TROISIÈME LETTRE AUX MÊMES
Réponse aux observations du citoyen Monier.
Souffrez , citoyens , que je réponde quelques mots, non aux injures, mais aux observations du citoyen Monier.
Les paris sont, dit-il, un abus de l'esprit mercantile, qui fait du raisonnement un trafic.
Ils sont plutôt une précaution de l'esprit républicain qui, craignant de voir les disputes aller trop loin, dans un pays d'où l'égalité a banni la courtoisie ( laquelle plus que Ttirôanilé atténue les disputes dans les monarchies), impose une amende à l'obstination mal fondée.
Les paris sont une peine imposée à l'entêtement et à la passion , ces grands ennemis du raisonnement et de la conversation ; ils ne sont donc rien moins que le trafic du raisonnement et de la conversation.
Quand aux boxes ou boxing , le citoyen Monier en a une très-fausse idée.
4** L'objet de ces combats n'est point d« faire couler le sang, ni de voir palpiter des entrailles déchirées. Le boxing est un combat à coups de poings, à coups de tête, qui finit ordinairement par une lutte de corps à corps , dans laquelle un des deux adversaires cherche à terrasser l'autre. Ce combat se passe suivant toutes les règles du point d'honneur. Dès que l'un des combattants s'avoue vaincu , ou qu'il est terrassé, îe combat cesse, à moins que le battu ne veuille recommencer. Il est interdit au vainqueur de porter plus d'un coup à .son adversaire à terre. Voilà la police de ces combats, police toujours maintenue par les spectateurs.
2** Le boxing n'est nullement l'effet de Tes* prit départ, mais bien de Tesprit de défi (W est faux que les boxes soient précédés de paris) ; or ces deux esprits sont l'opposé l'un de l'autre. Le pari est un appel devant un juge auquel on se soumet d'avance, et qui éclaire des incertitudes ordinairement raisonnables. . Le défi est, au contraire , un appel à la force qui n'éclaircit rien, si ce n'est, sans doute, que le plus fort ou le plus adroit est aussi le plus nûsonnable.
Les paris seraient le remède aux é^fis loîa d'en être la cause.
Il est évident que le boxing du peuple anglais ressemble bien plus au duel des Français qu'aux paris des Anglais raisonnables. Leboxing est le duel delà canaille; mais il ne ressemble que de loin au duel de nos gens polis, car l'épée et le pistolet sont plus meurtriers que la tête et le poing.
Si donc le boxing prouvait la férocité du
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peuple anglais^ notre duel prouverait bien mieux celle de la partie la plus polie du peuple français... J'avoue que je voudrais voir le duel réduit parmi nous à l'usage des poings, s'il ne peut êire aboli ; et Fusage des pâtis dût-il amener Tusage de ces défis y ce que je ne crois pas, je m'applaudirais encore, malgré le citoyen Monier, d'avoir écrit sur les paris.
{Journal de Paris, du i^' thermidor an iv. — 19 juillet 1796.)
DBS FEBUIES DE PARIS.
Nous venons de lire, avec un intérêt très-vif, dans les Nouvelles politiques du 2 de ce mois, un morceau excellent de Lacretelle le jeune , sur la honteuse folie qui déshonore aujourd^ui une foule de femmes de Paris; sur le luxe, la bizarrerie, l'indécence de leurs vêtements, si tant est qu'elles soient encore vêtues. Elles ont donc résolu d'enlever aux jeunes vierges tous les voiles de la pudeur, et de débarrasser les mères du soin de veiller sur une inutile vertu. Ainsi, les jeunes hommes ne trouveront plus à qui offrir le prix de la modestie, de la chasteté, de l'innocence... Mais examinons le tableau crayonné par Lacretelle. Il est intitulé : Une soirée de Paris.
