier.
Le caractère qui distingue le plus l'homme civilisé de l'homme naturel et du barbare, n'est pas la direction raisonnée que le premier donne habituellement à des volontés que l'autre laisse aller où les conduisent les cir(X)nstances du moment; c'est la mesure que l'homme civilisé sait garder dans ses mouvements, Fempire qu'il sait prendre sur ses passions , l'art avec lequel il se préserve de leurs emportements. C'est cet avantage porté au plus haut degré, que Tacite apprécie avec tant de }uslesse dans la Vie cTAgricola, quand il dit d'Agricola lui-même : Retinuit, quod dipficilli-» HUM, ex sapierUia, mooum. Barrington peint fortement l'impétuosité des natife dans leurs passions, comme dans leurs mouvements, et c'est peut-être ce qu'il y a de mieux dans son ouvrage. On ne se fait pas aisément une idée, dans nos mœurs, de ce qu'est la vengeance dans l'àme d'un sauvage offensé, non plus que des mouvements de repentir et de douleur qui suivent ses actes de vengeance immodérés.
L'histoire de Balderry peut donner quelques notions à cet égard. Ce natif était venu un jour dans un canot neuf, dont il était tout fier, ven-
dre du poisson à Paramatta. Des condamnés méchants et imbéciles brisèrent le canot, pendant que Balderry était au marché. Dès qu'il s'aperçut du dommage et de l'injure qu'on lui avait faits, il entra en fureur, agita ses lances, se peignit la figure et les cheveux en rouge, annonça qu'il tuerait les hommes blancs. Le gouverneur l'apaisa, en lui promettant de faire mettre à mort les coupables. Cependant quand la procédure commença et qu'on les interrogea, Balderry' montra une extrême impatience, et il répétait sans cesse que c'était à lui , qui avait reçu l'injure, qu'appartenait le droit de se venger. Un des coupables fut fouetté devant lui : cette punition ne le satisfit point. On lui dit ensuite que l'autre avait été mis à mort; mais soit qu'il ne le crût pas, ou que le spectacle de cette mort fût nécessaire pour l'apaiser, il vengea son canot sur un condanmé qu'il rencontra quelque temps après dans un lieu écarté. Il eût tué de même les accusés, devant la garde de la colonie, si on l'eût laissé faire; rien ne l'en eût détourné, ni la persuasion, ni la menace, ni l'aspect de cent soldats qui l'auraient couché en joue ; et c'est ce qu'on voit par l'opiniâtreté de Banalong , à battre une jeune fille d'une horde ennemie, qu'il avait faite prisonnière , malgré les menaces du gouverneur, et les baïonnettes des soldats tournées contre lui.
Mais aussi, quelle persévérance dans les sollicitations de ces mêmes hommes, pour obtenir leur pardon quand ils se sont vengés I
Banalong, après s'être rendu coupable envers le gouverneur, dans une autre occasion, fit tant de choses , rendit tant de services pour obtenir sa grâce , qui pourtant lui était si peu nécessaire, à lui qui n'avait pas voulu renoncer à la vie sauvage, qu'enfin il devint impossible de la lui refuser. Balderry fit de même solliciter son pardon auprès du gouverneur ; poursuivi et menacé d'une sévère punition, il n'osait se présenter lui -même ; mais il se montrait de loin, et faisait entendre ses supplications par ses gestes. Étant tombé malade , son intercesseur Banalong obtint du gouverneur le retour de son amitié. Le gouverneur envoya le chirurgien de la colonie à ce oudheureux , qui était attaqué d'une fièvre très-violente. « La première question que fit Banalong au chirurgien , fut pour s'informer si le gouverneur était
encore f&ché , et s'il lui permettrait d'aller se faire guérir à Thôpital ? » Toudiante confiance; à laquelle le gouverneur répondit comme il le devait. Balderry anîva donc, Tair d'abord inquiet et chagrin ^ mais bientôt rassuré, quand le gouverneur lui eut pris la main^ et lui eut promis de le garder avec lui après sa guérison.
Que Voltaire a eu raison de le dire! les sauvages et les enfants ont le même esprit et le même caractère. Aussi^ pour observer l'homme de la nature ; H n'est pas nécessaire de traverser les mers, il sufRt d'observer nos naissantes &inilles. Nous n'irons pas chercher au loin des sujets d'observations ; quand nous aurons les yeux observateurs.
