‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 142 sur 208 · DU TABLEAU HISTOKIQUB, POLITIQUE ET MODERNE DE L*EMPIEE OTTOMAN · texte numérisé non relu

DU TABLEAU HISTOKIQUB, POLITIQUE ET MODERNE DE L*EMPIEE OTTOMAN

(Traduit de l'anglais de W. EIod, par le dtoyeo Lefebvre. )

Si l'on veut bien connaître le nouvel ennemi

VOYAGES. ^ NOTICES SUR QUELQUES OUVRAGES

auquel nous avons affaire , il faut lire cet ouvrage. On verra la procbiûne destinée de Tempire ottoman y dans les détails de son existence actuelle^ W» Eton ne prévoyait pas, quand il écrivait) que les Turcs et les Anglais seraient sitôt et si étroitement unis^ et qulls le seraient pour faire la guerre à la France; et il s'est abandonné à toute sa véracité^ en parlant de cette nation ottomane^ alors alliée à la France qu'il déteste^ qu'il injurie et qu'il calomnie sans ménagement. On peut aujourd'hui rétorquer à l'Autriche^ peut-être à l'Angleterre même) tout ce que l'auteur disait de la caducité d'un pareil allié, et de la terrible prépondérance que pourrait acquérir la Russie , dans la balance de l'Europe^ eu s'ouvrant> par son accord avec la Porte, ou par l'envahissement de la Turquie d'Europe, un passage dans la Méditerranée.

Le premier objet que traite l'auteur , est le gouvernement de la Turquie. Quelle est la nature de ce gouvernement? Despotique incontestablement. Mais quel est son genre de despotisme? Ce n'est pas purement le despotisme militaire > ce n'est pas le despotisme théocratique; c'est le despotisme religieux, qui s'appuie d'un côté sur la force militaire , de lautre sur la superstition populaire.

Ce despotisme est-il illimité? U n'en est point de teh L'uléma balance le pouvoir du sultan. C'est un corps de prêtres légistes, héréditaires > indestituables, en qui se confondent les attributions sacerdotales et judiciaires. Les successions des membres de l'uléma passent à leurs héritiers. L'uléma a ses biens et son trésor particulier. Le mufti , ou grand prêtre, en est le chef; il est seul nommé par le sultan , et seul révocable à sa volonté. L'inteiprétation des lois appartient à ce corps, il en est de même de leur sanction. Tout acte émané du gouvernement a besoin, pour obliger les fidèles, d'être revêtu du fetva, ou ordonnance sacrée du mufti , qui déclare , d'après l'avis des chefs de Vulétna, que l'acte du sultan est conforme au Koran. Si le sultan voulait se passer du fetva, ou prétendait faire exécuter une loi sur laquelle le fetva aurait été refusé , il serait déclaré infidèle par le mufti , et il n'en faudrait pas davantage pour soulever la populace.

Mais quel obstacle met Vuléma aux caprices, aux fureurs du sultan? Aucun. Tirant, comme

le prince , son autorité , de la superstition populaire , tout ce que cette superstition permet au prince , Vuléma ne peut le lui défendre ; et la superstition ottomane permet au sultan d'exercer sur les personnes le plus aii)itraire pouvoir.

En quoi donc Vuiéma limite-t^il la puissance du sultan ? Il la limite pour ce qu'il pourrait vouloir de bien ; il la limite pour rétablissement de toute instruction publique , pour l'établissement de la justice. En Turquie, comme dans tout autre État despotique, le despote est, à beaucoup d'égards, l'esclave de la canaille sur laquelle il s'appuie.

Avant que Vuléma fût si puissant, c'étaient les janissaires qui disposaient du sultan. Il n'a fait que changer de tutelle.

En considéruat Vuléma et sa puissance, on sent que si la division des pouvoirs est toujours nécessaire à la liberté publique , elle est bien loin d'y suffire et de l'assurer toujours; et cette remarque n'est point échappée à W. Eton^

L'auteur dcmne des notions très-claires sur l'état des revenus et des dépenses du gouvernement. Le trésor du sultan et celui de l'État sont distincts, chose singulière dans un État despotique. Le revenu de l'empire, appelé miriy est de cent huit millions de notre monnaie. Uhasné , ou trésor du sultan , est bien plus considérable. On frémit en voyant de quoi son revenu est composé : il ne Test que de spoliations. L'or y arrive presque toujours avec le sang.