«Voici l'heure où le malheureux rentier, fatigué de présenter des pétitions, d'importuner les bureaux, rentre au sein de sa famille à laquelle il n'apporte point d'aliment. Voici l'heure où, dans les ténèbres, il médite sur sa misère et songe peut-être à s'en affranchir par la mort. Dans ce moment peut-être il expire, et ses voisins contribuent à former une petite somme pour le porter au lieu de sépulture, sans honneur et sans deuil. Voici l'heure où les brigands se rassemblent de tous côtés et s'indiquent la maison opulente qui va devenir leur proie. Tout semble appeler les alarmes et commander la douleur. L'observateur (s'il est un homme qui ait aujourd'hui le courage d'observer) médite sur les dernier smoments d une révolution où ce n'est plus le fer, mais la faim, qui frappe en silence les victimes. Observateur, un autre lieu vous appelle; quittez le théÀtre de la misère, venez parcourir le théâtre de la folie et du luxe.
a On donne un concert à l'Opéra où, depuis
dix jours, toutes les places sont retenues, parce qu'elles sont doublées. Ck)mptez cette multitude de voitures élégantes et fastueuses qui en embarrassent l'entrée; tout un peuple nouveau s'offre à vous. Ouvrez les yeux, vous êtes dans le pays des merveilles. Voyez dans les loges éclater partout l'or et les diamants. Sommes-nous dans le pays où croît l'or ? Avonsnous été transportés dans un palais du Mexique? Si vous croyez que tant de luxe annonce la prospérité d'une nation, je vous avertis qu'il n'annonce pas même la prospérité des personnes qui l'étaient. Puisque vous osez réfléchir dans un lieu qui ne permet pas la réflexion, songez combien la source des richesses est suspecte après sept années de révolution. Femmes qui nous montrez tant d'or et de diamants, n'est-ce pas des dépouilles que vous étalez? Je vous ai entendu nommer, et je n'en doute plus.
a Cependant, tandis qu'on exécute un concert que personne n'écoute, toutes les passions veillent dans les loges. De tant de femmes brillantes, laquelle sera la plus remarquée, fixera le plus les regards? La beauté ne comptera pour rien dans cet important jugement; il faut, pour exciter l'admiration, beaucoup de bizarrerie, de nouveauté, et quelque peu d'indécence. Cette femme est à la grecque : elle est parvenue, à force de soins et de consulter des artistes distingués, à ressembler assez bien à une courtisane grecque. Telle autre paraît sous le costume des dames du temps de François !•'. Malheureusement le cortège qui Penvironne, ces hommes si niais, si gauches, ne me rappellent pas tous des chevaliers finançais. Celle-ci se fait remarquer par un vêtement à Pespagnol du temps de la reine Isabelle. La victoire est indécise, lorsque tout à coup entre, au milieu du concert, une femme vêtue en sauvage. La surprise et l'admiration éclatent de tous cêtés. Tous les honneurs, tous les applaudissements sont dûs à la femme qui a eu l'idée neuve et piquante de paraître en sauvage. Peuple dégradé, tu t'es peint toi-même en décernant ainsi le prix. Oui, tout, jusqu*à notre luxe, appartient à une nation sauvage, et point à une nation civilisée. Oh! quelle femme amie de ses devoirs concevra jamais l'idée de se travestir ainsi, d^attirer, par la bizarrerie de ses vêtements, et quelquefois même par sa nudité, les
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applaudissements ou les murmures du public?