La dernière partie de l'ouvrage renferme le récit dune rencontre intéressante, qui parait avoir amené une époque de douces jouissances entre les amertumes de la vie habituelle de Barrington. Il a le bonheur de donner des consolations et des secours à une native jeune et beHC; qu'il trouve désolée sous un rocher, près de son frère mourant d'un coup de lance, à la suite d'un combat avec un autre natif. 11 parait que la reconnaissance de cette femme a payé Barrington de sa bonté. Mais cet événement appartient moins peut-être à l'histoire des mœurs du pays , qu'à celle de ce déporté , et^ plus intéressante qu'instructive, elle veut être lue dans Touvrage même.
L'ouvrage est terminé par quelques hommages rendus au gouverneur Philip, a Je n'ai raconté, dit l'auteur, avec tant de détails, les soins continuels, et l'inépuisable patience que mit cet homme respectable à gagner la confiance et l'amitié des natifs, que pour faire connaître à la postérité, si ces hordes encore errantes se civilisent jamais (si cette portion du globe, plus grande que l'Europe, enfin sortie des ténèbres, offre un jour le spectacle imposant d'un puissant empire] , à qui cette partie du monde devra ses lumières , ses richesses et sa gloire. » Après cet hommage, qui ne prouve pas moins dans Barrington le sentiment des grandes choses, que dans le gouverneur la pratique des vertus éclairées , le lecteur apprend que ce digne commandant, dont la santé s'affaiblissait, part, accompagné des regrets et des bénédictions de la colonie, pour l'Angleterre.. . « Pour l'Angleterre ! re-
prend douloureusement Barrington, pour ce pays que je ne reverrai donc plus , pour ma patrie d'où mes fautes m'ont à jamais banni ! Ah I vous à qui j'adresse cet ouvrage, vous ne pouvez savoir la force du sentiment que chaque homme porte dans sou cœur pour le lieu qui l'a vu naître, et tout ce que souffre l'infortuné condamné à ne plus le revoir. H faut l'avoir perdue pour éprouver combien on l'aime!
Hélas ! combien de fois , le cœur oppressé, et les yeux tournés vers le nord, ne suis-je pas resté immobile , accablé de douleurs et de regrets...etc. »
Toiles sont à peu près les dernières lignes de cet ouvrage, qui, au mérite du fond , joint celui de la forme , et présente les objets non^^ seulement sous les couleurs qui leur sont pro^ près, mais encore dans l'ordre nécessaire pour soutenir et accroître l'intérêt.
Au moment que nous finissons cet extrait, on nous fait lire dans le Moniteur du ... thermidor, qu'à Botany-Bay , la colonie vient d'établir un théâtre, ce qui annonce un grand progrès dans l'aisance et dans le bien-être des colons, depuis le moment où Barrington écrivait. Dans un moniteur plus récent, celui du 23 du même mois, nous lisons que Barrington est en chemin pour revenir à Londres, le temps de son exil étant fini. C^est un double sujet d'observation , que la manière dont sera consi^ déré à Londres, et la conduite que va y tenir cet homme que le malheur, l'autorité dont il a joui dans la colonie, ses services envers le gouvernement anglais, et enfin son ouvrage , honoré de trois éditions à Londres et d'une traduction à Paris, semblent avoir élevé au-dessus de lui-même, et placé au-dessus des défiances ainsi que des mépris.
{Journal de Paris, des 6 et 1 1 fructidor an vi. — 23 et 2S août 1798.)
VOYAGE A GONSTANTINOPLE.
Tel est le titre d'un ouvrage nouveau en un volume in-8% qui paraît depuis quelques jours.
Gomme la conduite de la Sublime Porte pourrait bien quelque jour forcer plus d'un Français à un voyage à Constantinople, il n'est personne qui ne doive être bien aise de faire connaissance avec ce pays-là. Le livre que nous annonçons est très-propre à en donner de
VOYAGES. — NOTICES SUR QUELQUES OUVRAGES
justes idées : le voyage qu'il décrit est de 1790, 1791 et 1792.