Les revenus de l'empire diminuent tous les jours, parce que les exactions des pachas ne font qu'augmenter, a 11 est plus que probable* a qu'une grande crise se prépare , et ne peut a être éloignée : le sultan, malgré toutes les rai- ' a sons qu'il a d'en agir autrement, se verra a forcé d'ouvrir les trésors du sérail, et même a d'avoir recours, pour dernière ressource, « aux dépôts sacrés que renferment les mos- (c quées et aux richesses de Vuléma... Quel déa sordre , quelle confusion , quelles alarmes ne « doit-on pas redouter de ces moyens, extrêmes a et indispensables ! Quels mouvements révoa lutionnaires ne produiront-ils pas dans les a provinces? et à quoi ne doit-on pas s'atteniH dre , en considérant la détresse , et par con- (K séquent la faiblesse de la Porte? Une anar-

« chie universelle sera la suite nécessaire de <x ces mouvements. »

Le détail des forces militaires de l'empire ottoman est fait avec beaucoup de soin dans l'ouvrage dont nous parlons. Il en résulte que le nombre des hommes que le sultan peut opposer à Tennemi sur le champ de bataille , se réduit à 186,400.

Les Turcs ne savent pas manœuvrer le canon , et ont peu d'artillerie. Leurs fusils sont lourds et incommodes ; leurs sabres , bons , mais fragiles , et l'infanterie manie mal cette arme. A la prise d'Oczakow, un lieutenant de la flotte russe , originaire anglais, nommé Fox, armé seulement d'un tronçon de sabre,tuadans une action beaucoup de Turcs, sans recevoir une seule blessure, a Pas un de ceux qu'il comc( battit ne lui parut avoir la moinde idée de M la parade. »

Les opinions religieuses des Turcs sont l'objet d*un chapitre. Les Turcs se croient un peuple favori du Tout-Puissant ; ils regardent les autres nations comme le rebut de la Divinité. Cette folie est ce qui caractérise le plus particulièrement les Turcs.

C'est elle qui détermine leur conduite dans toutes leurs relations avec les étrangers. Pas un seul ambassadeur n*est reçu près du sultan que conune vassal de l'empire. Les présents qu'on lui offre sont des tributs qu'on lui paye. Les traités qu'il fait ne sont que des trêves qu'il accorde, en attendant un moment plus favorable pour servir la cause de Mahomet, a Quand un ministre veut obtenir une audience (c du sultan , il faut qu'il se présente dès qua- (( tre heures du matin. Après beaucoup de « vaines cérémonies , le vizir fait passer au c( sultan une courte note appelée talkishf dont a le sens est que IMnfidèle de telle cour, après a avoir été suffisamment nourri et décemment <t habillé par la grâce spéciale de sa sublime «majesté, demande humblement la permis- « sion de lécher la poussière sous son trône K illustre. »

C'est aussi leur doctrine religieuse qui les rend si cruels dans la guerre. Ils tuent les femmes, les enfants, les prisonniers, et croient servir Dieu en détruisant des infidèles.

L'auteur a écrit un chapitre étendu sur les arts, les sciences, le conunerce et les mœurs des Turcs.

Point d'enseignement, point ou peu de li' vres. c( Toute la jurispnidence et la théologie c consistent en commentaires sur le Koran. «Leur astronomie n'est qu'astrologie; leur «chimie, qu'alchimie. L'histoire et la géoa graphie des autres nations leur sont tout à c fait inconnues. » On a vainement essayé à plusieurs reprises d'introduire Timpriinerie en Turquie. Les arts les plus grossiers y sont mal exercés, ou ignorés. Il n'y a pas deux carrosses à roues à Constantinople. Le sultan seul en a un , lequel est semblable à nos anciens corbillards, et c'est pour lui une affaire d'État que d'y monter. Ce que les Turcs font de mieux , c'est le café, et l'auteur en donne la préparation.

Trois chapitres sont consacrés à des calculs sur la population de la Turquie et à des remarqua sur la peste; à une notice exacte de l'état des provinces, de leurs rapports avec la capitale d'un côté, avec les Tart ares de l'autre ; de la situation politique de la Grèce, et enfin de la vocation des Grecs pour la liberté.