« Non^ je ne connais point là les femmes qui oui illustré par leur courage et leur héroïsme répoque la plus sanglante de notre résolution ; celles qui bi*ûlaient de se sacrifier à côté de leur époux ; qui entraient volontairement dans les prisons pour y consoler leur mère et mourir avec elle; qui se précipitaient au travers des bourreaux pour arracher leur vieux père de leurs bras teints de sang. Ces femmes, satisfaites d'avoir rempli leurs dévoua, vivent aujourd'hui solitaires et recueillies; elles sont encore la consolation et l'honneur de leurs familles* Chaque jour elles s'exercent au courage des privations; elles les supportent avec orgueil, et peut être, à force d'épargnes, se ménagentelles encore les moyens d'entrer, en apportant quelques secours, dans une chaumière, dans un grenier où le pauvre les attend; dans ces demeures que vous ne visitez point, riches du jour, vous qui n*étes sortis de l'indigence que pour la dédaigner et pour lui insulter à chaque instant. »
Ceux qui connaissent Paris savent qu'un très-grand nombre de fenunes, que le public s'attendait à voir longtemps couvertes d'un honorable deuil , mais qui sont jeunes et r»chety rivalisent de luxe et d'indécence avec les enrichies, qui se vêtissent de dépouilles et de rapines, et on ne sait de quel c6té le scandale est le plus révoltant. Ce n'est sans doute que pour exercer sur les premières une censure détouméeji que Lacretelle affecte de ne voir dans nos fêtes que les secondes. Mais il faut le dire nettement : les mœurs des femmes ont besoin d'une réforme générale, et il est temps de la demander au législateur.
Helvétius disait habituellement : Ilya trois grcohdes charlataneries dont il faut que les hommes cessent d'être dupes: celle des rois, celle des prêtres et celle des femmes. Les deux premières ont cessé. Si elles renaissent jamais, la troisième n'y aura pas nui.
Les fenunes exercent parmi nous un empire qui soumet tous les autres; c'est celui de la mode.
On demande sans cesse pourquoi nous n'avons pas proprement de mcBw« ; c'est que nous avons la mode. La mode, qui devrait se borner à régler les manières, s'étend à toutes les habitudes de la vie; et, comme elle est mobile et varia-
ble de sa nature , elle rend impossible cette permanence d'habitudes bonnes ou mauvaises qu'on appelle montrs. Un peuple efféminé n'a point de rncrurt; il a des modes y et c'est tout.
C'est l'indépendance des mcenrs des femmes qui leur a donné l'autorité de la mode. Dans un pays où elles sont l'objet d'un culte et n'ont nul besoin d'estime, où elles ont une cour et point de familles, des esclaves et point d'amis, leurs nuBurs doivent être de n'en point laisser aux honunes.
Tant que la parure et la beauté oisives seront promenées dans des chars pompeux, comme les magistratures ; tant que les femmes seront spectacle dans les spectacles, nymphes dans les promenades, déesses dans leurs palais, il n'y aura pas de république en France. La constitution aura vainement établi l'accord dans la distinction des pouvoirs politiques; il y aura toujours un pouvoir opposé à tous les autres , et ce sera celui de la mode. La mode combattra toujours les lois , car les lois, par cela seul qu'elles seront toujours une chose sérieuse, ne pourront jamais être à la mode.
On peut attribuer les m4Burs des républiques européranes de la Suisse, de la Holbnde, à rimpoîssfflace où sont les feonmea d'exaoer l'empire de la mode.
L'admirable constance des mœurs chinoises n'est peut-être due qu'à la vie habituelle que les femmes sont obligées de mener à la Chine. Là les fenunes sont bornées à Texistence domestique; elles sont forcément sédentaires. Leurs mœurs sont peut-être l'objet de l'entorse incurable qu'on leur donne dès leur tendre enfance. Le moyen est odieux, l'objet estimable; il faut le remplir chez nous par des moyens exempts de cruauté et d'injustice.
Lorsque le sénat de Rome, encore attaché aux anciennes mœurs de la république, voulut, sous Auguste, rétablir leur austérité , il proposa de réprimer le luxe des femmes.
Sous Tibère, des sénateurs proposèrent de défendre aux gouverneurs de province de mener leurs femmes dans leurs gouvernements, à cause des dérèglements qu'elles y apportaient.
« La galanterie , dit Montesquieu, produit l'oisiveté des hommes, elle fait que les feii>mes corrompent avant d'être corrompues;
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elle donne du prix à tous les riens^ elle rabaisse ce qui est important, elle fait qu^on ne se conduit plus que sur les maximes du ridicule que les femmes s'entendent si bien à établir.
