RELATIONS DE QUELQUES VOYAGES
au propriétaire , qu'elle le parait au premier coup d'œil; et c\st pour cela mt^me que la politique peut y trouver son compte : car la morale et la politique ne peuvent être en opposition l'une avec l'autre^ et le véritable homme d'État ne peut s'accommoder de résultats affligeants pour Ihonnète homme.
i« La conduite du feniiier a été autorisée par des lois positives ; elle n'a donc pas été un mépris formel et caractérisé de la justice. L'observation des lois est la seule morale dont le peuple soit susceptible, la seule qu'on puisse exiger de lui , puisqu'il a remis aux auteurs de ces lois le soin d'être justes dans leur rédaction, et qu'il s'est déchargé sur eux du devoir d'en peser les conséquences morales et politiques.
2® L'injustice du fermier porte avec ellemême un principe de réparation à l'égard du propriétaire; elle n'est pour ainsi dire^qu'une suspension passagère de droites qui , en définitive, doivent être recx)nnus, confirmés et sanctionnés par une ample indemnité.
En effet, ces loyers des terres, que la loi a autorisé le fermier à retenir, la nature, plus forte que la loi et la cupidité du fermier. Ta furcé de les restituer au sol qu'il exploitait Dans les temps ordinaires, les grands propriétaires, quelque immenses que soient leurs revenus , n'en ont jamais assez pour subvenir aux dépenses où les entraînent les habitudes des grandes cités; loin de rien faire pour leurs terres, ils ne travaillent qu'à les priver d'aliment par le pressurage des fermiers. Au contraire , les habitants des campagnes ne s'enrichissent de la terre que pour l'enrichir à son tour ; son aspect , qui jamais ne sollicite en vain leurs bras , ne sollicite pas sans succès leurs capitaux. Et comment lui refuser son argent, quand on lui prodigue ses sueurs? Et comment ne pas se confier à son retour, étant comblé de ses largesses? Et commenfconcevoir, près d'elle, des fantaisies qui ne s'associent pas à l'industrie dont elle est l'objet? Comment ne pas placer son plaisir à améliorer des exploitations où la nature a mis des chances si favorables, mais si variées, et qui font autant jouer dans l'âme les ressorts de la crainte et de Tespérance? Conunentnc pas placer son luxe à la pompe , à la splendeur d'une contrée nouvellement enrichie ? Gomment en-
fin , ne pas placer son honneur à des travaux qui ont la nature pour coopératrice , et dont labondance de la terre, la richesse, l'or, d'immenses moissons, rendent chaque année un éclatant témoignage ?
Ce qu'on appelle la spoliation du propriétaire par l'agriculteur n'est proprement qu'une prime donnée par la révolution à l'agriculture, june piimo immense telle qu'aucun peuple n'en a jiunais donné, telle qu'aucune puissance politique n'aurait jamais osé la promettre et la garantir. Elle ne peut donc être considérée, au fond , que comme un placement fait, malgré le propriétaire, à son profit, et dont il recueillera les fruits, ainsi que d'une épargne voloi taire. Les lois qui l'ont autorisée se résolvent en des lois somptuaires , ou plutôt économiques, qui ont imposé une couiribution h la propriété pour sa propre fructification, et ont rendu les fermiers dépositaires et dispensateurs de son produit; ou , si l'on veut , qui ont mis pour un moment les propriétaires habitants des villes, sous la tutelle un peu dure des habitants des campagnes. Ce n'était pas là le bi.t des auteurs de la loi, mais c'est le résultat dt; leur ouvrage.
Le reproche de dureté, même d'inhumanité qu'on fait aux agric4ilteurs, tant propriétaires que fermiers, pour avoir refusé aux consom mateurs des denrées en échange d'assignats , nous parait encore moins fondé que celui auquel nous venons de répondre. Il faut être juste et vrai, ce refus n'est pas un crime de Tagriculteur; c'est la faute de l'assignat, et il importe de faire ici une sérieuse attention aux pnncipes.
Tout (>apier-monnàie est condamné , par sa nature, à la défaveur parmi les habitants des campagnes : la raison en est simple: c'est qu'ils doivent toujours craindre les contrefactions ou l'avilissement de cette monnaie. Un paysan n'a pas le temps d'étudier ni* la capacité d'apprendre tous les signes caractéristiques du papier émis par l'État. Quand il aurait le temps et la capacité nécessaiies, aurait-il une mémoire disposée à retenir tout ce qu'il aurait appris? Ayant la mémo.re nécessaiie, aurait-il ce tact des yeux ei de la main, sans lequel il est impossible de discerner sûrement le papier faux du vrai? Et si les papiers-monnait s sont très-divers par les formes, par les sommes et par les
DE M. RGEDERER.