Le chapitre dixième a pour objet les rapports de l'empire ottoman avec les puissances étrangères. Il y a des obscurités et des digressions inutiles dans ce chapitre. Mais il y a aussi des choses extrêmement claires, et dont il serait bon que la Porte Ottomane eût sous les yeux une traduction littérale. Telle est cette proposition : que la Russie et l'Angleterre sont les puissances les plus naturellement alliées ensemble. La Russie a besoin de la protection des Anglais sur mer; les Anglais ont besoin des armées russes sur le continent. L'ambition la plus constante de la Russie est la conquête de la Turquie d'Europe : l'ambition la plus constante de l'Angleterre est l'h:imiliation de la France.

Il y a quelques années, l'Angleterre ayant demandé 65 mille Russes contre la France, l'impératrice y avait consenti, à la condition, sltie gua non , que la Grande-Bretagne ne s'opposerait pas à ses desseins contre les Turcs. Il était convenu, déplus, d'affranchir la Grèce de la domination ottomane, de l'ériger en république sous. la protection des deux puissances, et de faire de cet État nouveau le centre de leurs mutuelles relations. La mort de Catherine II a seule empêché l'exécution de ce plan. L'auteur invile Paul I«' à reprendre un si vaste

VOYAGI-S. — NOTICES SUR QUELQUES OUVRAGES

et si noble dessein , et Ty invite par une espèce d'adresse qui iîontient une véhémente déclamation contre les Français, ainsi que contre les mahométans, qu'il appelle les frères aînés du jacobinisme. Cette invitation, ces invectives, qui paraissent avoir été écrites sous la dictée du gouvernement anglais, ne datent pas de plus loin que 4798: et c'est Tannée d'après que Ton voit la Sublime Porte se livrer à ses ennemis, leur ouvrir ses trésors, ses conseils, ses États !

Le même chapitre renferme quelques réflexions qui pourraient être utiles à Tempereur.

« On regarde encore, dit Tauteur, la Russie « comme une puissance nouvelle. On parait ne a pas s'apercevoir que cette puissance étend « peu à peu son influence sur les affaires du a continent ; qu'elle combine dans le secret du « cabinet et poursuit avec une infatigable pera sévérance l'exécution de projets vastes et a merveilleux par leurs effets, non-seulement «sur ses voisins et pour le moment actuel, « mais sur les régions les plus lointaines et a pour les siècles à venir. U y a peu de temps, « la politique profonde et envahissante de cet c< empire frappa quelques esprits. Son intera'vention récente dans le traité de Westphalie « conclu avant que la Russie neûL une exis- « tence politique, le droit que cette interven- « tion lui assure, de s'immiscer dans la conféa dération germanique, les suites probables a qui en résulteront; tout cela a surpris mo- « mentanément, et a tiré les cabinets de TEu- « rope de leur apathique irréflexion : mais ce « fut un éclat de lumière passager, et depuis il a sfmble quoa soit tombé dans un aveugle- « ment plus profond. »

L'auteur fait les réflexions suivantes sur le système diplomatique qui convient à la Prusse: «La Prusse doit choisir pour alliée la puis a sance qui la mettra le plus à même , non- « seulement de conserver ce qu'elle possède, 0 mais de faire prospérer ses continuels projets a d'agrandissement. Jusqu'à présent elle peut a opter entre la France et la Russie ; mais elle <$ ne doit point compter sur la cour de Sainl" « Pétersbourg. Des événements passagers peuavent unir momentanément leurs intérêts... a une alliance solide est impraticable. Le parce tage de la Pologne a semé entre les deux

a puissances un germe de division qui , tôt ou <f tard , se développera. La Prusse n'a rien à a craindre de la France sous ce rapport. C'est « la nation qui peut lui procurer le plus d'a-

a vantage L'agrandissement de la Prusse

« doit s'opérer aux dépens de la maison d'Auc( triche, et le système de la Russie ne sera « jamais d'y coopérer. »

On peut juger par ces observations que Pouvrage d'Éton n'est pas purement historique ou statistique. C'est aussi un ouvrage de politique raisonnée ! En France, tous les bons esprits pardonneront sans peine la violence et l'injustice des déclamations de Tauteur cotftre la république, en faveur des vues utiles et des faits intéressants qu'il a rassemblés ! Ce n'est pas trop acheter l'instruction que d'endurer, pour l'obtenir, la lecture de quelques pages dicté* s par des préventions que l'avenir dissipera , et dont, peut-être, il ne tardera pas à nous venger.