« Les bons législateurs, dit-il encore, ont exigé des femmes une certaine gravité de mœurs ; ils ont proscrit de leurs républiques non-seulement le vice , mais Fapparence du vice. »
Qu'attendez-vous de bon et de grand d'une foule de jeunes hommes qui ont passé dix ans de leur vie en servile complaisance, en ridicule imitation , en imbécile adoration près de femmes vainesy frivoles, froides, capricieuses? Quel service pouira en tirer la république ?
Quelle contradiction I Vous refusez aux femmes toute existence politique, ce qui est trèsjuste, et vous souffirez que toutes nos habitudes se composent à Pexemple des leura! Vous donnez aux deux sexes une tâche différente, et vous laissez celui qui aété chargé de la plus difficile prendre pour modèle celui qui en a été jugé incapable 1
D'où provient cette puissance exercée parmi nous par les femmes ? Quel serait le moyen de la détruire?
La nature est pour beaucoup, sans doute, dans les causes de notre servilité envers elles. D'abord elle leur a donné la beauté, et à nous le double désir de captiver ce qui est beau et de l'imiter. En second lieu elle leur a refusé la force, qu'elle nous a départie , ce qui a fait naître en elles le désir de plaire, et à nous une tendresse compatissante , que notre fierté même se plaît à ressentir, et qui, par cette raison , nous entraîne facilement au delà des bornes.
Mais nos institutions civiles ont ajouté infiniment à ces causes naturelles de l'empire des femmes et de la dégradation des hommes. Elles ont entouré de prestiges décevants le charme de leur beauté ; de leur intérêt de plaire elles ont fait leur art de séduire et de corrompre; du besoin que les deux sexes ont de s^inir, elles ont fait la galanterie, c'est-àdire un régime d'association dans lequel les femmes gouvernent les hommes, non-seulement par le ridicule, comme le dit Montesquieu, mais surtout par la mode yioni il ne parle pas, et dont pourtant le ridicule ne sert qu'à assurer la police. Et comment nos institutions
civiles ont-elles diangé et perverti ainsi les dispositions de la nature? C'est en associant dans les femmes la puissance de la richesse à celle de la beauté, et à la puissance, plus grande encore, de la faiblesse. C'est en les dispensant de tout travail pour acquérir et de tout soin pour conserver; c'est en leur donnant un immense superflu pour leur parure , pour leurs ameublements , pour leurs maisons, pour leur service domestique, pour leur table; c'est en leur permettant la recherche de toutes les voluptés, le perfectionnement de toutes les délicatesses et l'art de toutes les illusions ; c'est en leur permettant de rassembler autour d'elles tout ce qui peut leur servir d'attrait, et pourtant arrêter les hommages à cette distance où les désirs s'irritent, et où la soumission se prépare par le jeu prolongé de la crainte et de Pespérance. La galanterie n'est qu'ime combinaison de la beauté, de la faiblesse et du luxe.
Cette vérité une fois reconnue, le nK)yen de détruire cet empire déplorable est de niettre un frein au luxe des femmes, et rien n'est plus aisé. Il ne faut pour cela ni défenses, ni prohibitions du législateur, ni avanies de la police, ni même restauration de l'ancienne autorité maritale. Il sufBt d'écrire cette demiligne dans notre code civil : Les femmes seront mariées sans dot. Pour détrêner les plus puissants rois il ne faut que leur retrancher leur Hsie civile.
Rien d'inhumain, rien d'injuste dans cette loi. Les hommes étant doublement dotés, par la raison que les filles ne le seraient pas, les ménages commenceraient toujours avec le même capital.
Les hommes pouvant faire travaiDer librement tout leur capital, dont ils ne devraient compte à personne, les revenus communs en seraient plus considérables ; ils seraient surtout plus assurés; car, ce qui a le plus ruiné d'établissements, ce sont les riches dots des femmes.
