‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 155 sur 208 · DE L^USAGE DES PABIS · texte numérisé non relu

DE L^USAGE DES PABIS

PABMlftEB LETTRE DE R. AUX ACTEURS DU JOURNAL DE PARIS,

sur les paris qui ont lieu en Angleterre.

Je crois utile de vous parler un nooment d'un usage d'Angleterre qui me paraît y influer à beaucoup d'égards sur les mœurs et dispenser de beaucoup de \(Âs.

Toute ma vie j^ai fait métier d'observer et de recueillir tout ce qui peut servir à l'art de conduire les hommes sans les gouverner, et surtout sans les contraindre.

MOEURS

Bien des gens m'ont souvent dit que c'était un travail de fourmi d'emmagasiner tant de petites choses. Fourmi , soit. La fourmi est républicaine^ prévoyante, active; et comme chacune sert d'exemple aux autres^ et que toutes apportent au tas , à la fin la république se trouve au-dessus de ses affaires. Pour moi , je pense depuis longtemps que la grande question de savoir quel est le meilleur des gouvernements ne vient que fort loin après celle-ci : Jusqu'à quel point faut-il du gouvernement? car il me semble fort clair qu'il ne faut charger l'autorité que des choses impossibles à faire par les mœurs.

Je dis donc qu'il existe en Angleterre un usage d'une grande utilité.

C'est celui des paris ou gageures. Jamais , que je sache, il n'a obtenu Fhonneur de l'observation.

Il y a des paris de différents genres.

On parie pour un coq contre un autre, pour un cheval contre un autre cheval, pour un dogue contre un taureau, etc. Faire de tels paris, c'est jouer.

On parie aussi dans certaines occasions et dans certains lieux; par exemple, aux eaux de Bath, pour un bâilleur contre un ou plusieurs autres : il s'agit de savoir lequel fera bâiller un plus grand nombre d*assistants ; pour un siffleur contre un autre : il s'agit de savoir lequel sifflera imperturbablement un air convenu , en face d'un grimacier qui fait toute sorte de contorsions pour lui arracher un sourire et faire manquer l'air. Ceci est encore jouer.

Ce n'est pas de ces sortes de paris que je veux parler. Cependant je pourrais vous dire que Pusage de ces paris n'a pas peu contribué en Angleterre au perfectionnement des chevaux, des coqs et des dogues; et, si je voulais me prévaloir d'une plaisanterie du Spectateur, j'ajouterais que les paris àessiffleurs n'ont pas été ou pourraient ne pas être inutiles pour parfectionner la gravité anglaise.

Mais une grande partie des gageures, en Anleterre, (mt un autre objet, et c'est de cellesci que je parie. S'élève-t-il quelque dispute dans la société, dans une taverne, dans un lieu public, dans des gazettes entre des savants ou des gens qui prétendent l'être, entre des gens de sang froid ou des tètes échauf-

fées : un pari est aussitôt proposé et accepté; des arbitres jugent le cas, adjugent la somme engagée, et il n'est plus question de la difficulté. De tels paris sont des clôtures de disputes.

D'où vient cet usage t Cet usage, s'il ne naît pas tout naturellement de l'égalité, du moins la suppose. Dans notre ancienne politesse monarchique, où tout était dépendance ou subordination, il étwt réputé impertinent de proposer un pari à quelqu'un de tant soit peu supérieur, et trop familier même. avec ses égaux, si l'on n'était en môme temps amis. Ces lois-là étaient faites pour la sottise^ qui n'aime pas d'être jamais embarrassée; elles ont la même origine que cette autre loi de la civilité, qui défend les questions, même entre les égaux qui sont de simples connaissances. Qu'est-ce qui conserve cet usage, comment l'introduirait-on dans un pays où il n'existe pas? Je n'en sais rien , absolument rien. Mais je remarque ses bons effets, et j'en suis fort touché.

4** Je vois que, dans les contestations sur lesquelles il y a des gageures, on en vient toujours à des termes plus précis, et que, par la seule nécessité de poser la question pour la soumettre aux juges du pari, les disputants sont souvent amenés à Téclaircir.

2" Je vois que les gens présomptueux doivent être moins hardis lorsqu'ils ont à craindre ou d'être arrêtés par un pari, ou de payer leur présomption de quelques cents guinées.

3® Les disputes sont nécessairement moins obstinées, moins acres, lorsqu'un des disputants peut appeler «on adversaire devant un ttititre, «t se soumet à perdre une certaine somme s'il est condamné; celui qui nie peut toujours dire à celui qui affirme : Si tu te sentais en droit, tu parierais; et celui qui offre un pari peut toujours dire à celui qui dispute : Si tu te sentais fort, tu accepterais.

il* Les disputes, au moyen des paris, amenant toujours des décisions, l'instruction publique peut s'augmenter, au lieu que des disputes qui restent toujours indécises ne font que multiplier et perpétuer les doutes.

5*> Il est de certaines querelles qui, sôit à raison de la qualité des personnes, ou du vague dans lequel on laisse les questions, ne

MQBURS.

peuvent être portées aux tribuiiaux^ ni vidées par la justice. Un pari en fait raison.

£t^ par exemple^ un honune dans une certaine place^ où il a le droit de tout dire^ vous calomnie, vous insulte du haut de son inviolabilité. Point de tribunal ne vous est ouvert contre lui. Eh bien! l'usage des paris vous ^auve. Vous offrez de parier cent guinées contre qui voudra , contre l'inviolable lui-même, qu'il est un menteur, un coquin. S'il refuse de gagner vos cent louis, il avoue et tout est fini.