Ce livre est par lui même une lecture trèsagréable : il rassemble uue grande diversité d'objets, tels que descriptions de lieux;^ peintures de mœurs, portraits de personnages célèbres. U est brillant d'esprit; il est plein de sentiments vifs et profonds. Le style en est tour à tour léger et serré. Il est semé d'heureuses réminiscences des meilleurs poètes anciens et modernes. Le goût pourrait y blâmer quelques jeux de mots; la logique et la grammaire y trouveraient difficilement quelque chose à reprendre.
L'homme. d'État peut y recueilKr des faits importants : par exemple, un tableau qui se trouve à la page 52, montre que l'Autriche, par où passe le voyageur pour aller en Turquie, ne contient que 20,558,000 hommes sur 31,651 lieues carrées; tandis que la France, à la fin de l'ancien régime, comptait 24,577,000 habitants sur 24,960 lieues carrées; ce qui fait une différence à l'avantage de la France de plus de moitié pour la lieue carrée.
Voici quelques mots sur Pesprit des Turcs dans leurs négociations politiques: a Leur amitié est un commerce qui demande beaucoup de mises dont les rentrées sont incertaines. Celui qui peut^ le plus compter sur eux , est celui qui s'en fait le mieux (Taindre. »
L'auteur peint avec les traits suivants le peuple de Constantinople et le Grand-Seigneur :
a Le peuple imite cette mer qu'il habite la moitié du jour, la moitié de l'année : tantôt aussi respectueux devant son maître que ces flots qui se courbent devant ses saîques dorées, tantôt plus furieux que ces vagues qui se brisent à la pointe du sérail, il passe de l'excès de la bassesse à l'excès de l'insolence ; plus il rampait, plus il exige. Son maître lui jette la tête de son ministre ou de son favori, comme on jette des quartiers de chair aux lions de sa ménagerie.
a Ici , l'avant-coureur d'une catastrophe est une catastrophe même. Il est une heure du matin ; on ne parle que d'incendies. Toute la ville est en proie aux menaces vagues de quelques scélérats que la terreur universelle fait oser, et l'impunité réussir.
a .... Ce matin, le feu était au sérail. Le sultan, qui a toujours un cheval sellé dans ses écu-
ries, pour se porter aux incendies, n'ose plus sortir de chez lui. Cette seconde cour où personne n'ose entrer, il n'ose en sortir, »
L'auteur, après avoir parlé de la grossière ignorance des Turcs et des hommes appelés à les gouverner, fait les réflexions suivantes :
« Si les Turcs étaient mieux , nous serions plus mal.
a .... C'est une belle idée sur le papi^ que de voir les Russes à Constantinople y rétablir l'empire grec. Mais les Grecs modernes n'oul conser\'é des anciens que les vices sur lesquels ils ont enchéri; ils sont deux fois plus fanatiques que les Turcs, et seraient par cette raison mille fois plus cruels, s'ils devenaient, je ne dis pas maîtres, mais libres. Déjà notre conmierce à Constantinople se ressent de rétablissement des Russes en Crimée... Ne souhaitons pas de voir la Russie à Constantinople, et croyons qu'il, vaut beaucoup mieux que les Turcs y soient, et pour eux et pour nous. » * Voici une anecdote racontée par noire voyageur:
a Le prince R...était ambassadeur à la Porte. Des janissaires insultèrent des Russes de sa suite. Il se plaignit au grand vizir. Le ministre turc ne fit qu'un geste horizontal : quelques minutes après on apporta un sac, et sept têtes roulèrent aux pieds du prince. »
La lettre trente-sixième, où l'auteur décrit son arrivée dans la Turquie d'Asie, est écrite avec beaucoup de sentiment et de philosophie; elle renferme des descriptions pleines de charme. Voici comment l'auteur parle de Scutari :
a Les sites les plus beaux , les plus étendus , d'où Ton domine sur cette mer aussi vivante, aussi habitée que ses bords, ne sont point destinés ici à des palais ou à des jardins. L'ombre sérieuse et toujours verte des majestueux cyprès , annonce qu'une habitude religieuse les a consacrés partout aux sépultures. Cette exposition, cette confusion mélancolique d'arbres, de tombes, de gazons, d'ombrages, loin de porter les yeux à se détourner, d'insfûrer à l'âme un sentiment de répugnance, font des cimetières les promenades les plus fréquentées et les plus pittoresques. A chaque pas, un tableau nouveau parle à Fàme et l'attendrit. Dans les premiers jours du printemps, une femme inclinée, arrose la terre qu'elle a semée de fleurs : son air religieux, ému, dé-
QUI OxNT PARU DE 1796 A 1804.
