‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 143 sur 208 · SUR LE VOYAGE SENTIMENTAL EN FRANCE, SOUS ROBESPIERRE · texte numérisé non relu

SUR LE VOYAGE SENTIMENTAL EN FRANCE, SOUS ROBESPIERRE

Par Vernes (de Genh'c),

Je vous renvoie, citoyen, le Voyage de Vernis, et vous en remercie. Je l'ai lu avec beaucoup de plaisir. Connaissant l'auteur et sa famille, vous îivez dû prendre un intérêt particulier à rou\Tage ; je puis vous dire qu'il ma inspiré beaucoup d'intérêt pour l'auteur. On y voit partout une âme excellente, un esprit éclairé, une imagination vive et flexible, en6n, un talent distingué.

Mais il manque à ce talent un peu plus d'art et de correction.

Il y a des ouvrages qui ne peuvent être bien écrits qu'à Paris; un Voyage sentimental est du nombre ; et l'on sent trop souvent que Vernes a écrit dans le voisinage de la Suisse.

Pourquoi le goût n'esl-il pas partout pur comme peut l'être l'âme, et le style exact comme peut l'être l'esprit? Pourquoi faut-il être à Paris pour écrire très-bien ce que Ton sent , ce que l'on conçoit peut-être beaucoup mieux à Genève ? Je n'en sais rien, les raisons qu'on donne de l'excellence du goût de Paris ne m'ont jamais satisfait; mais c'est un fait.

La division de l'ouvrage en quatre parties est très-simple et très-naturelle : la première est le voyage de Genève à Paris, par Lyon; la deuxième, un séjour à Paris pendant quelques mois ; la troisième, un emprisonnement de quelques autres mois ; enfin , la quatrième^ le retour de Paris à Genève par le Jura.

Les détails qui remplissent chacune de ces parties sont très-variés. Mais trop souvent ils sont détachés du fond du sujet, qui est un Voyage, et séparés de l'intérêt du voyageur; ce sont, pour la plupart, des histoires de per-

VOYAGES.— NOTICES SUR QUELQUES OUVRAGES

sonnages que le hasard amène sur la scène. C'est surtout dans les deux dernières parties, que se fait sentir ce di^faut. Elles sont plutôt un assemblage de contes touchants que la fin d'un roman. Un roman doit avoir de Tunité, et s'il est permis d'y faire entrer quelquefois des épisodes, il faut qu ils se lient toujours par quelque chose au sujets et qu'ils ne soient pas trop multipliés. Un roman épisodique doit au moins, comme les pièces de théâtre dites à Hroity faire concourir les incidents qu'il accumule , à un petit intérêt qui fait le fond du sujet.

Mais ces critiques de formes s'évanouissent à la lecture des épisodes mêmes qu'elles ont pour objet. Ils sont tous intéressants. L'histoire de Félix et Lina , dont le sujet est pris dans le siège de Lyon , celle de Valnery et Gélestine , celle d'Amélie , ou l'école du malheur, sont d'un intérêt profond. Celles du galérien et de son pivoine, des aveugles de Franconville, sont touchantes aussi ; mais elles sont d'un genre plus doux et plus aimable ; le rire et les larmes se mêlent ensemble à leur lecture.

Ces derniers morceaux conviennent mieux au genre sentimental ; les premiers appartiennent au genre pathétique. Les romans, comme les ouvrages de théâtre, se divisent en genres différents. Les romans passionnés, leâ romans délicats, les romans d'imagination , les romans historiques, les romans satiriques, etc., sont autant de genres distincts. Voilà ce qu'il faudrait considérer quand on veut faire des romans, même en juger, même en lice.

Vous vous rappellerez, sans doute, les querelles littéraires auxquelles donna lieu le Voyage sentimental de Sterne, quand sa traduction parut en France^ C'était en 1786. Les beaux esprits déclarèrent que cet ouvrage était plat. Une femme le vengea par une lettre insérée au Journal de Paru y les 18 et 19 juin (1). Mais tandis qu'elle combattait les beaux esprits, les gens accoutumés aux grandes émotions disaient que le livre était froid ; et personne ne répondit à ceux-ci. Cependant ils avaient tort comme les autres. Sterne avait créé un genre nouveau ; ce genre n'était destiné ni aux esprits froids, ni aux âmes passionnées; il s'adressait à ces lecteurs assez

(1) Cette lettre fut attribuée à madame Suard.

nombreux qui joignent à une raison gaie ei exercée, une sensibilité douce et calme ; qui ont connu l'amour, mais ne sont plus que légèrement émus de ses souvenirs, et chez qui le besoin d'aimer s'est converti en ces aimables affections des bons cœurs qui font le charme de la dernière moitié de la vie. Voilà ce qu'on ne vit que longtemps après la publication du Voyage de Sterne , et ce qui a fixé sa réputation.