D'ailleurs, refuser une dot aux femmes ce ' n'est pas les déshériter. 11 faut, sans doute, qu'elles partagent également avec leurs frères la succession de leurs parents. La loi n'aurait qu'un objet, ce serait d'empêcher que les femmes ne fussent en même temps riches et jeunes, riches et belles.
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Dans toutes les républiques modernes^ en Suisse^ en Hollande, dans les villes libres de FÂlIemagne, les femmes ne sont point dotées. Elles sont moins adorées qu'en France ^ mais plus honorées, plus chéries^ et par conséquent plus heureuses.
Quant à l'intérêt de l'État, nous avons tout dit, et nous résumons tout en deux mots: le luxe des femmes est incompatible avec la modestie, la simplicité, la laboriosité des hommes; il est incompatible avec des mœurs, quelles qu'elles soient, par conséquent avec de bonnes mœurs, par conséquent avec la république.
(Journal d'Économie publique, de morale et de politique, n«x, du 10 frimaire an v.— 31 octobre 1796.)
AU RfoACTJlUa DU JOUBMAL D*éCOHOMIB PUBUQDB,
Concernant quelques usages élahlls dans ce qui s'appelait exclusivement la bonne compagnie, sous Tancien régime.
Je retrouve, citoyen , entre quelques notes écrites en 4786, un récit que j'ai entendu faire, le 13 avril de la même année, par le célèbre abbé Delilie, à dtner chez Marmontel, son confrère; je l'ai mis exactement en écrit en les quittant.
Il forme un petit tableau de plusieurs usages alors établis avec une grande autorité dans ce qui s'appelait exclusivement la bonne compagnie; usages consistant en mille puérilités, appelées gravement le savoir-vivre, et en mille bizarreries , qu'on réputait des délicatesses; toutes choses heuFcusement surannées aujourd'hui. Il m'a semblé que le changement survenu depuis deux ans dans nos mœurs donnait du prbc à ce petit monument d'une partie de notre existence passée, auquel le nom de l'abbé Delilie ajoutait d'ailleurs de Tintérét, et je vous l'adresse.
Voici à quelle occasion l'abbé Delilie nous raconta ce que vous allez lire. On parlait de la multitude de petites cdioses qu'un honnête homme était obligé de savoir dans le monde, pour ne pas courir-Ie risque d'y être baffoué. Elles sont innombrables, dit Delilie, et, ce qu'il y a de fâcheux, c'est que tout Tesprit du monde ne suffirait pas pour faire deviner toutes ces importantes vétilles. Dernièrement,
ajouta-t-il, l'abbé Cosson, professeur de belleslettres au collège Mazarin, me parlait d'un dîner où il s'était trouvé quelques jours auparavant avec des gens de la cour, des cordons bleus, des maréchaux de France... chez l'abbé de Radonvilliers, à Versailles. Je parie, lui dis-je , que vous y avez fait cent incongruités.
— Comment donc 1 répartit vivement l'abbé Cosson fort inquiet, il me semble que j*ait fait la même chose que tout le monde. — L*abbé Delilie: Quelle présomption! Je gage que vous n'avez rien fait comme personne. Mais voyons ; je me bornerai au dîner. Et d'abord que fîtes -vous de votre serviette, en vous mettant à table 1 — L'abbé Cosson : De ma serviette ! Je fis comme tout le monde : je la déployai , je retendis sur moi et l'attachai, par un coin, à ma boutonnière. — Eh bien ! mon cher, vous êtes.le seul qui ayez fait cela; cela nese fait point. On n'étale pointsa serviette. On la laisse sur ses genoux. Et comment fîtes-vous pour manger votre soupe ? — Comme tout le monde, je pense... Je pris ma cuiller d'une main et ma fourchette de l'autre... — Votre fourchette ! Bon dieu I Personne ne prend de fourchette pour manger sa soupe. Après votre soupe, que mangeàtes-vous? — Un œuf frais.