Il y a, dans la traduction, des incorrections, même des fautes graves contre la langue.

A la page 142 du premier volume , on lit cette phrase : « Les formalités qui s'observent « à la cour ottomane, gui, ainsi que dans les « autres, sont le manteau de la mauvaise foi , ce manquant de ce vernis qui les rend suppor- « tables, ne peuvent paraître que grossières et (( indécentes pour les représentans des princes a chrétiens. »

A la page 156 , tome II, Tauteur dit : a Le a mécontentement était égal parmi les paysans « comme parmi les nobles. »

A la page 244 du même volume on trouve cette phrase inintelligible : a Les principes ina solemment absurdes de sa religion réproua vent Thabitude des voyages, c^tte source fêa conde des connaissances et des lumières, et c< n'ose point étendre ses relations avec les « étrangers qui se trouvent dans son pays au « dflà de ceux qui sont inmiédiatemeni à son c< service, tant ces relations sont vues de maua vais œil dans les particuliers non revêtus a d'un caractère public, d

U semble que chaque jour on s'occupe moins de la pureté du style. C'est surtout dans le langage de la politique, que cette négligence est déplorable : comment parieront les orateurs obligés d'improviser à la tribune natiopale , si les politiques qui écrivent à tête re-

(jUI ONT PARU DE 1796 A 180i

posée, font des solécismes? El que deviendra la langue, si les discours et les écrits qui embrassent les plus grands intérêts des citoyens, contribuent à sa corruption ?

{JoufTial de Paris, du 2« ventôse an vu. — 16 mars 1799.)

On doit savoir gré à André Morellet d'être revenu de la traduction des romans à celle d'ouvrages plus substantiels, et il faut espérer que la traduction d'ouvrages utiles le ramènera au dessein de finir ses propres ouvrages, et de produire pour être traduit à son tour.

{Journal de Paris, du 14 floréal an ru. -- 3 mai 1799.)

rXIMSTANTINOPLE ANaENNE KT MODERNE,

KT DBSCBIPTION DRS CÔTES RT tLBS DE L* ARCHIPEL ET DE LA TBOADR,

Par Jacqoes Dallaway.

Traduit de l'anglais par André Morellet.

Voici le troisième ouvrage sur Constantinople qui parait depuis trois mois ; mais aucun ne ressemble à l'autre , quoique tous s^accordent très-bien. Us diffèrent seulement par le choix des objets auxquels l'attention des voya- {j^eurs s'est appliquée. Ainsi, ce sont tous trois de vraies acquisitions pour l'histoire. Le Voyage anonyme, publié en un volume par Maradan, est le coup d'œil d'un homme du monde , homme d'esprit. Le Tableau de l'empire oHornan d'Eton, traduit par Lefebvre, est l'ouvrage d'un politique et d'un moraliste. Le livre de J. Dallaway , que vient de traduire André Morellet, est celui d^un profond mais aimable antiquaire, et en même temps d*un observateur doué du talent de peindre.

Dallaway a plus remarqué les choses que les personnes, les arts que les lois, les beautés du pays que ses intérêts ; mais il abonde en descriptions intéressantes. Les antiquités qui se rencontrent à chaque instant sous ses pas lui rappellent les grands événements historiques; il les retrace vivement: sous sa plume , toutes les ruines se relèvent et se repeuplent de leurs anciens habitants; on revoit parmi les kiosques turcs les.monuments élevés par les empereurs romains , et Rome apparaît encore dans les beaux lieux que n'a pu gâter la barbarie musulmane. Ainsi , les tableaux de l'antiquité^ mêlés à ceux du pays tel qu'il est, ajoutent encore à la variété de ceux-ci. Lire cet ouvrage , c'est parcourir un de ces beaux jardins où les Anglais ont su rassembler un grand nombre de sites charmants que la na^ •ture avait dispersés^ et où des monuments ressuscitent pour l'imagination les temps les plus éloignés.

AU f:iTOYEX r***,

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