Vemes me paraît être Tort en état de soutenir l'honneur du genre sentimental, de lui donner même un nouveau prix. Avec l'abondance des sentiments que renferme son ftme, et la variété des formes auxquelles se prête son imagination, il a tout ce qu'il faut pour réussir. Mais il est nécessaire qu'il soit averti d'une vérité : c'est que ce genre d'écrit n'entratnant le lecteur ni par la curiosité ni par les passions, toute négligence de style, toute tache de mauvais goût, y est plus sensible qu'ailleurs. Chaque page, chaque ligne doit porter son intérêt ou son charme, pour conduire l'esprit à la ligne, et à la page suivante, jusqu'à la fin du livre ; c'est ce qui me faisait vous dire qu'un pareil livre devrait être écrit à Paris.

Il est un défaut dont il faut surtout se garder dans sa composition ; c'est de se répéter, et de s'imiter soi-même. Il est nécessaire que chaque sentiment soit nouveau dans l'âme de l'auteur, pour que l'expression en soit fraîche et vive dans son ouvrage. Il faut écrire avec des sensations et jamais avec des combinaisons ; il faut raconter ce qu'on vient de voir, jamais ce qu'on a appris, ou ce qu'on se rappelle de trop loin. Il ne faut pas, enfin, prétendre tirer d'un fait plus d'idées aimables qu'il n'en offre.

Par exemple : lisez le petit conte d'Ànnetie et Colas, dans le premier volume. L'auteur rencontre ces deux enfants, s'entretient avec eux, leur demande ce qu'ils vont faire de l'argent qu'ils ont gagné. Ils répondent ; — Le porter à notre mère. — Vivez -vous seuls avec elle, reprend l'auteur? — Tout seuls avec elle et notre dnon, répondent-ils. a En disant a ces mots , continue le narrateur, chacun « d'eux passa un bras autour du cou de la a pauvre bête, qui les regarda d'un air si bétt nin, que je vis bien qu'il était aussi de la a famille. »

D'abord , ce n*est point une naïveté aimable dans des enfants^ que de placer sur la même ligne leur ànon et leur mère. Mais passons : ce que je veux vous dire^ c'est que la phrase qui suit est une contre-épreuve peu agréable^ d'un trait charmant que j'ai lu dans un autre voyage sentimental du même auteur. Voici ce que je m'en rappelle :

Un jeune honune raconte que la misère ayant forcé ses parents à vendre un mouton qu'ils avaient élevé dans leur maison avec leurs enfants, et le menant chez le boucher^ il rencontra une personne de connaissance^ qui lui demanda où il allait? — Hélas ! répondit-il , je vais à la boucherie vendre un pauvre mouton que nous avions élevé y et que nous aimions tant. — C'est celui-là? — Mon Dieu oui, c'est lui. Gomme je disais 6'V/i| lui , continue le jeune homme, le mouton tourna la tôte vers moi, et me regarda, comme s'il me disait : Ouiy c'eut moi.

Voilà qui est charmant. Mais qu'a de commun un ànon avec ce mouton élevé dans la famille^ qu'on envoie à la boucherie, et qui dit : Ceitt moi , comme un ami résigné à nourrir ceux qui l'ont nourri ?

J'ai marqué au crayon, sur les marges du livre, la plupart des choses qui m'ont paru blesser le goût. J*y ai marqué surtout les fau« tes de langue. A la page 2 , vous trouverez le mot astriefion ; page 6 : il se mit à fumer d^an air à regretter , pour dire : d'un air à faire croire qu'il regrettait. Page 44 : savourer le fumet du vin. Le fumet ne se dit que des viandes. Page 5i : les coteaux qui surplombent Nantua. Surplomber est un verbe neutre, etc.

Mais vous trouverez aussi beaucoup de choses notées comme très-agréables par l'expression ainsi que par la pensée; et c'est à cause de celles-là que j'ai noté, avec tant de scrupule, les défauts. On ne prend la peine de remarquer les fautes que quand elles déparent des beautés auxquelles on prend de l'intérêt.

. . . Ubi plura niteot in cannine... ego... . . . Mulfis offeadar macaUs....

(Journal de Paris, du 26 germinal an vu.— 15 avril 1799.)

{Note de Védileur.) Le morceau suivant est inédit. Il est de premier jet, et n'a été ni revu, ni corrigé par

Fauteur, et néanmoins dans cet état même il m*a paru présenter trop d'intérêt pour ne pas le comprendre dans cette collection. C'est un tableau fort exact d'une époque importante.

Page 1