— Bon. Et que fites-vous de la coquille? — Comme tout le monde je la donnai au laquais qui me servait. — Sans la casser? — Sans la casser. — Eh bien , mon cher, on ne mange jamais un œuf frais sans casser la coquille. Et après votre œuf? — Je demandai du bouilli.
— Pu bouilli ! Personne ne demande du bouilli; on demande du bœuf y et point du bouilli. Et après votre bouilli? — Je priai l'abbé de Radonvillers de m'envoyer d'une fort belle volaille. — Malheureux ! De la volaille I On demande du poulet, du chapon, de la poularde; on ne parle de volaille qu'à la basse-cour... ^ais vous ne me dites rien de votre manière de demander à boire ? — J'ai, comme tout le monde, demandé du Champagne» du Bordeaux, aux personnes qui en avaient devant elles. — Comme tout le monde, du Champagne, du Bordeaux ! Sachez donc que tout le monde demande du vm de Champagne^ du VIN de Bordeaux... Mais dites-moi quelque chose de la manière dont vous mangeâtes votre pain? — Certainement à la manière de tout le monde. Je le coupai proprement avec
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mon couteau (1)... —Eh ! on rompt son pain, et on ne le coupe pas. .. Et le café ^ comment le prltes-vousî— Oh I pour le coup, comme tout le monde; îl était brûlant, je le versai par petites parties de ma tasse dans ma soucoupe... — Eh bien 1 vous fîtes comme ne fit personne. Tout le monde boit son café dans sa tasse et jamais dans la soucoupe... Vous voyez donc, mon cher Cosson, que vous n'avez pas dit un mot, pas fait un mouvement qui ne fût contre Tusage.
L'abbé Cosson était confondu, continua Tabbé Delille. Pendant six semaines il s'informait à toutes les personnes qu'il rencontrait de quelqu'un des usages sur lesquels je l'avais critiqué. Au reste, ajouta encore Tabbé Delille, lorsque je lui donnai Timportante instruction que je viens de vous rapporter, il n'y avait pas quinze jours que je l'avais reçue moi-même de madame... M'étant senti plusieurs fois embarrassé dans le monde, ne sachant ni comment on s'y présentait, ni comment il fallait s'y prendre pour boire et pour manger, je m'avisai de lui demander un jour si je n*étais pas bien ridicule... Infiniment , me répondit-elle;
(1) {Note de VédUeur,) Le confortable a fait de grands progrès depuis cette époque. On n*en était pas encore arrivé alors à changer de couvert en changeant d*as8iette ; il n'était pas même d*usage , du moins généralement, de mettre sur table des couteaux pour tous les convives, chacun apportait le sien. Témoin cette anecdote, si connue, de madame Geoffrin ayant à souper un abbé qui racontait fort longuement, et qui, ayant a découper un gigot, y procédait fort péniblement avec son couteau trop petit. Elle s'impatienta et lui dit vivement : « t/ablfé, pour réussir dans le monde , Ufaut avoir de petites histoires et un grand couteau, »
L'abbé Morellet avait conservé jusque dans les dernières années de sa vie Tbabitude de porter son couteau plus que demi-séculaire, qu'il plaçait dans un gousset ménagé le long de sa cuisse droite. Jamais chez mon père, où il venait régulièrement diner une fois par semaine, et où les couteaux ne manquaient pas, il ne se servait que du sien, qui était ployant, fort long et fort étroit, avec un manche d'ivoire bien jaune et bien rance.
On conçoit que tous les couteaux desconvives, n'étant pas toujours tenus très-proprement, faisaient crier le pain et grincer les dents des voisins. De là l'attention nécessaire de ne pas le couper, mais de le rompre.
et ensuite elle me donna les leçons dont j'ai répété une partie à l'abbé Cosson.
Votre histoire me vient bien à propos , dit Marmontel. J^ai un cadre où je me propose de la placer, et où elle fera fort bien.