(kies de leurs créations, l'embarras des vérifications n'esi-il pas extrême, même pour le plus habile? Et s'il est d*un département où Ton ignore la langue dans laquelle est écrit l'assignat y la vérification n'est-elle pas impossible pour lui? Enfin, à défaut de moyens propres pour se soustraire à la fraude , aura-t-il à sa portée et sous sa main des vérificateurs légaux ou au moins officieux? Aura-t-il même avec l'administration publique des relations assez promptes et assez constantes pour être instruit à temps des falsifications ou des contrefactions les plus notoires?
D'un autre côté, si l'opinion de la principale commune de l'État a une fois établi une différence d'une obole entre le papier-monnaie et la somme métallique qu^il est censé représenter, le villageois, eût-il tous les moyens de vérification désirables, ne doitril pas avoir une invincible répugnance à le recevoir? Car du fait seul que le papier-monnaie a perdu hier un millième d'unité pour cent de sa valeur, demain il peut perdre un, deux, trois, etc., après-demain dix, viugt, trente, etc. ; et dès lors, privé d'une communication prompte avec la ville centrale, le paysan ne peut raisonnablement consentira livrer le prix de ses sueurs pour un signe monétaire dont il ne connaît pas la valeur au moment de l'échange, dont il ne peut prévoir la valeur au moment de l'emploi : et dont il ne sait positivement qu'une chose, c* est qu'il s'avilit ou peut s'avilir à chaque minute.
Il est donc fort naturel et nullement contrerévolutionnaire que les campagnes aient constamment mal accueilli l'assignat, surtout à une certaine distance de Paris; que celles qui l'ont reçu n'en aient plus voulu dès que les biens nationaux de leur territoire ont été achetés avec ce signe; que les départements, comme ceux du Haut et du Bas-Rhin, où l'on ne parle que ^allemand, l'aient constamment refusé; enfin, que le refus de tous ait été insurmontable du moment que la perte de ce papier à Paris a été constatée et déclarée.
Ces obser\'ations pourraient conduire à d'utiles conséquences pour l'administration actuelle dès affaires publiques; mais il me suffit de remarquer pour le moment que cette richesse de l'agriculteur, contre laquelle l'ignorance et l'envie se déchaînent avec autant de rage que contre les fortunes faites par le vol et Tassas-
sinat, non-seulement est la plus abondante ressource de l'État, mais encore est moins impure, moins odieuse dans son principe, moins désastreuse au propriétaire, qu'on ne se plaît à le dire. Que le gouvernement se garde 4lonc bien d'écouter les clameurs de l'impéritieetde la malveillance contre les fermiers; qu'il se défende même des suggestions du besoin, des conseils du moment , et qu'il sache ménager et faire fructifier le grand moyen de régénération qui nous reste , qui nous reste seul, mais qui dispense de tous les autres.
RCEDEKEB.
{Journal de Parii, du 2 floréal an iv. — - 21 avril 1796.)
AU mBECTEim DU JOURNAL DE PABIS.
La lettre signée P**% qui m'est adressée dans votre feuille du 6, attribue le bon état de l'agriculture à d'autres causes que celles dont j'ai essayé de donner une idée dans la lettre que je vous ai écrite des Vosges, le 26 germinal. Il en rapporte l'honneur à la levée du maximum (laquelle pourtant n'a été que la fin d'une horrible spoliation) , à la cessation des réquisitions (qui pourtant n'ont pas cessé partout, ni depuis longtemps où elles ont cesséj, et à la Uberté du commerce des grains, qu'il dit rétablie (et qui pourtant ne Test pas, quoique peutêtre elle soit assurée de la protection du gouvernement, si d'autres circonstances en favorisaient le retour). A la bonne heure, j'ai mal vu, et l'auteur de la lettre a découvert la vérité qui m'était échappée.
. Mais le don de l'invention Ta conduit un peu trop loin; car il lui a fait découvrir dans m^ lettre même des assertions et des principes qu'il n'appartient qu'à lui d'y trouver.
Il suppose que je recommande au gouvernement de n^écouter que moi et mes grands moyens de régénération. Selon lui , j'avance que la loi peut autoriser les injustices des fermiers, BECTiPiEa leur conduite et leur morale; qu'il importe peu dans les mains de qui soient les richesses, que ce toit celles de celui qui les a gagnées hoîin élément ou héritées , ou de celui qui les a envahies; que la politique n'examine pas cela. Enfin, il me prie d'examiner si l'avis que je donne au gouvernetnent de protéger les