cèle une mère qui vient pleurer sur le tombeau de sa fille. Ici deux Turcs^ avec un soin superstitieux^ plantent et assurent un jeune cyprès. Les vivants communiquent sans cesse avec les morts. Un cyprès, plein de sève et de verdure, naît des cendres de Tami qu'on a pleuré : il ombrage, après sa mort, ceux qui viennent penser à lui.
a La raison qui rend le cimetière de Scutari aussi vaste, est peut-être digne de remarque. La plupart des Turcs riches et puissants s'y font transporter de Constantinople , dans la persuasion où ils sont qu^on les chassera un jour d^ Europe. »
L'auteur revient en France par Malte et la Sicile. Il peint avec vigueur le caractère dissimulé et vindicatif des Siciliens ; voici une anecdote qui prouve que les Siciliens d'aujourd'hui n'ont pas dégénéré de ceux qui firent les Vêpres siciliennes :
d Un Sicilien fut assassiné; le frère du mort Jura de le venger : le meurtrier prit la fuite. Son ennemi commença dès lors, sans affectation, à se rendre plus assidu aux égUses, plus fidèle aux devoirs extérieurs de religion. Peu à peu sa dévotion fut remarquée. On s'aperçut, avec édification, de ses aumônes , de son recueillement et de sa vie exemplaire ; on le vit communier tous les jours. Pendant trois ans il fut sans cesse au pied des autels; les moins crédules étaient touchés de son changement. Enfin , un ami du meurtrier crut pouvoir lui écrire qu'il n'avait rien à craindre , que son ennemi ne pensait qu'à son salut. D'après des assurances pareilles, Thonmie revient dans la ville. Le perfide ne l'a pas plutôt vu et reconnu, qu'il fond sur lui en lui disant : Traître, tu m* as fait avaler un boisseau d^ hosties / et il le poignarde. »
Nous nous bornons à ces citations. Elles suffisent pour donner une idée de l'ouvrage, et justifier Vopinion que nous avons énoncée en c(Hnmençant.
(Jwmal de Paris, du 15 pluviôse an vu. — 3 février t7990
SUR LA NOTICE DUN VOTAliE DANS L'EMPIRE OTTOMAN.
C'est une chose curieuse que la théorie enseignée avant-hier par je ne sais quel régent
d'histoire, dans un journal où les articles littéraires sont ordinairement spirituels et bien écrits. Il défend aux voyageurs de recueillir aucun détail d'histoire naturelle et de statistique. Il assure qu'un vogageur doit bien se garder d'enrichir son pays d'instructions acquises dans un pays éloigné. Savez-vous ce qu'un voyageur doit aller chercher en Grèce ? Des souvenirs et des réflexions mélancoliques. Et ce qu'il doit en rapporter et en transmettre à ses lecteurs? Des réflexions mélancoliques et des souvenirs. Est-ce donc pour chercher des réflexions et des souvenirs mélancoliques que Cook, Bougainviile , Marchant, la Pérouse, Baudin, ont parcouru toute la terre? Serait-ce pour faire Tenir des antipodes les délices de la mélancolie que le gouvernement ferait annuellement un fonds destiné aux voyageurs de l'Institut national? Monsieur le professeur d'histoire y vous plairait-il nous dire, d'après votre manière d'envisager les voyages, quels sont vos principes pour la composition des romans ?
Au reste, ce qui est le plus plaisant dans l'article du professeur d'histoire, c'est une phrase où il s'érige en professeur de grammaire, et où il critique le style du voyage de l'empire ottoman. Il dit que le citoyen Olivier, auteur de ce Voyage , a ses défauts, que son style n'est pas toujours très- correct ; mais en revanche, il reconnaît, a qu'à la qualité d'é- « crivain sage, il joint celle de ne point se ^permettre de peinture épisodique, et que, « d'ailleurs, la pureté et P élégance de la diea tlon ne sont pas le mérite par excellence qui <x doit caractériser les récits d'un voyageur. » Que signifie par excellence, et qu'est-ce que le mérite de ne point se permettre? Jamais professeur de grammaire n'écrivit ainsi ; jamais on n'a vu faire la guerre aux barbarismes avec des barbarismes. Viatob.
(Opuscules^ tome II, page 312.)