Je ne sais si Marmontel en a fait usage, comme il se l'était proposé; mais j'ai trouvé bon d'écrire ce qu'il jugeait bon à retenir et à répéter , et le voilà. Ne trouvez-vous pas que nous sommes heureux d'être délivrés de tant de petites tyrannies, qui n'étaient que les accessoires et Pappui d'une plus grande? Je vous salue, mon cher R.
OBSBEVATiON DU KÊDACTBUR.
Nous ne sommes pas tout à fait de même avis que l'auteur de cette lettre sur les usages dont il parle, ni en général sur les petites attentions qui composent l'usage du monde. Il n^y en a peut-être aucune qui n'ait une assez bonne raison en sa faveur. Les unes ont pour objet (^'épargner des dégoûts et des répugnances aux personnes d'une organisation délicate ; les autres ont pour but de leur épargner une multitude de petites peines, ou de leur procurer de petites jouissances qui n'ont pas de nom. L'usage a voulu que Ton cass&t son œuf à table afin qu'il ne roulât pas sur le voisin, quand on rend son assiette. On rompt le pain parce qu'il crie souvent sous le couteau. On n'étale pas sa serviette parce que, dès qu'on a commencé à s'en senir, elle est sale et dégoûtante, etc. On pourrait justifier ainsi tous les petits usages du monde poli. C'est, je crois, madame de Sévigné qui dit qu'une des plus grandes épreuves à laquelle deux amis, et même deux amants, puissent se mettre, c'est de faire tête à tête, dans la même voiture , un voyage de deux cents lieues. Voltaire lui-même n'a-t'il pas dit :
Et sans la propreté , Tamour le plus heureux N*e8t point amour; c'est un besoin honteux.
J'ai entendu dire à un homme de beaucoup d*esprit, à l'occasion de h philosophie de tunivers^de la philosophie de fa n-iture, delà philosophie du bonheur, qu'il voulait quelque jour faire , lui, la philosophie de la civilité puérile et honnête (i), et il ajoutait très-sérieu-
(1) Cest le titre d*un petit livre que, dans quelques écoles de femmes, on met entre les mains des enfants.
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sèment qu*il croyait très-facile de démontrer que ce qu'on appelle la polUesae , Vuxage du monde, lewvoirvivre, n'étaient pas autre chose que la bonté appliquée aux petits détails de la vie , et attentive à toutes les délicatesses inséparables de mœurs très-civilisées, ou, si i'on veut, efTénûnées et amollies. Ainsi, loin de regarder les usages reçus dans Pancien régime comme des bizarreries dont il est trop heureux d'être délivré, nous désirons qu'il s'en conserve use punie dans la république, et nous ne croyons pas qu^ils y soient encore iout à fait oubliés.
Ce qui était odieux dans l'ancien régime, c'était non ces usages en eux-mêmes , mais l'absurde vanité, la plate insolence, qui faisaient regarder ce luxe de la civilisation comme un attribut «xclusifd^une certaine caste, et comme la condition rigoureuse d'une existence honnête ; qui fusaient regarder avec mépris le citoyen étranger à ces manières; qui condamnaient l'homme de talent , l'bonMne de génie, le poète, le philosophe, à en faire nue sérieuse étude et à se sentir humiliés de le^ avoir ignorées. C'est de cette insolence 'et de cette vanité qu'il est bon d'être débarrassé dans nos mœurs nouvelles ; et comme elles étaient soutenues dans la monarchie par des étais qui sont tombés avec elle, on peut croire qu'à cet égard nous n'avons plus rien à désirer.
(Journal d'Économie pnbliqne, du 10 phnrîôse an y. — 8 février i797.)
AV CITOTEN EEICBBM (HBICIEE),
SUE SA LBTTRB INSftEÊE DANS LE JOUEIIAL DU 9 GBEMIIIAL.