Voici un autre cas. Un méchant écrivain, soit périodique, soit pamphlétaire, aTartde jeter sur vous des soupçons, sans articuler aucun fait pour lequel vous puissiez le citer devant le juge, ou bien il essaye de jeter sur vous du ridicule, chose encc^re que la loi ne s^est point chargée de punir. . . Eh bien ! dans ce dernier cas, vous pariez cent guinées qu'il est un sot, dans l'autre qu'il est un lâche, et la question s'éclaircit, soit qu'il accepte ou qu'il refuse.

6** Un bon citoyen , im homme de cœur, qui souffrirait impatiemment des désordres préjudiciables à TÉtat, qui verrait un homme en place s'enrichir de la ruine publique, faire des lois pour ses spéculations, ou des spéculations sur des lois qu'il aurait faites , ne pourrait-il pas parier cent guinées, mille guinées, non que cet homme en place est un prévaricateur (ce serait une injure), mais qu'il prouvera que cet homme en place est . un prévaricateur et un fripon, s'il permet seulement d'avancer cette proposition.

7** Enfin, il me semble que l'usage des pa- , ris éloigne toujours l'idée de se faire justice à soi-même pour quoi que ce soit, puisqu'un pari se réduit à la stipulation d^une peine pour celui qui a tort, et d'un tribunal du choix des parties pour appliquer cette peine.

Je le répète donc, je regarde l'usage des paris en Angleterre comme un excellent auxiliaire des lois, même comme un supplément nécessaire. Il tient lieu de police en nombre de cas où l'autorité publique n'a rien à voir.

Je voudrais de tout mon cœur que cet usage s'établit dans la république française. Je connais bien des gens qui ne tarderaient pas à s'en prévaloir. Mais, ^près tout, rien n'empêche en France de proposer des parb. Les usages n*ont-

ils pas commencé par un premier exemple! et n'y a-t-il pas maintenant bien des occasions où l'on pourrait introduire celui-ci avec un merveilleux succès {i ) t

{Journal de PariSf du 17 messidor an nr.— ô juillet 1796.)

DBUXliWE LETTRE AUX AUTEUmi DU lOUllfAL DE PARIS.

ObservaUoDS da citoyen Monler sur la lettre précédente

Vous voulez, citoyens, ouvrir votre journal aux idées et aux discussions de morale pro- {Mces à régénérer les mœurs de la république française; et un anonyme, ou anglais, ou anglomane, ou soudoyé de l'Angleterre, ose vous proposer, pour remplir ce but sublime, ïuxage de$ paris, qu^on peut à si juste titre classer parmi ceux qui ont le plus concouru à la perversité des mœurs de cette autre Carthage!

Quel moment pour proposer aux Français une imitation odieuse que celui où ils sont à peine réchappes de V hécatombe jacobine dont les Anglais ont été les fondateurs! car ce sont les Anglais qui , les premiers, ont formé des sociétés politiques pareilles aux jacobins ; ce sont eux qui, les premiers, en 4714, donnèrent chez eux le nom de jacobites ou jacobins au parti précédemment appelé Taris , et opposé à celui des Whigs.

Je ne combattrai pas la prétention dlntroduire en France Vuaage des paris, bien persuadé que la loyauté et l'urbanité françaises en ont d'avance fait justice ; je me l)ornerai à démontrer combien cet usage anti-social a contribué en Angleterre à y corrompre les mœurs.

D'abord, dans la conversation la plus triviale, commerçante, politique, littéraire ou scientifique, un Anglais vous propose toujours, immédiatement après son ai^ment, un pari de 40, 20, 30, 100 guinées à l'appui de son assertion ; il est évident que c'est là un abus de l'esprit mercantile, qui, dépravant jusqu'à la

(Nota,) Cet article a produit un pari de physique, dans la feuille du 22 messidor ; celui qui le propose observe que l'usage du pari ne serait pas moi us utile à la physique qu'à la morale.

MOEURS

conversation^ fait du raisonnement un honteux trafic.

En second lieu ^ c'est cet esprit de trafic qui a introduit Tusage du Boxing ou Boxe, espèce de combats atroces^ qui se répètent vingt fois par jour sur le pavé de Londres^ et dont voici le faible tableau.

Après avoir déposé en main tierce un pari d'un scheling ou du prix d'un pot de bière, les deux champions se mettent nus jusqu*à la ceinture; et les plus grands seigneurs de FAngleterre, môme l'héritier présomptif de la couronne, ainsi que le peuple, hommes et femmes, se font un amusement délectable de cerner le champ de bataille. Les uns y assistent comme co-adjudantsou secondaires, pour relever l'assailli , pour essuyer ses plaies , pour lui rafraîchir la bouche avec un citron , pour l'aguérir de nouveau au combat, à peu près de la même manière qu'on agace les chiens qui se battent; d'autres, pour proposer de nouveaux paris pour ou contre la force de l'un des combattants; d*autres, pour applaudir par des bravo aux coups mortels que le plus vigoureux porte à son adversaire ; d'autres, enfin, pour assister comme témoins passifs, pour ne pas dire comme complices de l'assassinat, à un spectacle sanguinaire, pour avoir le barbare plaisir de voir couler le sang de leur frère, palpiter ses entrailles déchirées, ou le voir succomber aux coups meurtriers du plus fort.

Et des philosophes souilleront leur plume à préconiser les mœurs d'un tel peuple ! I !

J'espère bien que personne n'aura l'odieuse folie d'approuver de pareilles épreuves, dépareilles lois, de pareilles mœurs, de pareils usages.

Salut et fraternité.

MoNiEB dîné ^conseil public.

(Journal de Paria ^ du 28 messidor an iv.— 16 juillet 1706.)

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