Vous VOUS plaignez citoyen, de rencontrer dans nos promenades publiques des statues de marbre ou de bronze toutes nues; vous n'avez donc pas vu, dans les spectacles, dans les bals, danslasociété, une foule de figures, qui nesont ni de marbre ni de bronze, encore plus nues que ces statues?
Au théâtre , un acteur en pantalons blancs tricotés; dans une promenade, une femme à moitié nue, et du reste vêtue de gaze, sont plus que nus. Pour les femmes d'aujourd'hui le bel air est d'être au grand air ; pour elles |
il n'y a plus d'hiver; pour elles Paris est en Asie , et la décence est d'un autre monde.
Vous savez bien, citoyen , que nos belles danoes ont banni de leur toilette aérienne l'usage des poches. On serait curieux de savoir où elles jmetttent leurs clefs en sortant de chez elles, et si elles confient celles de leur secrétaire et de leur portefeuille à leur fille ou à leur mari.
Vous croyez que la pudeur a une liaison étroite avec plusieurs autres vertus; moi, je crois bien plus : je pense qu'elle est le lien le plus étroit peut-être de la vie sociale, et le gage le plus s^ de la civilisation. Nos pères n'ont tant poli leurs mœurs et leurs manières, n'ont introduit tant de finesses et de délica* tesses dans leur langage, n'ont exercé leur ftme à tant d'aménité et leur esprit à tant de souplesse, en un mot, ils n'ont mis tant de charme dans leur commerce que pour franchir, par les communications de l'esprit et les insinuations du cœup, la barrière qu'opposaient à leurs désirs les vêtements des femmes.
Les femmes ont abusé des vêtements pour ruiner et opprimer les hommes, quand elles ont ajouté à l'empire de leurs charmes, Tillu- (tioYi de la parure et Tascendant delà magnificence^ mais, en abusant de la nudité, elles perdent, elles risquent du moins lempire et les droits de leurs charmes mêmes.
Des femmes nues ne seront, chez nous comme à Sparte, que la proie du besoin, jamais l'idole du désir.
C'est parce que les fenunes ont vu leur domination s^évanouiren France avec la monarchie qu'elles ont risqué jusqu'à leur existence. Elles n'ont pas voulu du modeste bonheur d'une Américaine, d'une Suisse, d'une Genevoise; elles ont fait, pour regagner tout ce qu'elles avaient perdu, un va-tout où eUes ont mis jusqu'à leur santé; et ce va-Umt sera bientôt perdu.
Cependant il faut convenir que les artistes ont aussi contribué à cette révolution. A la naissance du système républicain, ils ont beaucoup parlé des filles grecque$; et nos dames les ont pris au mot, de peur qu'on ne vînt à leur parler ensuite des dames romaines.
Elles étaient si aimables, ces filles grecques , et si ennuyeuses, ces dames ronuiines! On peut bien élever sa fiHe en dame romaine ;
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mais on aime mieux, soi, être fille grecque.
Dans la vérité^ citoyen^ il y a quelque chose de bien dur et de tyrannique dans Tautorilé des peintres. Il y a quatre ans , ils voulaient nous faire changer d'habits, parce que les nôtres ne sont pas pittoresques: ils arrangeaient la nation pour la peinture , au lieu d'arranger la peinture pour la nation. Maintenant ils s'amusent à habiller nos femmes en modèles, à les transir,, à les enrhumer, pour avoir plus de facilité à observer, dans leurs tableaux , la pureté des formes?
L^art gagnera-t-il à cela? J'en doute. Il est fort agréable, je le conçois , d'avoir à dessiner de beaux contours; mais ne l'est-il pas d'avoir à exprimer la pudeur, la chasteté , leurs triomphes, leur embarras, leur abandon?
Peintres de talent! c'est dansées vertus, et non dans la licence de la nudité, qu'il y a pour vous des trésors.
{Joumai de Paris, du 13 germinal an vi. — 2 avril I79S.)
DfUHB GONYBESATIOlf DE PAPUOS(I),